mortifier. Il ne m’en veut pas. Il saisit très bien que ce n’est pas
mépris, par quoi je le blesserais mortellement. Simplement, je mets le
doigt sur le point faible de l’astucieux assemblage qu’il est en train
de machiner au-dedans de sa cervelle. Ce sont menus jeux entre gens en
relations d’intelligence. Il en rirait, je suis sûr, pour un peu...
comme ces marchands de pacotille de Port-Saïd, et tout bon Oriental, au
reste, pris en flagrant délit de grosse tromperie.
Mais le train entrait en gare. Une gare fastueuse, avec toits de
clinquant vert et garuddas[G] dorées aux poteaux d’angles, comme il en
brille aux palais de Pnom-penh. Un boy nous attendait, de la part de
monsieur Vallery, et nous conduisit directement à la résidence de son
maître.
XI
M. Vallery a le buste voûté, le masque fin, bronzé et comme ciselé de
rides. Masque de viveur, d’artiste ou de forban, on hésite. Mais les
yeux emportent la sympathie par leur aisance naturelle à tenir leurs
regards droits. Rien des yeux «bougeaillons» des prétendus malins, et
rien non plus des yeux rivés des faux énergiques.
Notre chef nous fit l’accueil le plus aimable, nous posa maintes
questions sur la situation que nous avions laissée là-haut, puis nous
déclara que nous aurions à partir pour Saïgon dès le lendemain.
--Je crois que l’un de vous sera appelé à s’y occuper de la réception
et de la mise en route des coolies, dont de grands arrivages sont
attendus de Chine. L’autre sera, sans doute, détaché momentanément à la
fabrique de ciments que monsieur Vanelli est en train de monter là-bas.
Quand je dis monsieur Vanelli... c’est une société anonyme au capital
actions de deux cent cinquante mille dollars; mais enfin monsieur
Vanelli est dans la coulisse. Bien entendu, sitôt débarqués, vous devrez
vous présenter à lui. Il vous donnera probablement lui-même quelques
instructions complémentaires.
Nous nous inclinâmes, et notre entretien touchant à sa fin M. Vallery
ajouta:
--Vous avez votre liberté jusqu’à demain. Mais vous nous ferez le plus
grand plaisir, à madame Vallery et à moi, en acceptant de venir déjeuner
à la maison. Le boy, en attendant, va vous conduire à notre sala des
voyageurs, où vous trouverez des chambres à peu près confortables.
Quel singulier détour de l’attraction sexuelle a pu confronter Philippe
Vallery, latin buriné, passé au creuset, riche de patine, et Hetty
Dibson, anglo-saxonne pas même sentimentale, comparable en subtilité
d’essence féminine à un bon flacon d’eau de toilette, loyale fille
évidemment, dont les deux pôles de préoccupation paraissent être la
recette du vrai curry siamois et l’acquisition de bijoux indigènes dans
le goût birman, de ces bijoux, gemmés de rubis d’un rouge de viande, et
lourds autant que des ornements de bœufs sacrés?
A table, Hetty Dibson rit volontiers, ce qui montre de belles dents
inoffensives, de l’ivoire tabulaire d’herbivore. Elle nous envie
pourtant, de tout son cœur, de descendre à Saïgon.
--Ici on ne sait que faire pour s’amuser... pas vrai, Pip? Pip est très
malheureux parce que je m’ennuie. Et quand je m’ennuie, je maigris et je
jaunis, et si je jaunis je m’en vais...
Quand elle a fini de parler d’elle, elle parle des jeunes femmes qui
l’entourent à Battambang. Elle en parle avec une bonhomie un peu grosse,
mais honnête, qui n’oblige point trop le fin Pip à froncer discrètement
les sourcils. Pas de petites rosseries au vinaigre, pas davantage d’un
protectionnisme régenteur à la «madame Ingénieur en chef»: la solide
loyauté d’une tenante de la camaraderie du sexe.
Toutefois le _cant_ l’oblige à blâmer ces petites folles qui, privées
d’une messe dominicale où arborer toilettes et chapeaux, n’ont rien
imaginé de mieux que d’aller ponctuellement en bande à la pagode, où on
leur en fournit l’équivalent, jusques aux grimaces espiègles de l’enfant
de chœur.
Nous aurons l’occasion de les voir, ce jour même, ces petites folles,
groupées, en brillant essaim, autour de ce grand centre de réunion
qu’est le _court_ de tennis.
