J’eus pitié du docteur, à cause de la visite, et j’attendis qu’une chose

blême se glissât entre les interstices de la paillote, pour frapper à la

cloison. Et il faisait le gris de plomb des aubes tropicales quand je me

rendis à la _sala_ de Moutier.

III

Nous enterrâmes notre camarade Just Barnot entre cinq heures et demie et

six heures du soir. Nous avions fixé cette heure, parce qu’elle laissait

le temps de tout finir avant que la nuit ne tombât sur la fosse, et

qu’elle permettait raisonnablement d’aller tête nue.

Une clairière rectangulaire, en léger retrait du chemin de rive, fut

l’endroit choisi. Elle avait dû être occupée par des vivants, car on y

reconnaissait les traces d’une végétation domestique: des aréquiers, des

palmiers de l’espèce dite «à sucre», et de ces longs bambous secs,

pareils à des perches de houblonnières, où grimpe le bétel. Et c’était

vraiment tout ce qu’il fallait--dimensions, terre molle, facilité

d’accès, et le silence du voisinage!--pour un coquet petit cimetière.

Comme Barnot relevait du culte protestant, le Père du May, le

missionnaire des coolies, ne nous servit pas beaucoup. Cependant, c’est

lui qui s’occupa de la toilette du cadavre, aidé par deux de ses

chrétiens, dressés depuis longtemps à ce cérémonial. Il eut en outre, à

ce sujet, un conciliabule avec Fagui, dont nous ne connûmes les détails

que le soir, à la popote, au moment que Lully fit une remarque un peu

vive au boy, à propos d’une tache de la nappe. Nous avions tous les

nerfs aux dents, de chaleur et de je ne sais quoi. Lully apostropha

l’homme au sampot d’un ton brusque qui n’était guère le sien. Fagui,

auprès de qui, d’ordinaire, la plus douce agnelle est une panthère,

intervint avec non moins de surprenante vivacité, et déclara qu’en

effet, on aurait dû changer la nappe, le matin, mais qu’elle avait donné

celle qui était propre au Père, pour rouler Barnot dedans, attendu qu’on

n’avait trouvé chez le vieux Just que des draps à l’«allemande», grands

comme des mouchoirs de poche, et qui n’étaient pas confortables pour

dormir mille et une nuits; que d’ailleurs elle nous aurait bien demandé

un des nôtres, mais que tous nos boys étaient des paresseux, qui

méritaient la «cadouille», et n’avaient pas fait la lessive sous

prétexte que les «coolies l’eau» n’avaient pas rempli les jarres; et que

si l’aventure de Barnot nous arrivait, ce serait tant pis pour nous, on

nous enterrerait dans des nattes comme des coolies.

Et en guise de péroraison, Fagui piqua une belle crise de larmes... et

nous tous, pendant ce temps, nous nous regardions décontenancés, comme

des écoliers pris en faute, y compris le docteur, qui était notre invité

à l’occasion des obsèques.

C’est Moutier qui, une fois encore, se révéla le chef. Ayant frappé

légèrement la table de la main, il assura d’une voix calme qu’il

donnerait des ordres pour doubler la corvée des «coolies l’eau.» On

avait été pris de court à cause du temps que ce jus de marais mettait à

déposer son limon et à se transformer en sirop potable; mais cela ne se

renouvellerait plus. Nous aurions dorénavant, chez nous, chacun une

paire de draps toujours lessivés de frais pour parer aux imprévus. En

outre, pour plus de sûreté, il commanderait de la toile à Battambang. Il

en commanderait, voyons... combien? Dix mètres, grande largeur? Et, ce

disant, il faisait mine de prendre de l’œil nos mesures. Ce qui nous fit

tous rire, Fagui la première, d’un rire claquant et insensé, au reste,

comme si nous avions tous mâché du haschisch.

J’étais rompu de fatigue et de sommeil, et je voyais dans une buée, tout

ce qui se passait devant moi. Mais nous n’en avions pas fini avec

Barnot, et je dus rester encore à la popote, après les liqueurs. Moutier

avait décidé qu’on installerait sur l’emplacement de la fosse une dalle

et une croix de pierre, une dalle et une croix de ce grès dont le vieux

Just nous avait fournis si abondamment pour notre ballast. D’autre part,

nous étions unanimes à estimer qu’il serait bon d’indiquer sur la dalle

que Barnot était protestant, et comme Moutier n’était pas très compétent

sur ces questions d’étiquette confessionnelle, il s’en rapportait à

notre délibération commune. Lui fournissait des coolies maçons de choix,

des élèves de feu An-hoan, susceptibles d’être élevés à la dignité de

marbriers. Il restait à arrêter ce qu’on voulait graver sur la dalle.

