--Ah! fait-il négligemment, en soufflant de la fumée, vous la

connaissez, Moutier, cette Elsa de Faulwitz? Vous savez quelque chose

d’elle?

--J’ai fait une traversée en paquebot, avec elle. Je ne sais ce qu’avait

de cassé l’hélice de son yacht, mais elle préféra transborder chez

nous, où trois cabines de luxe furent occupées par ses femmes de

chambre, en dépit du règlement. J’ai toujours eu de l’estime pour les

femmes qui mettent au point les disciplines de nos cerveaux de mâles;

et, dans le cas d’Elsa, cette estime a grandi, je l’avoue, jusqu’à

l’admiration. Car ce n’est pas rien qu’une «chose rose», comme disait

tout à l’heure Georgie, plus belle à soi toute seule que les cent

quarante-quatre aspects de l’Océan Indien, de l’avis unanime de septante

et quelques amateurs préposés à la comparaison, et garantis purs de

toute démence par la patente de santé du bord.

Je vois Moutier rire entre ses dents, et puis se mettre, lui aussi, à

souffler voluptueusement de la fumée, les yeux mi-clos.

--Et son mari? demande l’honnête et lourd Barnot.

Moutier tourne la tête: il y a toujours un peu de froid entre eux,

malgré la bonne dépêche.

--Le Faulwitz? Pas vu. Il existe pourtant... à l’état d’Allemand

honteux, qui parle de Vienne, paraît-il, plus volontiers que de Berlin.

La légende veut qu’il ait été officier, et ait eu de vifs démêlés avec

la maison Krupp, pour certaine invention d’affût d’artillerie... C’est

à Kiao-Tchéou qu’il a connu la belle Elsa.

--Séparés? Divorcés?

--Non, les meilleurs amis du monde ou, à plus justement parler, les

meilleurs complices, comme il sied entre oiseaux de cette envergure.

Lully paraît s’éveiller d’un rêve.

--Buffon fait cette observation remarquable que, chez les nobles oiseaux

de proie, la femelle vole sa chasse de son côté, même au temps de la

couvée. Ce qui n’empêche qu’à l’opposé de ces attendrissants et

minuscules ténors des bords du nid, dont le printemps emporte les

roulades, le couple royal, lui, survit, fidèle, à la saison des amours!

--Ce qui n’empêche, dit Moutier, que dans les milieux «ingénieurs

errants» à la solde des Vanelli ou autres, Elsa a quelque peu la

réputation d’une Marguerite de Bourgogne, prompte à envoyer ses amants

d’une nuit «en consommation» dans les secteurs lointains des chemins de

fer paternels... Mais, au fait, Vigel, vous n’êtes pas sans avoir

entendu parler de toutes ces histoires?

Tiens, tiens!... Moutier voudrait-il insinuer que Vigel pourrait être un

de ces Buridans au petit pied, «en consommation» sur les bords de la

troisième rivière?

Mais Vigel joue l’innocent, et fait mine d’être engagé en grand flirt

avec Fagui.

--Oh! dit-il d’un ton léger, les femmes de proie, ce n’est pas mon

affaire, à moi qui me sens l’âme d’un tourtereau...

Presque aussitôt cependant, et visiblement pour opérer une diversion, il

se dirige vers le piano. Car la sala des Lully possède un piano, un de

ces pianos à table métallique, les seuls dont l’organisme supporte le

climat colonial, mais qui donnent volontiers couleur désuète aux airs

qui sortent de leurs flancs. Ce n’est point le cas toutefois, lorsque

Vigel en frappe les touches; le tourtereau a des nerfs modernes! Le

sourire aux lèvres, il joue tour à tour une suite espagnole, des czardas

roumaines, la troisième ballade de Chopin. Puis sa musique se fait

sentimentale, vire au Mendelssohn. Nous l’écoutons avec une gravité qui

n’est pas sans comporter une part de lassitude, l’étourdissement mal

dissipé du long martèlement solaire. Autour de la sala, on sent la nuit

lourde comme un cercle d’enfer; et il semble que ces bulles de sons ne

peuvent la fêler, rebondissent, à la fenêtre, contre cette muraille

d’airain. Entre les morceaux, nous restons silencieux, et Lully dit

seulement, au moment où les doigts, un peu gras et courts--la seule

disgrâce physique de Vigel, cette main molle et jaunissante

d’Oriental--sonnent les premières mesures d’une transcription

fantaisiste de la _Rédemption_ de Franck:

--Non, pas cela, vous, Vigel!

