LE KILOMÈTRE 83
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
CONSOLATA, fille du soleil 1 vol.
MONDE, VASTE MONDE! 1 --
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright, 1913, by HARPER & BROTHERS.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
HENRY DAGUERCHES
LE KILOMÈTRE 83
[Illustration: C · L]
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
_Il a été tiré de cet ouvrage_
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
_tous numérotés_.
LE KILOMÈTRE 83
«Grands ouvriers d’une œuvre et sans
nom et sans prix.»
(A. DE VIGNY.)
PREMIÈRE PARTIE
I
Lorsque je vins occuper mon poste d’ingénieur à la Compagnie des
Railways du Siam-Haut-Cambodge, on ne manqua pas de me faire connaître
An-hoan, dit Antoine, doyen du personnel asiatique embauché pour la
construction de la voie. On le montrait avec une dérision affectueuse,
comme ces vieux fous, pas assez méchants pour faire figure de sorciers,
que les gens des villages tiennent pour des porte-bonheurs.
Antoine était tombé au rang de coolie; mais An-hoan avait été un artiste
que les marchands de riz de la congrégation de Cholon firent venir de
Canton sur un pont d’or, à l’occasion de l’agrandissement de leur
pagode. Il savait sculpter la pierre et la peindre, avec des couleurs
dont il gardait le secret et qu’il composait lui-même. L’opium et le jeu
avaient gravement compromis sa carrière; l’âge et la misère venus, il
avait dû accepter, à la Siam-Cambodge, ce modeste emploi de «coolie
l’herbe», lequel lui donnait charge de couper et mettre en bottes, par
tels moyens et sur tels terrains qu’il jugerait à propos, la nourriture
quotidienne de dix poneys.
Un de nos camarades, ému par le récit de son passé glorieux, l’avait
arraché à cette basse besogne et rétabli dans sa dignité d’artiste; et
je pense que Médicis ni Sforza n’eut oncques geste, plus magnifiquement
désintéressé, de protecteur des arts. L’œuvre, le grand œuvre d’Antoine
fut, à partir de ce moment, la confection des pierres milliaires,
destinées à marquer chacun des kilomètres gagnés de la voie du
Siam-Cambodge. Quand il me fut donné de le connaître, c’était un petit
vieux propret à culotte de soie, qui avait conservé, de sa vie de
bohème, quelques négligences de tenue, par exemple une natte trop
courte, qui faisait catogan sur sa nuque risiblement grêle. Mais on
cessait de rire quand on avait vu le ciseau voltiger entre ses mains,
qui ressemblaient à des pattes de poulet, ou son pinceau, trempé dans de
fragiles coquilles d’œufs, en ramener une pâte de couleur plus brillante
que la couverte d’un vase des Mings. Il choisissait d’ordinaire, pour
couvrir sa pierre, un motif emprunté à l’histoire même du tronçon
jalonné. Et c’est ainsi que je vis mettre en place la borne 72, dite du
Tigre, la borne 75, dite des Éléphants, la borne 78, dite du
Mois-des-Mangues-Mûres. Quand l’événement sensationnel avait fait
défaut, An-hoan couvrait sa pierre d’attributs et de grimoires
somptueux, de mystérieux signes de bonheur, de dragons aux tortillements
légendaires. En repentir de ses anciens désordres et par reconnaissance
envers son protecteur occidental, il avait renié l’opium et adopté le
whisky comme divinité inspiratrice. Et il mourut ivre et noyé comme le
grand Li-tai-pé, étant tombé à l’eau, par mégarde, le jour qu’il venait
d’achever la borne 82.
La borne du kilomètre 83, dont An-hoan a laissé vierge la tablette de
grès, je veux la dresser dans ma mémoire. Je n’oserais la sculpter et
la peindre à ma fantaisie. Mon désir est qu’elle réverbère avec clarté,
miroir successif et fidèle, les images mobiles enregistrées au fil de
l’heure et de ses mille mètres de rails. Désir naïf, demain déçu! Mais
n’est-ce pas assez qu’il en subsiste, maintenant que le vieil Asiatique
n’est plus là pour dégager le signe essentiel, tout au moins une assez
belle confusion d’hiéroglyphes, quelque sœur de ces stèles que l’on
trouve, chues dans l’herbe, au cœur touffu de la forêt d’Angkor, et que
les touristes, qu’elles font rêver, appellent des «Mains de Bouddha!»
