ouvertement, si obstinément le ma-koui du Gong funèbre. Lully a eu
tort... mais nous! Nous avons eu tort de vivre pour voir cela. Nous
avons eu tort surtout d’emmener Fagui avec nous, et d’arriver ainsi à la
minute précise, juste exprès pour voir... Si nous étions partis dix
minutes plus tard! Si seulement Moutier avait suivi son idée d’aller
changer de canne, avant de se mettre en route! Nous n’aurions pas vu,
nous n’aurions pas entendu!...
Sans doute, Georgie n’aurait jamais reparu à la popote; mais nous
aurions pu supposer qu’on l’avait assassiné proprement, d’une charge de
plomb ou d’un coup d’anspect, ou que lui-même avait choisi un grand coin
d’ombre épaisse dans la forêt, pour dormir une très longue sieste! Nous
n’aurions pas vu les yeux, ces yeux où toute l’horreur, remontée du fond
de l’être, venait crever en deux bulles noires, affreuses; nous
n’aurions pas entendu le cri, le cri qui secouait, au-dessus de nos
têtes, les colonnes de la vie et auquel notre silence seul était assez
atroce pour répondre!
Et voilà qu’il faisait très beau ce jour-là, le trente-quatrième de ma
réinscription à la popote, ainsi qu’en pourraient témoigner les cahiers
de Fagui. Il faisait beau, il faisait bon, car un souffle, venant des
bosquets du Paradis, s’était levé vers la quinzième heure.
Et quand Moutier passa devant ma porte, boitillant mais allègre, et, du
bout de sa canne, me montra le miracle d’un horizon couleur de jardin,
c’est de bon cœur que, pour le suivre, j’abandonnai le misérable carnet
sur lequel j’étais en train de griffonner des pentes et des métrages.
Nous descendîmes la rive vers l’est, tournant le dos au campement des
indigènes, et, c’est ainsi que nous passâmes devant Fagui, dont la sala
était une des dernières dans cette direction.
Fagui, assise sur sa terrasse, n’était occupée qu’à déguster la liqueur
céleste et, nous ayant fait un signe, elle se hâta de venir nous
rejoindre, un couvre-chef de fortune épinglé à la hâte sur sa tête.
--Georgie est déjà parti pour là-bas, nous dit-elle, tâcher de tuer des
marabouts, c’est la bonne saison pour les brins... Si vous voulez, nous
pouvons marcher à sa rencontre.
Que Moutier ne suivit-il, à ce moment, son idée d’aller changer de
canne! Celle qu’il avait à la main se prêtait assez mal à l’appui. Elle
provenait d’un fléau d’ancienne balance chinoise, dont l’impeccable
rectitude avait séduit Moutier, non moins que l’agencement
hiéroglyphique des petits clous de cuivre incrustés dans son bois pour
indiquer les mesures.
Moutier avait pour ce bâton une prédilection, où se mêlait un rien de
coquetterie, de cette coquetterie, un peu inattendue dans ses choix,
spéciale aux hommes qui ne sont pas coquets.
Bref, nous partîmes ainsi à l’heure que le destin voulait, que voulait
le Gong peut-être, pour ébranler nos cœurs d’un coup retentissant, au
seuil de leur folle entreprise.
Nous partîmes. Nous avions la forêt à main gauche, toute luisante des
bosselures métalliques de ses feuillages, et, à droite, le marais.
Marais, le mot n’est peut-être pas très exact pour ce vaste réservoir
d’eaux limoneuses qui adopte, vers l’ouest, les alourdissements d’un
dessin de mamelles, dont deux arroyos figurent les pis nourriciers.
Marais, non. Toute cette masse filante et boueuse glisse, d’un mouvement
imperceptible mais sûr, qui suffit à la nettoyer des joncs et permet que
l’odeur n’en soit pas pis que fade,--rien autre qu’horriblement fade.
Fagui marchait entre nous, en sorte que, tout en causant, je pouvais
détailler son délicat profil. Il n’était point trop cruellement altéré
par l’épreuve climatérique; mais la nuque mince fléchissait, comme si la
couronne de la chevelure pesait sur elle, de tout son poids de métal
précieux... Et déjà la crainte des flammes de l’air qui donne à tous
ici, si l’on n’y prend garde, l’habitude de marcher comme les bêtes, les
yeux vers la terre.