Le docteur proposa une Bible ouverte, car on donnerait facilement le

modèle aux coolies avec un vieux registre, et sa proposition rallia

tous les suffrages.

Puis on tomba d’accord que si on pouvait avoir un petit texte des

Écritures à épigraphier sur la Bible, cela serait tout à fait bien. Nous

fîmes porter un billet, par le boy, au Père du May, et celui-ci nous

envoya un _Manuel du Chrétien_, où étaient les psaumes de David et tout

le Nouveau Testament, et, bien que ce fût une édition romaine donnant

les mots latins en regard des mots français, Just Barnot ne pouvait en

prendre ombrage et suspecter la pureté des textes.

Le livre passa de main à main. Il avait été très feuilleté, et sa

reliure de moleskine noire était râpée jusqu’au grain. Et de nous voir

ainsi, tour à tour, le nez sur les caractères imprimés, cela nous

rappela une occupation de nos soirées d’antan, quand on avait de beaux

loisirs au bord de la troisième rivière, et que Barnot possédait son

rond de serviette à la popote. L’occupation, le jeu consistait à piquer,

à tour de rôle, sa page dans le dictionnaire de Lully, et à marquer un

point par mot dont on ne pourrait fournir l’explication... Il y avait

les cordages de marine et les plantes médicinales qui donnaient beaucoup

de tablature. Nous fîmes ainsi le concours du _Manuel du Chrétien_,

pour la meilleure inscription.

Moutier tomba du premier coup sur un bon texte: «Le soleil ne te brûlera

point durant le jour.» (Ps. CXX, 6.) Moi, je proposai, de mémoire, mon

verset du rhinocéros, mais je ne pus le retrouver et justifier de son

authenticité.

C’est Lully qui emporta le prix: il avait d’ailleurs un avantage visible

sur nous quant à l’aisance de la pratique dans le maniement des

feuillets sacrés. Il fut proclamé vainqueur avec le verset 12 du psaume

pour le jour du Sabbat (XCI, Heb. XCII): _Justus sicut palma florebit_,

et après qu’il nous en eut fait remarquer l’appropriation quasi

prophétique à la tombe de Justus Barnot, creusée au pied d’un palmier à

sucre.

Nous lui sautâmes au cou pour l’embrasser, et le docteur dénichant dans

un coin un squelette de couronne, un raté de confection de l’atelier

funéraire, Fagui le lui enfila sur la tête... Et là-dessus, le même rire

trépidant nous fit claquer les mâchoires.

L’air de la pièce collait au visage, comme une serviette humide et

chaude; et la sueur avait fait avec la poudre, sur les joues de Fagui,

un mélange épouvantable. Et nous riions de cette mascarade... Ce fut une

soirée atroce!

* * * * *

Quinze moins un,--et trois mille moins cinquante-cinq! Pour les

cinquante-cinq cela ne donna pas énormément de peine. Il y eut, en

permanence, une corvée de huit coolies, quatre porteurs et quatre

fossoyeurs. Une fois, nous entendîmes des musiques; c’était sans doute

un défunt d’un mérite insoupçonné de nous, un richard qui laissait des

piastres à sa famille. Cela se passait loin de nos salas, dans une vaste

lande sans un tronc ni une racine d’arbre, une dépendance du marais à

peine sèche, facile à creuser, et où il y avait de la place pour les

trois mille, et même pour quelques autres s’il en venait en surplus.

IV

Notre ancienne station de la troisième rivière a reçu de nouveaux hôtes,

qui l’occupent beaucoup plus brillamment que nous ne fîmes jamais. Ils

arrivent de Battambang, et ils ont apporté l’éclat, le mouvement, le

confort qui conviennent aux centres administratifs et aux jolies femmes.

Deux ménages,--l’irrégularité de l’un admise très longtemps.

