Mais peut-être ai-je tort? Peut-être cette «impitoyabilité» à laquelle

j’assigne de si laborieuses déterminantes, n’est-elle qu’inertie de ma

sensibilité dépaysée? Je me souviens du dire de certain passager du

_Vaïco_, vieil habitué de l’Extrême-Orient et qui retournait y mourir,

après une décevante tentative de retraite en France: «Une des

principales causes de l’exaltation joyeuse qui vous soulève d’abord aux

colonies, c’est que vous y êtes délivré de la compassion. Vous n’êtes

pas synchrone à la douleur ambiante; elle ne fait rien vibrer en vous,

elle n’envoie pas de rayons noirs... Alors vous dites: pays heureux,

pays de plénitude, pays sans ombre! Mais vienne le temps, et les ombres

aussi! Vous parlez la langue de ces pauvres diables; et vous vous

initiez à leurs souffrances, et vous retrouvez la misère universelle; et

c’en est fini de cette orgueilleuse fête d’empereur assyrien... Et il

vient autre chose tout de même!... Et moi, monsieur, moi je viens de

quitter le village de mes pères, où je pensais rendre mon âme, parce

qu’en y revenant je m’y suis compris étranger: je n’avais plus de pitié

pour les paysans de chez nous!»

Peut-être avait-il raison, le vieil homme du _Vaïco_! Peut-être ne

suis-je qu’un novice, un résonnateur mal synchronisé! Et peut-être le

Père que j’ai salué avec estime, comme un maître meneur d’hommes, a-t-il

vraiment un cœur de pasteur saignant sur son troupeau, son troupeau

rabattu vers les parcs du Siam-Cambodge, masse grisâtre, silencieuse et

déjà indistincte où je crois voir seulement jouer, par instants,

l’éclair d’une croix étincelante accrochée à un col.

XVIII

Tandis que je vaque ainsi à mon commerce de bois jaune, je ne sais trop

ce dont trafique mon compère Vigel du côté ciment. Mais je me doute de

ce qui l’occupe par ailleurs. L’âme et l’esprit s’anémient vite ici,

sous un amour trop somptueux, comme le corps sous un vêtement trop

lourd. Une nervosité veule, une sorte de halètement débile de la pensée

trahissent l’édifice intérieur qui flageole... Vigel, je pense, devrait

se défier davantage des accès trop rapprochés de certaine fièvre... Je

le vois assez rarement, le plus souvent à déjeuner, presque jamais passé

la sieste. Tous les jours vers quatre heures, je sais qu’il prend la

voiture, comme il m’en a loyalement rendu compte, et part, «beaucoup

pressé», dit le boy. Je ne crois pas qu’il fréquente les chemins

classiques du cinq à sept saïgonnais, avenue de Cholon ou tour de

l’Inspection, car moi, qui volontiers m’y promène à pied, je ne l’y ai

jamais rencontré. Et j’ai vu, par contre, maintes fois, le lendemain

matin, à l’heure où Vigel dort encore, le saïs nettoyer les traces d’une

écume abondante sur le harnais.

Un jour, un seul, j’ai surpris le couple.

Ce jour-là, j’étais monté moi-même dans une victoria de louage de la rue

Catinat, et, m’écartant des itinéraires encombrés, m’étais fait

véhiculer assez loin, dans le nord-ouest. Par là, le sol se relève et

s’affermit. Il y a des vergers à manguiers, des landes bossuées et

semées de bouquets d’arbres semblables à des chênes, et aussi des champs

de tabac blanc, que l’on arrose en hâte, à l’heure propice et brève des

crépuscules, avec l’eau des puits sans margelle, dont les innombrables

bambous lève-seaux se profilent, au-dessus des plants assombris, comme

un peuple de vergues et de mâts.