II
* * * * *
Onze heures du matin. La forêt se métallise. Les perruches, dans les
bambous du bord de la rivière, se tiennent coites. Abandonnant mon poney
aux soins du saïs, je gagne à pied la «popote» dont les pilotis, à moins
de cent mètres de mon propre logis, enjambent l’eau, l’eau boueuse et
qui étincelle, comme si des millions de gangues dissoutes y libéraient
leurs diamants.
La lumière universelle est, d’ailleurs, si rudement assénée que la
demi-obscurité d’un intérieur, fût-il de paillote et de planches, comme
celui-ci, ménage aux yeux étourdis une caresse d’accueil, dont la
douceur les rend d’abord insensibles à tout le reste. Si bien que,
l’escalier grimpé, mon casque accroché à l’un des bois d’élan disposés
en patères dans la véranda, je hasarde quelques pas d’aveugle sur le
plancher, calfeutré de nattes, avant d’être à même de dénombrer, sans
confusion, les hôtes déjà réunis.
La popote est au complet, ce matin. Quatre hommes, moi compris, quatre
hommes pareillement vêtus de toile khaki, pareillement marqués, au
visage, de ce mélange de hâle et de pâleur, qui est ici le fard
professionnel des Européens, quatre hommes et une femme.
La femme, nous l’appelons Fagui, par diminutif, je crois, de son double
prénom: Françoise-Marguerite. Elle est la compagne du plus jeune et du
plus frêle, en apparence, d’entre nous: Georges Lully. L’association de
Fagui et de Lully n’est pas très ancienne, et je n’ai pas oublié la
manière dont ce dernier s’ouvrit à moi de son désir d’amener à la popote
madame Lacroix, c’était le nom d’alors de Fagui.
Nous trottions de conserve, en forêt, le long d’un tronçon de la voie,
dont le matelas de ballast, gris et rouge et dressé au gabarit, était
l’œuvre toute fraîche des équipes de mon compagnon. Et comme la piste
était assez large pour que nos poneys pussent aller de front sans trop
se chamailler, nous bavardions à voix haute:
--... Bon voyage à Battambang, Georgie?
C’est à Battambang, au kilomètre zéro de la ligne, que fonctionnent les
bureaux des chefs de service, et Lully, la veille même, était revenu de
là.
--Non. Triste voyage! Nous avons mis en bière monsieur Lacroix. Si
jamais, Tourange, vous sentez des tiraillements sérieux entre l’épaule
et les côtes, ne perdez pas de temps à essayer d’un système de bretelles
qui vous entrent moins dans la peau, mais écrivez à Saïgon pour retenir
une place au prochain courrier...
--Abcès au foie?
La nuque de Lully fléchit tout d’une pièce, affirmativement.
--Oui. «_Ils_» disent: hépatite suppurée. Oh! ils l’ont passé au
bistouri, le plus correctement du monde. Le troisième jour après
l’opération, monsieur Lacroix était assis sur son lit et causait, et
riait... Ils ne savent pas pourquoi un flot de sang est venu dans la
bouche... C’était fini.
Georgie se perdit, un temps, dans la contemplation des quatre rênes qui
s’embrouillaient entre ses doigts.
--Il faut que je vous dise, Tourange (il ne levait pas le nez, mais une
buée rose se déposait sur ses joues rondes), il faut que je vous
explique... Monsieur Lacroix était mon chef de file. J’ai travaillé avec
lui du côté de Damas, et puis en Colombie, et puis en Annam; et c’est
lui encore qui m’a fait venir au Siam-Cambodge. Il était admirable de
force, de tranquillité, de bienveillance. Et il laisse une femme
derrière lui, une femme qui n’est pas légalement sa veuve, mais qui,
tout de même, a été placée pour apprécier, mieux que personne, cette
force, cette tranquillité, cette bonté. Elle pleurait beaucoup à
Battambang, ces jours derniers, et elle a crié quand on vissait la
bière, car c’était toute sa vie honorable qu’on laissait sous le
couvercle. Lacroix l’avait prise Dieu sait où, voilà des années; et
maintenant, que voulez-vous qu’elle devienne? Alors...