Deux ménages entrevus à ma descente vers Saigon: les Lanier et les

Vallery. Lanier est venu en remplacement numérique de Barnot; et sa

femme l’a suivi. Ce n’était peut-être pas très sage, à l’avis du

docteur, du moins, mais le couple est si gentil qu’il donne envie

d’excuser toutes les folies. Pour les Vallery, c’est madame Vallery en

personne qui me fournit les raisons, à la descente du train, où j’étais

allé me mettre à la disposition des _déportés_, comme on les appelle à

Battambang.

--Vous comprenez, cette madame, elle montrait madame Lanier, c’est «un

poids léger»; et, si quelque chose la renverse, ce n’est pas tous ces

hommes qui sauront se débrouiller pour la remettre debout. Alors moi, je

suis montée avec elle, moi qui suis un _heavy weight_, et qui la connais

comme vous dites...

Elle rit, et montra ses belles dents, larges et blanches, et sa lèvre

bien en chair.

--Et comme je suis venue, il a bien fallu que monsieur l’Ingénieur en

chef vienne... Moi, les moustiques, les fièvres, les marais, cela ne me

fait pas peur; rien ne me fait peur...

C’est vrai, rien ne fait peur à Hetty Dibson. Hetty Dibson n’a pas peur,

en particulier, d’effarer les Compagnies timides quant à l’estimation du

confort dévolu à leurs ingénieurs, et quant à la supputation du tonnage

de bagages à réserver, à cet effet, sur les trains.

Il faut être juste, c’était un _heavy weight_, un poids lourd, avec

toutes les qualités de la catégorie, à commencer par la solidité. Il

n’eût pas manqué de têtes légères, à sa place, pour jouer, à tort et à

travers, les favorites du potentat, harceler le potentat lui-même

d’exigences fantaisistes et ruineuses. Hetty Dibson n’était point de ces

sottes. Son corps, nourri de pommes à l’anglaise, réclamait autour de

lui quelque ménagement national, et voilà tout. Le chargement de quatre

wagons y eût bien suffi, n’eût été cette petite machine à vapeur

verticale Gilway Bilcox, pas plus haute qu’un éléphant, indispensable

pour l’eau distillée de la baignoire, le courant des lampes et des

ventilateurs, et, n’eût été, si l’on veut aussi, ce joli tas de volets

démontables, d’un modèle bien avantageux,--le seul qui vous procure un

jour satisfaisant pendant la sieste, sans que vous soyez poignardé par

les lames de la lumière, entre les lames du bois. Il y eut aussi, en son

honneur, de menus travaux de jardinage et d’élargissement d’une piste

carrossable--oh! pour un minuscule carrosse caoutchouté à deux roues,

attelé d’un amour de poney pie, qui permit à ces dames d’aller le soir,

en bonnes épouses, attendre leurs maris à la sortie du travail. Mais le

tout ne prit guère plus de trois cents journées de coolies, et, à mon

avis, Hetty se montra si contente, que cela ne valait pas la peine

assurément que Moutier allongeât, devant le père Vallery, la mine du

notaire de la famille à qui l’on donne l’ordre de vendre la tour des

ancêtres! Il est vrai que Moutier venait d’envoyer à Battambang la

statistique officielle de la semaine, laquelle portait à la colonne des

«en moins» cent vingt-cinq Asiatiques, dont cinquante-huit pour fièvres,

vingt-sept pour divers et quarante pour diarrhée cholériforme

contagieuse. Mais quoi! tant mieux alors pour ceux à qui cet éloignement

momentané du marais avait procuré le bénéfice d’un quasi congé de

convalescence, ainsi que le fit observer judicieusement Lully. Et en

définitive, grâce à la route, à la machine et aux bouilleurs Gilway

Bilcox, et à l’esprit pratique anglo-saxon de madame Vallery, nous

avions tous de belle eau claire pour notre table, pour nos tubs, et pour

la lessive de nos draps.

Malgré tout, Moutier garda quelques jours encore un air un peu

renfrogné, quand il voyait le petit tilbury arriver, le soir, à l’heure

où des nuages saumon nagent au-dessus du marais, et où un peu de vent

argente, comme d’une migration d’écailles, la surface brune,--le petit

tilbury noir et le trônement de deux vaporeuses silhouettes blanches, et

le gonflement de deux écharpes sœurs, l’une rose, l’autre bleue, autour

de deux fugitives têtes blondes.

Mais le fond de sa mauvaise humeur était moins peut-être un reliquat de

l’affaire des coolies qu’une conception d’ingénieur qu’il s’était

forgée, relativement aux rapports de la femme et du travail de l’homme.

