--Vigel, dis-je, rompant alors le petit silence de cet intermède

culinaire, c’est une profession de foi que vous me demandez? Soit. Je

serai franc avec vous, comme vous l’avez été avec moi. J’admets que je

suis, en somme, un gentil camarade... Mais ne me demandez pas plus.

Vous ouvrez ma porte, vous la fermez, vous êtes chez moi; il y a des

mouches et du soleil qui en font autant... Il y a un petit jekko qui

trotte au plafond de ma chambre... Rappelez-vous encore vos propres

paroles de la forêt: «Ah! la vie, Tourange!» Eh bien, je vis, et ma vie

est à moi. Je ne sais si vous me saisissez bien. Égoïste, je ne crois

pas... Mais je suis dans ma vie comme un enfant au milieu de jouets

merveilleux, quelques-uns mécaniques et compliqués, un chemin de fer,

par exemple... Et je voudrais dire merci, et je ne sais à qui, mais à

coup sûr pas aux mouches, pas au soleil, ni au petit jekko, ni à Henry

Vigel, ni à Mureiro Vanelli... Et ce nonobstant--achevai-je avec mon

sourire le plus cordial--je pense que je puis faire très bon ménage avec

chacun de ces seigneurs.

Vigel avait suivi, avec une application visible, le fil un peu déroutant

de ma pensée. Aux derniers mots, son front se rasséréna.

--Alors, me dit-il, sans relever autrement l’ensemble de mon discours,

peut-être accepteriez-vous une combinaison que je n’osais plus vous

proposer. Tenez-vous à rester à l’hôtel, tout un grand mois? Non, c’est

odieux, n’est-ce pas? Mais à deux, dans cette ville--le plan des

_cagnas_[I] s’y prête--on peut s’installer confortablement,

économiquement... et chacun restant propriétaire de sa vie, comme vous

dites.

--N’est-ce pas bien du tracas?

--Pas le moins du monde. Maison, mobilier, boyerie, voire voiture et

poney, si vous voulez me donner carte blanche, demain nous aurons tout

cela, et nous déjeunerons chez nous. J’ai déjà jeté quelques coups

d’œil, en passant, sur les cagnas disponibles dans les nouveaux

quartiers.

--Affaire entendue; mais je vous laisse vous débrouiller pour la

location et l’emménagement.

Il parut tout heureux de mon acceptation.

--La dépense, me confia-t-il sincèrement, eût été un peu forte pour moi

tout seul... Allons, je vais, dès la sieste, courir les marchands

chinois.

Effectivement le café pris, il sauta dans un _chée_[J], et disparut

presque aussitôt dans la fulguration méridienne qui frappait la rue.

XIV

Le lendemain matin, vers onze heures, comme j’achetais des cigares à

l’échoppe d’un Malabare, en face de l’hôtel, quelqu’un glissa son bras

sous le mien. C’était Vigel.

--Venez déjeuner chez nous, me dit-il.

Je m’installai dans un pousse-pousse, et fis signe à mon tireur de

suivre le casque au turban turquoise. Nous dépassâmes la cathédrale, le

boulevard Norodom, et continuâmes de rouler sous les voûtes ombragées du

Plateau.

Le Plateau, c’est l’orgueil de la cité saïgonnaise et l’essentiel de sa

physionomie. Un exhaussement moyen de douze mètres environ, au-dessus

du niveau de la rivière, l’offre si opportunément à la mousson, que,

dans un paysage aux horizons de radeau, l’appellation en paraît à peine

hyperbolique. Sur le Plateau, point de laideurs indigènes, point

d’échoppes, point de négoce, l’ordonnance soignée et le luxe végétal

d’un beau jardin de maître, du jardin des maîtres! Ici sont les demeures

des blancs.

Nos pousses nous déposèrent contre la véranda de l’une d’elles.

--Voilà, me dit Vigel. Je crois que c’est à peu près la maison type pour

des hôtes de passage comme nous, en un pays où la question des tentures,

tapis et poêles est hygiéniquement simplifiée.

Je pénètre dans la maison type.

Trois galeries parallèles accolées, trois couloirs ouverts de bout en

bout à la bienfaisante mousson. Chaque couloir latéral fait, pour l’un

de nous, chambre et salle de bain. Celui du centre est zone indivise:

salon, salle à manger, auxquels l’encadrement d’une baie sert de

démarcation. Partout, sous les pieds, des carreaux de céramique bleue et

jaune, et des nattes peintes. Aux murs, de rudimentaires fresques au

pochoir, où se répètent indéfiniment des lunes de fleurs ou de dragons,

telles qu’au tissu d’un vieux brocart chinois.