«Au fond du jardin, du côté opposé à la rivière, à cause des
moustiques», a spécifié Hetty Dibson en nous y envoyant. Et cela permet,
chemin faisant, de détailler les agréments de la résidence Vallery,
maintenant que celle-ci n’est plus dans la terrible confusion de la
lumière méridienne, où tout brasille, où chaque pierre devient un miroir
blessant.
L’habitation, trapue, carrée, solidement toiturée, largement ventilée,
est du bon type colonial des pays à mousson.
Le jardin doit être un des articles du traité d’alliance Vallery-Dibson.
Il est mi-parti. Le côté Dibson est tendu d’une verte pelouse, dont le
plan sectionne, à dix pieds au-dessous de leur fourche ogivale, des
troncs du gris le plus ruineux, agrémentés d’antiques perruques de
lianes. Le côté Vallery est aménagé en façon de parterre à la française,
où les tamariniers d’eau, taillés comme des marbres, jouent les ifs et
les buis de Bourgogne, cependant que des fleurs communes mais de nuances
vives, soucis, amarantes, cannas, lis du Japon, pervenches du Cap,
brillent en corbeilles diaprées. Tout au fond, trois banyans projettent,
dans la fluidité de l’air sans fond, des bras de poulpes gigantesques,
et le ciment du jeu tient à l’aise dans leur ombre.
Les jeunes femmes qui sont là sont élégantes et gaies. Sont là aussi les
papillons de bureau, empressés, voletant, gracieux, le gardénia ou
l’hibiscus à la boutonnière. L’ensemble s’ingénie à un petit air de
raout mondain, qui a sa bravoure ici, où la charge du climat sur les
épaules sert facilement de prétexte à la veulerie.
Vigel fait quelques jeux. Il manque d’entraînement, mais ses _drives_
sont de la bonne école. Et je note que, pour un homme de la brousse, son
pantalon de flanelle blanche est le plus impeccablement passé au fer.
Je reprends contact avec mon ancienne rencontre saïgonnaise, M. Lanier.
--Quel dommage, me dit-il, que vous partiez si vite! Monsieur Vallery
aurait certainement organisé une chasse à l’éléphant en votre honneur.
Nous sommes ici dans une région exceptionnelle. Le Pyat, l’ancien
seigneur de ces provinces, était grand amateur... Nous avons hérité
d’une partie de ses équipages, sans avoir, hélas! le moyen de mobiliser,
comme lui, dans les villages, deux ou trois mille rabatteurs. Le plus
déplorable, c’est qu’au moment des migrations, les bêtes sont maintenant
détournées vers le Siam... Vous n’avez jamais vu l’arrivée des éléphants
au kraal du roi, à Bangkok? Cela vaut le voyage! Et là-haut,
chassez-vous? Comment vivez-vous? Qu’y a-t-il au juste dans cette
histoire de coolies déserteurs?
Je réponds. Je conte la légende du gong.
--Vous aurez évidemment un gros tintouin. Peut-être bien que
quelques-uns d’entre nous seront forcés de monter là-haut!
Il prit l’air inquiet.
--Donnez-moi donc des renseignements sur la nourriture, l’état
sanitaire... Est-ce qu’une femme...
Madame Lanier s’approche en riant, rose encore d’une partie gagnée.
--Là! Je parie que mon mari est en train de trembloter pour moi.
Remarquez, monsieur, que jusqu’à présent, je n’ai jamais été malade, et
que c’est moi qui l’ai déjà soigné trois fois!
Le soir venait, comme il vient là-bas! On regarde tout à coup le ciel,
et on trouve qu’il est là. Les joueurs, n’y voyant plus, s’asseyaient,
se groupaient autour des cocktails. Dans le ciel verdissant, au-dessus
des banyans monstrueux, des pigeons passèrent. Une mélancolie entrait en
moi, une mélancolie dont je ne peux appliquer l’analyse à des choses
d’Europe... C’est la rétraction imperceptible, que j’ai notée dans la
forêt. Les voix tombent dans le silence qui se creuse. Tout est lourd,
tout tend à se coucher à terre, comme si c’était la lumière qui, une
minute auparavant, allégeait tout, tenait tout en l’air, dans un hamac
étincelant, et qui maintenant se retirant, ramassant ses mailles, s’en
allait indifférente, laissant tout venir s’écraser...