Enfin, je le soupçonnais d’être un tantinet maniaque et de détester tout

le chambardement apporté dans notre vieux camp.

Je ne le suivais pas du tout sur ce terrain, et j’allais volontiers

présenter mes devoirs à madame Vallery, et admirer autour d’elle, autour

de l’éblouissante sala aux volets dernier cri, une génération spontanée

de boutiques chinoises, d’un ordre de négoce plus relevé que celui des

échoppes à tout faire attachées à l’agglomération pouilleuse de nos

coolies. Je vis par exemple apparaître certain jour, pas très loin de la

borne où le bonze A-Kathor venait s’asseoir jadis pour mendier le riz,

la face replète et souriante, entre ses montants de bois doré et ses

tableaux de laque noire, de Foung-li, l’orfèvre en titre de madame

«l’Ingénieur en chef». Car c’était là un de ces points, précisément, par

lesquels Hetty Dibson se distinguait des petites folles qui n’auraient

pas manqué de faire venir de la rue Catinat des perles retour de la rue

de la Paix, ou autres babioles d’un prix sans rapport avec leur volume.

Hetty Dibson parlait volontiers de son orfèvre et de ses bijoux, du

temps qu’elle consacrait à la commande de ces derniers, du plaisir

quotidien d’en dresser l’inventaire, des mérites de la congaïe préposée

à la garde de leurs écrins. Mais il était bien entendu qu’il s’agissait

là de bijoux à la mode de Battambang, laquelle est un peu barbare, et

s’exerce sur de l’argent ou de l’or à dix-huit carats; et pour ces

bijoux-là, l’orfèvre Foung-li paie tout de suite quarante cents de la

journée aux artistes chargés de paver leur métal de ces rubis, couleur

de roastbeef, extraits des mines locales, et dont le prix n’a rien

d’excessif,--il vous en coûterait moins cher de vous en faire remplir le

creux de la main que si vous demandiez, sur place, la même mesure en

fraises!

Aussi, Foung-li ne trouvant pas qu’il y eût là champ proportionné à

l’ampleur de son génie commercial, avait jugé bon d’épingler à sa

patente d’orfèvre une licence d’entrepreneur de pompes funèbres, et il

avait fait venir de Cholon et rangé soigneusement, dans un hangar

couvert de tout le fer-blanc de nos vieilles boîtes à farine, un

matériel alléchant de bannières, de tableaux, brancards dorés,

banderoles incrustées de miroiteries, trompes, flûtes et autres

instruments d’orchestre.

A la bonne heure! Foung-li avait le sentiment de la clientèle; et il y

aurait plaisir à voir se dérouler, sur les rives du marais, au petit

jour, de beaux cortèges sonnants, étincelants, flottants, ondulants, et

dont les tam-tams étoufferaient le Gong maudit!

Le seul enfantillage qu’on pût raisonnablement reprocher à madame

Vallery, c’était d’abuser de la plaisanterie un peu lourde, un peu

fatigante, qui consistait à se regarder, sourcils froncés, dans tout

miroir à portée, ou à se tâter, du bout de l’index, d’un air perplexe,

la commissure des narines, et à prononcer, avec un rire lugubre, des

phrases dans le goût de celle-ci: «Vous savez Pip, je vous ai averti. Si

j’enlaidis trop, je pars. C’est le miroir qui dira: «Partez!» Le jour

qu’il aura dit, je ferai. Et il est fidèle, lui! Vous ne pourrez le

corrompre, le soudoyer comme la congaïe qui s’exclame chaque matin, par

votre ordre, que madame n’a jamais été si «même chose une fleur»!

Quand il fait le temps qu’il fait, même à trois mois de l’époque

officielle des typhons, il vaut mieux ne pas trop plaisanter, pas trop

rire... Cela énerve comme un cocktail trop angusturé, et cela se termine

souvent mal. A mon avis, Hetty Dibson devrait bien le comprendre, et

surtout le faire comprendre à sa jeune amie, madame Lanier.

Quand ces pointes facétieuses atteignent le cuir tanné du père Vallery,

cela n’a pas trop d’importance. Cela n’amènera guère, on le sent, que le

réflexe d’une grosse claque calmante à l’endroit de la piqûre, ou, plus

probablement, que l’ingestion d’un granule ou deux de philosophie. Mais,

pour ce rôle de guêpe, la petite Lanier, sous la couronne folle de ses

cheveux blonds, me semble assumer des prédestinations plus inquiétantes.