Dans le salon, du rotin: chaises, tables, étagères, fauteuils,

canapés,--rotin et coussins. Coussins de mousselines françaises, de

broderies tonkinoises, de dentelles indiennes, ajourées sur des soies

pâlies, où je salue l’élégante féminité des aises de Vigel. Sur les

soubassements des pilastres de la baie, de grands vases vernissés, en

poterie de Cay-may, au col desquels gonflent d’énormes bouquets de ces

feuillages rouges, dont j’ai pu tout à l’heure apercevoir dans le

jardin, contre les cactus de l’enceinte, les massifs nourriciers. Dans

la salle à manger, le buffet en bois de saô--modèle chinois, adorné,

comme il sied, de deux chauves-souris. Sur ses tablettes, brillent les

cristaux, et le métal du seau à glace et de l’appareil à cocktails. La

table est dressée et, à notre approche, un pankah, qui pend au-dessus

d’elle, se met en mouvement sous la traction d’une corde silencieuse.

M’approchant de la fenêtre, j’examine, à travers les lames des

persiennes, le moteur humain attaché à l’autre bout de la corde. Ses

dimensions sont celles d’une bouteille, mais, par la sévérité

d’expression, il s’égale à un géant de pagode. Le point d’attache de la

corde est à son orteil.

Cependant un boy, culotté de soie noire, la ceinture verte au ventre, le

foulard cochenille au chignon, se tient prêt à nous servir.

Je demande à Vigel des renseignements sur notre future domesticité.

--Ceci est mon boy. Le vôtre est identique; ils alternent pour le

service de table. Le _bèb_[K] est là-bas, devant ses fourneaux; c’est un

personnage distingué qui fume l’opium et méprise tous travaux manuels

n’intéressant pas la nutrition. Il est donc inutile de lui en demander.

Il y a le saïs--Vigel indique, du plat de sa main, une hauteur de

quatre-vingts centimètres au dessus du sol--qui a charge du cheval et de

la voiture, et enfin le gnô--la main de Vigel s’abaisse à trente

centimètres--que vous venez de saisir dans l’exercice de ses fonctions.

--Je ne vous interroge pas sur les références, dis-je avec un sourire.

--Mais si, mais si, elles sont excellentes. J’ai vu le boy d’un de mes

amis à trois heures. J’ai dit les prix. A cinq heures, cet honorable

intermédiaire est venu, en costume de cérémonie, me faire chim-chim et

me déclarer que son frère numéro deux ferait cuisinier, ses frères

numéros trois et quatre, boys, son fils adoptif, saïs, et le fils de son

frère, gnô-pankah[L]. Je n’insiste pas sur l’interprétation de ces liens

de famille, car je sais que vous détestez toutes ces histoires

d’indigènes... A table donc!

Au café, servi dans de la porcelaine de Limoges, je reviens à rendre

hommage aux aptitudes de Vigel comme aménageur de home, et à le

féliciter de son éclectique entente des ressources de la place. Mais il

refuse mes louanges.

--Oh! ici, avec la salle des ventes et quatre adresses de bonnes

«firmes»--deux européennes et deux chinoises--n’importe qui peut en

faire autant... est bien forcé d’en faire autant.

Il secoue la tête.

--Drôle de ville tout de même! On arrive, on part; on part, on arrive,

et l’hôpital comme régulateur du mouvement!... Aimez-vous la _partenza_,

Tourange, les embarcadères, les cheminées à bandes peintes, et les

fanaux, le soir, sur l’eau grasse, les feux verts et rouges, couleur de

berlingots?... Mais Saïgon est à part. Tenez, je vous ferai connaître

le patron de mon boy recruteur. Avez-vous ouï parler de cette dame dont

la beauté se flattait d’incarner celle de Venise? Eh bien, monsieur de

Sibaldi, c’est un peu pour moi le spectre, en peau et os, de Saïgon.

Vigel allume un cigare et se dirige vers sa chambre.

--Allons, bonne première sieste chez nous! Si vous désirez, au réveil,

user de notre équipage, il est à sa place, à côté de la cuisine. Le

poney est de la région de Kam-Pot, et le tilbury caoutchouté de neuf.

