Par moment, je ne peux résister à l’occasion qui s’offre de le

mortifier. Il ne m’en veut pas. Il saisit très bien que ce n’est pas

mépris, par quoi je le blesserais mortellement. Simplement, je mets le

doigt sur le point faible de l’astucieux assemblage qu’il est en train

de machiner au-dedans de sa cervelle. Ce sont menus jeux entre gens en

relations d’intelligence. Il en rirait, je suis sûr, pour un peu...

comme ces marchands de pacotille de Port-Saïd, et tout bon Oriental, au

reste, pris en flagrant délit de grosse tromperie.

Mais le train entrait en gare. Une gare fastueuse, avec toits de

clinquant vert et garuddas[G] dorées aux poteaux d’angles, comme il en

brille aux palais de Pnom-penh. Un boy nous attendait, de la part de

monsieur Vallery, et nous conduisit directement à la résidence de son

maître.

XI

M. Vallery a le buste voûté, le masque fin, bronzé et comme ciselé de

rides. Masque de viveur, d’artiste ou de forban, on hésite. Mais les

yeux emportent la sympathie par leur aisance naturelle à tenir leurs

regards droits. Rien des yeux «bougeaillons» des prétendus malins, et

rien non plus des yeux rivés des faux énergiques.

Notre chef nous fit l’accueil le plus aimable, nous posa maintes

questions sur la situation que nous avions laissée là-haut, puis nous

déclara que nous aurions à partir pour Saïgon dès le lendemain.

--Je crois que l’un de vous sera appelé à s’y occuper de la réception

et de la mise en route des coolies, dont de grands arrivages sont

attendus de Chine. L’autre sera, sans doute, détaché momentanément à la

fabrique de ciments que monsieur Vanelli est en train de monter là-bas.

Quand je dis monsieur Vanelli... c’est une société anonyme au capital

actions de deux cent cinquante mille dollars; mais enfin monsieur

Vanelli est dans la coulisse. Bien entendu, sitôt débarqués, vous devrez

vous présenter à lui. Il vous donnera probablement lui-même quelques

instructions complémentaires.

Nous nous inclinâmes, et notre entretien touchant à sa fin M. Vallery

ajouta:

--Vous avez votre liberté jusqu’à demain. Mais vous nous ferez le plus

grand plaisir, à madame Vallery et à moi, en acceptant de venir déjeuner

à la maison. Le boy, en attendant, va vous conduire à notre sala des

voyageurs, où vous trouverez des chambres à peu près confortables.

Quel singulier détour de l’attraction sexuelle a pu confronter Philippe

Vallery, latin buriné, passé au creuset, riche de patine, et Hetty

Dibson, anglo-saxonne pas même sentimentale, comparable en subtilité

d’essence féminine à un bon flacon d’eau de toilette, loyale fille

évidemment, dont les deux pôles de préoccupation paraissent être la

recette du vrai curry siamois et l’acquisition de bijoux indigènes dans

le goût birman, de ces bijoux, gemmés de rubis d’un rouge de viande, et

lourds autant que des ornements de bœufs sacrés?

A table, Hetty Dibson rit volontiers, ce qui montre de belles dents

inoffensives, de l’ivoire tabulaire d’herbivore. Elle nous envie

pourtant, de tout son cœur, de descendre à Saïgon.

--Ici on ne sait que faire pour s’amuser... pas vrai, Pip? Pip est très

malheureux parce que je m’ennuie. Et quand je m’ennuie, je maigris et je

jaunis, et si je jaunis je m’en vais...

Quand elle a fini de parler d’elle, elle parle des jeunes femmes qui

l’entourent à Battambang. Elle en parle avec une bonhomie un peu grosse,

mais honnête, qui n’oblige point trop le fin Pip à froncer discrètement

les sourcils. Pas de petites rosseries au vinaigre, pas davantage d’un

protectionnisme régenteur à la «madame Ingénieur en chef»: la solide

loyauté d’une tenante de la camaraderie du sexe.

Toutefois le _cant_ l’oblige à blâmer ces petites folles qui, privées

d’une messe dominicale où arborer toilettes et chapeaux, n’ont rien

imaginé de mieux que d’aller ponctuellement en bande à la pagode, où on

leur en fournit l’équivalent, jusques aux grimaces espiègles de l’enfant

de chœur.

