--Et maintenant la voilà femme, avec tout son visage riant et

chaleureux, et sa grande respiration tranquille, et son activité

harmonieuse, et les nonchalances énervées de ses siestes... La voilà

femme, et qui surprend et déroute!... Et vous, vous qui, jour à jour,

heure à heure, avez suivi la transformation, vous qui croyiez connaître

le moindre de ses désirs, de ses besoins, de ses rêves, chaque soir,

lorsqu’elle s’endort, vous frémissez, en la contemplant, devant un

mystère qui vous dépasse... Et il ne vous reste qu’à vous redire, les

dents serrées: «C’est nous, nous, nous les hommes venus de France, qui

avons fait cela tout de même! qui avons fait cela tout seuls!»

Les cuivres éclatèrent au bout du grand escalier, en chant de coq, en

ébouriffement de plumes d’émail, saluant de la _Marseillaise_ l’entrée

du Gouverneur, des officiels, de toute la procession des collègues, aux

importances graduées, de mon petit rouquin du _Lotus blanc_. Il y eut un

mouvement vers l’intérieur, et la terrasse se trouva presque déserte.

Inconsciemment je baissai la voix, et c’est du ton de confidence dont on

parle, au coin d’un salon, d’une femme, que je murmurai à l’oreille de

M. de Sibaldi:

--On me l’avait beaucoup vantée, mais j’avoue que sa beauté surpasse

l’attente.

Mais la voix de M. de Sibaldi vibrait, haute, exultante, publiant aux

quatre coins de la nuit le los de la «Perle de l’Extrême-Orient».

--N’est-ce pas? N’est-ce pas qu’elle est belle? Ah! je me garde de

convier à sa contemplation ces impuissants qui jugent d’une cité par ses

monuments, comme d’une femme par le dénombrement de ses bijoux; dont le

cerveau réclame, pour s’émouvoir, les relents d’un passé fameux, la

fascination d’un musée plus gorgé de souvenirs qu’un œil de vieille

courtisane. Mais tous ceux qui, comme vous, ont su mettre la grande

virginité de l’eau entre leur cœur et ces décrépitudes glorieuses,

quelle n’est pas leur ivresse, dites, quand, pour la première fois, ils

surprennent, sous ces tamariniers, cette souple et jeune beauté!

Vigel ne m’avait décidément pas surfait l’originalité du bonhomme. Avec

prudence--ainsi qu’auprès d’un fou, ou d’un somnambule qu’un mot

malencontreux peut précipiter de ses rêves--je souscrivis à l’éloge de

Saïgon. Je cherchai même des phrases polies, capables de préparer du

rebondissement à l’enthousiasme de mon interlocuteur.

--Le plus remarquable, dis-je, et qui ne manque pas de frapper le

nouveau débarqué, c’est l’heureuse histoire de cette croissance. On n’a

pas à déplorer ici, semble-t-il, de ces coxalgies fâcheuses, comme aux

hanches de tant d’autres nourrissons, mâles besognes d’orthopédistes

ignorants...

De nouveau, M. de Sibaldi sourit, de son air de vieux gentilhomme

attendri:

--Oh! si, tout de même, il y a eu des fautes commises. Nous étions comme

de gros papas maladroits. Moi qui vous parle, j’ai pleuré quand les

premiers quais se sont effondrés... On a bouché la perspective du

boulevard Charner, par ce monument-ci, monsieur, dont je blâme

l’architecture ridiculement «vieille Europe». Bah! la ville est assez

belle pour faire de ces misères une beauté, comme sont signes sur beau

corps de femme aimée... Et que nous pleurions ou riions, elle grandit et

embellit... Car un destin est sur ses toits, cela se sent, monsieur,

comme vous l’avez senti, au collège, n’est-ce pas, sur certaines jeunes

têtes!

--C’est vrai, dis-je, en riant, il n’y a que les maîtres qui ne le

sentaient pas!

A l’entrée du bal, on avait remis à chaque invité un souvenir. C’était

un livret, sorti des presses locales, et dans le goût de ceux que

répandent, à travers le monde, les agences de voyages et les syndicats

d’hôteliers; et tandis que M. de Sibaldi parlait, machinalement, j’avais

entr’ouvert le mien; et mes yeux s’étaient attardés sur le dernier

feuillet, qui contenait un plan de Saïgon--deux plans de Saïgon: Saïgon

en 1860, Saïgon en 1910. M. de Sibaldi, après avoir souri de ma

réplique, remarqua l’objet de mon attention, et mit le doigt sur la page

coloriée.

