sur le dos, les bras en croix, à même le gazon, et sa poitrine se
soulevait avec violence. Il se mit, à mon approche, sur son séant, et
commença de sucer le citron qu’un équipier lui tendait.
--Hump! fit-il, entre deux mordillements de la pulpe acide, j’ai mieux
tenu que je ne l’espérais! Mais ce n’est pas fini! J’ai besoin de
ménager mon souffle et d’ouvrir l’œil. Le gaillard que j’ai sonné de si
plaisante sorte va chercher sa revanche... Et, ajouta-t-il, après une
légère hésitation, madame de Faulwitz, près de qui je vous ai vu, que
dit-elle de ce spectacle?
--Madame de Faulwitz a sonorement applaudi, quand vous avez si bien
plaqué le maillot vert.
Il eut un sourire dur.
--Ah! elle a applaudi... Tout à l’heure elle applaudira aussi quand
c’est moi qui serai salement plaqué!
Le coup de sifflet de l’arbitre, rappelant les joueurs à leurs postes,
nous sépara, et tout de suite il y eut un figement des bouches et des
yeux, un arrêt du brouhaha qui laissa seulement perceptible un
ronflement proche et continu de voitures légères. C’étaient les tilburys
des riches marchands chinois, mécènes du Club, lesquels ne pouvant ni
s’asseoir aux côtés des Européens, ni se mêler à la tourbe de leurs
compatriotes, et pas davantage afficher ostensiblement la nervosité de
leur attente, avaient imaginé ce sauve-face de tourner, à train de
course, dans les allées avoisinantes du jardin. Et parmi eux, je
reconnus l’opulent et corpulent M. A-phat et son minuscule poney noir
qui, tout barbouillé d’écume, avait pris l’air d’un chocolat à la crème.
Non, madame de Faulwitz n’applaudit pas, quand Vigel fut salement
plaqué! Cela se produisit quelques minutes avant la fin. Ni l’une ni
l’autre des équipes n’avait encore marqué les trois points d’un essai;
mais les hommes du Stade menaçaient à leur tour de très près les buts du
Club, et l’émotion de la foule grandissait jusqu’au délire. De sa masse
agglutinée et assombrie--car le soleil ne rougissait plus
l’entre-branches des saos--jaillissait par instants, sous le
contre-coup d’une saute de la balle, un hurlement rauque et bref, comme
d’une énorme trompe pressée. Je me trouvai immobilisé contre la corde,
entre une façon d’énergumène, aux bras tournoyants, qui clamait, sans
variations, à chaque dix secondes qu’un maillot rouge ou vert
bondissait: «Le tigre, le tigre!» et madame de Faulwitz qui, grimpée sur
une chaise, toute rose, les yeux brillants et les dents serrées,
maintenait son équilibre de statue précieuse grâce à la pointe de son
ombrelle piquée dans mon épaule. Non, elle n’applaudit pas, quand Vigel,
projeté subrepticement par son adversaire à la natte, resta là, boulé
comme un lapin. Elle dit seulement, d’une voix où trépignaient le dépit
et la colère: «Les rouges vont jouer à quatorze!» mais tout de suite,
avec une expiration radieuse de triomphe: «Ha! les verts aussi!»
Car l’homme au dragon n’était pas à deux pas d’Henry, qu’il se cassait
subitement sur lui-même, prenait son ventre à deux mains et s’étalait à
son tour. Mais cet ébrèchement de chacun des «quinze» n’eut pas le temps
d’influer sur le résultat, car, au même moment, la grappe compacte des
vingt-huit joueurs restant s’effondrait et se disloquait par delà la
ligne de but et le sifflet de l’arbitre annonçait le triomphe du Stade.
* * * * *
--Que disais-je? qu’il fallait garder l’œil ouvert! Je m’en tire avec
une clavicule fêlée. Tu viendras me voir à l’hôpital, vieux camarade?...
C’était un coup de casse-nuque que l’autre cherchait. Mais je ne suis
tout de même pas un novice... Elle disait jadis que je pourrais devenir
un damné champion... Et le gentleman à face de fièvre jaune aura raison
d’aller se faire mettre tout de suite de la glace sur le ventre, ou gare
à la péritonite!
XX
Je ne fus qu’à moitié surpris de trouver à la maison un billet de
Vanelli m’invitant à passer à bord du _Lotus blanc_, le lendemain matin,
vers les onze heures, pour une communication urgente. J’avais expédié
mon dernier convoi de deux cents têtes l’avant-veille du match et
n’attendais plus que l’ordre de remonter vers la troisième rivière.