Nous aurons l’occasion de les voir, ce jour même, ces petites folles,

groupées, en brillant essaim, autour de ce grand centre de réunion

qu’est le _court_ de tennis.

«Au fond du jardin, du côté opposé à la rivière, à cause des

moustiques», a spécifié Hetty Dibson en nous y envoyant. Et cela permet,

chemin faisant, de détailler les agréments de la résidence Vallery,

maintenant que celle-ci n’est plus dans la terrible confusion de la

lumière méridienne, où tout brasille, où chaque pierre devient un miroir

blessant.

L’habitation, trapue, carrée, solidement toiturée, largement ventilée,

est du bon type colonial des pays à mousson.

Le jardin doit être un des articles du traité d’alliance Vallery-Dibson.

Il est mi-parti. Le côté Dibson est tendu d’une verte pelouse, dont le

plan sectionne, à dix pieds au-dessous de leur fourche ogivale, des

troncs du gris le plus ruineux, agrémentés d’antiques perruques de

lianes. Le côté Vallery est aménagé en façon de parterre à la française,

où les tamariniers d’eau, taillés comme des marbres, jouent les ifs et

les buis de Bourgogne, cependant que des fleurs communes mais de nuances

vives, soucis, amarantes, cannas, lis du Japon, pervenches du Cap,

brillent en corbeilles diaprées. Tout au fond, trois banyans projettent,

dans la fluidité de l’air sans fond, des bras de poulpes gigantesques,

et le ciment du jeu tient à l’aise dans leur ombre.

Les jeunes femmes qui sont là sont élégantes et gaies. Sont là aussi les

papillons de bureau, empressés, voletant, gracieux, le gardénia ou

l’hibiscus à la boutonnière. L’ensemble s’ingénie à un petit air de

raout mondain, qui a sa bravoure ici, où la charge du climat sur les

épaules sert facilement de prétexte à la veulerie.

Vigel fait quelques jeux. Il manque d’entraînement, mais ses _drives_

sont de la bonne école. Et je note que, pour un homme de la brousse, son

pantalon de flanelle blanche est le plus impeccablement passé au fer.

Je reprends contact avec mon ancienne rencontre saïgonnaise, M. Lanier.

--Quel dommage, me dit-il, que vous partiez si vite! Monsieur Vallery

aurait certainement organisé une chasse à l’éléphant en votre honneur.

Nous sommes ici dans une région exceptionnelle. Le Pyat, l’ancien

seigneur de ces provinces, était grand amateur... Nous avons hérité

d’une partie de ses équipages, sans avoir, hélas! le moyen de mobiliser,

comme lui, dans les villages, deux ou trois mille rabatteurs. Le plus

déplorable, c’est qu’au moment des migrations, les bêtes sont maintenant

détournées vers le Siam... Vous n’avez jamais vu l’arrivée des éléphants

au kraal du roi, à Bangkok? Cela vaut le voyage! Et là-haut,

chassez-vous? Comment vivez-vous? Qu’y a-t-il au juste dans cette

histoire de coolies déserteurs?

Je réponds. Je conte la légende du gong.

--Vous aurez évidemment un gros tintouin. Peut-être bien que

quelques-uns d’entre nous seront forcés de monter là-haut!

Il prit l’air inquiet.

--Donnez-moi donc des renseignements sur la nourriture, l’état

sanitaire... Est-ce qu’une femme...

Madame Lanier s’approche en riant, rose encore d’une partie gagnée.

--Là! Je parie que mon mari est en train de trembloter pour moi.

Remarquez, monsieur, que jusqu’à présent, je n’ai jamais été malade, et

que c’est moi qui l’ai déjà soigné trois fois!

Le soir venait, comme il vient là-bas! On regarde tout à coup le ciel,

et on trouve qu’il est là. Les joueurs, n’y voyant plus, s’asseyaient,

se groupaient autour des cocktails. Dans le ciel verdissant, au-dessus

des banyans monstrueux, des pigeons passèrent. Une mélancolie entrait en

moi, une mélancolie dont je ne peux appliquer l’analyse à des choses

d’Europe... C’est la rétraction imperceptible, que j’ai notée dans la

forêt. Les voix tombent dans le silence qui se creuse. Tout est lourd,

tout tend à se coucher à terre, comme si c’était la lumière qui, une

minute auparavant, allégeait tout, tenait tout en l’air, dans un hamac

étincelant, et qui maintenant se retirant, ramassant ses mailles, s’en

allait indifférente, laissant tout venir s’écraser...