Les doigts de Georgie bafouillaient terriblement dans les mystères de la
bride et du filet. Le poney, la bouche agacée, s’arrêta. Le mien fit de
même. Mais soudain Lully releva hardiment la tête et planta, dans mes
yeux attentifs, un beau regard, droit et bleu, d’enfant promu aux
responsabilités viriles.
--... Alors, acheva-t-il avec fermeté, j’ai pensé que c’était à moi,
dont Lacroix avait été le chef de file, d’empêcher cette déchéance. Et
j’ai conclu un arrangement avec cette femme très malheureuse, mais qui
n’est ni très âgée, ni très laide. Et c’est à propos de cet arrangement
que je voulais vous pressentir, Tourange, que je voulais vous demander
si, dans quelques jours, lorsqu’elle viendra me rejoindre, vous verriez
difficulté à ce qu’elle soit des nôtres, à la popote... au moins jusqu’à
temps que j’aie pu me débrouiller pour une installation, des
approvisionnements...
--Jusqu’à temps... que vous resterez le chic petit type que vous êtes,
Georgie, et ce n’est donc pas, je pense, pour finir demain!
Sur ces mots, je vis Lully pencher le nez vers les sabots de sa monture,
comme si le soleil l’avait foudroyé, et, deux secondes plus tard, piquer
un galop tel que je jugeai hors de propos de lancer ma bête à sa
poursuite.
Et c’est ainsi--les autres ayant eu, tour à tour, l’audition d’un
discours semblable--que Fagui vint s’asseoir à la popote.
Sa présence, au demeurant, y est un peu celle d’un fantôme, fantôme
glissant dans des blancheurs de mousseline ou de linon, et qui se révèle
par des apports inattendus. Les fleurs de nos tables, les rubans de nos
sièges de rotin, les soies qui emmaillotent le découpage à vif de nos
fenêtres, ne sont-ils pas autant de témoignages de cette furtive et
diligente réalité?
Mélancolique et fuyante Fagui! Sa figure est de celles qui semblent
modelées pour rester dans la mémoire à l’état de profils perdus.
Fagui est pourtant autre chose que «ni trop laide ni trop âgée». Elle
est une tendresse et une fidélité. Et son visage aux traits brisés, a,
pour authentiquer sa noblesse originelle, deux sceaux intacts: les yeux
bleus qui toujours sourient. Prunelles d’azur et chevelure blonde,
pauvres bijoux des visages blancs, qui reprennent ici, au voisinage de
tous ces galets noirs, roulés dans des peaux limoneuses, leur taux
primordial, imprescriptible!
C’est Fagui qui préside notre table, dans le contre-jour de la véranda.
Ma place est à gauche; en face, sont disposés les couverts de Lully et
d’André Moutier.
III
J’entends encore la voix claquante de monsieur l’Administrateur délégué,
le jour que je signais à Paris mon contrat avec la Siam-Cambodge,
répondre à mon interrogation: «Quand dois-je partir?»
--Votre passage en première classe, est retenu à bord du paquebot
_Vaïco_, quittant Marseille le 14 janvier. Vous trouverez à bord un de
nos ingénieurs, monsieur Moutier, un futur camarade. Il se fera un
plaisir de vous donner par avance mille renseignements utiles. Vous
saurez l’apprécier.
J’ai su apprécier André Moutier.
Rien, dans l’extérieur de ce compagnon de traversée, n’était pour
retenir d’abord l’attention, sinon qu’un ensemble ramassé, probe et
vigoureux, réservant des points de finesse çà et là, dans le galbe du
poignet, le dessin de la moustache, le modelé de la tempe et la lueur de
l’œil, l’établissait comme un assez joli type de Français. Type solide
aux coutures, et dont on dirait volontiers que, même reproduit à des
millions d’exemplaires, il n’aura jamais l’air, comme l’Allemand ou
l’Anglo-Saxon, par exemple, de l’article fait à la machine!