Le hasard de ma promenade me conduisit à l’entrée d’une pagode qui

séduisait, à distance, par la jolie teinte rose ambré de l’enduit de

ses murailles. Dans l’ombre du vaisseau, en arrière des énormes poutres

sculptées du porche, on discernait vaguement une assemblée de Sages

gigantesques, impassibles et dorés sur ventre, tandis qu’à l’extérieur,

sous une façon d’auvent en tuiles jaunes, folâtraient de minuscules

dieux de faïence, rieurs et couleur d’oiseaux... Un jardin précédait

l’édifice, un jardin méticuleusement composé comme une broderie, et

entièrement épilé d’herbes pour donner plus de ton aux fleurs. Un seul

arbre l’ornait, mais avec quel instinct d’art, ou quelle science de la

symbolique, planté juste en face de la porte, en symétrique de l’autel

par rapport au seuil! Je réconnus un frangipanier de la variété rose,

tout couvert et tout embaumé de sa floraison. Il était très beau ainsi,

sans l’altération de la moindre feuille, tout en corolles délicates,

d’un rose idéalement charnel, poussées à miracle sur les rameaux

ligneux... Et la route qui menait à la pagode était très belle aussi,

étant macadamisée de cette pierre de Bien-hoa, qui revêt de si

glorieuses parures les paysages de Cochinchine. Assez exactement, on

peut y voir de larges touches de cette pourpre à fresque que les

peintres appellent le rouge de Pouzzoles.

Je sortais du jardin de la pagode, quand j’aperçus Elsa et Henry. Ils

avaient, sans doute, comme moi visité le lieu saint, et rejoignaient,

par quelques détours, leur voiture embusquée dans le voisinage. Ils

étaient trop loin pour me permettre de distinguer le détail de leur

enlacement, mais je ne pouvais me méprendre à la double silhouette...

Elle diminuait lentement entre la longue perspective des bambous liés, à

sa droite et à sa gauche, comme de grandes gerbes verticales, et la

route, derrière elle, s’aplatissait, vide et magnifique, comme un tapis

royal. C’était l’heure où le ciel tout entier se teint d’écarlate et de

carmin, et où une brise, chargée d’un parfum d’eau, arrive des tristes

paillotiers de la rivière. Et je ne sais pourquoi je me sentis tout à

coup la bouche amère, comme si je venais de mâcher un des rameaux

laiteux du bel arbre aux fleurs trop roses.

* * * * *

Vigel, par extraordinaire, dîne en face de moi. Il mange d’ailleurs très

peu, se tient mal à table et a une mine de déterré, toutes choses que

je m’abstiens de relever, pour ne pas tarabuster ses nerfs visiblement à

l’ouvrage.

--J’ai vu monsieur de Sibaldi, lui dis-je.

--Ah! grogna-t-il, vous avez rencontré ce vieil alcoolique! Quelles

sornettes vous a-t-il contées?

--Il a manifesté le désir de recevoir votre visite... C’est un honneur,

ajoutai-je en riant, dont je pourrais me montrer jaloux, car le bonhomme

m’a paru mettre plutôt du parti pris à éluder la mienne, en dépit de la

chaleur de nos rencontres en terrain neutre. Je ne connais même pas

encore son habitation. Recèle-t-elle donc des mystères interdits au

profane?

Vigel haussa les épaules avec un petit ricanement:

--Des mystères! Vous êtes sans doute le seul dans Saïgon pour qui le

contenu de la cagna Sibaldi garde cet honorable prestige de l’inconnu,

et c’est ce qui retient le pauvre vieux... Car il y a belle lurette que,

pour lui et les autres, le voile d’Isis s’est envolé des épaules, et du

front de madame de Sibaldi, ornement central de ladite demeure!

--Monsieur de Sibaldi est marié!

