--En arrière, d’abord, dit madame de Faulwitz, en lui touchant l’épaule

du manche de son ombrelle, je veux voir les bords de la troisième

rivière.

Les roues grincèrent et, lentement, la noire machine recula, comme un

buffle ébloui.

--Adieu, me crièrent-ils ensemble.

Je tirai ma montre. J’avais deux heures au moins avant le départ de mon

convoi. Je songeai alors soudain qu’il y avait une autre femme à

Chang-préah, à qui mon adieu était dû. Et incontinent je me mis à la

recherche de Fagui.

Le sort de la folle avait été provisoirement réglé, quelques jours

auparavant, à la suite d’une conférence entre le docteur, Vallery et

moi. Le docteur nous avait répondu d’une maison à Marseille, où les

soins donnés permettraient d’espérer la guérison; et, pour la dépense,

Vallery, au nom de la Compagnie et en souvenir de M. Lacroix, moi, au

nom de l’amitié et en souvenir de Moutier et de Lully, nous étions

engagés à y pourvoir.

Fagui n’avait plus qu’une semaine pour se promener sur le ballast, et

pour jouer avec les reflets des rails; et j’étais bien sûr de la trouver

quelque part entre la digue et le terminus.

Je n’avais pas fait deux cents mètres que je distinguais la tache

claire de sa robe, sur l’autre bord de la voie, à hauteur précisément de

ce fameux aiguillage où Vigel rêvait naguère, avec candeur, d’un beau

patapouf du train officiel. Je continuai mon chemin le long de la digue,

et, quand je parvins à portée de voix, je l’appelai par son nom, en

agitant mon casque.

Elle ne parut pas m’entendre et garda sa position bizarre.

De loin, j’avais cru la voir accroupie, maintenant je discernais qu’elle

était debout, mais penchée en avant, le cou tendu, guettant je ne sais

quoi... Instinctivement mon regard suivit la direction ainsi surveillée,

et j’aperçus, au débouché de la forêt, la fumée d’une locomotive--sans

doute, celle de Vigel et d’Elsa.

Revenant à Fagui, j’éprouvai un certain malaise à constater que la main

de la folle s’appuyait sur le levier de l’aiguillage. Je savais ce

dernier heureusement bloqué, mais, néanmoins, me hâtai de répéter mon

appel: «Fagui! Fagui!» Ce qui lui fit redresser le buste, mais ne sembla

point la décider à abandonner son poste.

La locomotive arrivait comme une charge de buffles, et, craignant que la

pauvre femme ne se lançât imprudemment à la dernière minute, je courus

moi-même pour traverser la voie. J’entendis sur ma droite le déchirement

du sifflet à vapeur, et, devant moi, comme en réponse, le cri

lamentable, le cri suraigu, qui imite celui de la grenouille prise... La

folle se tint une seconde toute raidie, les deux mains crispées à la

tige de fer, et soudain, avant que j’eusse pu bouger un doigt, le levier

de l’aiguillage décrivait un arc de cercle.

* * * * *

Nos locomotives du Siam-Cambodge n’étaient pas des joujoux à la dernière

mode. Elles avaient encore pour la contre-marche, en cas de catastrophe

imminente, le bon vieux levier à renversement; et, pour faire marcher

cette mécanique, en moins de deux secondes, sans oublier le robinet du

régulateur, il fallait une adresse, une vigueur, une décision dignes

d’un maestro du métier--dignes du directeur en chef des Railways du

Siam-Haut-Cambodge qu’Henry Vigel, le bien récompensé des gens du

kilomètre 83, est aujourd’hui.

XX

Saïgon.

Ainsi, voici la ville où naguère, sous le retentissement sourd du soleil

équatorial, j’écoutais chanter, avec orgueil, la force de mon sang, la

force de ma race! Mais, aujourd’hui, quelque chose est éteint. Trop de

morts, peut-être, trop de morts! C’est comme une cendre brûlante qui

pleure à l’heure de la sieste, sur les beaux jardins noirs.