Sur la rivière, un courant béni se leva, avec un bruit de feuilles

froissées.

XII

De l’eau, des rives. Rives de marécage, de plaines de joncs, comme on

dit ici, où nous frottons nos flancs à ce long peuple crissant et serré,

où notre chaloupe hésite, cule, talonne, mène un train de sanglier dans

sa bauge. Un repaire d’ichtyosaure à tout le moins! Mais il n’en sort

que de temps en temps un serpenteau jaune et noir, tout pareil à une

pile alternée de pions de dames, ou de petites tortues couleur de vase,

se hissant laborieusement sur une souche flottante. Rives maigres et

buissonneuses, bords de chemins creux emplis par l’inondation, et qui

retiennent, suspendus sur le miroitement vertigineux, des nids aux

pépiements éperdus. Lisière de la forêt noyée, archipels épanouis,

clairières dormantes ceinturées de verdoyants coraux, heurtements sourds

des tourbillons limoneux contre les pilotis des troncs. Rives soudain

transportées d’un paysage de France, de gris et d’argent trempées par la

brume matinale, vergers heureux aux ombres rondes, douces retraites,

futaies au fond du parc, où vous invite, comme un castel, une blanche

pagode aux toits pointus. Rive tout aussitôt cochinchinoise--bananier,

bétel et le porc! Et cette couleur de goyave coupée, cette juteuse

glaise de la berge d’où se décollent un, deux, trois sampans gavés de

fruits et de poissons.

Il n’y a rien à faire à bord, qu’à subir le terrassement de la lumière.

La continuité du jour se contracte, involutée tout entière autour de

l’adoration de midi. Mais, le soir, le Dieu magnifiquement ouvre la

fleur... Alors du ciel, plaqué de nacres richissimes, tombe et fait

balle, rebondi contre la mousson du nord, un funambulesque oiseau bleu

d’acier, tandis qu’à l’horizon du sud, les jonques errantes sur les

canaux invisibles disséminent leurs voiles raides et carrées,

processionnant, au ras des champs herbeux, en cortège honorifique de

hautes bannières écarlates...

Nous échangeons peu de paroles avec Vigel. Des heures entières, allongé

dans une chaise de toile, il a l’air de guetter, je ne sais quoi, les

yeux mi-clos. Puis brusquement, avec un rire comme électrique, il

jaillit, de cette immobilité féline, et va boire et jouer bruyamment aux

cartes avec de médiocres passagers.

Il advint pourtant qu’un soir, stoppés à l’appontement d’une halte, nous

surprîmes à côté de nous, dans une barque mince comme une pirogue, un

étrange musicien. C’était un vieux Chinois qui se jouait à lui-même, sur

un instrument difficile à classer, des airs d’une douceur prolongée et

bizarre. En les entendant, Vigel dressa l’oreille. Le vieux jouait avec

une mine étonnamment expressive pour un être de sa race, on ne sait

quelle face quiète, attristée et risible de Bouddha qui aurait eu des

malheurs conjugaux. Sans dire gare, Vigel bondit dans sa barque, lui

jeta une piastre et remonta avec l’instrument. Celui-ci était une sorte

de banjo de clown, sorti d’une noix de coco et d’une tige de canne à

sucre. Un coquillage faisait office de chevalet, et l’archet pendait aux

cordes, engagé sous elles, à la mode du pays.

Le poker eut tort, ce soir-là; et longtemps, dans la nuit, j’écoutai

Vigel s’essayant à retrouver la mélopée de l’artiste céleste, du vieux

Bouddha cocu, qui nous avait regardés partir avec une grimace aussi

intranscriptible que sa musique. Le cinquième jour, le Fleuve nous prit

dans son courant.

A qui n’a pas, une fois dans sa vie, mensuré le boyau à quelqu’un de ces

gros serpents jaunes, comme disait Lully, notre homme du Hoang-ho, à qui

n’a pas débridé, d’un bon tranchant de proue, l’engorgement d’une de ces

monstrueuses veines sectionnées, à qui n’a jamais computé la molle et

formidable pulsation de l’élément fluide, en élan vers son cœur

océanique, à celui-là, je pense, reste étrangère la plus émouvante

figuration des Commencements.