De quoi pouvions-nous causer? Comme des marins de la mer, comme des
chasseurs de gibier, comme un vigneron de sa vendange, comme une mère
de son fils, comme un soldat de l’ennemi, nous causions de lui, du
kilomètre 83, de l’espoir de le coucher bientôt sur son lit de béton,
d’achever le travelage, de voir tendus les quatre rails, fins et
brillants comme des cordes de guitare... Ah! la belle sérénade, ce
soir-là!
C’est Moutier qui se révélait ainsi poète, en clopinant. Il était tout
joyeux, tout inspiré. Le matin même avait commencé de fonctionner
l’organisation qui doublerait le nombre des trains de ciment arrivant
quotidiennement de Battambang.
Il y avait bien les cent dix-huit coolies et les deux contremaîtres
marqués d’une petite croix noire, au rapport hebdomadaire...
Mais, bah! on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.
Et puis, il faisait si beau, il faisait si bon, ce jour-là!
Mais Fagui, levant la tête, dit doucement:
--Tant pis, si cela marche bien, tant pis, si c’est bientôt fini!
Moutier fronça les sourcils, entendant ces paroles. Mais Fagui répéta de
la même voix douce, avec un pauvre petit sourire, un sourire qui me
faisait le même effet que lorsque je voyais à ses lèvres, au lieu d’un
bel œillet de France, quelque triste fleurette du marais.
--Oui, tant pis, tant pis pour moi! Vous autres, vous ne pensez jamais à
cela! vous faites votre œuvre, vous avez votre but, il brille devant
vous... Mais, nous? Nous sommes casées dans votre ombre, tant que vous
êtes loin du soleil!... Lorsqu’on le touche, ce soleil, le jour de
gloire est arrivé, hein! et Fagui n’a plus qu’à disparaître!
Moutier, un peu gêné, tenta de protester, en secouant la tête avec
énergie.
--Vous savez bien, Fagui, que vous pouvez compter sur l’affection de
Georgie...
--Oui, ici... et c’est justement pour cela que je souhaite que cela ne
finisse pas. Mais cela finira tout de même. Voyons, Tourange, pourquoi
vous, hommes honnêtes, voulez-vous, sous couleur de gentillesse, nous
faire faire de mauvais calculs? Ici, vous êtes très gentils pour moi,
tous, mais, dans six mois, dans un an, mettons dans deux, vous aurez
quitté le Siam-Cambodge. Vous serez rentrés à Paris, vous aurez des
économies, vous pourrez faire la fête, si le cœur vous en dit; et, si
quelque jour vous rencontrez Fagui à un coin de rue, Fagui, une femme
dont le teint aura gardé des stigmates, une femme qui ne sera pas très,
très élégante... il n’y aura pas longtemps qu’elle aura débarqué,--eh
bien! soyons francs, vous la saluerez, oui, de loin, un peu vite, un peu
honteusement, comme la complice d’une chose dont il vaut mieux ne pas
parler...
Cette fois, nous protestâmes ensemble véhémentement en tâchant de
trouver des mots péremptoires pour établir la bonne place de notre cœur,
la sûreté de notre mémoire et notre inaptitude reconnue à faire la
fête... Tant que Fagui se prit à rire, ce qui encouragea Moutier à finir
la chose en plaisanterie.
--D’abord Fagui, dès le débarcadère, sera très élégante; elle aura des
chapeaux où frissonneront tous les brins de croupion des marabouts
massacrés par Georgie en son honneur.
Sur quoi, Fagui retrouve son sérieux, pour affirmer gravement, la
malheureuse, que c’était elle en effet qui avait conseillé de ne pas
laisser passer la bonne saison des aigrettes et des marabouts. Car si, à
Chang-préah, il n’y avait pas lieu de se tourmenter outre mesure des
frais de modiste, il fallait bien, en conséquence de ce qu’elle venait
de nous exposer, penser à l’avenir...
Et juste, comme elle répétait: «J’ai profité de ce beau jour pour
envoyer Georgie», juste comme elle achevait d’assumer bénévolement la
conduite des rouleaux écraseurs du Destin, un coup de feu éclata sur la
droite.
Il y avait là des bouquets de ces arbres à troncs blancs, amis des
terres inondées, que l’on appelle en Cochinchine «des trams»; et leurs
feuillages depuis un instant nous masquaient la rive.
Par-dessus les cimes, nous vîmes monter, pattes pendantes, très haut
dans l’air doré, un marabout au manteau de cendre, et quelques paires
d’ailes moins notables; et nous courûmes vers la détonation, en hélant
joyeusement.