--A la colle forte, si j’ose dire. Il a choisi l’ingénue, aux temps

héroïques où la fleur de nos gandins cochinchinois se devait de faire

voile jusqu’à Singapore au devant du char nautique de Thespis, du

paquebot amenant la troupe théâtrale, si vous préférez... Et dame!

l’ingénue d’il y a trente ans a pris tout le développement d’une

confortable mégère, emplissant la demeure et la vie de son imprudent

séducteur de ses prétentions, de ses récriminations, voire de ses

titubations... Sans compter qu’il lui reste de sa professionnelle

jeunesse un goût pour le maquillage et le costume qui contribue

fortement à tenir bas les finances du pauvre homme!

--Au fait, demandai-je, de quoi s’alimentent-elles ces finances? Quelle

est la position sociale de Sibaldi? Fonctionnaire, commerçant, colon?

--Pour l’heure, journaliste. Il rédige un petit canard qui volète et

nageotte, selon la formule, subventionné par ci, discrètement arrosé par

là... Mais tout ce qu’un homme peut faire ici pour gagner sa chienne de

vie, vous pensez bien qu’en un demi-siècle de rue Catinat, le père

Sibaldi a eu le temps de l’essayer. Il a eu, comme tout le monde, des

missions officielles pour rechercher des huîtres perlières dans le

Tonlé-sap, ou des vers à soie dans les palétuviers de Bin-dinh. Il a eu

des licences d’exploitation de rotin dans la forêt de Phantiet, des

adjudications de paddi[R] pour l’Intendance, des importations d’étalons

manillais pour les Haras. Il a fait le parfumeur, a planté des

ylangs-ylangs, distillé la feuille du lantana et la fleur mâle du

papayer... Il a spéculé sur des terrains, il a bâti des compartiments,

il a vendu du vin, il a représenté des marques de lait concentré, il a

fondé des compagnies d’assurances franco-chinoises. Il a, que sais-je

encore? cultivé des rizières; mais voilà, ses rizières étaient mal

placées, celles qui étaient en bas étaient si bien inondées qu’il y

poussait des joncs avant toute chose, et celles qui étaient en haut si

bien ensoleillées qu’il aurait fallu des chameaux et non pas des buffles

pour les sillonner... Tout cela n’était pas le Pérou... Il n’y a qu’une

affaire, en somme, qu’il ait parfaitement et durablement réussie: celle

de la propriété pleine et inaliénable de madame de Sibaldi.

--Il y a aussi sa ville, dis-je, dont il tire quelque consolation...

Mais donnez-moi donc le nom de son canard, Henry, je lui dois bien de

prendre un abonnement...

--Ma parole, je crois que cela s’appelle l’_Aube saïgonnaise_. Mais tant

pis pour le vieux! (Vigel eut une nouvelle grimace de ricanement.) Je ne

le plains, ni lui ni ses pareils... Est-ce qu’il ne pouvait pas se

conformer aux lois de la sagesse, et prendre une bonne petite congaïe à

peau fraîche, renouvelable de lustre en lustre, qui aurait surveillé la

boyerie, empêché le Chinois de mettre trop de bleu dans la lessiveuse,

et su mijoter le ragoût de crevettes et la confiture de papaïe?

Et, là-dessus, Vigel planta d’un mouvement rageur, son couteau dans le

kaki, rouge comme un cœur, qu’il était en train de peler.

Après le dîner, je m’étais retiré chez moi et m’occupais de dépouiller

une liasse de journaux de France dont je m’étais muni l’après-midi.

J’entendais Vigel qui allait et venait dans sa chambre, bousculant des

meubles et des tiroirs, puis qui franchissait la porte-fenêtre et

commençait d’arpenter la véranda. A la longue, intéressé par cet

énervement malgré tout anormal, je profitai d’un passage devant ma porte

pour lui crier:

--Venez donc fumer un cigare et causer un moment!

Il hésita, puis leva les pailles du store.

--Merci, fit-il en entrant, je ne vous dérange pas? Je sens bien que je

suis d’humeur exécrable...

