brusquement, comme un bouquet de fibres au bout d’une corde, et des
éclaircies, ménagées dans la végétation, dégageaient la vue.
La masse aquatique s’étalait devant nous, flasque, jaune et ridée comme
la peau d’un énorme batracien. Le soleil y faisait miroiter des taches
roses et d’obliques bandes d’argent. Sampot ou kéqhouan relevé jusqu’au
haut des cuisses, les coolies y barbotaient.
On ne voyait qu’échines ployées, bras en action, jambes jaillies dans
un gras éclaboussement. Très peu de bruit, parfois une sorte
d’incantation monotone, accompagnant la retombée d’un mouton sur la tête
d’un pilot.
A droite et à gauche de la longue ligne des travailleurs se discernaient
les éléments d’un double pont de jonques; mais je comprenais mal que,
dans l’espace boueux médian, les gens n’enfonçassent guère plus que des
cultivateurs dans la rizière, au temps du repiquage.
Les regards de Moutier saisirent, sur mon visage, les reflets de mon
étonnement.
--Ceci, dit-il avec un sourire, n’est point le moins curieux de
l’aventure. Le tracé qui nous fut expédié de Battambang, le tracé de
l’homme barbu...
--L’homme barbu, «l’Ennemi», interrompis-je, c’était monsieur de
Faulwitz, vous en doutiez-vous? Vigel et moi l’avons appris là-bas.
--Ah! c’est Faulwitz!... Moutier n’eut qu’un petit geste d’indifférence.
Je disais donc que son tracé empruntait tout bonnement les vestiges
d’une voie perdue, d’une de ces colossales chaussées, enfouies sous la
brousse, héritage des Khmers de la légende. Toute la forêt, à deux cents
kilomètres d’Angkor, est constellée, paraît-il, de ces mystérieux
carrefours. En grattant du talon la terre rouge, on fait apparaître l’or
de leurs pierres... C’était jeu d’enfant que de poser des rails ainsi
sur le dur!
--On va vite, dis-je, quand on marche dans les pas d’un précurseur.
--Mieux encore, le marais lui-même est barré d’un seuil rocheux,
véritable digue qui n’est sans doute que le prolongement de la chaussée
de la forêt... Je me demande comment Herr Von Faulwitz a relevé la piste
jusque-là. Ce bûcheron de Barnot n’est tout de même pas assez fouineur
pour de telles découvertes.
--En tout cas, remarquai-je, voilà fort probablement l’origine de la
fameuse légende du Gong, du Gong pernicieux pour les pauvres jonques
venant sonner leurs carcasses contre cet émail!
Je me replongeai dans la contemplation du barrage, où le grouillement
des coolies me rappelait cet affairement des bestioles, quand on soulève
une pierre dans la vase, au bord de la mer. Et j’admirais aussi, tout
autour, l’immobilité dédaigneuse de l’eau, si l’on peut appeler cela de
l’eau, en vérité du bronze fluide.
--Au fait, demandai-je, les sinistres présages des corbeaux jaunes
n’ont pas eu de répercussion maléfique?
Moutier se contenta d’esquisser un sourire.
--L’état sanitaire? continuai-je.
--Satisfaisant... jusqu’à présent du moins.
Il y avait eu un petit intervalle entre les deux parties de la réponse,
et je voyais bien qu’un pli s’était formé au front de Moutier.
--Une seule chose, reprit-il, après une hésitation, est ennuyeuse: la
multiplication des moustiques. De vilains «zanzaris» noirs qui restent
piqués dans les vêtements comme des grains d’avoine sur une toile à sac!
D’où sortent-ils? J’espère que ce n’est pas des bois, patrie des
mauvaises fièvres... Par précaution, nous faisons distribuer de la
quinine aux coolies...
Il secoua le front, comme pour en chasser un vol importun et, d’un geste
délibéré, me frappa sur l’épaule:
--Votre ciment saïgonnais est excellent, Tourange! C’est plaisir de
travailler avec lui. Nous montons de quinze centimètres par jour. Quand
le barrage sera à trois mètres, avec vingt-quatre belles arches de
passage pour les hautes eaux, vive Dieu! nous verserons une coupe en
libation sur le poteau 83! Vous savez, sans doute, que la frontière
siamoise est à quelque dix-huit cents mètres à peine de la rive...
Il étendit le bras dans la direction du bracelet bleu roussi, qui était
à l’orée de la jungle, de l’autre côté du marais.