Alors éclata le cri, le cri de l’homme happé par le marais! Et nous
vîmes la tête à fleur de boue, la tête, seule, comme hors d’une cangue,
la tête, et, trouant la tête, cette bouche noire d’où sortait l’appel
épouvantable, ininterrompu, jusqu’à ce que, d’un coup, le flot immonde
l’eût bâillonnée...
Je pense que les naufragés, qui ont surpris, d’un radeau, certain
bouillonnement roux autour de celui des leurs glissé par mégarde, et qui
ont constaté les suites, sont à même d’apprécier la qualité de nos
réflexions pendant ces vingt secondes. Cependant nous fut épargnée
l’horreur de voir remonter quelque chose à la surface. Cela fit
seulement un trou sale dans le joli tapis vert, qui donnait, au soleil
couchant, l’illusion d’une pelouse où mener folâtrer des jeunes
filles... En arrière s’alignaient des buissons sordides, par lesquels
avait dû arriver Lully courant vers la pièce abattue.
Bien entendu, je n’observai pas cela tout de suite, ma principale
besogne ayant été d’abord d’empêcher Moutier de se jeter aussi
là-dessus, ce que j’obtins en le lançant à la volée--il n’est pas très
lourd, le malheureux--contre un tronc de tram. Ce détournement d’idée
l’amena à casser des branches avec frénésie, ce en quoi je l’aidai tout
aussitôt, à dessein d’en joncher le faux gazon et de gagner des mètres à
plat ventre. C’était aussi vain que de semer de la paille sur le Mé-Kong
pour construire un pont, et, après dix bonnes minutes, pendant
lesquelles je laissai les nerfs de Moutier se détendre à cette besogne,
comme le crépuscule commençait à s’assombrir, je lui fis remarquer qu’il
était temps de ramener Fagui à la maison. Elle avait fait moins de
manières que Moutier, et s’était contentée de tomber raide et de rester
là, toute blanche et les yeux fermés.
Les trams nous fournirent encore de quoi confectionner une litière pour
la rapporter jusqu’au chemin de rive. Elle n’était plus évanouie, mais
s’obstinait à nous regarder, les dents serrées, les yeux
extraordinairement foncés, virés au noir, et sans faire mine de bouger.
Nous repartîmes ainsi, entre chien et loup, Moutier ayant lâché sa canne
pour empoigner les deux brancards. Je savais bien qu’en l’état de sa
jambe, nous ne pourrions aller très loin dans cet équipage; mais je
tenais à l’éloigner suffisamment de l’endroit. Après un quart d’heure de
marche clopinante, je lui proposai de faire halte, et lui confiant Fagui
et le soin de l’éventer--car le bourdonnement des moustiques
s’accroissait avec l’opacité des ténèbres--je pris le pas gymnastique
vers le camp.
J’en revins avec le docteur et des coolies, et des lanternes, cordes,
perches et planches. Tout ce dernier attirail était, je l’imaginais
bien, superflu. Mais je tenais à satisfaire Moutier et les nerfs en
révolte de Moutier. Fagui était debout quand j’arrivai. Elle ne
manifesta rien devant mon peloton de sauvetage et se laissa emmener
sans difficultés, toujours muette, par le docteur.
Nous autres, nous retournâmes au bois de trams et commençâmes notre
travail aux lanternes. Nous finîmes par lier une façon de radeau, qui
nous permît de venir à l’aplomb du trou, reconnaissable, comme un accroc
au milieu du drap d’un billard.
Mais c’est en vain que nous sondâmes, sur place et alentour, avec nos
perches et nos cordes à grappins. Ce n’était pas, je m’en doutais, un
marécage aux croupissements léthargiques que cette fosse de Chang-préah;
mais, sous la peau figée de la surface, un véritable fleuve de limon
s’ébranlait, avec un courant et des remous. A un moment donné, la lune
s’était levée, tout exsangue, au ras de cette plaine hypocrite, et cela
m’avait fait mal... Elle avait dépassé le zénith et jetait sur le marais
une grande nacre glaciaire, que Moutier ne voulait toujours pas se
décider à partir. Quand il fut enfin convaincu de l’inanité de nos
tentatives, il se mit à jurer comme un païen, puis à hurler que Georgie
ne s’en irait pas comme un chien crevé, qu’il allait lui bâtir un
monument mémorable, qu’on coulerait dans le trou, en guise de
fondations, tout le ciment du kilomètre 83, duquel kilomètre, lui
Moutier «avait sa claque», et que tous les bonzes viendraient se mettre
à genoux devant le monument, et tous les coolies, encadrés de leurs
caïs, de même, et qu’il flanquerait de sa main la cadouille à tous ceux
qui ne s’agenouilleraient pas convenablement...