J’éprouve une lassitude funèbre, un désir de fuir, et en même temps une

peur veule d’être retenu à la dernière minute, d’être ligoté, moi aussi,

dans ce grand voile de torpeur qui plane... Et je ne veux pas! Je veux

m’évader de cette Cochinchine plate et sans espaces, de ce radeau

étouffant, près d’être submergé par les eaux limoneuses!

J’ai demandé des nouvelles d’Hervé de Sibaldi. On m’a montré la

direction de la rue de Bangkok et des longs saos du cimetière. Madame de

Sibaldi, opérée d’un fibrome, est restée sur la table d’opération. Le

lendemain, le boy a trouvé Sibaldi dans sa chambre à coucher... Le

revolver était de tout petit calibre, et la cervelle avait dû mettre un

long temps à glisser par le trou. La figure était affreusement crispée.

Il aimait cette femme à ce point?

Mon interlocuteur sourit.

--Il était au-dessous de ses finances; et ce pirate d’A-phat l’avait

engagé dans certaine affaire d’assurances franco-chinoises dont il lui

était difficile de sortir autrement que par la porte qu’il a choisie.

C’est la ville qui a payé les obsèques, et tous les Saïgonnais, je dois

le dire, étaient derrière le corbillard. M. A-phat montra de l’esprit

d’à-propos, en se faisant prescrire par son médecin, d’urgence, une cure

d’air à Singapore.

* * * * *

Je m’embarquai le soir même. Je restai toute la soirée accoudé au

plat-bord. Au-dessous de moi, clapotait l’eau visqueuse, le sang obscur

de l’artère gonflée par la marée. Quelle singulière idée d’avoir bâti

une ville, là, parmi les palétuviers infects! Une idée de marchands,

évidemment, qui savent ausculter la terre et la piquer aux points

sensibles, ainsi que les fourmis, dit-on, agissent avec leurs proies! Je

me souviens... J’admirai, naguère, qu’elle ne fût pas posée

vaniteusement en étage, mais à plat, et selon le dessin d’un arc. Où

est-elle la flèche vibrante de cette machine bandée par l’intérêt, par

la passion, par le rêve? Je ne vois plus la pointe. Quelque chose est

irréparablement détendu.

Notre bateau s’en fut sournoisement, sans tapage, glissa sur le tortueux

cheminement noir. Depuis longtemps, les passagers étaient couchés.

Solitaire je restai sur le pont, à regarder distraitement apparaître sur

ma droite, puis sur ma gauche, au gré du balancement des sinuosités du

fleuve, l’éparpillement d’or des lumières de Saïgon. Elles

s’amincissaient à chaque oscillation, se groupaient, s’incrustaient dans

la barre obscure de l’horizon--pareilles à ces clous de cuivre qui

brillaient avec une signification incertaine, sur la canne dont mon ami

Moutier avait soutenu ses derniers pas.

* * * * *

En mer.

Et maintenant?...

Maintenant que mon vieil An-hoan n’est plus là, pour dégager le

signe essentiel!...

Une enveloppe est sous mes yeux et son adresse est écrite:

_R. P. du May

Mission catholique de Shanghaï_

_Chine._

Et ma main court sur le papier:

«... Père, je ne suis pas un blasphémateur, je suis un suppliant.

»Je suis un homme de bonne volonté.

»Père, voici ma foi. C’est la foi des hommes au visage pâle, des

civilisés. Ils savent que la terre leur a été donnée pour être devant

eux comme une boule de glaise, et qu’il leur faut la repétrir. Ils

savent qu’il faut appliquer la règle et l’ébauchoir, mesurer, tracer,

couper... Mais ils ne savent pas selon quel modèle, selon quel dessin.

Faites bien attention. Père, ce qu’ils demandent tous, ces bons

ouvriers, c’est une grande épure, ce n’est pas un manuel

d’apprentissage, ni un règlement de chantier!

»Père, quand Moïse fit construire l’arche, Beséleel et Ooliab surent,

que, pour plaire au Seigneur, il fallait «dix rideaux de vingt-huit

coudées de long et quatre de large, en fin lin retors d’écarlate deux

fois teinte», et «que chaque ais devait être assemblé à rainure et

languette, et qu’il en fallait vingt du côté méridional qui regarde le

vent du midi.»