--Tout vous attend déjà là-bas, poursuivit-il. Vous n’avez, dès
aujourd’hui, qu’à nous préparer la route. Bien entendu, vous reviendrez
à la popote chaque soir, et vous gardez votre sala au milieu des nôtres,
comme au temps de la troisième rivière. Un sampan sera à votre
disposition pour la traversée!... Bon! Qu’est-ce que cela?
Un cortège singulier se rapprochait de nous, venant, selon toute
apparence, du chantier. Un cortège, non, deux groupes de trois coolies
et dans chaque groupe, l’homme du milieu était soutenu, quasi porté
comme un ivrogne par les deux autres. Ils passèrent près de nous et l’un
des hommes valides nous montra, de la main, un vague point du ciel. Les
faux ivrognes étaient tout pâles, le visage boursouflé, les jambes
enflées comme par une éléphantiasis. Je vis Moutier mâchonner la pointe
de sa moustache.
--Mais, c’est le béribéri! m’exclamai-je.
Je ne connaissais que trop les symptômes de ce «mal du pays» des
Asiatiques, qui m’avait réduit, en quelques jours, de vigoureux coupeurs
de lianes à l’état de paquets de hardes.
--J’en ai peur, Tourange. Je m’en vais causer avec le docteur. Vous ne
connaissez pas, j’y pense, le _toubib_ qu’on nous a envoyé. Un bien
gentil garçon, s’il avait seulement un peu moins la folie du microscope!
Que diable! nous ne sommes pas au laboratoire, ni à la clinique, ici...
Et le problème est simple. Nous voici, quinze blancs et trois mille
coolies: il s’agit que, mettons, le premier juin, on en trouve encore
assez pour planter, là-bas, de l’autre côté, un drapeau, un vrai, pas un
chiffon rose à coins verts, assez pour le planter et quelques douzaines,
par surcroît, pour monter une garde honorable autour. Et pour le reste,
Tourange, pour le reste... «moi t’en fiche», comme disait cet artiste
d’An-hoan!
II
Quinze, et trois mille! Voici huit jours que mon sampan fait la navette
sur le marais, huit jours que je passe ma revue quotidienne le long de
la digue... et, nous ne sommes plus que quatorze, et deux mille neuf
cent quarante-cinq.
C’est Barnot qui fut porté manquant le premier.
J’avais toujours gardé ma sympathie au «bûcheron» laborieux, peu bavard
et fort adroit batteur de brousse, sous ses apparences de plantigrade
dandinant. Mais, depuis l’affaire de «l’Ennemi», il y avait toujours eu
du froid entre Moutier et lui. En dépit du fait acquis, de l’attache à
l’œuvre commune, de la réconciliation officielle, quelque chose n’était
pas ressoudé. Barnot ne venait plus à la popote. Il mangeait seul, son
boy lui préparant, vaille que vaille, une nourriture à base de poisson
sec et de conserves; et comme, les trois quarts du temps, il prenait son
repas de midi sur le terrain, il brûlait plus souvent que de raison la
sieste après le festin. Ce qui, entre parenthèses, lui avait attiré de
la part du docteur un sévère avertissement.
Personnellement, j’étais toujours resté en termes assez cordiaux avec
lui, et, quand nous nous rencontrions, nous échangions volontiers des
histoires de la forêt, dont il connaissait bêtes et plantes mieux que
quiconque. Ce matin-là même, qui était celui du huitième jour, nos
sampans s’étaient croisés au pied de la digue, et nous avions arrêté une
minute nos pagayeurs. C’était l’heure où la chaleur venait maintenant
d’un seul coup, d’une enjambée sur le monde, dès que le soleil avait
coupé le fil de l’horizon. Ou plus exactement, c’était la fraîcheur qui
s’éclipsait. Je n’ai jamais mieux senti que là-bas l’à-propos des
métaphores sur la personnalité de la nuit, sur sa fuite, sur son vieux
combat avec la lumière...
Barnot m’avait dit en tirant sa montre:
--Méfiez-vous. Vous savez que c’est à huit heures que le rhinocéros
retourne à sa bauge avec une ponctualité de gros chef de bureau.
Je m’étais mis à rire. Nous étions en plein cœur de pays à légendes, à
croyances fabuleuses; et je n’ignorais pas celle qui avait cours chez
les indigènes au sujet des rudes habillés de cuir, assez nombreux
effectivement, de l’autre côté du marais. Les fourrés de certaine
colline avoisinante recèlent, au dire des ouailles d’A-Ka-thor, la
retraite mystérieuse où tous les mâles de l’espèce, frappés de caducité,
se réfugient pour être métamorphosés. Ils y entrent vieux rhinocéros et
en ressortent jeunes crocodiles.