Et, tout d’un coup, il lui vint une idée beaucoup plus simple, qui le
calma comme par enchantement. Il souleva son chapeau et resta tête nue,
deux minutes, face au trou. Et je fis comme lui, un peu honteux de
n’avoir pas eu cette idée-là plus tôt, au moment, par exemple, que les
yeux du petit dégageaient toutes les épouvantes, toutes les
miséricordes, et toutes les écumes de la vie, pour nous demander, en
échange, ah! Dieu sait quoi!
Moutier eut sans doute le même sentiment, car je vis son regard fuir le
mien, tandis que, de sa voix ordinaire de chantier, une voix un peu dure
et basse, il commandait le rassemblement des coolies.
VI
--Grande secousse nerveuse. Folie guérissable, sans doute... Ne pas la
contrarier, résuma le docteur.
Et il insinua que, si ces dames voulaient se charger de Fagui, elle se
laisserait probablement emmener sans résistance à la troisième rivière.
Ce qui serait une solution point mauvaise, étant donné qu’elle ne
voulait pas rentrer chez elle.
--Je suis débordé de l’autre côté, mon pauvre Tourange, et en
avertissant seulement madame Vallery, qui me paraît être la tête froide
de là-bas, de ne pas trop se laisser impressionner par le cri...
--Quel cri? interrompis-je, avec un petit serrement de gorge, au
souvenir...
Le docteur ajusta son binocle sur son nez.
--Au fait, je ne vous ai pas raconté ce que je suis devenu, hier soir,
quand vous me l’avez confiée. Tout alla bien pendant les premières
minutes. Fagui s’était mise debout et marchait à mon côté
tranquillement, la tête basse; pour plus de sûreté, j’avais pris son
bras... Tout alla bien jusqu’à ce tournant où le chemin laisse à droite,
vous savez, tout un chapelet de petites mares, pas très loin de
l’ancienne sala de Barnot. Comme nous attaquions le tournant, voilà
qu’un cri de perdu nous part quasi dans les jambes, un de ces affreux
cris de grenouille déglutinée par le serpent d’eau... Et, tenez,
précisément, la nuit de Barnot, vous rappelez-vous, nous eûmes une
sérénade de ce goût-là... Point surprenant qu’en recevant cette musique
dans les oreilles, la pauvre femme soit retombée raide, avec de grands
tremblements dans tout le corps, comme s’il y passait des décharges
électriques!... Grenouille, contractions, je pensais à l’expérience de
Galvani, était-ce bête, hein!... Il a fallu la recoucher sur sa litière
et la transporter comme une blessée. Je comptais la déposer sur son lit,
m’en remettre à la congaïe du soin de la dévêtir, et passer la nuit
dans la chambre voisine, à toute éventualité. Mais, sitôt sa porte en
vue, la voilà qui bondit sur ses pieds, et, quand je veux l’engager sur
l’escalier de sa véranda, qui me résiste et se met à crier, à crier, à
la façon de la grenouille... Ma foi, je l’ai ramenée jusque chez moi.
Elle a été bien gentille, la pauvre, sauf que jusqu’à quatre heures du
matin, par intervalles, elle lançait ce cri déplorable, pendant une
dizaine de secondes, de moins en moins fort... à la fin tout doucement,
comme pour elle... et puis, elle s’est endormie. Ce matin elle est très
calme; elle cueille des branches dans mon jardin et les met dans les
pots que lui présente le boy.
Je serrai la main du docteur.
--Vous avez raison, dis-je. Le meilleur serait de l’éloigner d’ici pour
quelques jours, de la transplanter dans un milieu où rien ne soit pour
la froisser. Je crois qu’en effet madame Vallery est la femme de la
situation. Je l’ai vue s’occuper de la congaïe de Dumoulin, mon
contremaître, et cependant nous savions tous le vrai nom de la diarrhée
de cette malheureuse... _Good bye_, docteur! Je vais parler à madame
Vallery.