Roulez où le cœur vous en dira; mais n’oubliez pas que nous dînons à

huit heures à bord du _Lotus_ vanellien, et que la tenue est en smoking

blanc et pantalon de drap. D’ailleurs, bien que le vieux ait fait mine

de nous inviter au pot-au-feu familial, tenez pour certain qu’il y aura

à table toute une panerée de «grosses légumes». Le patron n’est pas

homme à oublier, dans les délices de sa villégiature fluviale, son

premier devoir, qui est de rentrer, d’abord, dans ses frais de charbon.

XV

Les prévisions de Vigel étaient exactes. Le baron Vanelli recevait à sa

table, ce soir-là--une longue table ovale surchargée de buissons de

roses et de tout un trésor d’argenterie--une dizaine au moins d’invités

de marque.

De la place assignée à ma modeste personnalité--un des bouts de

l’ovale--j’examine à loisir la couronne des têtes. La plus vilaine est

certainement sur les épaules pointues du représentant des Services

Judiciaires de la colonie. La bêtise et l’arrogance du «_bandar log_[M]»

transsude de cette peau couleur de nicotine, où les yeux clairs, au

fond des orbites creuses, ont, sous les paupières roses et plissées, de

quoi faire peur aux petits enfants. On donne ce vieux singe fourré comme

un des premiers actionnaires de l’affaire des ciments.

Le directeur des ciments est là aussi. C’est un gros, soufflé en cuir

blanc, impotence glabre d’éléphant sacré. Son petit œil fin de

pachyderme luit derrière un binocle, que la sueur rabat sur son nez. Une

bouteille de Vichy est devant lui. C’est la seule boisson qu’il se

permette en dehors de ses quatre absinthes quotidiennes; et ce régime

l’a mis en état, jure-t-il, de battre le record de la durée de séjour

dans la colonie. Il y a quatorze ans, en effet, qu’il n’a pas quitté les

bords du Donaï, où sa fortune a connu les hauts et les bas les plus

chanceux.

La majorité des convives est visiblement impressionnée, moins par le

faste que par le prestige attaché à la puissance de son hôte. Mal à

l’aise, les uns exagèrent la familiarité, les autres la raideur. Mon

voisin, petit secrétaire, rouge et rouquin, en je ne sais quel cabinet

local, répond à mes tentatives d’entrée en conversation, comme si

j’étais spécialement délégué par tout le Siam-Cambodge à l’assaut de

son incorruptibilité.

Vanelli, par contre, joue l’amphitryon bon enfant, lance avec une verve

toulousaine, comme des souvenirs de joyeuse jeunesse, des histoires de

sac et de corde, toute une chronique sous le manteau de cette bohème

coloniale, dont maint seigneur de l’auditoire n’est pas encore bien sûr

d’être évadé.

En face de lui, le Lieutenant-gouverneur sourit parfois, d’un air

absent. Grand, mince, le front violemment modelé, la bouche fine, il est

le seul à peu près, des invités du patron, qui fasse figure. On le dit

mélancolique et lassé, errant comme un corps sans âme, dans ces beaux

jardins de la rue Lagrandière. C’est un artiste, épris des vieilles

choses du Tonkin. Il regrette son pays de fins lettrés, de mandarins de

race, d’orfèvres aux doigts subtils... Il est perdu, écœuré, chez les

barbares cochinchinois, les grossiers boutiquiers qui transportent à

Cholon le mauvais genre de Singapore, ou, pis encore, les renégats à

raie de tête pommadeuse, fils d’esclaves, voleurs de rizières, mignons

du vainqueur, qui roulent, à grands coups de teuf-teuf, dans les rues

pourpres de Saïgon.

Mais bientôt mes regards se posent sur sa voisine de gauche, Elsa de

Faulwitz, à qui Mureiro, tout à l’heure, m’a brièvement présenté. Col et

poignets radieux de pierreries, toute sa peau de brune se livre

audacieusement aux reflets d’une soie verte, d’un vert d’émail, qu’un

peu de broderie d’or retient à ses épaules.

Sous les sourcils noirs, les yeux, qui ne sont peut-être que marron très

clair, en paraissent eux-mêmes d’un vert olive. De l’hérédité

paternelle, elle tient quelque chose d’aigu, qui est partout et nulle

part, dans la pointe des sourcils, dans la courbure du nez, dans la

conicité de la main et aussi dans le jet des mouvements rapides. L’image

qui s’impose à moi est celle d’une arme, d’une arme horriblement

précieuse dans sa gaine de soie veloutée et ses incrustations... Je note

le sourire qui joue, furtif, comme un reflet sur une lame... Et je pense

qu’une telle arme est, après tout, aussi bien et mieux que le glaive du

Brenn, faite pour être jetée dans les balances, dans les balances où se

pèsent les rançons des vaincus!