Lanier est un grand garçon, un peu faible, un peu flou, que sa famille a

expédié au Siam-Cambodge, avec toutes sortes de recommandations aux

directeurs, administrateurs, chefs de train, sur le cher enfant, et,

c’est à peu près la première fois qu’on le sort du champ de ventilation

d’un pankah de bureau. Pour ses débuts, que le Dieu du ciel tropical le

garde!

Il y a deux éclairs sur le monde, deux épanouissements de fleurs

fraîches: à l’aurore, de sept heures à sept heures et demie, au

crépuscule, de cinq et demie à six, et entre les deux, sans

discontinuer, l’orage blanc de la lumière, le tintamarre solaire qui

fulgure dans les yeux et casse la tête la plus solide.

Celle de Lanier n’est pas des mieux conditionnées pour la résistance.

Elle prend au sérieux les piqûres de guêpe; et celles-ci s’enveniment

justement à proportion qu’on leur accorde une attention hors de saison,

qu’on les gratte, qu’on y met la loupe pour y chercher le dard. Le

malheureux voit bien qu’autour des yeux de sa femme, autour des jolis

globes clairs, poudroyants d’or, de singulières zones bistrées ont

grandi, et que, sous les pommettes, là où se pavanaient à fleur de peau

les vapeurs roses d’un sang juvénile, ce n’est pas seulement

l’amincissement du galbe qui étend maintenant cette stagnante ombre

grise. Et il tremble quand il la voit, à la manière de madame Vallery,

occupée à se contempler méditativement les phalanges devant le plateau

de son onglier. Il tremble, et se croit obligé d’exhiber des mines

lamentables, car il l’adore, c’est entendu, avec toute la candeur et le

touchant égoïsme d’un garçonnet de vingt-huit ans.

Mais, à ces mines longues d’une aune, elle oppose de petits rires

sourds, ou se met à compter, à haute voix, le nombre de touches de rouge

devenu nécessaire pour obtenir à ses lèvres «sa teinte». Dix-sept! Deux

de plus qu’avant-hier! Et, en vérité, c’est à se demander si c’est bien

pour lui qu’elle est en scène, qu’elle travaille les effets de ce

marivaudage ambigu... Si ce n’est pas plutôt pour éblouir madame Vallery

de ses passes savantes au combat de coquetterie, au duel malicieux

contre l’homme; pour montrer à cette anglo-saxonne, qui n’y connaît

guère que l’emploi du «direct» d’un bon boxeur, ce qu’est le jeu aigu,

raffiné, étincelant de la Parisienne!

Je cause quelquefois de tout cela avec Moutier, au lendemain de nos

visites à la troisième rivière. Moutier n’a-t-il pas un peu la

responsabilité de nous tous, puisqu’il a celle du kilomètre 83? Et si

nous sommes tous ici pour être dévorés par ce serpent de fer, lui, le

grand-prêtre, ne doit-il pas veiller au gaspillage éventuel des

réserves d’holocauste? N’a-t-il pas charge d’âmes et de corps?

A l’heure brève où l’étau se desserre, où l’atmosphère se détend entre

la mâchoire du jour et celle de la nuit, dans la roseur béante du soir,

nous allons, un instant, le long du chemin de bordure de la voie. Il

nous arrive d’y croiser le poney pie et le tilbury noir au-dessus duquel

s’arrondit, sous le vent béni de la course, le double zéro rose et bleu

des écharpes. Moutier souffre d’une légère boiterie et, pour marcher,

s’appuie sur une canne, car il a contracté un de ces ulcères, localisés

mais tenaces, de la pathogénie indigène, quelqu’un de ces _pians_,

plaies annamites--le nom est sujet à variations--qui ne sont guère plus

dangereuses, mais pas davantage guérissables, dans la brousse, que des

engelures dans la cour d’un collège. Cet accident n’entame, au reste, en

rien l’égalité de son humeur, ni la vigueur de sa pensée à première vue

un peu trapue, tout en muscles, si l’on peut dire, mais qui se révèle

soudain richement innervée de sensibilité secrète.