Sur la rivière, un courant béni se leva, avec un bruit de feuilles
froissées.
XII
De l’eau, des rives. Rives de marécage, de plaines de joncs, comme on
dit ici, où nous frottons nos flancs à ce long peuple crissant et serré,
où notre chaloupe hésite, cule, talonne, mène un train de sanglier dans
sa bauge. Un repaire d’ichtyosaure à tout le moins! Mais il n’en sort
que de temps en temps un serpenteau jaune et noir, tout pareil à une
pile alternée de pions de dames, ou de petites tortues couleur de vase,
se hissant laborieusement sur une souche flottante. Rives maigres et
buissonneuses, bords de chemins creux emplis par l’inondation, et qui
retiennent, suspendus sur le miroitement vertigineux, des nids aux
pépiements éperdus. Lisière de la forêt noyée, archipels épanouis,
clairières dormantes ceinturées de verdoyants coraux, heurtements sourds
des tourbillons limoneux contre les pilotis des troncs. Rives soudain
transportées d’un paysage de France, de gris et d’argent trempées par la
brume matinale, vergers heureux aux ombres rondes, douces retraites,
futaies au fond du parc, où vous invite, comme un castel, une blanche
pagode aux toits pointus. Rive tout aussitôt cochinchinoise--bananier,
bétel et le porc! Et cette couleur de goyave coupée, cette juteuse
glaise de la berge d’où se décollent un, deux, trois sampans gavés de
fruits et de poissons.
Il n’y a rien à faire à bord, qu’à subir le terrassement de la lumière.
La continuité du jour se contracte, involutée tout entière autour de
l’adoration de midi. Mais, le soir, le Dieu magnifiquement ouvre la
fleur... Alors du ciel, plaqué de nacres richissimes, tombe et fait
balle, rebondi contre la mousson du nord, un funambulesque oiseau bleu
d’acier, tandis qu’à l’horizon du sud, les jonques errantes sur les
canaux invisibles disséminent leurs voiles raides et carrées,
processionnant, au ras des champs herbeux, en cortège honorifique de
hautes bannières écarlates...
Nous échangeons peu de paroles avec Vigel. Des heures entières, allongé
dans une chaise de toile, il a l’air de guetter, je ne sais quoi, les
yeux mi-clos. Puis brusquement, avec un rire comme électrique, il
jaillit, de cette immobilité féline, et va boire et jouer bruyamment aux
cartes avec de médiocres passagers.
Il advint pourtant qu’un soir, stoppés à l’appontement d’une halte, nous
surprîmes à côté de nous, dans une barque mince comme une pirogue, un
étrange musicien. C’était un vieux Chinois qui se jouait à lui-même, sur
un instrument difficile à classer, des airs d’une douceur prolongée et
bizarre. En les entendant, Vigel dressa l’oreille. Le vieux jouait avec
une mine étonnamment expressive pour un être de sa race, on ne sait
quelle face quiète, attristée et risible de Bouddha qui aurait eu des
malheurs conjugaux. Sans dire gare, Vigel bondit dans sa barque, lui
jeta une piastre et remonta avec l’instrument. Celui-ci était une sorte
de banjo de clown, sorti d’une noix de coco et d’une tige de canne à
sucre. Un coquillage faisait office de chevalet, et l’archet pendait aux
cordes, engagé sous elles, à la mode du pays.
Le poker eut tort, ce soir-là; et longtemps, dans la nuit, j’écoutai
Vigel s’essayant à retrouver la mélopée de l’artiste céleste, du vieux
Bouddha cocu, qui nous avait regardés partir avec une grimace aussi
intranscriptible que sa musique. Le cinquième jour, le Fleuve nous prit
dans son courant.
A qui n’a pas, une fois dans sa vie, mensuré le boyau à quelqu’un de ces
gros serpents jaunes, comme disait Lully, notre homme du Hoang-ho, à qui
n’a pas débridé, d’un bon tranchant de proue, l’engorgement d’une de ces
monstrueuses veines sectionnées, à qui n’a jamais computé la molle et
formidable pulsation de l’élément fluide, en élan vers son cœur
océanique, à celui-là, je pense, reste étrangère la plus émouvante
figuration des Commencements.