Il me semble que les hommes qui sont là, rosés tout à coup par l’effort

des nourritures, ne recueillent pas, comme il le faut, l’admiration que

je lui décerne. Ils la contemplent avec des yeux enflés d’une convoitise

cupide, une basse fascination de gens qui voleraient l’épée de

Charlemagne pour en brocanter les joyaux... Seul, le père arrête de

temps en temps ses regards sur elle, la fleur étincelante de son sang;

et chaque fois la physionomie du vieux _kitsouné_ se transforme de noble

orgueil.

Cependant Vigel, placé en face de moi, ne pouvait ni voir Elsa, ni lui

parler; mais je sentais qu’il observait, à la dérobée, mon propre visage

et qu’imperceptiblement il fronçait les sourcils.

Après le dîner, le café fut servi sur le pont; et, après le premier

cigare, j’échangeai quelques mots avec Vanelli. Affabilité, puis tout de

suite, affaires. Avec une netteté concise, il me donne ses instructions

relativement aux prochaines arrivées de coolies, et m’invite à

m’aboucher à cet effet avec un Chinois nommé A-phat, dont je trouverai

la demeure sur les bords de l’arroyo de Cholon.

Comme nous nous séparions, sa fille vint vers moi. Elle venait de

s’isoler en un long aparté avec Vigel, et se rapprochait en riant.

--Voyons, monsieur de Tourange, fit-elle, le menton levé, les mains

derrière le dos, n’est-ce pas que j’ai raison contre votre ami?

--Oh! certainement, madame.

--Savez-vous ce que je lui soutiens? Je lui soutiens que c’est lâche, de

la part d’un homme, de vouloir se servir de l’amour comme d’une force.

L’amour, c’est notre force à nous, les femmes... Nous n’en avons pas

d’autre... Vous, vous avez vos calculs, votre sagesse, vos poings...

Non, ce ne serait pas juste... Nous, nous n’avons que cela... songez!

Vigel essaya de protester:

--Mais je n’ai pas dit le contraire! J’ai dit que...

--Taisez-vous, mon cher, laissez parler monsieur de Tourange. Je suis

sûr qu’il a raison. Car c’est une force d’homme, lui; je vois ses mains

et ses épaules... mais vous, qu’est-ce que vous êtes, avec ces épaules

de chat et ces poignets de fille!...--elle regarda les poignets de Vigel

avec une moue de dédain.--On aurait envie de les donner à casser pour

savoir leur résistance exacte, de les voir à l’étau... pas toujours à se

dérober!

--Pris à l’étau! ricane-t-il; pourquoi pas dans une bonne paire de

menottes?

--Bah! fis-je à mon tour. Une bonne paire de menottes, ce n’est pas une

mauvaise image de l’emploi de cette force de l’amour, dont il était, je

crois, question. Et, de même que le policeman attache son propre

poignet, pour mieux tenir sa capture, la femme aussi s’attache, en

amour, l’autre petit bout de la chaîne. Mais je suis tout à fait de

l’avis de madame de Faulwitz: ce n’est pas dans l’ordre que ce soit le

prisonnier qui emmène le policeman.

Elle se mit à rire:

--Très bien, bravo, monsieur de Tourange!

Et, se retournant vers Vigel:

--Allons, hop! Henry, tendez les mains.

Et, sans aucune gêne, elle les prit dans les siennes, et entraîna Vigel

vers l’avant obscur du yacht.

Je me rapprochai du groupe des fumeurs. L’atmosphère était chaude,

moite. Les cols et les plastrons s’amollissaient. On percevait sur les

faces, en dépit de l’excitation passagère des alcools, une sorte

d’accablement hébété. La voix du gouverneur prophétisait, un peu morne,

de l’avenir de la colonie, de la culture des hévéas à caoutchouc, du

développement des quais... Puis les banalités courantes, récriminations

sur le service des boys, cours de la piastre, pronostics de la saison

théâtrale... Quelqu’un se mit à parler, avec un enthousiasme hors de

propos, comme un marin de la mer, de la grande rizière de l’ouest, la

rizière au temps du jeune riz, blonde, verte, frissonnante, où les

buffles affleurent comme des écueils gris, refuges à de blanches formes

d’oiseaux.