Je me mis à rire et brandis, comme un épieu, le jalon porte-mine que
j’avais à côté de moi. Et je ne sais quelle fantaisie me passa par la
tête de jeter au nez de Barnot, en guise de réponse, deux versets d’un
psaume de David, accrochés, Dieu sait comment et depuis quand, à un clou
de ma mémoire! Je savais l’honnête Suisse assez rompu au formalisme de
son culte protestant, et grand liseur d’Écritures. Je citai donc:
_Dès que le soleil se lève, ils se retirent et vont se coucher dans
leurs cavernes._
_L’homme aussitôt sort pour aller à son travail et s’occuper jusqu’au
soir._ (Ps. CIII, 23-24.)
Barnot s’était mis à rire, à son tour, dans son sampan, d’un rire qui
dégonflait bizarrement, sous les yeux, deux larges poches de caoutchouc
gris. Si bien que je m’avisai tout à coup que cet étrange facies, où
tout le reste, à part les poches, était de caoutchouc blanc, eût battu
de loin, au concours morticologique, toutes nos mines de simples
candidats à la cachexie... Et nous nous séparâmes là-dessus, lui voguant
vers sa recherche de bois à traverses, moi, vers une besogne
d’implantation de la ligne.
La journée fut chaude, très chaude... et, dans le ciel, l’inimitié de ce
flamboiement gris qui poignarde les yeux! Le soir, j’étais meurtri,
fourbu, en vérité, comme après le choc d’une bataille; et, vers neuf
heures, je quittai la popote pour aller dormir. La musique et la malice
des zanzaris rendaient, d’ailleurs, toute autre occupation intérieure
sans attraits. Je n’avais pas fait cent mètres sur le chemin longeant le
marais, que j’entrais en collision avec le docteur.
C’était un bon garçon, de l’avis de tous, notre docteur. On lui
reprochait, paraît-il, à Battambang, une ferveur un peu jeunette de
pasteurisation, et, aussi, une insuffisance de principes sur la
hiérarchie des remèdes, des coolies à ingénieur en chef. Mais, c’était
un bon garçon. Et quand il voyait à quelqu’un d’entre nous la mine
particulièrement vidée, il fallait bien qu’il lui tirât tout de même une
goutte de sang, pour l’étaler sur une lame de verre, à dessein d’en
contempler les vermicules.
Nous nous heurtâmes littéralement dans la nuit opaque. Moutier nous
avait bien promis de faire installer sur nos boulevards des poteaux à
lanternes; mais, en attendant ce mirifique avenir, nous nous contentions
pour le présent de porter la nôtre à la main, à l’imitation de nos
coolies. Seulement, depuis deux ou trois jours, il s’agglutinait à leur
papier de tels tourbillons d’insectes que j’avais laissé la mienne à la
maison, et le docteur de même. A l’ordinaire, du reste, le ciel était
luxueusement fourni d’étoiles, dont les reflets traînaient sur le marais
en longues bandes blanchâtres. Mais, ce soir-là, par mésaventure, il
flottait, sur la nappe miroitante, une insidieuse buée qui dépolissait,
pour ainsi dire, le cristal de la nuit. Toutefois, je reconnus le
docteur immédiatement à son binocle, et au geste précipité qu’il eut
pour en raffermir l’équilibre, sitôt après notre abordage.
--Pour l’amour de Dieu, Tourange, me dit-il, ne vous promenez pas au
bord du marais à ces heures-ci, par fantaisie...
Sa figure, je ne la distinguais pas; mais, sa voix était trop émue pour
que je pusse en attribuer l’émotion à la surprise de notre rencontre, ou
à l’honorable souci de me voir handicapé d’un accès de fièvre.
--Qu’y a-t-il, docteur? questionnai-je. Moi, je rentre chez moi, mais
vous, ce n’est point par fantaisie que vous vagabondez par ici?...
Sa _sala_ était, en effet, à l’autre extrémité du camp; en équerre de la
digue, dans le voisinage de l’infirmerie.
Il ne répondit pas directement à mon interrogation.
--J’allais avertir Moutier, mais, puisqu’au fait je vous rencontre, cela
vaut peut-être mieux. Venez avec moi chez Barnot, voulez-vous?