--Le plan! dit-il, en hochant la tête, le plan de monsieur de la

Grandière! Oui, autrefois j’ai parlé de cela, j’y ai cru... j’ai cru que

c’était nous qui l’avions conçu; j’en étais le gardien fidèle et jaloux.

Mais aujourd’hui...--sa voix reprit une sorte de bonhomie, non sans

majesté--je sais que ce à quoi j’assiste n’est que l’éclatement, le

rayonnement, l’épanchement de sa vie, à elle. Je sais qu’elle peut rire

de ses vieux tuteurs, qui ne demandent plus, eux, qu’un honneur: celui

de mieux se souvenir de ce qu’il a fallu de soins autour de son berceau!

Non, monsieur, elle n’a plus besoin de nous, elle se défend toute seule.

Elle impose sa loi de vie à tous les cerveaux, même étrangers, même

ennemis. Car voilà la chose admirable, monsieur, ici ne ce sont pas les

citoyens qui font la ville, c’est la ville qui fait les citoyens!

Des larges portes-fenêtres ressortait, comme un _naga_[O] à plusieurs

têtes, la théorie serpentante des danseurs, vite brisée en couples,

uniformes blancs, smokings, épaules nues, cous cordonnés de perles.--La

terrasse était envahie. Les éventails battaient mollement; la nuit

chaude assourdissait, veloutait tout, les feuilles et l’air bleu et la

lumière jaune des lampes à incandescence.

Nous regardions les couples qui défilaient devant nous. M. de Sibaldi

les examinait d’un œil sec et dur. L’un d’eux tourna autour de notre

table, si près que j’en dérangeai le pied... Ils eurent un vague salut

et passèrent.

--Vous les connaissez? demandai-je à mon compagnon.

--Non. Et pourtant «ont-ils l’air assez saïgonnais!» ricanerait un

imbécile. Que vous disais-je à l’instant? Il n’est point ici de familles

patriciennes, comme en quelque Venise, pour garder le dépôt de l’orgueil

de la cité... Non. Celle-ci prend dans son air et investit de son

orgueil tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui y trafiquent. Anglais,

Français, Allemands, Espagnols... Elle ne leur demande qu’une épreuve,

comme aux nouveau-nés de Sparte: la justification physique de leur droit

d’aller au soleil... Et de ces gens de comptoir, elle fait des

«maîtres».

Des maîtres! A ces mots, je regardai vers le nord, masqué par les

frondaisons obscures. C’était là que dormait la haute ville, le Plateau

aux végétations heureuses, aux demeures à la fois semblables et

différentes--comme les âmes des pairs.--Et me souvenant que,

d’impression, dès mon arrivée, j’avais baptisé cela: «le jardin des

maîtres», je me mis à sourire.

M. de Sibaldi crut voir, dans mon sourire, une sceptique protestation,

car il reprit avec force:

--Oui, «des maîtres», j’ai dit le mot; je veux, s’il le faut,

l’expliquer. Oh! je sais, de reste, les reproches et les persiflages.

Ces employés, ces fonctionnaires,--ces modestes employés, ces petits

fonctionnaires, n’est-ce pas?--on dit volontiers qu’ils payent de leur

pâleur leur avidité de luxe, leur goût de paraître, de jouir, de rouler

en victorias caoutchoutées, eux, pauvres hères aux bottines poudreuses,

par droit de naissance! On dit que c’est tant pis, si ce n’est pas l’or

qui fait tache jaune dans leur bourse, mais seulement la bile au coin de

leur œil! Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai... Ils payent, je vous

dis, la sensation d’être des maîtres, des «sahibs», et ce n’est pas trop

la payer que de faire, pour cela, leur épiderme plus blanc. Ils

exagèrent la race, ils ont raison... Ils ont raison de s’enfuir de

là-bas, où des maîtres sans investiture leur imposent la morale des

esclaves!

Un fracas de _Marseillaise_ coupa, pour la seconde fois, la parole à M.

de Sibaldi. La terrasse, derechef, se vida; et moi-même, m’étant levé,

me laissai porter par le reflux. C’était le Gouverneur qui s’en allait.