Car le Fleuve n’apparaît point comme le collecteur des eaux de la nue,

le condenseur des vapeurs promenées en fantômes familiers. Mais c’est

ici l’épanchement originel du sein, le ruissellement primordial au long

des flancs mouillés du monde à l’instant soulevé de son bain de boue!

Si près des bouches, le mécanisme des sources est aboli; oubliée

l’indéfinie filiation des drains, l’obstination de la myriade

infinitésimale qui, goutte à goutte, globule à globule, a nourri le

tronc. C’est pourquoi celui-ci est le Grand, le Père, le Nourricier,

déversant généreusement son inépuisable substance, principe immédiat de

toute force, de toute fécondité. Et certes il serait beau d’accepter

religieusement la cadence et la plénitude, d’obéir à la pente, avec une

lenteur majestueuse et rituelle, comme le Fils du Ciel aux dalles sans

joints de l’escalier sans marches; et je voudrais oublier le bruit

sacrilège de l’hélice, qui triple notre vitesse et précipite notre

chute.

Le soleil monte. Voici que, du limoneux breuvage, une ivresse sans

seconde m’atteint et m’étourdit. Penché sur les eaux, mieux initié,

maintenant, Père, je te blasphème. Je te blasphème, en éclatant d’un

rire qui tournoie... Tu n’es pas. O nourricier, tu n’es pas. L’Être aux

replis gras et doux comme de la chair n’est pas. Ceci existe seulement:

ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a pas de forme et qui s’écoule... Entre

les berges infrangibles, voici le vomitoire même de la vie. Et moi

n’irai-je pas me résorber dans la fluidité torrentielle, ne saurai-je

participer, dans la dilution de moi-même, à l’intarissable fluxion,

refuserai-je de me livrer au grand bras visqueux que la libration de

l’abîme, le rythme du cœur sans fond, gonfle et détend sournoisement?

Midi. Quelque chose a passé sur les eaux, quelque chose de splendide et

de funèbre. Quelque chose a fait les verdures des berges pareilles à des

murailles de pierre noire, à des panneaux d’airain. Et le Fleuve est

pareil à la face d’un roi, rongée par une lèpre d’argent. Mais moi,

soudain libéré d’un charme, je ne vois plus... Je ne vois plus la vision

essentielle, l’énorme continuité glissante et rectiligne... Devant mes

yeux tout est tournoiement, remous, dislocation dans l’innommable cohue

tourbeuse.

Et quand, du quai de Mytho, percevant déjà le sifflement du train qui

nous transbordera vers Saïgon, je me retourne pour l’adieu, la dernière

image du Fleuve qui s’offre à moi, c’est, à la rive, cocotiers,

lataniers, aréquiers, tout un cortège baroque de nécromants, toute une

armée de grotesques, aux panaches déséquilibrés, et, doublant leur

bousculade dérisoire, là-bas en fuite vers on ne sait où, la jaune,

morne, plate, irrésistible Déroute!

XIII

Le bruit des coups de feu pour les couleurs, à bord des torpilleurs

mouillés en rivière, entra, crépitant, par ma fenêtre ouverte, tandis

que je défaisais mes cantines. La fraîcheur du matin était sensible

encore, et le bleu du ciel à peine brouillé, autant du moins qu’il

m’était permis d’en juger par le pan visible à l’aplomb de la rue

Catinat. En dessous j’entendais, depuis une heure, des roulements de

pousse-pousse et des appels criards de vendeurs ambulants.

On frappa à ma porte, et je vis entrer Henry Vigel, équipé d’un «blanc»

fashionable et d’un casque neuf, du modèle Hong-kong, enturbanné de

soie turquoise.

--Vous allez déjà vous présenter à Vanelli?

--Au diable le Vanelli pour aujourd’hui! Je viens vous demander, au

contraire, de vous y rendre d’abord sans moi. Vous lui raconterez ce que

vous voudrez, s’il fait allusion à ma personne; par exemple, qu’un accès

de fièvre m’a croché.

--N’est-il pas à l’hôtel par hasard, lui aussi?

--Je me suis assuré que non. D’ailleurs quel agrément y trouverait-il,

alors que son yacht est embossé, en pleine rivière, à ramasser la

mousson par tous les sabords? Tourange, je serai franc avec vous. Je ne

veux pas le voir avant de m’être «recoupé» par ici, où j’ai quelques

bons amis, avant de m’être édifié sur les dessous de ce marécageux

kilomètre 83. Et j’irai jusqu’au bout de la franchise. Je suppose, comme

nous l’a expliqué le père Vallery, qu’il nous offrira, à l’un les

coolies, à l’autre le ciment, comme première occupation. Je tiendrais à

avoir le ciment.