Vigel pivote sur son tabouret, le regarde d’un air étonné, puis sourit

du coin de la bouche, promène ses regards autour de la pièce, les arrête

sur la tenture d’ailes où des frissons invisibles font courir de

merveilleuses moires argentées et, avec une souplesse de clown, entame

le prélude de Lohengrin.

IX

A l’aube, le lendemain, Vigel grimpait l’escalier de ma véranda. Il

savait que, comme lui, j’étais matinal et enclin aux chevauchées d’avant

le coup de cloche du soleil à l’horizon. Mais il apparut à pied, le

fusil sur l’épaule, les jambières lacées.

--Vous allez à la chasse?

--Ma foi, oui. Avec ces hurluberlus de Battambang, un jour ou deux

perdus ne sont pas une affaire. Envoyez mes coolies avec les vôtres

couper de la broussaille quelque part, pour la forme... Mon Cham m’a

signalé des _comans_[E]. J’ai eu deux chiens décousus par eux, la

semaine dernière, je veux ma revanche. A demain le travail sérieux!

--A demain, soit!

--Comme programme de début, ceci vous agréerait-il? Demander à Moutier

un sampan et des rameurs. Il existe un sampan de luxe, installé comme

une gondole de carnaval, dans lequel je soupçonne Georgie et Fagui

d’avoir maintes fois joué les amants de Venise. Nous pourrions en user

honnêtement, pour descendre au marais à la pointe du jour.

Je n’ai pas d’objections à soulever à l’encontre de ce programme, et je

laisse Vigel s’éloigner sur la piste de son Cham, ce demi-sauvage des

tribus de la forêt qui lui sert de guide et d’indicateur de gibier.

Au dîner, il n’était pas encore de retour à la popote. Mais je n’en

étais pas autrement inquiet, connaissant son caractère indépendant et,

d’autre part, son extraordinaire endurance physique. Par contre, je fus

frappé de la mine soucieuse de Moutier, m’étonnant un peu que cette

absence de Vigel pût en être la cause.

Au moment de nous séparer pour rentrer chacun chez nous, mon

camarade--pardon! mon chef me dit:

--Toutes réflexions faites, je vous donnerai des Annamites, pas des

Cambodgiens, pour vous accompagner demain, et je veillerai à ce que

l’équipe soit choisie et que vous ne couriez pas le risque d’être lâchés

par elle en cours de route.

--Pourquoi? questionnai-je, décidément surpris. Vous craignez que cette

absurde légende du marais...

--Je n’ai pas de craintes précises. Mais c’est aujourd’hui jour de paie,

et comme vous le savez, avec des coolies, lendemain de paie, jour de

désertion. En tout cas, les Annamites sont beaucoup plus sceptiques à

l’égard de cette histoire de gong flottant! A preuve qu’un d’entre eux a

demandé la concession de la pêche sur ces eaux quasi sacrées. C’était

peut-être bien, d’ailleurs, pure fanfaronnade, et nous l’eussions vu

sans doute perdre la face, si Pnom-penh l’avait pris au mot... Quoi

qu’il en soit, bonne promenade! Le sampan sera, dès quatre heures, à

l’appontement.

A quatre heures et demie, je trouvai Vigel sur la berge, fidèle au

rendez-vous, comme je l’escomptais, et tout aussitôt nous nous

embarquions.

Ce n’était pas encore le crépuscule du matin, mais une fin de nuit d’un

violet terne et cotonneux. De grands blocs de brume descendaient

doucement la rivière. Une fraîcheur anormale, quasi funèbre, moisissait

l’air et forçait nos sampaniers à couvrir leurs torses. Comme ils

donnaient les premiers coups de perche, il me sembla voir glisser au ras

de l’eau, en amont, de longues apparitions noires, fantômatique cortège

de barques surchargées. Je les signalai à Vigel. Il haussa les épaules

avec insouciance.

--Encore quelque pèlerinage qui se prépare, sans doute! Rassemblement

devant la bonzerie! Lully et Barnot auront quelques coolies de moins à

l’ouvrage, ce matin, la belle affaire!

Et, se coulant sous le toit de bambous qui couvrait en arceaux la

chambre arrière, il s’allongea confortablement sur les matelas de capoc,

aux coussins de pourpre, qui donnaient à notre sampan son bel air de

gondole de luxe, n’omettant les bougies qui brûlaient contre les

montants dans deux photophores dorés.