Hetty Dibson, chez qui, le temps de sauter en selle, je me suis rendu,
s’est avérée la tête froide et solide que nous espérions. Il fut convenu
que, l’après-midi même, elle viendrait chercher Fagui en tilbury, et
qu’un paquet de linge et d’objets de toilette, préparé par la congaïe,
suivrait. Elle voulut me garder à déjeuner, mais je déclinai son
invitation, ne me souciant pas de laisser Moutier seul à la
popote,--elle était déjà bien assez vide!
A onze heures et demie, je me retrouvai donc tête à tête avec André. Sa
mine était mauvaise, je ne pus m’empêcher de lui conseiller un peu de
repos. Mais il haussa doucement les épaules et me répondit, avec un
sourire paisible, que le plus simple était, maintenant que la machine
était lancée, d’espérer qu’elle tiendrait jusqu’au bout. Puis, il
m’entretint, sans transition, des mesures qu’il avait arrêtées dans la
matinée. Mesures dont j’aurais été surpris, sans doute, il y a quelques
mois.
Il m’annonça qu’il avait demandé au Père du May de venir réciter les
prières funèbres sur l’emplacement où était enfoui--il hésita à
prononcer le mot--Lully; que lui-même se proposait d’accompagner le
Père, et que, plusieurs contremaîtres ayant manifesté une résolution
semblable, il avait décidé que la cérémonie aurait lieu au coucher du
soleil, à la fin du travail, laquelle fin serait devancée d’une heure à
cet effet.
Je l’assurai de ma volonté d’être à ses côtés, et je réclamai d’avertir
le docteur et les gens de la troisième rivière, à l’exclusion des dames
qui seraient occupées ailleurs; et, à ce propos, je lui rendis compte de
l’emploi de ma matinée. Il nous approuva de point en point et ajouta
seulement:
--On ne peut laisser la sala abandonnée aux congaïes et aux boys. Allez
faire un inventaire. Mettez de côté ce qui, papiers ou souvenirs, peut
intéresser la famille; on l’expédiera à Battambang. Pour le mobilier et
le linge de la maison, on les dirigera peu à peu vers la troisième
rivière. J’imagine que vous n’êtes pas un homme de loi--en disant ces
mots, il me regardait dans les yeux--et que nous ne chicanerons pas ici
sur l’union libre.
Nous mangions vite, évitant instinctivement de regarder autour de nous,
et de constater par exemple que les bouquets des vases auraient dû être
changés. Ils avaient été faits, la veille, par Fagui, avec ces plantes
du marais, dont les fleurettes sont pareilles à des gouttes de cire
rouge, et dont les feuillages noircissent et se corrompent très vite à
l’air pur.
Comme nous avalions le café, nous entendîmes un pas monter la véranda,
un pas d’Européen, nous ne pouvions nous y tromper, tout assourdi qu’il
fût par la chaussure chinoise, et le Père du May apparut dans
l’encadrement de la porte. A l’exception de la botte de toile à semelle
de feutre, son costume était celui des prêtres français: soutane
d’anacoste noire, rabat bordé de perles blanches, ceinture à la taille
et barrette sur la tête. Il avait la main gauche fermée sur son livre,
et la droite, celle qui venait de déposer le parasol contre un poteau de
la véranda, passée à la ceinture, selon un geste qui lui était familier;
et, quoique, à son essoufflement, on pût deviner la rapidité de sa
course, son visage était sec et sans rougeur.
Moutier vint avec empressement à sa rencontre et lui offrit un siège;
mais il le refusa, d’un geste de la main qui tenait le livre, et,
debout, nous exposa l’objet de sa visite, de la voix grise qui était la
sienne, et sans se départir de ce sourire qui ne quittait guère ses
lèvres soigneusement rasées, mais qui ne découvrait jamais les dents.
Il exposa qu’un grand nombre de ses chrétiens faisaient partie des
équipes placées sous les ordres de M. Lully, et, sachant qu’on devait
aller dire des prières pour lui, seraient heureux de grossir le cortège
de leur présence et de celle de leurs camarades.
--Je crois pouvoir répondre du bon ordre, monsieur, ajouta-t-il. Mais,
vous n’ignorez pas le goût de tous les Asiatiques pour les pompes
funèbres. Verriez-vous un inconvénient à ce qu’ils donnent, à cette
occasion, libre carrière à leur fantaisie? Bien entendu, je serai là
pour veiller à ce qu’elle ne dépasse pas certaines bornes.