Tout ainsi, à première audition, les discours de Moutier, dans ces
cercles de causerie, que suscite à bord le rapprochement des chaises
longues, n’avaient rien pour surprendre l’oreille. On n’attendait d’eux
ni la révélation d’une ignorance, ni celle d’une suprématie. A la
longue, pourtant, il était impossible de ne pas sentir la force latente
dont cet interlocuteur, si modeste d’apparence, chargeait les mots qu’il
employait, de ne pas percevoir, sous leur métal volontairement
parcimonieux et sans éclat, les ressorts bandés d’un robuste esprit. Et
c’est, je pense, la perception assez prompte que j’avais eue de cet
arsenal secret, qui déclencha, dès les premiers jours, notre mutuelle
sympathie.
Mais n’y a-t-il à donner à Moutier que cette estime un peu froide pour
une belle armature cérébrale?
A travers la monotonie rituelle de cette existence de passager--où je
retrouvais des impressions de mon temps de collège, la veulerie de
certaines récréations trop longues dans les cours trop étroites,--plus
d’une fois, tel incident fortuit me donna l’illusion de voir apparaître,
derrière cette géométrie défensive, si j’ose dire, une face autrement
attirante d’être brouillée d’émotion. C’était comme si le rideau de fer
allait se lever sur des toiles de fond, bleuies d’effusions
mystérieuses. Mais combien je sentais tout aussitôt chez mon ami une
pudeur extrême de ces demi-révélations, un refus de livrer à quiconque
les arrière-plans pathétiques d’une âme endurcie dans sa haine de tout
cabotinage!
Je me souviens de ce soir d’Océan Indien, où le _Vaïco_ reçut la visite
d’un de ces malheureux oiseaux, qu’une cause inconnue emporte,
désemparés, loin de leurs parages d’habitat. Celui-là appartenait à
l’espèce des fous, des boobys. Il entra par un sabord du carré et vint
s’abriter au pied des plantes vertes, qui décoraient le caisson arrière.
Il s’abattit, et resta là, sans doute recru de fatigue, les yeux fixes
et brillants, son ventre faisant comme une grande boule d’écume, parmi
les palmes et les feuillages.
Ni l’éclat des ampoules électriques, ni le brouhaha du service à l’heure
du repas, ni la turbulence des passagers descendus pour contempler cette
épave du ciel, ne paraissaient l’effaroucher. Si bien que cette
impavidité même, l’étrangeté de cette forme silencieuse, chue d’on ne
sait quel cataclysme, finirent, au contraire, par impressionner
prodigieusement les hôtes humains du navire. Et si quelques-uns
plaisantèrent la disgrâce des pattes d’infirme, esquissèrent le geste de
tendre au bec dégingandé une banane ou un poisson, nul n’osa porter la
main sur les longues ailes inertes.
Tout le dîner, le booby se tint dans la même attitude, cloué, en
apparence, sur la tablette d’acajou qui lui servait de radeau de refuge.
A onze heures seulement, quand on commença de tourner les commutateurs
des ampoules, comme surpris par le premier choc des ténèbres, il cligna
des paupières, pivota sur lui-même, et s’enfuit par le sabord, comme il
était venu. J’étais alors avec Moutier sur le pont. Nous entendîmes le
grand coup d’aile, et nous vîmes la forme nager dans l’air tout illuminé
de la clarté lunaire. Et mon compagnon me dit brusquement:
--Vous avez remarqué, n’est-ce pas, l’émotion quasi religieuse des
passagers devant cette bête! Devant cette bête qui leur apportait un
message, un message qu’il leur faut déchiffrer, un message plus sacré
que le rameau d’olive de la colombe...
Il suspendit la fin de sa phrase. Je ne distinguais pas nettement sa
figure, plongés, comme nous l’étions tous deux, dans l’ombre de la
passerelle. Mais je voyais, à hauteur de sa bouche, le point rouge de sa
cigarette s’enfler à intervalles précipités; et ce m’était un indice
suffisant de son exceptionnelle émotion.
--Devant cette bête... qui n’ouvrait pas le bec! acheva-t-il d’une voix
railleuse, à laquelle je ne sus comment répliquer.
Quelle belle nuit sur l’Océan fut celle-là! Ah oui, si belle qu’une
douzaine au moins de smokings désertèrent, en son honneur, les épaules
diamantées de la belle madame H..., et que tout autant de pyjamas
retardèrent, avec décence, le remue-ménage quotidien des dortoirs
dressés à même le spardeck.