--Voyez-vous, reprit Vigel, après qu’il eut achevé de caler, avec des

minuties de petite maîtresse, ses reins et ses coudes, il faut prendre

ces gens-là pour ce qu’ils sont: des enfants, des enfants heureux! Ils

en sont encore au Moyen âge. Ils vivent à l’ombre des bonzeries, paient

la dîme, ignorent, ou à peu près, le pouvoir royal qui, officiellement,

est possesseur de toute la terre. A l’époque des crues, ils ont des

fêtes fluviales, parfaitement païennes, organisées, sous couleur de

pèlerinages, par des bonzes pleins de piété et de sapience. Avez-vous

assisté à un de ces pèlerinages? La différence est minime d’avec une

cérémonie de même ordre dans les campagnes de France. Il y a une pagode

moderne, pleine d’horribles bondieuseries, à côté d’un très admirable

monument khmer authentique, de la ripaille après les prières, la joie

pétulante d’une flottille en liesse, bariolée de bannières, de musiques,

de familles en habits du dimanche, c’est-à-dire drapées de toutes les

couleurs du saint arc-en-ciel. Nos Annamites, qui ont vu venir l’âge des

scribes, sont de noir vêtus, moroses, laïques et pédants. Mais ces

fortunés gaillards en sont toujours aux prêtres! D’ailleurs ces prêtres,

qui instruisent l’enfance, sont de mœurs excellentes. Ils conservent, de

leur mieux, les traditions architecturales qu’ils ne comprennent plus...

Que leur reproche-t-on? D’avoir leur chef spirituel à Bangkok?...

Peuh!...

Et Vigel fait claquer ses doigts, en coulant vers moi un regard de côté

pour juger de l’effet de sa harangue! Je me mets à rire.

--Je ne vous savais pas si ultramontain, Vigel.

Il ferme à demi les paupières, sans répondre, et reste, un temps,

silencieux, roulant une cigarette.

--Je crois bien, dit-il enfin, que Moutier n’est pas du tout l’homme

qu’il faut pour manier ces gars-là. D’abord il ne parle même pas leur

langue...

--Vous la parlez?

--Cela va de soi. J’apprends les langues très facilement.

Je ne fais aucune réflexion sur le «ça va de soi» de ce polyglottisme.

Vigel continue:

--Moutier est, comme vous d’ailleurs, un homme de l’âge de la houille.

Il est persuadé, quoi qu’il en dise, que le travail est une chose

épatante, et que les humains doivent leur sueur et leur substance grise

à Moloch, dieu de la mécanique. Comment comprendrait-il des gens qui

datent du bon temps où Jéhovah se contentait d’un vaporeux tribut de

prières!...--Vigel s’animait.--L’industrialisme, le Béhémot de notre

civilisation,--vous connaissez les textes: «_Ses os sont comme des

tuyaux d’airain, ses cartilages sont comme des lames de

fer_...»--L’industrialisme n’arrive à portée de ces petits types-là que

sous les espèces des boulettes d’aniline allemande, qu’ils achètent très

cher et mystérieusement au droguiste de Pnom-penh, pour teindre, à leur

fantaisie la plus poétique, les fils de soie de leur sampot!... Et

puis... et puis... (Vigel, de nouveau, me regarde de côté pour contrôler

la manière dont ma physionomie «rend» à ses discours...) et puis, au

fond, ce n’est pas la faute à Moutier. Ces tisseurs de soie

gorge-d’oiseau sont des enfants, et vous, les Français, vous ne savez

pas élever les enfants! Vous les traitez en petits copains, qui vous

tambourinent sur le ventre, jusqu’à la minute où vous leur flanquez des

claques à tort et à travers.

De temps en temps, il advenait à Vigel de parler des Français comme d’un

peuple qui n’était pas le sien. Il n’essayait pas de se reprendre. Il ne

se cachait guère de n’appartenir à aucun groupement ethnique ou

géographique défini. Il disait: «Je suis un civilisé. Le mot prête à

confusion. Il a un sens pourtant. Demandez plutôt à tous les gentlemen

asiatiques sur le bord de la civilisation blanche, Persans, Turcs,

Hindous ou Chinois. Savez-vous ce que tous ces néophytes sentent très

bien? C’est que cette civilisation n’est pas une loi de race, c’est une

religion... la plus exigeante d’ailleurs de toutes celles qui ont

malmené le pauvre monde, faute de prêtres officiels pour la doser

intelligemment.»