Vanelli me le donna en termes sobres et précis, à sa manière:
--Votre congé est fini. C’est aujourd’hui lundi. Un vapeur part pour
Pnom-penh mercredi. Vous le prendrez. Si les eaux sont trop basses pour
vous permettre d’atteindre Battambang, par voie fluviale, vous vous
procurerez, en route, des chevaux... L’essentiel est que vous arriviez
vite. Sur l’itinéraire terrestre, vous pouvez vous renseigner auprès de
mon gendre, le comte de Faulwitz, avec qui vous déjeunerez tout à
l’heure... Car nous vous gardons à déjeuner, n’est-ce pas? Ma fille
tient, je le sais, à recevoir vos adieux, et le _Lotus blanc_ doit
appareiller à quatre heures.
Je levai les sourcils, étonné.
Mureiro se mit à rire.
--Oui, nous quittons Saïgon pour Bangkok. Le Siam-Cambodge a deux
tronçons, ne l’oublions pas, encore que vous ayez le droit, vous, de
n’en connaître que le français.
Remonté sur le pont, je trouvai, près du roof, Elsa adossée à la
muraille, dans sa pose favorite, les bras en croix, les mains au
plat-bord. A deux pas d’elle, un homme de haute taille faisait danser un
chien à mâchoire de loup.
--Monsieur de Tourange. Mon mari.
L’homme au chien arrêta sur moi, une seconde, le regard d’un œil clair,
d’une expression impérieuse et froide,--assez banale, en vérité, dans un
visage plein, vif en couleurs, et arrondi dans le bas par une barbe
flave de Germain,--puis me tendit la main avec une affabilité un peu
hautaine.
--Vous devez repartir pour Battambang, et si je ne me trompe pour le
marais de Chang-préah? Curieux pays! Monsieur, voulez-vous que nous en
causions?
Et m’offrant un cigare, il m’entraîna dans une déambulation que rendait
possible la double épaisseur de toile mouillée, capotant, d’hermétique
sorte, tout l’arrière du _Lotus_.
Il parlait un français correct, dont il cisaillait les phrases en
membres courts, articulés d’une seule pièce. Je m’étonnai de sa
connaissance approfondie des régions traversées par le Siam-Cambodge, de
la lucidité de ses évocations topographiques, de son sens professionnel
des difficultés à prévoir pour nos travaux. Il s’apercevait de ma
surprise et, de son côté, paraissait s’en amuser. Il mettait même de
l’adresse et comme de la coquetterie à utiliser telle de mes réponses
pour boucher méthodiquement quelque trou de son propre exposé. Mais,
deux ou trois fois, ayant contrecarré une de ses opinions, ayant touché
à une pierre de son mur, je vis ses sourcils se froncer et sa tête
tourner avec raideur sur son cou. Cela me fit songer aux beaux rapaces
empaillés de Georgie, et mon admiration fléchit...
Herr Graf von Faulwitz, vous êtes un homme de premier ordre quand vous
avez raison; quand vous avez tort, vous n’êtes qu’une méchante buse
teutonne! Et dans ce moment toute ma sympathie alla, je ne sais trop par
quelle réaction, vers cet affreux sang mêlé de Vigel, qui n’a jamais
tort ni raison, vers mon vieux camarade si souple à s’introduire dans la
vérité, à se la retourner sur le dos que, ma parole, elle ne présente
plus ni endroit, ni envers, ni coutures, tout ainsi qu’un maillot du
Stade.
Le déjeuner fut sans éclat. Invités de seconde série, doublures
administratives. Visiblement Mureiro liquidait ses politesses.
Un seul convive pétaradait assez drôlement dans cette grisaille, un
petit secrétaire du Gouvernement, brun et vif comme un grain de poudre,
qui prit feu à propos du match des Rouges et des Verts et de l’intérêt
suscité dans la population par ce spectacle athlétique.
--Hé! que me chante-t-on d’influence anglo-saxonne et de contagion de
Hong-kong! Ignorez-vous que Saïgon est la ville la plus romaine du
monde? Que faut-il aux Saïgonnais! Je le dis au Gouverneur tous les
jours: _Panem et circenses!_ Pour _panem_, ils ont le riz: c’est
merveilleux, c’est mieux que n’ont jamais eu leurs ancêtres... Restent
les jeux. Le football est un bon exercice de cirque, je le reconnais, à
part son nom, qui est barbare... Mais je sais bien que si j’étais le
Gouverneur, je fonderais tout de suite ma gloire en bâtissant à ce
peuple latin des Arènes... Oui, des Arènes où l’on donnerait des combats
de tigres et de buffles, de rhinocéros et d’éléphants, et, pourquoi pas,
des courses de pousse-pousse!