Il vint se planter en face de moi. Il n’était vêtu que de son sampot

cambodgien. Je regardai son torse et ses bras nus, et retins mal une

grimace devant leur maigreur. Il la vit et me dit, toujours de son air

de méchante ironie:

--Hein! il n’y a pas à le nier, je suis en forme! Tâtez ces deltoïdes,

mon cher.

Je relevai les yeux vers sa figure, au teint gâché, ses joues comme

ombrées à la mine de plomb.

--Ma foi, dis-je froidement, vous me paraissez un peu sur les boulets,

Vigel. Et je pense qu’il y aurait sagesse à retourner au plus tôt à la

noce arborescente de là-haut. L’air de la cité ne vous réussit guère.

--Sur les boulets! et il croisa les bras, gonflant bouffonnement les

muscles, vous ne vous doutez pas que vous avez devant vous un athlète de

marque, un champion de football, qui va jouer dimanche pour le Trophée

du Gouverneur et comme avant de deuxième ligne, permettez! Ça vous coupe

les jambes, mon cher, et à moi donc! C’est Elle qui a trouvé ça! c’est

sa dernière, la plus chérie de ses petites inventions! Si bien qu’on ne

me verra pas jusqu’à dimanche, pour ne pas compromettre mon

entraînement... Car je suis qualifié, accepté par le capitaine du Stade,

mon vieux... Il manquait un homme qui a eu l’à-propos de se faire

charcuter le foie, il y a trois jours, et moi j’ai eu l’imprudence de

parler d’une vieille inscription au Club à mon premier passage... C’est

complètement idiot, je ne tiendrai pas jusqu’à la mi-temps; mais voilà,

Elle le veut!

Je dessinai un geste vague.

--Ah! elle le veut! Eh bien, il faut jouer au football puisqu’elle le

veut et que vous l’aimez.

Il y eut comme le bruit d’un coup de dent sur un os.

--Je ne l’aime pas, je voudrais la tuer.

--Cela revient au même. Mais comme vous ne pouvez décemment pas la tuer

avant d’avoir gagné le Trophée, je vous le répète, prenez un cigare, un

fauteuil, un tout petit verre de sherry, à cause de votre entraînement,

et devisons gaiement.

Il se laissa faire, s’assit, rajusta son sampot, tira quelques bouffées,

et parut reprendre le gouvernement de ses nerfs.

--Merci, dit-il enfin, vous m’avez rendu un premier service. J’allais

finalement m’imbiber d’éther, ce qui n’était pas proprement, je l’avoue,

le geste de la situation. Mais, avant d’aller plus loin, il sied que je

vous la sorte des brumes, cette situation.

Il laissa tomber un peu de cendre dans une soucoupe, et l’écrasa

minutieusement du bout du cigare,--honorable prétexte à tenir les yeux

baissés.

Il reprit:

--Vous connaissez le proverbe: «Si tu me roules une fois, tu as tort. Si

tu me roules deux fois, c’est moi qui ai tort.» Eh bien, mon cher ami,

je suis un homme roulé trois fois.

Je ne manifestai aucune émotion particulière à cette révélation. Il

continua:

--La première fois, elle était jeune fille. Cela se passait à Tien-tsin,

au temps où fonctionnait, à la suite de l’affaire des Boxers, un

Gouvernement Provisoire, qui avait un engorgement de taëls dans ses

caisses. Papa Vanelli, qui a un diagnostic étonnant pour ces cas,

s’était dépêché d’accourir, et avait obtenu je ne sais plus quelle

adjudication de creusement de canaux. Et moi, je débutais dans la

carrière sous son égide, et, naturellement, je jouais les pages auprès

de sa brillante héritière. Je passe sur les détails: les chevauchées,

croupe à croupe, dans ce pays d’horizons jaunes, avec cet air de cristal

entre les dents, les rendez-vous, les innocentes parties de tennis...