Il descendit l’escalier aux rampes de marbre, de son air de provéditeur

ennuyé, absent... cependant que, derrière lui, un essaim d’habits noirs

s’empressaient autour d’un personnage à tournure de Grand Mogol,

somptueusement habillé de soie bleue d’acier, et la tête sous un chapeau

d’or étincelant comme une pagode-miniature,--le roi de Savanan,

entendis-je chuchoter autour de moi. Et je vis aussi, dans la cohue

précipitée à leur suite sur les marches, Henry Vigel donnant le bras à

Elsa de Faulwitz et, sans doute, la ramenant à sa voiture, à en juger

par l’écharpe légère dont elle s’était encapuchonnée.

Quand je reparus sur la terrasse, je trouvai M. de Sibaldi penché sur

les balustres, comme en train de recueillir pour lui-même les

acclamations de la foule saluant la sortie du Gouverneur.

Chassés par la chaleur, les couples regagnaient vite l’espace sans

plafond, y venaient attendre l’heure du souper. Les femmes paraissaient

lasses. La sueur avait ravagé la poudre de leurs visages, et, autour de

leurs prunelles brillantes, les orbites semblaient s’être macabrement

creusées. Quelques-unes, qui riaient, avaient dans leur rire quelque

chose de hoquetant.

M. de Sibaldi en salua deux ou trois, puis revint près de moi.

Il suivit mes regards qui s’attardaient sur une, si pâle, si mince, et

qui n’arrêtait pas de rire...

--Prenez garde, dit-il en me touchant le bras,--ne jugez pas trop

vite... Il est facile (on ne s’en est guère fait faute) de railler ces

élégances «à l’instar de Paris» et ces décolletés au blanc de sépulcre,

et ces coiffures écrasantes comme des tiares... Moi, monsieur, je me

mets à genoux et je salue l’héroïsme.

Il fit deux ou trois pas dans la direction de ce pauvre petit squelette,

si joyeux, et qui avait l’air d’avoir dansé dans son linceul, hésita,

puis finalement revint à moi.

--Oui, l’héroïsme! Rappelez-vous ce François Pizarre.

«Qui seul, parmi ces gens pourtant de forte race,

Qui tous avaient quitté l’acier pour la cuirasse

De coton, conservait sous l’ardeur du Cancer,

Sans en paraître las, son vêtement de fer!»

»Je salue les femmes qui gardent seulement la cuirasse de coton de leur

corset! Parfaitement, monsieur, moi, l’homme des vieux temps--car trente

ans ici, c’est un vieux temps... la première maison que j’ai habitée a

déjà vu deux fois sa toiture mangée par les poux de bois--moi, je me

souviens du temps où les hommes prenaient l’absinthe en kéao kéqhouan,

en tenue de boys, sur le trottoir de la rue Catinat, et où les femmes

dansaient, fagotées comme des bébés nègres... Et je n’appelle pas cela

le bon vieux temps! J’ai vu cela, et je dis: nous avions tort!

Aujourd’hui les femmes exigent ce qu’il faut de leurs couturières et de

leurs modistes, et nous portons le smoking et le frac; et cela est bien,

nous devons cela à notre dignité de maîtres.

Il s’arrêta tout à coup, porta la main à son front, où de la sueur

s’égouttait. Je crus qu’il chancelait et fis un mouvement pour le

soutenir. Mais il me retint, d’un geste de la main, et d’un sourire me

remercia.

--Ce n’est rien. Mais il fait effroyablement chaud, depuis que tout le

monde se bouscule par ici... Ne croyez-vous pas que nous serions mieux à

rouler à l’air? Ma victoria est en bas. S’il pouvait vous être agréable

d’en user à mes côtés, vous m’en verriez ravi.

J’acceptai sans me faire prier l’invitation de mon compagnon. Était-ce

le départ d’Elsa de Faulwitz--je ne l’avais pourtant même pas saluée de

la soirée--qui me rendait soudain attristant et morne le brillant Hôtel

de Ville?

Les poneys de M. de Sibaldi, d’une couleur de lune assez rare, nous

emportaient, à preste allure, dans la direction de Cholon. Tête nue,

renversés dans le fond de la voiture, nous restions silencieux, nous

abstenant de fumer, pour ne pas gâter le glissement aux lèvres de cet

air tiède et quasi sucré.

O nuit cochinchinoise! Incomparable songe d’amante excédée! Tout est

fièvre, torpeur, amollissement. Tout, et le cœur humain, participe au

refus de vibrer, il n’est que cordes détendues... Comme un dormeur sous

la moustiquaire s’asphyxie de son propre souffle, la Cochinchine tout

entière étendue, assoupie, étouffe en d’étranges moiteurs lilas.