Aux liqueurs, servies sous la double tente du pont, le même petit
bonhomme, casqué jusqu’au nez, à la ressemblance, j’imagine, d’un
centurion, se dirigea vers moi et me saisit par un bouton de mon gilet.
--Vous qui êtes un ami de Sibaldi, venez que je vous explique ma théorie
de Saïgon.
--Je la connais, dis-je.
J’étendis solennellement le bras et l’index dans la direction du
boulevard Charner.
--_Urbs!_
De son propre index il se toucha la poitrine.
--_Civis!_ Tout est là,--continua-t-il d’une voix aux sonorités de
buccin. Je le dis également tous les jours au Gouverneur! Une chose à
sentir: la force antique, la beauté dévoratrice de l’_Urbs_! Une chose à
comprendre: la dignité du _Civis_--ici, le blanc! Et vous tenez la clef
de ce paradoxal problème: l’expansion coloniale d’une race qui se
rétrécit autour de ses foyers! Nous Français, nous sommes tout
simplement les Latins, les fils des sectateurs de Jupiter, dieu de
l’hégémonie. Nous avons la passion héréditaire et irresponsable des
grands travaux publics. Nos administrateurs--encore un point que je me
plais à signaler bien souvent au Gouverneur!--ont tous la folie des
routes. Elles ne se raccordent pas entre elles, de province à province,
mais réjouissent l’œil du proconsul de leurs alignements milliaires...
atavisme romain! Atavisme romain, la joie de réquisitionner les
prestations, les corvées, la main-d’œuvre des milices et de la
région!... Pensez si dans ce pays à base de ciment, l’atavisme est
guilleret! Romains, vous dis-je, nous sommes Romains! La lutte du
_Civis_ contre le pérégrin, de l’ingénu contre l’affranchi, mais nous la
vivons! C’est la poussée des Asiatiques, le problème du métissage...
Romaines, nos demeures carrées sans étages, à colonnades à hauts
soubassements... Et tenez ces simples mots: _Puer, abige muscas!_ Vous
rappelez-vous comme les magisters s’égaraient dans des gloses à perte de
salive sur ce _puer_, qui ne devait pas se traduire par enfant, mais
par laquais? Ici seulement, j’ai compris, j’ai donné le juste sens:
«Boy, chasse les moustiques.» Et c’est pourquoi--termina le jeune
conseiller ordinaire de M. le Gouverneur--c’est pourquoi je me plais à
voir une Cérès Orizafautrix, assise sous les frises cay-mayeuses de
notre chambre d’agriculture. J’admire la piété de notre concitoyen qui a
dressé, sur les piliers de son portail, deux têtes casquées d’Augusta
Minerva, et j’adore, chaque jour, la blanche Vénus aux bambous, à qui
furent consacrés les jardins de telle villa du boulevard Norodom.
Un rire éclatant fuse à côté de nous. Madame de Faulwitz secoue très
haut la cendre de sa cigarette.
--Savez-vous, monsieur de Tourange, qui a mis les têtes de Minerva sur
les portails? Mon gros Prussien de mari!
Je scrute, un temps, les longs yeux couleur d’olive.
--Monsieur de Faulwitz a donc habité Saïgon?
Un nouveau rire, comme une pluie d’or.
--_Natürlich!_ C’est quand il a préparé son expédition pour le marais...
quand les autres ne savaient pas où il fallait faire passer le chemin
de fer.
Ainsi, Herr Graf von Faulwitz, c’était vous l’Ennemi! c’était vous le
reître à la barbe ronde et au gosier dur, le patron de Just Barnot,
c’est vous qui devez des comptes à l’âme de monsieur Lacroix!
--Cela a été très difficile de faire changer ce qu’on avait d’abord
décidé. Papa ne voulait pas. Il disait que le marais coûterait beaucoup
de coolies. Mais il y avait d’autres considérations, et papa a fini par
céder. On ne connaît pas mon mari, et comme c’est un homme d’une volonté
dure!
C’est vrai. On connaît mal le comte de Faulwitz. Je le connais un peu
mieux peut-être, depuis un tout petit incident de la cérémonie de mes
adieux au _Lotus blanc_.
Je venais de baiser respectueusement la main de madame de Faulwitz et de
lui souhaiter une heureuse traversée, jusqu’à Bangkok.