Cependant la brume s’était faite diaphane, et comme, par un mouvement

insensible, reculée. Le ciel, derrière elle, se creusait de rose. Les

bambous des berges détachaient des reliefs d’un vert très clair, très

neuf, comme après une ondée. Des oiseaux, solitaires et silencieux,

commençaient à filer d’une rive à l’autre. Une sarcelle partit de l’eau

et vola, le bec tendu, dans l’axe de la rivière, nous montrant la route

du marais.

A vol d’oiseau, la distance de ce dernier à nos salas ne devait guère

excéder dix-huit cents mètres. Mais la rivière divaguait en tant et tant

de méandres que, par voie aquatique, cette distance était plus que

quadruplée et qu’il nous fallut près de deux heures pour faire la

descente, le courant étant presque nul.

Nous débouchâmes sur le marais, au moment où le soleil s’élevait à

l’horizon, net et brillant comme un pagodon doré. Devant nous, vers le

sud et vers l’est, s’étendait, à perte de vue, cette eau couleur d’ocre

que les pinceaux de la lumière horizontale teignaient en lilas. A la

montée du soleil, la fraîcheur était tombée d’un coup, comme si on avait

levé la porte d’un four, sans que cette brusque alternance de froid et

de chaud eût pu déterminer dans l’atmosphère un remous capable de faire

frémir cette masse riveraine de la forêt, d’une immobilité de bronze.

Nous regardions le champ, fluide et traître sous son apparence figée, de

nos futurs labeurs. La largeur de la corne, perpendiculairement à nous,

pouvait être estimée à l’œil à huit cents mètres environ. Mais nous

savions qu’il ne fallait pas se fier à l’apparence leurrante de ces

berges inondées.

Vigel supputa à haute voix:

--Quatre-vingts, de Battambang aux salas, et deux pour atteindre le

bord. Allons, c’est bien le kilomètre 83 qui passera là-dessus!

Nous commençâmes à reconnaître la rive de notre côté. Parfois nous nous

échouions sur un banc de joncs, parfois, au contraire, nous pénétrions

dans une large échancrure de la forêt noyée, prenant garde de ne pas

donner de coup de perche malencontreux dans quelque nid d’abeilles, ou

de passer trop près d’un nœud répugnant de python, entortillé autour

d’une fourche d’arbre. Des poulettes d’eau, grises et lentes, des

alcyons, tricolores et rapides, animaient, de jets inattendus, le vide

aérien.

--Quelle singulière idée, tout de même! ronchonna Vigel après deux

heures d’exploration; je cherche vainement un emplacement raisonnable où

jeter la culée d’un pont... Ils n’ont pourtant pas l’idée de combler le

marais!... Le barrer peut-être?... Au fait, pourquoi pas? avec des

tonnes et des tonnes de ciment et en ménageant quelques arches

d’écoulement... Mais où diable débouche le piquetage de l’homme

mystérieux à tête d’Alboche? Bah! nous le trouverons peut-être en

partant par l’autre bout. Quant à faire des sondages, pour vérifier les

cotes de nos cartes, je présume que ce serait un travail, pour

l’instant, sans intérêt... Contentons-nous de nous imprégner de ce

charmant paysage!

Après la sieste, nous regagnâmes le camp de la rivière. Au débarcadère,

Moutier nous attendait.

--J’étais un peu inquiet, nous cria-t-il. Ça y est!

--Quoi «y est»?

--Nos coolies nous ont lâchés! Tous les Cambodgiens! Il nous reste,

heureusement, les Annamites et les Chinois de la traction. J’assure les

communications avec Battambang, mais pour combien de temps?

J’avoue que nos physionomies marquèrent moins d’émotion que celle de

Moutier. C’est que, sans doute, nos responsabilités n’étaient pas les

mêmes.

--Comment cela s’est-il passé?

--Oh! de la manière la plus simple du monde. Les contremaîtres ont rendu

compte à Lully que pas un coolie, en dehors des _caïs_ Annamites et de

quelques _Moïs_[F], ne s’était présenté à l’appel. Lully m’a aussitôt

prévenu. J’ai envoyé à la bonzerie toute de suite. Naturellement, nous

n’avons trouvé que les gros pouilleux jaunes, qui ont pris des mines

confites... Je les aurais volontiers fait bâtonner, mais quel drame avec

Pnom-penh! A dix heures, c’est Barnot qui arrivait, ses trains de

ballast en panne. J’ai fait jouer le télégraphe avec Battambang.