Qui l’écoutait? La nuit était sur tous comme un voile noir. Tous

instinctivement regardaient vers l’avant, les yeux cupides, maintenant

atterrés, comme devant un entre-bâillement d’écrin vide, de cet écrin

vide et sombre qu’était toute la nuit, autour d’eux, depuis qu’on avait

retiré la chose étincelante...

* * * * *

Quand, à quai, nous remontâmes en pousse-pousse, Vigel me dit seulement:

--Une jolie image que vous avez trouvée là! Les menottes!

Il souffla la fumée de son _reina victoria_ et, d’une indication de sa

canne, mit son tireur à hauteur du mien.

--Oui, on se ferait volontiers criminel, devant des femmes d’un certain

prix... n’est-ce pas, Tourange? Le travail, quel misérable outil, c’est

elle-même qui le dit, le travail, notre pauvre travail d’homme, que vous

admirez tant!... Criminel, oui, mais pas tout de même comme elles

l’imaginent!

Je compris sans peine que l’amour commençait à mettre du désordre dans

sa pensée, et, jugeant inopportun de nourrir de mes discours sa frénésie

naissante, je gardai le silence. Ce que voyant, il se renfonça dans les

coussins du chée, et s’abandonna, bouche close, au secouement mou de

l’homme aux pieds de chiffons.

Mais quand nos véhicules arrivèrent à hauteur de notre jardin, dont

l’ampoule électrique de la véranda verdissait, clair comme jade, les

ténébreux feuillages, tandis que mon tireur mettait les brancards à

terre, lui, fit signe au sien de rester en position de course.

Je lui demandai, un peu surpris:

--Vous ne rentrez pas tout de suite?

--Ma foi, non, dit-il d’un air fantasque, la nuit est belle, et je ne

déteste pas me promener dans les rues, à cette heure de vampire, quand

j’ai un bon traîneur comme celui-ci. Et puis, sa voix changea, et puis

non, Tourange, j’aime autant vous le dire tout de suite. Ma vie sera un

peu décousue, ces jours-ci. Ne m’attendez pas trop à l’heure des repas,

et excusez-moi de me servir de la voiture plus souvent qu’à mon tour.

Je ne voudrais pas avoir l’air de vous lâcher, mon vieux, mais... je

n’ai pas besoin de vous en dire davantage, n’est-ce pas? Seulement je

vais faire une chose, je vais vous présenter à monsieur de Sibaldi. Si

vous avez besoin d’un bon cicerone pour quoi que ce soit, c’est l’homme

qu’il vous faut. Je vous ai déjà parlé de lui. Voyons, comptez-vous

aller faire un tour au bal de la Mairie, jeudi prochain?

Au vrai, je n’y comptais point. Je n’avais guère été tenté par la

lecture de ces affiches où la municipalité saïgonnaise annonçait à la

population européenne de la cité qu’elle serait chez elle, en son Hôtel

de Ville, ce jeudi 2 octobre, à partir de dix heures du soir. En dépit

du «nota bene» restrictif sur la tenue obligatoire--smoking pour les

hommes, toilette de soirée décolletée pour les dames--je gardais de la

méfiance, j’appréhendais, sous couleur d’«Européens», maint cortège de

faces brunies sur bien d’autres rivages que ceux qu’arrose le

Gulf-Stream, et restais froid, d’avance, à la séduction des vierges

coloniales, trempées dans des mousselines d’un blanc outrageux.

Mais Vigel protesta contre ces préventions.

--Allez-y toujours. Il y aura, au moins, les illuminations. Pour voir

des lampes et des lanternes, sous le bleu du ciel tropical, qui ne

sortirait de sa véranda! Et puis, croyez-moi, les gens d’ici sont comme

ceux de partout. Ils valent beaucoup mieux que ce qu’ils vous montrent

avec complaisance d’eux-mêmes... Vous avez, en France, visité des musées

de province. Le gardien n’est-il pas acharné à vous faire miroiter les

horreurs, qu’il appelle «ses trésors célèbres?» C’est à vous de savoir

dénicher les joyaux valables, la pure patine... Pour Saïgon, monsieur de

Sibaldi vous y aidera. Ainsi, c’est entendu, à jeudi. Encore mille

excuses, vieux!

Et il s’enfonça sous la voûte des tamariniers, que jaunissaient, de loin

en loin, de faibles lampes électriques.

Je franchis la porte du jardin.

Vigel avait raison, la nuit était belle--belle et douce. Un peu de

mousson y traînait, à pans de velours. Au-dessus des arbres,

j’apercevais des grappes d’étoiles qui avaient l’air de venir s’écraser

sur la Cochinchine tiède.