Elle avait ri--encore!
--J’ai un porte-bonheur pour la traversée. Regardez-le.
Prestement elle avait fait glisser le long de son poignet le bracelet
noir, que je savais venu du lac à ma-kouis des monts Cardamomes.
Tandis que j’admirais avec politesse, M. de Faulwitz s’approcha de nous,
très souriant.
--Quel triste bijou portez-vous là, chère amie?
La belle Elsa rougit imperceptiblement, puis, vite, recomposa son visage
aigu de petit sphinx féminin et, me reprenant le bracelet, en fit
chatoyer les transparences dans la lumière.
--C’est un cadeau, dit-elle, de l’air le plus délibéré du monde, et
j’étais justement en train d’expliquer à monsieur de Tourange que la
propriété de cet objet est de flotter, s’il tombe à l’eau, tant la
pierre en est légère!
M. de Faulwitz souriait toujours.
--Certes, voilà qui est curieux!
Il s’appuya sur le bordage et, comme distraitement, déboutonna et releva
un pan de la tente. La rivière apparut, étincelante et tourbeuse, et
bousculée en tournoiements rapides.
M. de Faulwitz se retourna vers sa femme, et, du ton de la plus grande
courtoisie:
--Faites donc l’expérience tout de suite, pria-t-il.
Les yeux verts et les yeux bleus se heurtèrent un instant, sourcils
tendus.
--Ne craignez rien pour l’objet,--le gros Prussien de mari ne se
départissait pas de son flegme courtois.--Puisqu’il flotte, Vulcan ira
le chercher. _Acht! Rasch! Da_, Vulcan!
D’un bond, le chien-loup, assoupi sur un paquet de filins, avait sauté
sur la large lisse du bastingage, où son maître, la main au collier, le
maintenait ployé sur les jarrets. Les yeux bleus s’immobilisèrent à
nouveau, froids, un tantinet railleurs.
Il y eut un tout petit flouc, comme d’une épluchure jetée au courant, et
tout de suite l’énorme patapouf d’une bête poilue lancée à tour de bras
sur le plancher du pont.
--Il est inutile d’infliger un mauvais bain à Vulcan. L’objet a coulé
comme du plomb. On vous avait fait un conte, chère amie... Au revoir,
monsieur de Tourange, n’oubliez pas que la chaloupe pour Battambang part
après-demain matin, à huit heures, de Mytho.
Madame de Faulwitz avait baissé le front et serré les lèvres, et
regardait la pointe de son soulier, qui battait un joint goudronné du
tillac.
Et ce fut seulement au moment où je lâchais l’échelle de coupée pour
enjamber le bordage de mon sampan, que le cristal d’une voix rieuse, qui
semblait tinter d’un bout à l’autre du _Lotus_, vibra dans mon oreille:
--Au revoir, monsieur. Ne manquez pas de raconter à Henry ce qui est
arrivé à son cadeau!
Je serai bon messager. Je rapporterai l’histoire du bracelet. J’y
ajouterai même un petit reproche. Puisque, en tout état, le bracelet
devait aller au fond, ce n’était vraiment pas la peine, mon vieil Henry,
de faire tant de manières pour l’acheter en or.
XXI
Sitôt à quai, je jugeai convenable, en effet, de passer par l’hôpital,
où j’avais laissé, la veille au soir, Vigel en posture satisfaisante
quant à l’affaire de sa clavicule. Je croisai, près de la grille, M. de
Sibaldi. Après une légère hésitation, il fit le mouvement de traverser
la rue et nous nous abordâmes.
--Je viens de chez Vigel, me dit-il. Maintenant, il s’est endormi, et le
médecin pense qu’il vaut mieux le laisser à son sommeil. Mais Henry m’a
donné sa clef pour aller chercher quelques papiers chez lui... Vous ne
voyez pas d’obstacle à ce que je m’y rende tout de suite?
Je lui répondis que le boy qui le connaissait, à coup sûr, lui donnerait
toutes facilités, et nous nous quittâmes.
Par acquit de conscience, je me dirigeai vers le pavillon où était
soigné Henry; mais l’accès de la chambre du blessé me fut, comme me
l’avait fait entendre Sibaldi, refusé par ordre médical. Je regagnai
donc à pied la maison où le boy me rendit compte de la perquisition du
«vieux monsieur journalisse» arrivé en pousse-pousse et reparti de même.