Cependant, que la gaze un moment s’écarte, et l’on voit le ciel, comme

une ceinture trop riche de pierreries, qui presse la terre!

Une boule fulgurante de lampe à arc. Des rails, des sifflements de

vapeur. Puis la pittoresque fête aux lanternes d’une rue de Cholon. Au

pas nous fendons la cohue nocturne et bruyante, nous longeons les

éventaires de fruits jaunes et verts, les comptoirs de boissons

gélatineuses, les boutiques aux beaux portants de bois doré. Des

percutements de tam-tam annoncent un théâtre proche.

D’autres victorias, pareilles à la nôtre, stationnent à des tournants.

Évidemment des évadés, comme nous, du bal des habits noirs. Avec des

cris et des rires, une jeune femme aux épaules endiamantées, que suit

une escorte galante, marchande, à cette heure indue, une pièce de

soie...

M. de Sibaldi louche vers le groupe et, doucement, hausse l’épaule:

--Voyez-vous, je ne suis pas sûr qu’«elles» aiment la Ville. Elles sont

vaillantes, mais elles ne comprennent pas... Peut-être même sont-elles

jalouses. Elles ont des modes, des caprices et la Ville a la loi... Le

désordre les séduit et les amuse... Cholon et les chinoiseries

biscornues, le thé, le châtoiement des lanternes et de la soie, à la

bonne heure, voilà qui leur chante... Si nous les laissions faire, elles

feraient de la Ville, j’en rougis, un grand bazar, une devanture à

_shopping_ exotique...

--Vous êtes sévère, dis-je, car je me suis laissé conter que parmi les

hommes qui ont fait la Ville, comme vous le disiez, plus d’un ne s’était

guère privé d’afficher son goût, aussi, pour les chinoiseries

biscornues.

M. de Sibaldi rougit violemment, d’un rouge toutefois à l’échelle des

teintes de son extraordinaire épiderme, au vrai: couleur de mauvaise

encre.

--O honte, hélas! Quelques-uns des nôtres, comment le nier? ont succombé

à la tentation... et plus gravement que les femmes. Ils ont abdiqué la

maîtrise et la race... Ils se sont couchés aux pieds de l’Asie, de cette

idole obèse et prometteuse de luxure. Cela, c’est la pire ignominie;

et, pour éviter cela, je préfère...

Il s’interrompit, et fit signe à son saïs qui remit l’équipage dans la

direction du boulevard Charner.

--Que préférez-vous? demandai-je, dès que nous eûmes regagné le silence

de la route obscure.

--Je préfère sans l’aimer beaucoup, j’excuse, si vous voulez, qu’on

n’oublie pas trop Paris, la Cannebière et la vieille France. Il souffle

depuis quelque temps sur la ville un vent de nostalgie métropolitaine.

On ne bâtit plus selon les justes plans. Au lieu de nos demeures

coloniales, si graves, si mystérieuses derrière leurs verdures et leurs

colonnades, vous verrez maintenant des chalets normands et des pavillons

de chasse Louis XIII, et des rues qui auraient, pour un peu, l’aspect

d’allées d’exposition universelle... Mais je ne m’en effraye pas outre

mesure; la Ville saura y mettre bon ordre... C’est comme cette énorme

cathédrale--M. de Sibaldi, du fer de sa canne, indiquait la direction

des clochers qui, le jour, percent le centre de la masse feuillue de

Saïgon--cet insecte mastoc aux maigres antennes, ce lourd coffre à

prières, je ne l’aime pas beaucoup, encore qu’il soit de la belle

couleur de notre Bien-hoa[P]. Mais je l’admets, je l’excuse, à cause de

ceux qui sont couchés là-bas, au bout des saos de la rue de Bangkok[Q],

et qui l’ont voulu... qui voulaient sentir les vieilles racines tenir la

terre autour d’eux. Et cela vaut mieux, somme toute, que d’aller faire

le pitre à la pagode! Mais, personnellement, je le dis franchement, je

me passerais de sa vue. Moi, j’ai coupé les vieilles racines. Je

suis--M. de Sibaldi criait à tue-tête, debout, une main au siège du

cocher, dominant le tapage de la victoria emportée comme chaudron à la

queue des poneys fouaillés--je suis le cerveau blanc, décrassé de

l’histoire, le cerveau tout blanc, comme une feuille d’épure, le blanc

cerveau couleur de craie, de chaux et de pierre à bâtir!