»Mais quel Beséleel nous dira ce qu’il faut pour que notre œuvre, qui

regarde les alizés et la mousson, soit agréable à notre Seigneur? Où

est-il, celui-là à qui «le modèle a été montré sur la montagne»?

»Père, devant le grand Silence, savez-vous ce qu’ont dit beaucoup de mes

frères? Ils ont dit: «L’homme est fait à l’image de Dieu et à sa

ressemblance. Faisons de la terre le temple de l’homme, et ce temple

sera à la meilleure ressemblance du temple de Dieu. Le plan de Dieu est

en nous, selon les lignes de nos désirs; et l’œuvre de nos mains,

servant notre désir, est divine.»

»Je ne suis pas de ceux-là, Père. Ma devise est la vôtre, je veux qu’il

soit visible, éclatant, que je travaille _ad majorem Dei gloriam_...

Mais comment le puis-je? Car j’ai peur...

»Père, j’ai peur de faire du mauvais ouvrage.

»J’ai lu sur la pierre d’une tombe de moine ces mots redoutables:

Si operarete bene

Averete il paradiso.

Averete il inferno

Si operarete male.

»Je veux «œuvrer bien». Dites-moi où je puis lire le plan, où je

trouverai l’épure et la légende?»

Je m’arrête. Je regarde par le sabord l’éclat d’une constellation

inconnue... La plume tombe de mes mains. A quoi bon? Je sais bien

d’avance ce que me répondra le Père, et que cela ne me satisfera point.

«Vous voulez bien œuvrer, mon ami, vous vous défiez des mauvais

monuments; mettez donc une petite croix au-dessus de celui que vous

entreprenez... Dieu reconnaîtra les siens!»

Et puis, il y a mon péché, dont je ne me repentirai point. Mon péché du

bord du marais, quand la grande barre de lumière éventrait la digue, et

que tout étincelait, et que tout le cercle de bronze de la forêt

grondait de mon triomphe et de mon orgueil. Mon péché!... alors que j’ai

compris la joie, et que ce n’était rien de tomber, comme un enfant

maladroit, en courant, les dents serrées et les yeux fous vers Elle.

Ma main hésite, rature, froisse. Mon regard s’hypnotise sur le carré

noir, fulgurant d’étoiles, et puis, sur le tout petit carré blanc qui

porte une adresse... J’hésite... Un «fluit» léger, à peine comme d’une

aile de mouette effleurant l’eau, et, sans doute quelques bulles de

phosphorescence qui ont rejailli...

Comme la nuit est belle!

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3197-4-13.

* * * * *

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NOTES:

[A] Maison cambodgienne et siamoise.

[B] Cigares.

[C] Petit enfant annamite.

[D] Appellation honorifique du roi de Siam.

[E] Variété de chevreuil particulière à l’Indo-Chine.

[F] Races d’Indochine, non annamites, habitant de préférence la forêt.

[G] Chimères dont il est question dans les Râmayana, employées

couramment dans l’ornementation architecturale khmère.

[H] Écriture phonétique inventée par les premiers Pères missionnaires

portugais, pour la transcription de la langue annamite, et encore

officiellement en usage en Indochine.

[I] Pour _cai-nha_, maison annamite.

[J] Véhicule, pousse-pousse.

[K] Cuisinier.

[L] Littéralement enfant-pankah.

[M] Bandar-log, peuple des singes. Voir le _Livre de la jungle_, de

Kipling.

[N] Démons familiers de la croyance populaire annamite.

[O] Serpent polycéphale, motif essentiel de l’architecture khmère.

[P] Pierre de Bien-hoa, pierre rouge employée en Cochinchine pour la

construction et pour l’entretien des routes.

[Q] Le cimetière de Saïgon est au bout de la rue de Bangkok.

[R] Riz non décortiqué.

Le kilomètre 83 · 第 15 / 15 段