Je me doutai, tout de suite, de l’objet de cette perquisition, quand je
vis affiché, le lendemain matin, aux vitrines des librairies de la rue
Catinat, un placard portant en capitales voyantes:
L’AUBE SAIGONNAISE
LES DESSOUS DU SIAM-CAMBODGE
Pour dix centimes, j’achetai la feuille et la parcourus tout en
marchant. L’article de tête, non signé, tenait près de deux colonnes.
«Jusqu’ici le Siam-Cambodge avait étiré ses rails à travers les
broussailles de la forêt indochinoise, tout ainsi qu’à travers celles de
l’opinion publique,--vite et sans bruit. Mais il n’en est pas des
chemins de fer comme des peuples: les plus heureux ne sont pas ceux qui
n’ont pas d’histoires! Les dirigeants de cette mirifique entreprise le
savent mieux que quiconque, ayant, comme il est constant, vieille
expérience en ces matières.
»Que faut-il, en effet, pour qu’une affaire de travaux publics soit une
bonne affaire... pour l’adjudicataire? Il faut des histoires! Il faut
que les avant-projets officiels, dont les indications ont servi de base
au marché, fourmillent de grosses erreurs. Il faut, pour un chemin de
fer, qu’on trouve du granit au lieu de gravier, de la vase au lieu de
sable, des montagnes au lieu de plaines, et des marécages au lieu de
volcans! Alors la compagnie montre terriblement les dents, jure qu’on la
ruine, menace de fermer ses chantiers... et tout se termine le mieux du
monde par un petit accord d’arbitrage et un article additionnel au
marché, où chacun trouve son compte: les experts, les camarades des
experts,--ingénieurs ou futurs ingénieurs de la Compagnie--les
actionnaires, et même, ô paradoxe, la Colonie! Car une fois voté,
souscrit, encaissé l’emprunt d’indemnité à ce bon adjudicataire
malheureux, on s’aperçoit, tout compte refait, qu’il y a encore eu
erreur, mais cette fois dans le bon sens, et que finalement il reste
quelques millions de piastres disponibles. Et quel est le gouverneur
général qu’une telle miraculeuse aubaine, tombée du ciel métropolitain
sur son budget, n’attendrirait jusqu’aux larmes!
»Pour le Siam-Cambodge, la traversée du marais de Chang-préah représente
merveilleusement cet imprévu attendu de tous. Ah! vous allez voir ce
qu’ils vont coûter de vies humaines, ce kilomètre 83 et ses
adjacents--il est vrai que, des vies de coolies, nos financiers, grands
metteurs en action de la morale civilisatrice, auraient pudeur à en
exagérer le prix!--Vous allez voir surtout ce qu’il va coûter de tonnes
de ciment!
»Mais c’est ici qu’éclate le génie de «combinazione» des expérimentés
dirigeants--faut-il les nommer?--du S-Hˡ C. Grâce à eux on peut dire,
en effet, que quand le ciment va, en Cochinchine, tout va... Nous ne
saurons jamais quelles considérations économico-stratégiques ont amené
la cour de Bangkok à établir le terminus de son tronçon juste en face de
ce gouffre de limon, ni quels arguments diplomatiques ont pu faire
abandonner, du côté français, le raisonnable tracé primitif. Mais ce
que nous savons, c’est que, le jour même où cet abandon était agréé en
haut lieu, étaient déposées, en l’étude de M. Lavize, notaire à Saïgon,
les statuts de la Société des Ciments Cochinchinois, devenue, comme
chacun sait, le fournisseur attitré de la Compagnie des Railways. Et ce
que nous pouvons fournir à nos lecteurs, c’est la liste édifiante des
actionnaires, souscripteurs d’actions privilégiées, de ladite Société.»
Suivaient une cinquantaine de noms, plus ou moins notables, en tête
desquels je relevai celui du vieux singe fourré, aux pattes plus noires
que les mouchetures de son hermine, convive de Vanelli, le jour de mon
premier déjeuner au _Lotus Blanc_.
Je tenais encore le journal à la main, quand je pénétrai dans la chambre
de Vigel. Il se mit à rire, du fond de son lit.
--Eh bien, comment trouvez-vous ma prose?
--C’est vous qui avez rédigé ces deux colonnes?
--C’est moi.
--Ah!
Je ne manifestai rien de plus et continuai, de l’air le plus naturel:
--Je vous annonce, Henry, que je repars demain pour là-haut: ordre du
patron! Au cas où vous auriez besoin de piastres, j’ai signé un petit
papier à votre crédit... Que dit la Faculté, pour votre clavicule?