Car le Fleuve n’apparaît point comme le collecteur des eaux de la nue,
le condenseur des vapeurs promenées en fantômes familiers. Mais c’est
ici l’épanchement originel du sein, le ruissellement primordial au long
des flancs mouillés du monde à l’instant soulevé de son bain de boue!
Si près des bouches, le mécanisme des sources est aboli; oubliée
l’indéfinie filiation des drains, l’obstination de la myriade
infinitésimale qui, goutte à goutte, globule à globule, a nourri le
tronc. C’est pourquoi celui-ci est le Grand, le Père, le Nourricier,
déversant généreusement son inépuisable substance, principe immédiat de
toute force, de toute fécondité. Et certes il serait beau d’accepter
religieusement la cadence et la plénitude, d’obéir à la pente, avec une
lenteur majestueuse et rituelle, comme le Fils du Ciel aux dalles sans
joints de l’escalier sans marches; et je voudrais oublier le bruit
sacrilège de l’hélice, qui triple notre vitesse et précipite notre
chute.
Le soleil monte. Voici que, du limoneux breuvage, une ivresse sans
seconde m’atteint et m’étourdit. Penché sur les eaux, mieux initié,
maintenant, Père, je te blasphème. Je te blasphème, en éclatant d’un
rire qui tournoie... Tu n’es pas. O nourricier, tu n’es pas. L’Être aux
replis gras et doux comme de la chair n’est pas. Ceci existe seulement:
ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a pas de forme et qui s’écoule... Entre
les berges infrangibles, voici le vomitoire même de la vie. Et moi
n’irai-je pas me résorber dans la fluidité torrentielle, ne saurai-je
participer, dans la dilution de moi-même, à l’intarissable fluxion,
refuserai-je de me livrer au grand bras visqueux que la libration de
l’abîme, le rythme du cœur sans fond, gonfle et détend sournoisement?
Midi. Quelque chose a passé sur les eaux, quelque chose de splendide et
de funèbre. Quelque chose a fait les verdures des berges pareilles à des
murailles de pierre noire, à des panneaux d’airain. Et le Fleuve est
pareil à la face d’un roi, rongée par une lèpre d’argent. Mais moi,
soudain libéré d’un charme, je ne vois plus... Je ne vois plus la vision
essentielle, l’énorme continuité glissante et rectiligne... Devant mes
yeux tout est tournoiement, remous, dislocation dans l’innommable cohue
tourbeuse.
Et quand, du quai de Mytho, percevant déjà le sifflement du train qui
nous transbordera vers Saïgon, je me retourne pour l’adieu, la dernière
image du Fleuve qui s’offre à moi, c’est, à la rive, cocotiers,
lataniers, aréquiers, tout un cortège baroque de nécromants, toute une
armée de grotesques, aux panaches déséquilibrés, et, doublant leur
bousculade dérisoire, là-bas en fuite vers on ne sait où, la jaune,
morne, plate, irrésistible Déroute!
XIII
Le bruit des coups de feu pour les couleurs, à bord des torpilleurs
mouillés en rivière, entra, crépitant, par ma fenêtre ouverte, tandis
que je défaisais mes cantines. La fraîcheur du matin était sensible
encore, et le bleu du ciel à peine brouillé, autant du moins qu’il
m’était permis d’en juger par le pan visible à l’aplomb de la rue
Catinat. En dessous j’entendais, depuis une heure, des roulements de
pousse-pousse et des appels criards de vendeurs ambulants.
On frappa à ma porte, et je vis entrer Henry Vigel, équipé d’un «blanc»
fashionable et d’un casque neuf, du modèle Hong-kong, enturbanné de
soie turquoise.
--Vous allez déjà vous présenter à Vanelli?
--Au diable le Vanelli pour aujourd’hui! Je viens vous demander, au
contraire, de vous y rendre d’abord sans moi. Vous lui raconterez ce que
vous voudrez, s’il fait allusion à ma personne; par exemple, qu’un accès
de fièvre m’a croché.
--N’est-il pas à l’hôtel par hasard, lui aussi?
--Je me suis assuré que non. D’ailleurs quel agrément y trouverait-il,
alors que son yacht est embossé, en pleine rivière, à ramasser la
mousson par tous les sabords? Tourange, je serai franc avec vous. Je ne
veux pas le voir avant de m’être «recoupé» par ici, où j’ai quelques
bons amis, avant de m’être édifié sur les dessous de ce marécageux
kilomètre 83. Et j’irai jusqu’au bout de la franchise. Je suppose, comme
nous l’a expliqué le père Vallery, qu’il nous offrira, à l’un les
coolies, à l’autre le ciment, comme première occupation. Je tiendrais à
avoir le ciment.