Dieu, qu’elle était jolie, la péronnelle! J’étais jeune, un ange du ciel

pour le manque de malice, et j’y allais de tout mon cœur. Et j’ai failli

pleurer quand j’ai appris--trois semaines après l’appareillage du _Lotus

blanc_, qui s’appelait à l’époque le _Kwang ping_--les fiançailles

d’Elsa Vanelli avec Herr Graf von Faulwitz. J’ai failli pleurer,

simplement, niaisement, sans même penser à prendre une revanche...

Vigel secoua la tête et but machinalement une gorgée de la liqueur

couleur de sang, que j’avais versée dans son verre.

--C’est elle qui m’y a fait penser, des années et des années après... Je

l’ai rencontrée à Hong-kong, seule, le Herr Graf courant momentanément

le monde, et moi ayant gagné des grades dans l’armée des mercenaires

vanelliens. Le second jour, elle était ma maîtresse. La seconde semaine,

je songeais à la faire divorcer. Je jure que c’est elle qui m’en a

insufflé l’idée la première. Mais à partir de l’instant où c’est moi qui

ai commencé d’y faire allusion, j’ai senti que la couleuvre me glissait

entre les doigts... Et le second mois, le _Lotus blanc_, le même qui se

dandine là-bas sur la rivière, est parti un beau matin, arrivé

mystérieusement de nuit, et Henry Vigel est resté sur le quai de Pa-lung

à regarder la queue du sillage et à faire le compte de ses piastres. Il

m’en restait sept... et un stock inappréciable de souvenirs. C’est peu

de temps après l’établissement de cette balance que je suis monté vers

les forêts majestueuses du Siam-Cambodge.

«Faut-il insister sur la troisième fois? Je n’étais plus le séraphin

dans ses plumes candides de jadis. Je m’étais lacé, bardé, cuirassé pour

la bataille. Seulement, voilà! elle était vraiment trop jolie, et si

douce! Pendant les huit premiers jours je n’ai pensé qu’à ça, et j’ai

totalement oublié mon devoir de revanche. Et c’est pendant ces huit

jours qu’elle a gentiment fait tomber, pièce à pièce, toute ma carapace

défensive. Et alors, dès que la bonne chair, la bonne pâte rouge, a été

bien mise à nu, et tous les petits nerfs bien à vif, elle a commencé son

travail. J’ai connu un boxeur, Dixie Crowd, qui travaillait de cette

manière. Il choisissait un endroit où le premier _swing_ avait un peu

marbré, et il revenait, avec insistance; le reste n’avait pas l’air de

l’intéresser. Au début on ne comprenait pas bien; on aurait presque dit

une caresse; mais il appuyait, touchait, retouchait, martelait, gagnait

sur les bords, avec un art, une méthode! et il finissait toujours par

mettre son homme en bouillie. Eh bien! voilà--acheva Vigel d’un air

piteux.--Je suis en bouillie... Quant au compte du restant de piastres,

je viens de l’établir: vingt-cinq. Et le _Lotus blanc_ n’est pas encore

parti!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Ma foi, mon pauvre Vigel, pour retaper la bouillie, je n’ai pas de

baume; mais pour les piastres, je peux bien volontiers pourvoir à ce que

vous ne vous tourmentiez pas. Naturellement, je n’ai pas grand’chose

ici,--il ne faut pas tenter les boys.--Mais je vais vous remplir un

chèque sur la banque d’Indochine, où j’ai quelques fonds...

Il me regarda, avec une gratitude sincère et un peu d’admiration, me

diriger vers le tiroir d’un bureau, et m’ayant remercié chaleureusement,

se retira, emportant le papier.

Mais, presque aussitôt je le vis revenir, tenant quelque chose dans sa

main droite fermée.

--C’est bien le moins, dit-il en étendant le bras, que vous admiriez ce

bibelot, qui fait juste la différence entre le compte d’aujourd’hui et

les deux cent vingt-cinq piastres d’hier.