--Elle dit qu’il faut un mois. Dans cinq semaines, j’espère être des
vôtres... Merci pour le papier.
Il ferma les yeux, les rouvrit, m’observa entre les cils, et reprit, la
voix hésitante:
--Vous me blâmez, pour l’article?
--Moi, pas du tout, je vous le jure. Mais ces choses-là ne m’intéressent
pas.
Il plissa le front comme un homme qui cherche à comprendre.
--Vous savez, dit-il, tout ce que j’ai mis dans l’article, liste
comprise, c’est la vérité... Ce n’est pas ma faute, si la vérité n’est
pas belle!
--Possible, Vigel! Mais comprenez ce que j’entends par: «Cela ne
m’intéresse pas!» Je ne suis pas un naïf. Quand vous me dites: «Toute la
Cochinchine est à fond de boue», je réponds: «Ce qui m’intéresse, c’est
que, dans cette boue, on ait pu tout de même couler des piliers assez
durs pour porter des ponts!» Quand vous me dites: «Les Vanelli et
consorts sont des forbans et des fourbes», je réplique: «J’admire, moi,
que ce ne soient pas seulement la cupidité, l’orgueil, la luxure, mais
encore l’intelligence, la hardiesse, la domination, qui fassent glu pour
prendre ces rapaces à leurs propres œuvres!»
Vigel me regardait avec des yeux attentifs, où perçait peut-être la
satisfaction de surprendre, dans sa franche expansion, une pensée
jusqu’alors tenue secrète. Quand j’eus fini de parler, il porta sa main
libre à son front, et s’en fit visière une seconde, comme si une lumière
trop crue l’offusquait.
Et soudain je vis l’expression de sa physionomie changer, et j’entendis
sa gorge pousser un gros soupir. Je compris que jouait en lui ce
mécanisme presque humiliant qui le ploie, d’impulsion, à toute force
affirmée, du moment que l’affirmation n’implique pas menace directe à
son égard.
--Être pris à la glu de nos propres œuvres... oui, vous avez raison,
Tourange, voilà bien notre aventure à tous! Ainsi moi, par exemple, lors
de ce stupide spectacle, il n’était pas une personne des deux mille
rangées autour des cordes à l’exception de vous, cher ami, et--il pinça
un demi-sourire--de celles qui vous approchaient, pour qui je
ressentisse autre chose qu’un indifférent mépris. N’empêche qu’en
entendant crier par ces deux mille imbéciles: «_Go on_, Vigel, _go on_!»
je me serais fait casser joyeusement la tête et les quatre membres... et
pour quoi? ah voilà, Dieu sait pour quoi!
--Ne vous tourmentez pas trop pour le chercher, _old champion_, dis-je
en mettant de l’ordre dans ses coussins en désarroi. Mais, à propos des
personnes qui m’approchaient, savez-vous que le papillon vanellien ne
flotte plus sur la rivière, que le _Lotus blanc_ et son étamine rose à
coins verts ont pris le large?
--Je le sais.
--Savez-vous que le comte de Faulwitz, arrivé dimanche soir, et
l’Ennemi, qui donna tant de tablature à notre camarade Moutier, ne sont
qu’un seul et même seigneur?
--J’avais éclairci ce point, voilà tout juste cinq semaines. Et c’est
même en pensant alors à feu Lacroix et à Fagui que le premier sentiment
m’est venu d’écrire l’article... Un bon sentiment cela, Tourange!
Je ne pus m’empêcher de sourire.
--Il y en a donc de mauvais?
Il sourit de son côté, assez joliment, ma foi.
--_By Jove!_ fit-il, avec un geste léger je ne sais plus... Vous me
brouillez mes idées et ma morale... Mais ne pensez-vous pas que, quand
l’«autre» lira l’article et verra le Prussien bisquer un peu, elle aura
de l’estime pour moi?... Et cela me suffit... pour le moment!
--Vigel, vous serez un homme roulé pour la quatrième fois.
Je lui pris la main et lui souhaitai prompt rétablissement. Quel amusant
compagnon! Je sens que sa présence me manquera; la mienne lui manquera
aussi, je veux croire. Je commençais à me l’attacher, ce «civilisé» qui
n’est ni un Latin, ni un Germain, ni un Yankee, ce garçon aux muscles
souples, capricieux, lâche et hardi comme une bête--une bête très, très
intelligente.
Comme je tournais le bouton de la porte, il me cria d’une voix gamine:
--_Go on_, Tourange, _go on_!
DEUXIÈME PARTIE
I