Je souris. Vigel, sans se fâcher, hocha la tête.

--Non, ce n’est pas pour le «bakschisch»... mais l’affaire du ciment me

paraît durable, et moi je veux rester à Saïgon quelque temps, si

possible. J’ai des amis à voir, je viens de vous le dire--si vous le

désirez, je vous ferai nouer relations avec eux. Et puis, ma foi, après

des mois de noce arborescente, comme je viens de m’en payer dans la

forêt--il se mit à rire, de ce rire bas de pitre qu’il affectait d’avoir

aux lèvres quelquefois--sainte nature! je crois que respirer un peu

l’air de la ville me sera salutaire!... Ah! un dernier tuyau! avant

d’accoster le steamer Vanelli, regardez donc si les sabords en sont

garnis de fleurs; si oui, c’est signe qu’Elle est à bord.

--Qui, elle?

--Elsa de Faulwitz, son enfant chérie. Il a, pour elle, fait installer

sur le _Lotus blanc_ un vrai jardin botanique, sans parler des serres,

édifice provisoirement hors de saison. Enfin, si elle est à bord,

regardez-la posément, avec admiration et prudence, comme il sied de

regarder une belle panthère de Java, et tâchez de tenir votre petit cœur

hors de la portée de ses griffes.

Je ris, non sans quelque impertinence, et lui tendant mon étui à

cigarettes:

--Ho, ho! Vigel! Est-ce que d’aventure votre petit cœur, à vous, aurait

été peu ou prou balafré?

Mais il se déroba aux confidences, et, deux minutes plus tard, me

penchant par la fenêtre, je le vis qui hélait un pousse et se faisait

emmener dans la direction du Plateau.

J’attendis que le mouvement général eût raisonnablement grossi dans la

rue Catinat, pour descendre, de mon côté, vers les quais.

Au milieu d’une grande tache vineuse de la rivière, un yacht de fort

tonnage renflait sa carène blanche, barrée et ocellée de cuivre.

Deux mâts, fins et couchés comme des cornes de springbok, élançaient

assez heureusement les hauts, corrigeant ce qu’il y avait d’un peu lourd

dans les lignes de la coque. A l’un d’eux s’éployait le pavillon du

propriétaire, un carré rose aux angles verts. Je ne doutai point que ce

fût là le _Lotus blanc_, objet de ma recherche, et m’y fis conduire tout

aussitôt par un sampanier.

En approchant de la coupée, je pus m’assurer que des caisses et des pots

de porcelaine, emplis d’arbustes et de fleurs éclatantes, décoraient les

sabords et partie du bordage, faisant courir, autour du navire, comme

une ample bande de broderie annamite. Je remis ma carte au matelot

chinois que je trouvai en haut de l’échelle, et quelques minutes après

j’étais introduit auprès du Vanelli.

Le maître du Siam-Cambodge m’apparut d’abord comme un homme de taille

moyenne au teint cireux, à la barbe et aux cheveux blancs, qui se tenait

ramassé sur lui-même, derrière un bureau, dans un de ces fauteuils

pivotants comme en possèdent tous les carrés de paquebot. Il resta dans

cette position inerte trois ou quatre secondes après mon entrée,

laissant traîner sur moi les regards de deux yeux mornes. Puis soudain

il se leva et vint à moi, la main tendue. Du même coup, sa physionomie

s’était instantanément modifiée, comme si, par la détente d’un

mécanisme, tous les traits venaient d’en être remontés en bonne place.

Et au lieu de cet effondrement de glaise mal armaturée tout à l’heure

entrevu, j’avais maintenant sous les yeux je ne sais quoi d’aigu, de

fin, décelant de l’élégance dans la ruse et de la domination dans la

matoiserie, vrai museau de _kitsouné_ japonais.

--Avez-vous fait bon voyage, ainsi que votre camarade, monsieur Vigel?

Sa voix était de timbre agréable, un tantinet zézayante. J’entamai le

petit discours que j’avais préparé relativement à l’indisposition de

mon collègue. Mais il m’interrompit d’un air bonhomme:

--Oh! Que monsieur Vigel ne se dérange pas. Mais venez donc dîner tous

les deux demain à bord. Nous causerons tranquillement entre café et

cigares, des choses de là-bas.