--Barnot est malade? Blessé?
--Blessé, non... Mais il sera mort demain matin.
Il avait dit cela d’un ton qui voulait être celui plein d’assurance
froide d’un éminent praticien; mais, en même temps, il ne pouvait se
tenir de remuer son binocle sur son nez.
--Je vous suis, docteur. Ne vous écarquillez pas ainsi les yeux dans la
nuit. Dans cinquante mètres, il y a un bouquet de lataniers, plus
visible qu’une armée de nègres. C’est là qu’il faut tourner à droite.
Un bouquet de lataniers... Parfaitement; et même, derrière ces
lataniers, croissaient, j’y pensai tout de suite, des lianes à belles
fleurs d’un violet sombre, qui, ma foi, seraient tout ce qu’il faudrait
pour confectionner une couronne. Quel réflexe baroque fit sauter ma
pensée et l’immobilisa sur cette incongrue préoccupation? Cela et
l’agacement que me causait l’agitation des doigts du docteur, voilà ce
que provoqua d’abord en moi la nouvelle que Barnot serait mort le
lendemain matin. Et c’est seulement après avoir tourné le noir bouquet
empanaché de lataniers que je jugeai décent de demander quelques
explications complémentaires.
Le docteur me les donna à voix basse, comme s’il craignait d’effaroucher
quelque puissance occulte et rôdeuse.
--C’est le premier cas européen, mais j’ai bien observé le processus
chez les coolies. Fièvre? Naturellement. Paludisme? Paludisme... Vous
savez comme moi qu’il y a une fièvre des bois contre laquelle la quinine
n’agit pas plus qu’une boulette de farine... Ah! ce marais!... Sacré
marais! Et puis, il y a la fatigue, l’usure latente, la dévoration,
c’est le mot, des cellules épidermiques par la lumière... J’ai cherché!
j’ai cherché!... Mais, un microbe au-dessus de ce sang jaune, c’est
comme...
Je l’interrompis, car je sentais qu’il allait partir à l’aventure sur
son dada.
--Mais, pour Barnot, docteur, qu’y-a-t-il eu?
--Qu’y-a-t-il eu?... Au fait, il faut bien que vous le sachiez, car cela
peut arriver, un de ces soirs, à chacun de nous. Ce qu’il y a eu, voici:
à deux heures, Barnot est tombé en forêt, à l’ombre. Les coolies l’ont
rapporté. Il était pâle. Vomissements, fièvre...
--Coup de soleil?
--Pas coup de soleil... Depuis quelques jours Barnot se sentait las,
las, comme il disait. «J’ai envie de me coucher pour tout de bon»,
m’a-t-il confié, pas plus tard qu’avant-hier. Donc fièvre. A trois
heures, 39 degrés, à quatre heures, 39°, 5; à cinq heures, 40°. A six
heures, décroissance de la fièvre, sommeil, pas coma, je dis bien
sommeil. Maintenant, ce qui arrivera: à un moment quelconque, dans la
soirée, il s’éveillera, calme, relativement dispos, lucide... Il sera
bon que l’un de nous soit là à ce moment, car probablement il parlera.
C’est même à cette fin que j’allais chercher Moutier; mais il vaut mieux
vous, n’est-ce pas?... Donc il parlera. Il parlera, puis, la parole
deviendra difficile, lente, il aura froid, enfin l’algidité, le coma...
Comme de juste je ferai des piqûres, mais cela ne saurait empêcher qu’à
trois ou quatre heures du matin, son sang tourne en gelée de groseille
et qu’il soit temps alors pour nous de faire aux confidences recueillies
dans la période lucide un brin de toilette épistolaire, _ad usum
familæ_.
Il ne me vint pas une minute à l’idée que le programme du docteur pût
prêter à contestation.
Et j’étais là, en effet, lorsque Barnot s’est éveillé. Il était onze
heures du soir, je n’eus qu’à le constater au réveille-matin, qui
battait une vraie chamade sur la table. Barnot remua un peu derrière la
moustiquaire, puis ouvrit les yeux, tandis qu’une brusque rougeur
montait à ses joues pâles, exactement comme si une bulle de sang venait
crever à fleur de peau.
Je me tenais assis un peu loin de la lampe, à cause de la chaleur
qu’elle dégageait. Je m’approchai du lit, comprenant que Barnot m’avait
reconnu, et m’introduisis prestement à l’intérieur de la moustiquaire.