Il se rassit ou plutôt se laissa retomber sur les coussins, et eut aux

lèvres un sourire d’enfant:

--Excusez-moi, monsieur, je suis un vieux fou, un vieux fou de

citadin--je déteste nos «broussailleux», monsieur--qui adore sa ville!

Et le soir, la nuit, je me promène, je regarde nos belles rues fardées

de rouge, où voltigent nos victorias légères, et la fumée qui rampe

comme un dragon au-dessus de nos gares, et les faisceaux de mâts qui

hérissent notre port, et je me redis, oui, je voudrais me redire, car

quel autre y songe? «Nous autres, les hommes--je dis bien, les hommes,

je m’entends--nous avons fait cela tout seuls! Nous n’avons eu besoin ni

des femmes, ni des aïeux, ni des dieux!»

XVII

Les premiers coolies sont arrivés. Je suis allé voir à leur sujet, M.

A-phat. M. A-phat est une des personnalités les plus en vue de ce

commerce chinois, dont d’aucuns font la pierre angulaire de l’édifice

financier de la colonie, d’autres la toiture hors d’époque, exagérément

lourde et mangée des poux de bois.

Il ne se prépare pas une adjudication importante à la Marine ou aux

Travaux Publics que M. A-phat n’ait, par voie plus ou moins officieuse,

la primeur du cahier des charges. Tous les entrepreneurs européens sont

d’ailleurs obligés de compter avec lui à cause des briques, dont il a

trusté la fabrication. Les batelleries fluviales sont sous sa

dépendance, et il possède dans la rue Catinat deux de ces boutiques où

l’on trouve, en cinq minutes, de quoi monter un ménage: des casseroles,

des lampes, de l’épicerie, des moustiquaires et des bijoux. Mais quelle

est au juste sa fortune? Les uns lui attribuent des capitaux

inépuisables, des montagnes de taëls engrangées dans les banques de

Shanghaï et de Canton. Pour les autres, plus sceptiques, M. A-phat n’a

rien que sa face et l’occulte patronat qu’il exerce à l’égard de

quarante mille clients, pauvres diables de ses compatriotes, prêts à

verser, à tout appel de lui, quarante mille souscriptions à deux

dollars.

Tout est énigmatique dans la vie de M. A-phat. Ses apparences

extérieures sont celles d’un gentleman céleste de Singapore, portant le

panama, les bottines à l’américaine, le caleçon national de soie gris

perle et la veste à manches étroites de soie lilas... Il est fastueux,

roule automobile de quarante chevaux, donne des coupes sportives et

entretient, à grands frais, les équipiers professionnels du _Chinese

Club_, pour la saison de football. Il habite sur la rive gauche de

l’Arroyo, à mi-chemin de Cholon et de Saïgon, une demeure de beau

style. Les toits cornus en sont revêtus de ces briques jaunes et

vertes, d’un émail admirable, gloire et splendeur des palais impériaux

de Pékin. Enorgueillissante référence qui ne manquerait pas de valoir à

M. A-phat, en sa mère patrie, les honneurs spéciaux d’une prestigieuse

décollation! Ces mêmes briques font au jardin, qui pousse jusqu’à la

berge ses arbustes fleuris, une élégante clôture ajourée, sur le faîte

de laquelle, de piliers en piliers, rampent des dragons ou perchent des

phénix, en faïence éclatante et versicolore de Cay-may. M. A-phat a là,

dans cette demeure, salles de réceptions volontiers ouvertes. Trois

grandes salles d’enfilade où l’on sert le thé à l’anglaise, et, à

l’occasion, la coupe de champagne, voire le pernod, car M. A-phat est

physionomiste et, comme tout bon fils de Koung-fou-tseu, a un sens très

fin des hiérarchies. Trois galeries, bourrées de porcelaines, de bois

sculptés et de bronzes, et fort connues des Européens d’ici, chez qui

elles allument discrètement des visions intéressantes de somptueux

pillage... Il faut un œil relativement averti pour faire le départ des

valeurs entre cette pacotille de l’industrie cantonnaise et les fruits

de l’art immortel, protégé par Kang-hi le Magnifique.

Mais ces trois pièces centrales sont les seules de l’habitation de M.