Je souris. Vigel, sans se fâcher, hocha la tête.
--Non, ce n’est pas pour le «bakschisch»... mais l’affaire du ciment me
paraît durable, et moi je veux rester à Saïgon quelque temps, si
possible. J’ai des amis à voir, je viens de vous le dire--si vous le
désirez, je vous ferai nouer relations avec eux. Et puis, ma foi, après
des mois de noce arborescente, comme je viens de m’en payer dans la
forêt--il se mit à rire, de ce rire bas de pitre qu’il affectait d’avoir
aux lèvres quelquefois--sainte nature! je crois que respirer un peu
l’air de la ville me sera salutaire!... Ah! un dernier tuyau! avant
d’accoster le steamer Vanelli, regardez donc si les sabords en sont
garnis de fleurs; si oui, c’est signe qu’Elle est à bord.
--Qui, elle?
--Elsa de Faulwitz, son enfant chérie. Il a, pour elle, fait installer
sur le _Lotus blanc_ un vrai jardin botanique, sans parler des serres,
édifice provisoirement hors de saison. Enfin, si elle est à bord,
regardez-la posément, avec admiration et prudence, comme il sied de
regarder une belle panthère de Java, et tâchez de tenir votre petit cœur
hors de la portée de ses griffes.
Je ris, non sans quelque impertinence, et lui tendant mon étui à
cigarettes:
--Ho, ho! Vigel! Est-ce que d’aventure votre petit cœur, à vous, aurait
été peu ou prou balafré?
Mais il se déroba aux confidences, et, deux minutes plus tard, me
penchant par la fenêtre, je le vis qui hélait un pousse et se faisait
emmener dans la direction du Plateau.
J’attendis que le mouvement général eût raisonnablement grossi dans la
rue Catinat, pour descendre, de mon côté, vers les quais.
Au milieu d’une grande tache vineuse de la rivière, un yacht de fort
tonnage renflait sa carène blanche, barrée et ocellée de cuivre.
Deux mâts, fins et couchés comme des cornes de springbok, élançaient
assez heureusement les hauts, corrigeant ce qu’il y avait d’un peu lourd
dans les lignes de la coque. A l’un d’eux s’éployait le pavillon du
propriétaire, un carré rose aux angles verts. Je ne doutai point que ce
fût là le _Lotus blanc_, objet de ma recherche, et m’y fis conduire tout
aussitôt par un sampanier.
En approchant de la coupée, je pus m’assurer que des caisses et des pots
de porcelaine, emplis d’arbustes et de fleurs éclatantes, décoraient les
sabords et partie du bordage, faisant courir, autour du navire, comme
une ample bande de broderie annamite. Je remis ma carte au matelot
chinois que je trouvai en haut de l’échelle, et quelques minutes après
j’étais introduit auprès du Vanelli.
Le maître du Siam-Cambodge m’apparut d’abord comme un homme de taille
moyenne au teint cireux, à la barbe et aux cheveux blancs, qui se tenait
ramassé sur lui-même, derrière un bureau, dans un de ces fauteuils
pivotants comme en possèdent tous les carrés de paquebot. Il resta dans
cette position inerte trois ou quatre secondes après mon entrée,
laissant traîner sur moi les regards de deux yeux mornes. Puis soudain
il se leva et vint à moi, la main tendue. Du même coup, sa physionomie
s’était instantanément modifiée, comme si, par la détente d’un
mécanisme, tous les traits venaient d’en être remontés en bonne place.
Et au lieu de cet effondrement de glaise mal armaturée tout à l’heure
entrevu, j’avais maintenant sous les yeux je ne sais quoi d’aigu, de
fin, décelant de l’élégance dans la ruse et de la domination dans la
matoiserie, vrai museau de _kitsouné_ japonais.
--Avez-vous fait bon voyage, ainsi que votre camarade, monsieur Vigel?
Sa voix était de timbre agréable, un tantinet zézayante. J’entamai le
petit discours que j’avais préparé relativement à l’indisposition de
mon collègue. Mais il m’interrompit d’un air bonhomme:
--Oh! Que monsieur Vigel ne se dérange pas. Mais venez donc dîner tous
les deux demain à bord. Nous causerons tranquillement entre café et
cigares, des choses de là-bas.