--Tourange? articula-t-il d’une voix hésitante, et, de ses mains
étendues en avant, il tâta mes vêtements, comme un aveugle qui s’assure.
Je pris dans les miennes ces deux mains bégayantes et les étreignis. Je
sentis qu’elles s’abandonnaient aux miennes avec un glissement de
plaisir, et il me sembla voir quelque chose de clair reparaître dans les
yeux troubles, comme une flamme s’allume, le soir, à une fenêtre vide,
pour dire: quelqu’un est là!
Puis, Barnot s’agita, joua des coudes comme s’il voulait se remonter,
s’asseoir sur son lit. Je jetai un coup d’œil autour de moi.
La chambre était laide et nue. Deux ou trois tables encombrées de
papiers, quelques nattes vulgaires, à un clou de poutre, un «pêle-mêle»
de photographies, pour les sièges, du rotin tout sec. Pas un coussin
disponible. Seulement une légère pente au matelas du lit sans
traversin...
Barnot saisit mon regard, et le spectre d’un sourire erra sur ses
lèvres.
--Ne cherchez pas, Tourange, il n’y en a pas. Tant pis, je resterai
étendu; d’ailleurs, je crois que je suis mieux ainsi.
--Voulez-vous que j’avertisse le docteur? Il est là, dans la pièce à
côté. On va réveiller aussi votre boy. On vous enverra ce que vous
voudrez.
J’esquissai un mouvement pour sortir de la moustiquaire; mais les doigts
de Barnot se cramponnèrent à mon poignet.
--Non, dit-il, je veux seulement vous parler, Tourange.
Sa voix s’était raffermie.
--Je ne voudrais pas qu’il m’arrive quelque chose avant que j’aie pu
vous parler... pour que vous le répétiez aux autres, à Moutier, à Lully,
à Fagui...
Sa voix était devenue tout à fait naturelle, à peine plus courte
d’haleine, une voix sans éclat, sourde, un peu triste, un peu empâtée
d’accent de terroir, une voix qui, comme sa démarche, semblait traîner
de la glèbe ou des mottes de gazon...
--Vous leur répéterez que je ne suis pas un mauvais camarade, Tourange,
comme ils l’ont cru, tous; pas vous, peut-être...
Pour toute réponse, je serrai la main toujours abandonnée dans la
mienne. Elle était sèche et brûlante au poignet et froide au creux
humide de la paume; et je dois dire que ce contact ambigu était assez
désagréable.
--Je ne suis pas un mauvais camarade, répéta-t-il, non; mais voilà. Un
jour, monsieur de Faulwitz est venu. Monsieur de Faulwitz est mon chef,
j’ai travaillé avec lui au Shantoung... Il est mon chef, comme monsieur
Lacroix était le chef de file de Lully. Nous pouvons avoir des chefs de
file différents, et être quand même bons camarades, n’est-ce pas?
--Nous sommes tous de bons camarades, affirmai-je. Naturellement quand
il fait très chaud, on s’énerve, il y a de l’orage... mais cela n’est
rien, Barnot... rien.
Il ne fut pas dupe de mon ton enjoué.
--C’était quelque chose tout de même, fit-il gravement. Mais je n’ai
rien dit à cause du travail, et maintenant seulement que le travail est
fini pour moi, je veux, je veux parler...
Il fit un effort visible pour tenir bien grands ouverts, en face des
miens, ses yeux, dont les paupières battaient automatiquement.
--Monsieur de Faulwitz m’a donné l’ordre de ne rien dire de sa vraie
personnalité, ni de ses travaux, ni de nos conversations; je le lui ai
promis. C’est tout. Il a travaillé seul. Je ne savais pas d’abord qu’il
venait pour chercher un autre tracé. Il me l’a dit en partant. C’est un
article de la _Revue de l’École française_, vous savez, l’École des
Études extrême-orientales d’Hanoï, qui lui a donné l’idée de rechercher
les voies khmères et de les utiliser. «Voilà comme sont les
Français!--je répète ses propres paroles--ils jettent les idées par la
fenêtre, et ils s’étonnent que celui qui est dehors, à les ramasser,
soit un jour plus riche qu’eux.» Et c’est lui, lui seul, qui est allé
sur le marais pour les sondages. Moi, je lui ai gardé le secret, c’est
tout; mais cela, j’avais le droit de le faire, car c’était mon chef...
Et si le tracé était meilleur, est-ce qu’on ne doit pas le suivre,
Tourange, même si nous devons tous laisser nos os sur la route... sur la
vieille route khmère?