C’est d’un œil maintenant amusé qu’il salue, puis regarde les deux

rieuses silhouettes féminines disparaître dans la fente d’or que

ménage, au débouché sur le marais, le parallélisme des sombres

murailles végétales, taillées à même la forêt, à grands pans verticaux,

de part et d’autre de la voie...

--Deux femmes, dit-il avec un sourire, deux femmes, et de l’autre côté,

combien d’hommes? Mais il faut qu’elles aillent là-bas, pour attester

que le travail de ces hommes est à elles, à elles toutes, les femmes!

Il s’interrompit pour faire sauter, du bout de sa canne, une pierre

échappée du ballast, et que la trace des frêles roues avait effleurée.

--Nous autres, mon pauvre Tourange,--reprit-il, en gardant machinalement

les yeux baissés vers les rubans imprimés dans la poudre, nous autres,

nous ne savons, nous ne sentons qu’une vérité, c’est que nous devons du

travail... et nous voudrions seulement savoir un peu mieux à qui... à

qui est due cette prestation perpétuelle de notre existence. Et nous

sommes satisfaits, notre conscience est en repos, si nous l’avons au

moins consacré, ce labeur d’une vie, à quelque chose, faute de

quelqu’un, à quelque chose qui dépasse la vie humaine! Et il nous semble

que celui qui y a droit, celui dont nous ne pouvons deviner la figure,

mais qui vit dans le monde des choses qui dépassent la vie humaine,

celui-là saura prendre son dû, comme le bonze A-kathor ramassait, hors

des maisons, l’écuelle de riz déposée par les fidèles. Mais la femme ne

veut pas comprendre cela! La femme veut que nous sachions que c’est elle

qui détient la créance de cette dette... La voilà qui s’intronise idole

centrale, et poursuit de sa colère le labeur de l’homme qui lui est

volé. Et, le plus triste, Tourange, et le plus admirable, c’est que

peut-être...

--C’est que peut-être elle a raison!

Ce n’est pas moi qui ai dit cela, c’est Lully, Lully, l’enfant qui vient

à nous, en tenue de chasseur, les canons à l’épaule, débouchant d’une

piste invisible de la forêt.

Et c’est Lully qui ajoute encore, marchant à nos côtés et balançant, de

la main qui ne tient pas la crosse, une longue fleur odorante:

--Orgueil de l’homme qui veut suspendre sa durée périssable, sa petite

moyenne de quarante années à de poudreuses œuvres centenaires! Soif de

l’éternité misérablement étanchée à une grappe de générations!... Mais

que voulez-vous que cela fasse, dites, vos travaux, vos monuments, vos

chemins de fer, hein, Moutier, qui dureront combien, vingt, trente,

deux mille ans, à celle qui porte dans ses flancs toute la lignée

indéfinie des bâtisseurs?

Aucun de nous ne répond à Lully. Déjà l’heure rose, jaune et bleue

s’éteint et le soir commence à peser, le soir où l’on évite de parler,

comme si les paroles prenaient brusquement un poids étrange, qui les

rend dangereuses à introduire dans les cervelles... Nul oiseau ne coupe

la fente claire; mais, de-ci, de-là, quelque papillon, luné de bleu,

volète d’une muraille à l’autre, comme affolé par l’impénétrabilité de

la paroi. Nous nous collons silencieusement au talus de la voie, lorsque

reparaît, lanternes allumées, le tilbury garni de ses blanches

conductrices, derrière qui chevauchent, tête nue, les époux. Et c’est

seulement au moment où, ayant atteint, à notre tour, le nœud de

bifurcation, nous découvrons le marais, sur lequel traîne un dernier

reflet rouge, que Lully s’exclame, avec une gambade d’écolier:

--Zut! Trop tard, pour aller voir les grues antigones danser devant le

coucher du soleil!

Sa main désigne, vers l’extrême ouest, au delà de la corne saignante du

marais, tout un pan du ciel bariolé comme une lanterne chinoise, et qui

paraît loin, très loin...

Lully est resté l’homme des eaux limoneuses, le grand explorateur du

marais. Il connaît les végétations amphibies, les nacres, les corolles

flottantes, les buissons-radeaux infestés d’abeilles, et surtout la

prodigieuse vie ailée que le morne léviathan de Chang-préah détache de

son sein croupi, avec des palpitations lentes ou des jets radieux, le

matin et le soir, à l’heure des prières.

V

Le kilomètre 83 · 第 9 / 15 段