Ah çà! le «patron» considère-t-il que nous sommes venus à Saïgon en

voyage d’agrément? Ignorerait-il, par hasard, l’état réel, des «choses

de là-bas»? Comme, après tout, je n’ai pas mission particulière de l’en

instruire, je me contente de m’incliner et d’accepter, d’une formule

polie, son invitation. Mais il lit, sans doute, dans mon attitude

quelque chose de mon sentiment, car il reprend, toujours riant:

--A vrai dire, vous avez de la chance! On vous avait expédiés pour

répondre à mes ordres, car j’avais de la très grosse besogne à

distribuer et j’avais demandé deux hommes de confiance--il répète «de

confiance», et semble attendre une protestation empressée; je la juge

superflue; il continue--et voilà que la besogne s’est faite, pour ainsi

dire, toute seule.

--Monsieur Vallery, dis-je, nous avait en effet parlé d’un recrutement

de coolies et d’une affaire de ciments.

--Précisément. Mais les coolies viendront directement de Chine avec

leurs cadres, et la Société des Ciments a complété sur place son

personnel ingénieur. Ainsi votre petit voyage devient presque un congé.

Considérez-le, ma foi, comme tel. Dans une quinzaine de jours le passage

des premiers coolies vous donnera quelques occupations, nous en

reparlerons d’ici là. Monsieur Vigel, de son côté, devra surveiller la

réception de nos ciments. Connaissez-vous la prise des chaux dans les

limons? Elle donne lieu à bien des mécomptes... En attendant, je vous le

répète, considérez-vous ici comme en congé.

Assez surpris de cette aubaine, je quittai le roof. En regagnant

l’échelle, j’aperçus une forme féminine, debout sous l’ombre de la tente

et appuyée au bastingage tribord, face à la rive inhabitée. Elle se

retourna vers l’intérieur du navire, et je me trouvai passer ainsi à

deux mètres de son visage. Je supposai que c’était Elsa. Je notai sa

carnation de brune, aux reflets de soie, et la singulière teinte orange

du fard de ses lèvres. Je m’inclinai pour la saluer, et elle me

répondit, par un tout petit mouvement de tête, sans perdre la pose.

Au moment où mon sampan s’éloignait par l’arrière, je relevai les

regards dans sa direction. Mais le reflet de la surface des eaux dansait

sur la poupe avec un si capricieux miroitement que je dus baisser les

paupières.

Je retrouvai Vigel à déjeuner dans le hall de l’hôtel. Je lui transmis

l’invitation de Vanelli, qui lui fit d’abord froncer les sourcils. Mais

quand j’eus terminé mon récit, il ricana:

--Par notre sainte mère l’Église! Le patron a des compères en Chine, des

compères de toutes les robes! Il est probable qu’à côté du bétail

ordinaire livré par A-phat ou autres, nous allons voir apparaître des

chrétientés, en délicatesse avec l’autorité mandarinale, et transportées

tout entières, avec croix et bagages et, bien entendu, le pasteur! Il y

a longtemps que les Jésuites rêvent de donner le coup du lapin à ces

pauvres «padres» des missions portugaises, minables héritiers des grands

Scribes du _qhoc-ngù_[H]... Belle occasion de s’introduire dans la

place!

Je l’arrêtai un peu sèchement. Je me rappelai l’air de Lully lui

coupant, sous les doigts, les premiers accords de «Rédemption.»

--Non, mon cher Vigel, pas là-dessus! Sur les péripéties de l’emprunt du

Siam-Cambodge, vous racontez des choses intéressantes, en somme, quoique

vaines. Mais il y a tel et tel sujet sur lequel--rappelez-vous vos

paroles si justes de Battambang--on vous a insuffisamment renseigné à

l’école.

Il me regarda, légèrement démonté.

--Quel drôle de corps vous faites! dit-il enfin avec un petit haussement

d’épaules; vous êtes toujours d’humeur tranquille et, par moments, vous

me faites l’effet d’une torpille dormante. Vous êtes bon camarade, vous

n’êtes pas «mon» camarade. Êtes-vous au-dessus ou au loin, ou à côté?...

Pourtant, jusqu’ici, vous vous êtes montré gentil pour moi...

Je laissai le servant chinois installer entre nous les condiments d’un

curry dont eût rêvé madame Vallery.

Le kilomètre 83 · 第 3 / 15 段