Il ouvrit la main, et je vis, posé à plat sur sa paume, un bracelet

assez bizarre, tel qu’en portent certaines riches congaïes. Un anneau

taillé dans une sorte de pierre translucide, sombre et tiède au toucher

comme de l’écaille noire. Je le pris et restai surpris de l’extrême

légèreté qu’il accusait, en dépit d’une volumineuse monture d’argent.

Vigel grimaça un sourire.

--Oui, mon vieux, deux cents piastres. C’est pour rien. La pierre vient

d’un lac à ma-kouis des monts Cardamomes et préserve des naufrages...

C’est même pour cela que j’ai dû expliquer à madame de Faulwitz qu’il

était impie d’acheter celui de deux cent cinquante piastres, avec

monture d’or. Car la pierre est si légère, comme vous l’avez constaté,

que chargé d’argent, l’objet flotte, mais chargé d’or, coule... Enfin,

sachez, mon bon Tourange, qu’on m’a promis de le porter dimanche en mon

honneur... Quelque chose comme le brassard aux couleurs du champion--un

peu funèbres, les couleurs!--et aussi, ensuite, dans toutes les

traversées que fera le _Lotus blanc_! Mais, en attendant ces heureux

jours, je vous dis bonsoir, cher ami. Dieu nous garde d’oublier les

exigences de l’entraînement et de compromettre la gloire du stade

saïgonnais!

Il me reprit le bracelet, et se retira définitivement, tenant haut,

entre le pouce et l’index, le précieux rond, mince et noir comme un

petit serpent cabalistique, et gouaillant, d’une voix encore chargée de

rancune:

--Ah! c’est un bel avant de seconde ligne que le Stade vous montrera là,

mesdames!

XIX

Le coup d’envoi de la partie de football, qui devait mettre en présence

le _Stade Saïgonnais_ et le _Club Chinois_ de Cholon était annoncé pour

quatre heures et demie. Lorsque, vers quatre heures, je me dirigeai vers

le terrain de jeu, une colonne hétéroclite de voitures, de pousses et de

piétons était engagée déjà, devant moi, sous la longue voûte de

feuillages de la rue Lagrandière, y laissant suspendu, jusqu’à hauteur

des vertes ogives, le poudroiement vermeil du bien-hoa foulé. Je ne

m’étonnai point de cette affluence, sachant que, depuis huit jours,

toutes les cervelles étaient, peu ou prou, mises à l’envers par la

perspective du match--d’un match qui prenait les proportions d’un

conflit de races. Depuis huit jours, toutes les feuilles locales, y

compris l’_Aube Saïgonnaise_ d’Hervé de Sibaldi, consacraient des

colonnes à l’événement. On avait tout discuté: d’abord l’opportunité

même de cette admission des Asiatiques à une compétition dotée par le

Lieutenant-Gouverneur d’un trophée sensationnel, puis la composition des

équipes, la forme, pour chacune, de ses quinze équipiers, l’élection des

capitaines, le choix de l’arbitre... La désignation in extremis d’Henry

Vigel avait généralement provoqué la critique. Pour la faire accepter,

les dirigeants du Stade avaient dû exciper de l’autorité d’une vieille

compétence britannique de la Hong-kong Bank, attestant avoir vu l’homme

jouer brillamment pour «Hong-kong Civilians» contre «East Army and

Navy». Sur les athlètes célestes, mille racontars couraient. On les

donnait pour de véritables professionnels, introduits en Cochinchine par

de riches marchands de Cholon et nantis, par ces derniers, d’emplois de

complaisance sauvant leur qualification d’amateurs et leur laissant tout

loisir de parfaire leur préparation. On vantait l’aptitude des avants à

suivre la balle, la vitesse des trois quarts, et la force prodigieuse

de l’arrière, un colosse mandchou, à moustache de phoque, haut et rond

comme un pilier de pagode. Cependant quelques fins initiés les disaient

«overtrained», un peu forcé à l’entraînement, et d’une nervosité

insolite chez des jaunes.