Moutier octroya toutes les permissions, et félicita même chaleureusement
le Père des bons sentiments de ses chrétiens. Celui-ci reçut les
félicitations avec son éternel sourire, où l’on pouvait retrouver une
politesse distante d’homme du monde, aussi bien qu’un embarras de paysan
s’astreignant à l’amabilité, s’inclina légèrement, et s’en fut rouvrir
le parasol qu’il avait laissé sous la véranda.
Moutier écouta longuement le bruit discret de son pas disparaître, comme
volatilisé dans la fournaise extérieure, puis me dit, avec un regard
singulièrement expressif:
--Personne ne saura jamais les services que nous a rendus cet homme! Je
n’ai pas eu une révolte, pas une rixe, pas un semblant de désordre. Il
n’est jamais venu, comme ne s’en serait pas fait faute quelque _Padre_
d’ordre inférieur, me harceler de réclamations au nom de ses protégés...
Les bonzes et le pieux A-Kathor ont tout machiné, j’en ai eu les
preuves, pour provoquer une grève et des troubles. C’est à lui, à lui
seul que nous devons de ne pas avoir nos chantiers déserts. Décidément
Mureiro Vanelli est très fort!
VII
Ce fut un étrange cortège que celui que nous menâmes en l’honneur et
sauvegarde de l’âme de l’ingénieur George-Antoine-Louis Lully, décédé à
Chang-préah dans la trente et unième année de son âge. Ce fut un étrange
cortège que celui de cette promenade aux flambeaux, conduite par un
prêtre, et se déroulant comme un dragon fumeux et resplendissant au gré
des méandres d’une rive innommable. Près de douze cents coolies étaient
venus, et--comme on ne pouvait passer qu’à trois de front,--du Père du
May, qui, en surplis empesé de frais, une étole noire au cou, ouvrait la
marche, au vieux Foung-li veillant, à l’arrière garde, sur le contenu
de son hangar vidé, il y avait place pour plus d’une belle ondulation.
Chacun de ces volontaires portait quelque chose à l’épaule, qui une
hallebarde, qui la tige d’un dais, qui la hampe d’une bannière. Pour
celles-ci, leur soie rouge ou mauve était peinte ou brodée
d’inscriptions, dont le texte avait été soigneusement expurgé par le
Père; un gigantesque drapeau tricolore dominait, comme une tente au
sommet d’une colline, leur peuple chatoyant.
Les figurants, qui n’étaient pas dépositaires d’un de ces numéros
recherchés du matériel de Foung-li, s’étaient équipés à tout le moins
d’une grosse branche d’arbre, habillée de ses feuillages et retenant à
sa fourche, comme un nid de phénix, une ronde lanterne, jaune ou rose,
ou simplement blanc-de-deuil. Les plus ingénieux, s’inspirant du rite
qui veut qu’à l’occasion des fêtes funéraires, soient exhibés les
simulacres des objets familiers du mort, avaient choisi de confectionner
des grues éclatantes, au bout de longues perches, dans la buée rousse
des fumées.
Les caïs, le rotin au poing, maintenaient un ordre exemplaire dans les
rangs, et leurs vêtements de gala aux nuances tendres, bleu pâle et
lilas, faisaient des taches miroitantes, comme des plastrons de
cuirasses dans le clair-obscur du cortège.
Toute cette belle ordonnance ne s’était pas établie, cela va sans dire,
sans à-coups, rumeurs et perte de temps; et il était tout à fait nuit
lorsque nous nous mîmes définitivement en route.
Immédiatement derrière le Père, marchaient des joueurs de trompette qui
commencèrent à tirer de leurs instruments des sons prolongés, graves et
monotones, comme des glas.
Oui, c’était un étrange cortège et je suis sûr que Georgie n’en aurait
pas détesté le spectacle pittoresque. Malheureusement je n’avais pour
voisin que ce pauvre Lanier, qui ne cessait de geindre et de s’éponger.
Il me parut insupportablement nerveux, et, comme je lui demandais des
nouvelles de Fagui, tout ce qu’il trouva à me répondre, c’est quelque
chose comme: «Mon cher, si cela continue, dans quelques jours nous
serons tous plus fous qu’elle.»
Arrivés au bois de trams, nous nous entassâmes tant bien que mal sur la
rive ferme, et laissâmes le Père entonner les prières et purifier le
marais d’eau bénite, dans la direction de l’endroit...