XVI

--Urbs, [Greek: Polis], la Ville! proféra M. de Sibaldi; et la manche de

son frac pointait vers la perspective, tapissée de feu, du boulevard

Charner, les éclatements de lumière électrique de la rue Catinat, puis,

girouettant vers le nord, balayait de son mystérieux prolongement les

vérandas invisibles du Plateau, le palais du Gouverneur, tout le

bas-relief noir, vaste, confus, ciselé de palmes, des jardins endormis

de Saïgon--la Ville, ma ville!

Et M. de Sibaldi se rasseyait devant la petite table que j’avais tirée,

à son usage, quelques minutes plus tôt, dans un coin de la terrasse de

l’Hôtel de Ville, plus près des sodas frappés du buffet que des

sonorités orchestrales, excitatrices de la danse.

A mon arrivée au bal, Vigel, fidèle à sa promesse, m’avait présenté à ce

vieillard... Vieillard? Peut-on dire ici si c’est l’âge ou le climat qui

brise une épaule, décolore une chevelure, suspend une poche d’ombre

au-dessous d’une sclérotique jaunie?

M. de Sibaldi était plus grand que la moyenne des danseurs. En dépit du

faux-col double et du gilet de drap à quatre boutons, pas une goutte de

sueur ne perlait sur son visage. Mais il n’eût pas été possible, non,

devant ce visage, de dire si la carnation primitive en avait été celle

d’un blond ou d’un brun. Ce qui s’offrait à ma vue, c’était le spectre

même de cette pâleur saïgonnaise que nulle malaria au monde ne saurait

concurrencer; et tout à l’heure, quand M. de Sibaldi m’avait tendu la

main, au premier contact de cet épiderme, j’étais resté confondu... Nue,

cette main semblait sortir, gantée de blanc, de la manche de l’habit

noir.

Maintenant je la regardais, à nouveau, cette main, sans bistre et sans

carmin, cette main d’outre-tombe, qui venait de revendiquer Saïgon. Je

la regardais s’allonger vers la fiole de whisky debout sur notre table,

et, sans un tremblement, en verser l’alcool huileux, à confortables

rasades, dans nos longs gobelets de verre. Je levai le mien, et le tins

une seconde en l’air, avant de le porter à mes lèvres, comme une coupe

de champagne à l’heure des toasts.

--Me sera-t-il permis, dis-je, de boire à la beauté de votre ville?

Sur le visage de M. de Sibaldi, quelque chose passa, flamme non, mais

lueur tout de même; et la bouche eut un sourire, un joli sourire, assez

«vieille France», de barbon courtois et maniaque.

--Excusez mon enthousiasme, monsieur. D’ailleurs, peut-être vous a-t-on

prévenu qu’il était facile de le déchaîner. Mais n’importe! Comprenez...

comprenez que cela, son bras refit le geste du tour d’horizon, cela

c’est pour moi comme un enfant qu’on a vu pousser...

Il se tut un instant. Des fenêtres ouvertes de la salle de danse

sortirent, comme des bouquets de palmes de cuivre, les accords finals

d’une polka militaire, puis la longue rumeur bavarde des couples.

Des chauves-souris passaient sur la terrasse. En bas, le peuple, foule

hilare, jacassante, d’Annamites loqueteux, pantalonnés de gris, de noir

ou de brun, parmi lesquels des Chinois, vêtus de soies brillantes,

faisaient tache orgueilleuse comme des faisans dans un poulailler

d’oiseaux communs, le peuple s’ébaudissait devant les splendeurs de la

façade dont nous ne pouvions apprécier, nous les triomphateurs de la

terrasse, que le rayonnement projeté sur cet obscur pullulement.

M. de Sibaldi, d’une lampée, acheva de vider son verre.

--... Oui, comme un enfant... Une belle fille qui grandit vite! Et vous

la voyez, débordant son berceau de feuillage, étendre une rue, puis une

autre, comme un bras rose et droit, et qui s’étire... Et cette jeune vie

recouvre peu à peu la vieille plaine des Tombeaux!

La plaine des Tombeaux! Hier, n’ai-je pas traversé moi-même, à

bicyclette, ce qui reste de ce terrain vague, jadis sacré, de ce champ

de poussière jaune, que percent, comme des billots de bois, les bas

sépulcres annamites, et que les entrepreneurs occidentaux éventrent,

jour à jour, sans respect des interdits funéraires, comme sans crainte

des vengeances des _ma-kouis_[N]!

Le kilomètre 83 · 第 4 / 15 段