Le terrain de jeu avait été choisi au milieu des jardins qui avoisinent

le palais du Gouverneur. De beaux saos à troncs pâles y formaient mur

contre le soleil, et couvraient d’ombre le vaste rectangle gazonné. La

plèbe indigène garnissait, hilare, jacassante et glapissante, trois des

côtés du rectangle. Le quatrième, celui des saos, était réservé aux

Européens, lesquels y doublaient et triplaient une haie de vestons

blancs, la jaquette du lieutenant gouverneur faisant point sombre à

hauteur du piquet médian, et les toilettes féminines disséminant des

notes vives tout au long de la corde.

A quatre heures vingt-cinq, les deux «quinze» commencèrent à venir

occuper leurs postes. J’étais arrivé depuis quelques minutes et

échangeais des pronostics avec Elsa de Faulwitz, qui, d’un signe,

m’avait appelé. Vigel, en remontant la ligne de touche, passa près de

nous et s’arrêta. Il portait le maillot cramoisi des équipiers du

Stade, la culotte blanche et les classiques bottines à barres

pyramidales. Elsa, assise sur une chaise, les deux mains au manche de

son ombrelle, l’enveloppa d’un regard dédaigneux.

--Décidément, dit-elle, avec une moue, je m’étais trompée. Ce rouge ne

vous va pas du tout, Vigel. Vous êtes verdâtre, là-dedans.

Vigel ne répondit rien. Je vis seulement qu’il jetait un coup d’œil

furtif vers le poignet gauche de madame de Faulwitz, qu’encerclait le

bracelet noir et argent. Ses paupières eurent un léger battement, et,

nous tournant le dos, il se dirigea vers le centre du jeu.

Les équipes s’affirmèrent vite de valeur égale. Grappes croulantes des

mêlées, longs coups de pied de dégagement des arrières, prestes passes

des trois quarts, nulle supériorité dans l’attaque, ou nulle faiblesse

dans la défense ne se révélait. Chez les hommes de Cholon, un peu plus

d’acrobatie peut-être dans le maniement de la balle; chez ceux du Stade,

un peu plus de décision dans l’élan de la course.

Vigel ne faisait pas trop mauvaise figure à son poste. Sa silhouette

élancée, aux épaules félines, était d’un athlète de classe, en dépit de

sa mauvaise condition, et ses prises de l’adversaire pour le plaquage,

nettes et décisives. Deux ou trois fois cependant il manqua la balle,

qui lui glissa des mains, et j’entendais, à chaque faute, la voix

cinglante de madame de Faulwitz:

--Le maladroit! Est-il permis d’avoir de vilaines mains en beurre, comme

ce garçon!...

Mais, tout à coup, de la même bouche partit un bravo enthousiaste, et

deux jolies mains, pas en beurre celles-là, claquèrent avec frénésie,

cependant qu’en face de nous, de la racaille bigarrée, agrippant les

cordes, une clameur discordante s’élevait. Tout près des buts menacés du

Stade, un équipier chinois venait de s’échapper avec le ballon et

courait marquer l’essai. Malheureusement pour lui, sa natte, qu’il

portait, pour la partie, soigneusement enroulée autour du crâne, se

défit, et on la vit battre, dans le secouement de la course, le dragon

violet brodé dans le dos du large maillot vert.

Fatal échevèlement! Vigel avait pu, pareil à l’ange de la mort, saisir

au vol la noire tresse, et d’une secousse vigoureuse mettre l’homme à

terre, à deux pieds de la ligne. En dépit de la réclamation du capitaine

de Cholon, et du tapage mené par une fraction de l’assistance,

l’arbitre déclara l’arrêt correct, et n’accorda pas le coup franc de

réparation. La rumeur qui suivit sa décision n’était pas encore éteinte,

lorsqu’il siffla pour le repos de la mi-temps.

Le kilomètre 83 · 第 6 / 15 段