Ah çà! le «patron» considère-t-il que nous sommes venus à Saïgon en
voyage d’agrément? Ignorerait-il, par hasard, l’état réel, des «choses
de là-bas»? Comme, après tout, je n’ai pas mission particulière de l’en
instruire, je me contente de m’incliner et d’accepter, d’une formule
polie, son invitation. Mais il lit, sans doute, dans mon attitude
quelque chose de mon sentiment, car il reprend, toujours riant:
--A vrai dire, vous avez de la chance! On vous avait expédiés pour
répondre à mes ordres, car j’avais de la très grosse besogne à
distribuer et j’avais demandé deux hommes de confiance--il répète «de
confiance», et semble attendre une protestation empressée; je la juge
superflue; il continue--et voilà que la besogne s’est faite, pour ainsi
dire, toute seule.
--Monsieur Vallery, dis-je, nous avait en effet parlé d’un recrutement
de coolies et d’une affaire de ciments.
--Précisément. Mais les coolies viendront directement de Chine avec
leurs cadres, et la Société des Ciments a complété sur place son
personnel ingénieur. Ainsi votre petit voyage devient presque un congé.
Considérez-le, ma foi, comme tel. Dans une quinzaine de jours le passage
des premiers coolies vous donnera quelques occupations, nous en
reparlerons d’ici là. Monsieur Vigel, de son côté, devra surveiller la
réception de nos ciments. Connaissez-vous la prise des chaux dans les
limons? Elle donne lieu à bien des mécomptes... En attendant, je vous le
répète, considérez-vous ici comme en congé.
Assez surpris de cette aubaine, je quittai le roof. En regagnant
l’échelle, j’aperçus une forme féminine, debout sous l’ombre de la tente
et appuyée au bastingage tribord, face à la rive inhabitée. Elle se
retourna vers l’intérieur du navire, et je me trouvai passer ainsi à
deux mètres de son visage. Je supposai que c’était Elsa. Je notai sa
carnation de brune, aux reflets de soie, et la singulière teinte orange
du fard de ses lèvres. Je m’inclinai pour la saluer, et elle me
répondit, par un tout petit mouvement de tête, sans perdre la pose.
Au moment où mon sampan s’éloignait par l’arrière, je relevai les
regards dans sa direction. Mais le reflet de la surface des eaux dansait
sur la poupe avec un si capricieux miroitement que je dus baisser les
paupières.
Je retrouvai Vigel à déjeuner dans le hall de l’hôtel. Je lui transmis
l’invitation de Vanelli, qui lui fit d’abord froncer les sourcils. Mais
quand j’eus terminé mon récit, il ricana:
--Par notre sainte mère l’Église! Le patron a des compères en Chine, des
compères de toutes les robes! Il est probable qu’à côté du bétail
ordinaire livré par A-phat ou autres, nous allons voir apparaître des
chrétientés, en délicatesse avec l’autorité mandarinale, et transportées
tout entières, avec croix et bagages et, bien entendu, le pasteur! Il y
a longtemps que les Jésuites rêvent de donner le coup du lapin à ces
pauvres «padres» des missions portugaises, minables héritiers des grands
Scribes du _qhoc-ngù_[H]... Belle occasion de s’introduire dans la
place!
Je l’arrêtai un peu sèchement. Je me rappelai l’air de Lully lui
coupant, sous les doigts, les premiers accords de «Rédemption.»
--Non, mon cher Vigel, pas là-dessus! Sur les péripéties de l’emprunt du
Siam-Cambodge, vous racontez des choses intéressantes, en somme, quoique
vaines. Mais il y a tel et tel sujet sur lequel--rappelez-vous vos
paroles si justes de Battambang--on vous a insuffisamment renseigné à
l’école.
Il me regarda, légèrement démonté.
--Quel drôle de corps vous faites! dit-il enfin avec un petit haussement
d’épaules; vous êtes toujours d’humeur tranquille et, par moments, vous
me faites l’effet d’une torpille dormante. Vous êtes bon camarade, vous
n’êtes pas «mon» camarade. Êtes-vous au-dessus ou au loin, ou à côté?...
Pourtant, jusqu’ici, vous vous êtes montré gentil pour moi...
Je laissai le servant chinois installer entre nous les condiments d’un
curry dont eût rêvé madame Vallery.