Comme il avait chantonné singulièrement ces derniers mots! Ses yeux
maintenant étaient fermés, et je sentais la fraîcheur de la paume gagner
toute la main. Cela me remit soudain en tête les confidences du docteur
sur la marche de l’accès; et dégageant mes doigts, je me précipitai hors
de la moustiquaire. Le bruit fit jouer à nouveau les paupières figées.
--Mon bon Barnot, dis-je en me retournant, soyez tranquille, je
raconterai tout cela à Moutier. Reposez paisiblement et, dans quelques
jours, nous dînerons tous ensemble à la popote.
Je me demanderai toute ma vie pourquoi je déviai dans ce misérable
mensonge. Il me semble que c’est un peu dégradant que de maquiller ainsi
la mort à un homme, comme si on ne le croyait pas capable de la regarder
honnêtement, toute propre et nue!
Mais Barnot me remit lui-même dans le droit chemin.
--J’ai dit ce que je devais dire. Maintenant qu’il arrive ce qui doit
arriver! Je ne vous demande qu’une chose, Tourange! J’ai une femme et
deux enfants à Heidenwalden.
Il rougit faiblement en articulant le nom de la localité, et je sentis
qu’il avait tâché d’atténuer l’aspiration initiale à la germaine,
familière à son gosier.
--Veillez sur les papiers, en cas de décès. Qu’ils soient régulièrement
faits, pour qu’il n’y ait pas de difficultés, ni avec notre Compagnie,
ni avec celle de l’assurance, qui doivent payer toutes deux...
Il laissa rouler sa tête sur son épaule et ajouta:
--Inutile d’aller chercher le docteur, je m’endors...
Naturellement je me hâtai de cogner à la cloison, comme nous en étions
convenus avec le _toubib_. Celui-ci vit au premier regard de quoi il
retournait, et d’un coup de pied réveilla le boy de Barnot. Alors ils
commencèrent leur besogne, qui était de frictionner, d’accumuler sur les
pieds tout ce qu’on put trouver de hardes, et de faire des piqûres de
quinine et de caféine. Mais le diagnostic de l’homme au microscope était
bon, et c’était le coma qui venait. J’eus un moment l’idée d’aller
chercher Moutier. Puis, je réfléchis que Moutier n’avait pas trop de son
sommeil de la nuit pour la besogne qu’il avait à abattre dans la
journée; je me dis que Barnot me pardonnerait, à cause du travail. Et je
pensai aussi que le docteur avait sa besogne à lui dès l’aurore, une
besogne pour laquelle il fallait qu’il fût alerte et sûr de son œil, et
je le voyais déjà vacillant. Pour moi, mon utilité immédiate se perdait
dans les limbes du kilomètre 84, j’avais des loisirs et je le dis
franchement au docteur.
Il ne fit pas d’embarras.
--Merci, mon vieux, dit-il, en me serrant la main. Il n’y a pas à
espérer que Barnot se montre un malade bien difficile! Vous êtes assez
grand, n’est-ce pas? pour reconnaître le moment où il y aura du nouveau.
Du nouveau, il y en eut quatre heures après. Décidément les pronostics
de ce bon garçon qu’était le docteur, étaient dignes de confiance. Je
m’étais tenu éveillé jusque-là, en étudiant les dessins de moires
bizarres que formaient les plis du filet de la moustiquaire, ou encore
en comptant, à mi-voix, les claques que le boy, en rêve, s’administrait
pour écraser le moustique ennemi. J’en comptai quarante-huit, et au
claquement de la quarante-neuvième, sembla répondre, du dehors, un cri
aigu qui me fit tressaillir. Ce cri, je le connais de longue date, c’est
celui de la grenouille happée par le serpent, dans le marais. Et quand
il eut cessé, j’en restai péniblement énervé; si bien que le silence de
la chambre me saisit tout à coup comme du froid. Le boy ne bougeait
plus, ayant enfoui sa tête et ses mains dans ses hardes, et du côté du
lit de bambou, le faible soufflement auquel, depuis des heures, je
prêtais l’oreille, n’était plus perceptible? Je m’approchai, portant la
lampe, et je vis que Barnot avait les yeux ouverts, et que les
mouvements que je faisais avec cette lampe, dont j’avais enlevé le
globe, ne faisaient pas cligner ses yeux. Alors, je soulevai la
moustiquaire, et j’abaissai moi-même les paupières.