Heureusement que ces brigands n’ont pas coupé les fils, ni la voie!

Battambang a répondu de faire notre possible pour rallier le personnel,

et d’attendre des instructions.

--Ça, dit Vigel, c’est le plus extraordinaire de l’histoire que

Battambang n’envoie pas tout de suite une grenouille-bœuf de bureau

coasser par ici... sous prétexte d’enquête et de rapport! D’ici donc les

instructions, bonsoir, je rentre chez moi.

--Peut-être, et Moutier montrait le Cham qui attendait son maître d’un

air impatient, sera-t-il prudent de ne pas aller à la chasse. Vous

savez, Vigel, je suis le chef dans ces circonstances... et je crois

sérieusement qu’il ne faut pas risquer d’imprudences. Cette nuit, je

ferai veiller des équipes d’Annamites et de contremaîtres européens.

--Bien, bien, dit Vigel. Cette nuit, je ferai du cambodgien...

Il y avait une nuance d’ironie dans sa voix. Je l’accompagnai quelques

pas. Il fit entendre un bref claquement de langue.

--Que vous disais-je, ce matin? Moutier n’a pas le doigté. Le voilà qui

se croit au milieu d’une grève d’Europe, et, pour un rien, proclamerait

l’état de siège! Il fallait aller à la bonzerie et offrir, avec dignité,

quelques centaines de piastres pour une fondation pieuse. Maintenant

qu’il a brutalisé ces hommes de Dieu, il est trop tard! Bah! ce sera

plus amusant! Vanelli ne sera guère en peine de se débrouiller. On lui

enverra des cargaisons de bois jaune, quand il voudra, de Shanghaï ou

d’ailleurs... En attendant, bonsoir. Je n’irai pas à la popote dîner.

J’ai mes nerfs à soigner.

Je savais ce que cela voulait dire, et que de temps en temps il se

grisait à l’éther, comme une femme.

X

«_Les ingénieurs Tourange et Vigel rallieront Battambang dans le plus

bref délai._»

Quelques heures après la réception de cette dépêche, un convoi de

fortune nous emportait, Henry et moi, vers la tête de ligne du

Siam-Cambodge. Hormis le soufflement de la locomotive, un silence de

mort présidait à notre départ. Sur les chantiers déserts, l’herbe longue

de trois jours recélait des brillements d’outils laissés à l’abandon, et

la voie, entre deux piles de traverses, s’arrêtait net, comme un serpent

décapité.

Si familier que je croie être avec la forêt et ses aspects multiformes,

il y a, en elle, je ne sais quelle réserve de vie primordiale, dont la

masse m’impressionne toujours, je ne sais quel air de bête feuillue,

crochée au sol, tas obscur et moiré... de bête intuable... au point que

je regarde avec admiration, à notre droite et à notre gauche, les deux

bourrelets de chair écailleuse et brillante, qui ne demandent qu’à se

refermer sur la dérisoire estafilade infligée par les ingénieurs du

Siam-Cambodge. Je regarde...

Oui, voici bien l’image du dragon immortel, établi, tutélaire et

formidable, sur les basses terres d’Asie! Voici la forêt griffue, bleue,

jaune et noire, où se lèvent des arrondis qui ne sont pas des collines,

mais des bosses de flancs, des courbures d’échines. Et, pour corser la

ressemblance légendaire, c’est une patte au dessin terrifiant qui,

parfois, se détache, s’allonge, et semble préposée à la garde d’un

trésor d’eaux miroitantes.

Notre convoi roule avec une prudente lenteur; et le soleil est déjà

haut, fondu dans l’incandescence insoutenable du ciel, quand nous

débouchons dans les rizières de Battambang.

Le décor a brusquement changé; et maintenant, au ras du sol, les regards

dévalent avec délices sur une molle pelouse d’un vert tendre, où, çà et

là, des fromagers édifient, tels des cèdres dans un beau parc, d’aériens

étages de ramures horizontales.

Vigel, qui jusque-là, a somnolé sur la banquette de notre wagon, se

soulève à demi, reconnaît le paysage et me dit d’une voix paresseuse:

--Voici Battambang. A propos, connaissez-vous Vallery, l’ingénieur en

chef?

Je connais assez mal Vallery, avec lequel je n’ai eu que

d’occasionnelles relations de service, une ou deux fois qu’il est monté

là-haut. Mais je sais qu’il a réputation d’homme intelligent, courtois,

énergique et expert.