A-phat que l’on puisse apprécier. L’aile droite et l’aile gauche restent

mystérieusement closes, ainsi que la foule des bâtiments annexes. Là se

dérobe l’impénétrable vie privée de M. A-phat. Le nombre des concubines

de ce financier est incertain. Quelquefois, en passant en pousse-pousse

sur le chemin de berge de l’Arroyo, on aperçoit, contre la tablette

laquée d’un encadrement de porte, une silhouette longue, le cou barré de

colliers d’or, la collante tunique bleu pâle, galonnée de satin noir, et

la face au fard merveilleux traversée d’un long sourire...

Il y a plaisir à traiter les affaires avec M. A-phat, qui ne les mêle

d’aucune sensibilité désorganisatrice, étant façonné au beau positivisme

intellectuel de la culture confucianiste. M. A-phat a «l’affaire» du

transport de nos coolies. C’est lui qui a frété les chaloupes des

Compagnies fluviales chinoises, lui qui touche tant de piastres et de

cents par tête nattée transportée vive du quai de l’Arroyo à celui de la

gare de Battambang, lui qui s’occupe des formalités de douane, qui

négocie dans les bureaux des services, service sanitaire, service de

l’immigration, service de la législation, service de la navigation,

avec ce doigté, cette souplesse incomparable du Céleste dans le

maniement de la machine administrative. J’admire avec quelle dextérité

il appuie ici sur un cliquet, là tire sur une ficelle, ailleurs comprime

légèrement un ressort, tapote un régulateur... Il est évident que nous

autres, gens d’Europe, avec notre cervelle imprégnée d’énergétique, nous

nous butons partout maladroitement à de la force. Pour M. A-phat, la

force est si haute, si lointaine, si mystérieuse et si sacrée, que sa

considération ne l’intéresse pas... Et d’ailleurs il n’est pas bien sûr

qu’elle existe encore, et que le volant de la masse ne reste pas seul à

tout entraîner. Tout n’est que rouages. Mais, par exemple, dans la mise

en branle des rouages, M. A-phat est habile et de doigts subtils comme

un ouvrier artiste de son pays. Ah! c’est une bonne leçon que je reçois

là!

Grâce aux offices de M. A-phat, les chaloupes commencent à partir

régulièrement, et, avec elles, les chalands chargés de riz et de

poissons séchés. Car il ne faut pas oublier que ce bétail-là mange comme

les autres.

Ce bétail! Je voudrais qu’il n’y eût point méprise sur l’emploi que je

fais de ce mot. Je ne pointe pas des têtes, pour le compte de Vanelli,

comme un _vaquero_ d’_estancia_ ou un _ranger_ du _Bush_, ni comme un

garde-chasse au dénombrement des cerfs d’un lord anglais.

Ce matin, justement, j’ai assisté à un départ. Sur la rivière couleur de

rouille, une coque vert sale, où apparaît, en cicatrices, le bois... Et

là-dessus une pyramide de ballots et de boîtes, sur les gradins de quoi

sont accroupis quelque cent cinquante coolies presque propres, ma foi,

dans leurs cotonnades blanches et grises. En fond à l’affreux décor de

paillotes et de palétuviers, de lourdes nuées de zinc et de plomb, d’où

s’échappe de l’ouate éblouissante... Peu de cris, nulle bousculade.

C’étaient là des catholiques du Hou-Pé, embrigadés par les missions; et

plusieurs arboraient sur la poitrine, pendus au col, des crucifix

d’émail dont le luxe étonnait sur leurs hardes. Un Père se tenait à la

poupe, maigre, sec, en robe noire, la tête sous un casque plat et rond.

Je lui ai serré la main et souhaité bonne chance. Il m’a remercié et

souri, d’un sourire qui n’était pas tout à fait d’un Européen, un

sourire d’Asiatique où l’œil n’accompagne pas les lèvres, et où l’on est

tenté, malgré tous les avertissements, de voir de l’ironie...

J’ai regardé l’hélice brasser cette rouge pâte tourbeuse, et la

chaloupe dériver dans le courant... Et c’est vrai que je n’avais pas de

pitié. Il était possible que je vinsse d’avoir sous les yeux une

conduite de moutons à l’abattoir. L’idée ne m’en troublait pas. Il faut

bien que le kilomètre 83 se fasse... Et je sais que quiconque a vu un

morceau suffisant de la terre pour se rendre compte de l’œuvre qui reste

à faire, et du grouillement des millions de bipèdes à appliquer à la

besogne, je sais bien que celui-là ne peut accepter, plus que moi, que

soit faussé, au taux des balances mystiques, l’infime prix de la vie

humaine.

Le kilomètre 83 · 第 5 / 15 段