Vigel confirme, sans barguigner, cette réputation:

--C’est un de ces hommes, dit-il, qui vous font sentir la pauvreté de

cette chose qu’on appelle la jeunesse.

--N’y a-t-il pas une madame Vallery?

--Une madame Vallery à la mode de Battambang ou de Shanghaï, si vous

préférez, car elle en sort et Dieu sait au juste de quel _family house_

de Sou-tchao Creek! N’empêche que c’est une grande femme blonde, fraîche

comme un baby et loyale et forte comme un homme. Elle a passé un contrat

ferme avec Vallery, et chacun s’y tient scrupuleusement. Hetty

Dibson--c’était son nom de Sou-tchao Creek--a le propre respect de sa

beauté et il lui est défendu, comme elle dit, de la compromettre dans un

climat outrageux. Vallery admet ce point et, quand Hetty se regarde un

peu trop longuement dans la glace, tortille sa barbiche grise. Mais il

ne dira rien le jour où elle déclarera qu’elle s’en va. C’est un homme

loyal et fort, aussi.

Vigel se replongea quelques instants dans son silence. Notre wagon

côtoyait des vergers, de noirs feuillages de jaquiers et de

pamplemousses, dans les interstices desquels flambait une eau tourbeuse.

Elle porte un nom sur nos cartes, cette eau tourbeuse: c’est la rivière

de Battambang. Quelques toits indigènes commencent à se grouper sur ses

bords. Avant que soient visibles les demeures européennes de nos

camarades et de nos chefs, Vigel à nouveau me parle d’eux:

--Le reste, me confie-t-il (le reste, c’est, je suppose, tout ce qui

n’est pas l’association Vallery), le reste est moins solide, de

l’article de Paris, ce qu’on appelle des attachés... Des papillons de

bureaux! Il y en a de jolis, flirteurs, marivaudeurs, joueurs de tennis.

D’aucuns courent le soir les maisons de Valaques et jouent au poker...

Il y en a d’intelligents... J’ai été quelque chose dans ce genre. Ce

n’est pas très bon de rester ce quelque chose plus longtemps que de

raison.

--Bah! dis-je, il y a du ressort derrière l’article de Paris, c’est

vérité banale. Qu’à l’occasion le ressort soit remonté, et il y a plus

d’une surprise.

--Des surprises? Oui, peut-être... du petit couple Lanier, par exemple,

on peut, en effet, attendre une surprise...

Le petit couple Lanier? J’interroge ma mémoire. Elle me livre une grande

ombrelle rose, au contour de lotus renversé, un visage fragile,

qu’échauffent étrangement les reflets de l’ombrelle, deux yeux larges,

clairs et riant à la vie, comme on dit. Le mari était gentil aussi, un

peu mou, avec des impatiences de faible, mais de bonne tenue. L’air

«fils de quelqu’un», ce qui n’est pas tout à fait la même chose que

l’air «fils à papa».

--N’est-ce pas? poursuivit Vigel, les Lanier sont «très bien»; nous

sentons tous deux ce que nous entendons par là...

Il resta rêveur. La première façade blanche passait devant notre

portière. Nous eûmes le temps,--car notre locomotive s’était mise à

l’allure économique d’un pousse-pousse--de détailler la véranda aux

stores verts, le jardin brodé de plates-bandes et de corbeilles, de

respirer l’odeur de verveine d’un massif de lantanas.

Vigel se retourne vers moi. Est-ce échappement de sensibilité surprise

et sincère, ou grimace du clown génial qui est en lui? Une tristesse

grave est tombée sur son visage aux lèvres carminées.

--Après tout, murmure-t-il, c’est peut-être la plus admirable solidité

du monde, cela, un couple qui s’épaule et qui tient. Nous autres, que

sommes-nous? Des déséquilibrés, des perche-en-l’air... N’est-ce pas

votre avis?

--Tout à fait, dis-je.

--Voyez-vous, il prend un ton d’épanchement confidentiel, un air de

m’ouvrir sa belle âme indolente et dolente, c’est ce joujou à ressort de

madame-là, ou quelque autre tout pareil, qui m’a révélé des choses

auxquelles je ne songeais guère, on n’apprend pas tout dans les

collèges, n’est-ce pas? le prix d’une femme dont on aurait des remords à

devenir l’amant, par exemple.

--Ne vous mettez pas en peine à ce propos! lui dis-je railleusement.

Le kilomètre 83 · 第 2 / 15 段