Et nous-mêmes, Moutier et moi, nous restâmes longtemps, les pieds sur la
gouttière de la drosse et les bras croisés sur la rambarde, à contempler
les longues conques d’eau bleuâtre qui se creusaient contre les flancs
du _Vaïco_, ou, relevant la tête, l’espace éblouissant, au cœur duquel
s’était évanoui le fou messager. Je me souviens des formes mouvantes des
nuages qui, tour à tour, masquaient la lune, sans cesser d’être éclairés
par sa face invisible, et de l’un d’eux, en particulier, qui provoqua un
bruissement d’admiration, par sa métamorphose opportune en une sorte de
blanche aile double, éployée, d’où glissait, en pent-à-col, le signe
d’une étoile verte. Et ce ne fut que beaucoup plus tard, après la
désagrégation irrémédiable des beaux artifices lunaires, que nous nous
décidâmes à regagner nos cabines.
IV
La droite de Fagui est dévolue à Just Barnot, le plus ancien d’âge,
sinon le plus élevé en fonctions, des ingénieurs de la popote. J’ai de
la sympathie pour ce compagnon, architecturé sans élégance, mais avec
d’honnêtes matériaux, me semble-t-il. Il est Suisse d’origine et marche
avec le dandinement typique des montagnards, et, s’il n’est que médiocre
cavalier, n’a pas son égal, dans les équipes de la Compagnie, pour
cheminer, le coupe-court d’abatage au poing, à travers la brousse dense.
Mais André Moutier, d’après certaine affaire du «tracé Lacroix», lui
fait assez grise mine. En outre, il y a entre eux de l’antipathie
instinctive de race. Moutier a la tête ronde du Latin et flaire, au
canton natal de Just Barnot, une forte odeur de terroir germanique, qui
lui hérisse le poil.
L’affaire du tracé Lacroix, c’est tout uniment celle de la continuation
de la ligne, à l’achèvement du kilomètre 80. Il existe vers l’ouest, à
une demi-lieue de nos _salas_[A] du bord de la rivière, une sorte de
lac-marécage, déversoir perdu des eaux innombrables de la région. En
tenterait-on la traversée directe, aux aléas redoutables, ou s’en
irait-on prudemment contourner la corne nord de l’obstacle, en se
gardant de lâcher le sol franc de la forêt?
C’est M. Lacroix qui avait préconisé le tracé nord. C’était lui qui
avait confié à son fidèle second, Georges Lully, les levers
préparatoires dans la jungle marginale. Tout le monde à Battambang le
savait serviteur à rendre son tablier, plutôt qu’à laisser contrecarrer
telles idées bien assises dans sa tête; et il ne fallait pas moins que
sa disparition pour donner aux auteurs du projet adverse le front
d’entrer en scène. Depuis deux jours le triomphe de ces derniers est
officiel; mais l’étrange est qu’aucun de nous ne connaît la
personnalité exacte du plus important d’entre eux.
Nous savons seulement--ceci se passait avant mon arrivée à la
Siam-Cambodge, et je n’en suis instruit que par les confidences de
Moutier--nous savons seulement qu’un énigmatique personnage est venu
s’installer, un beau jour, dans ces parages, où nos salas étaient à
peine construites. Des papiers assez obscurs de Battambang avaitent
précédé l’inconnu, qui traînait derrière lui une armée de boys et de
coolies à sa solde. C’était, paraît-il, un homme grand et fort, à la
barbe ronde et au gosier dur, toutes les apparences d’un reître
allemand.
Dès l’aube, il partait sur la rivière, avec son personnel et tout un
attirail somptueux de campement, et, le soir, il clapotait
d’interminables conférences avec Barnot. Moutier reste persuadé que
c’est lui qui a mis sur pied, avec la complicité de Barnot, ce projet
inattendu du marais, et, faute d’autres renseignements sur son identité,
le dénomme couramment «l’Ennemi». Le triomphe de l’Ennemi n’est pas sans
avoir perturbé l’atmosphère de la popote, et hier, le café bu, au lieu
de s’attarder, comme d’ordinaire, à deviser dans la fumée des
_cheroots_[B] birmans, chacun s’est hâté de regagner pour la sieste sa
propre sala.
Aujourd’hui Fagui, qui, de par sa nature féminine éprise de douceur,
est, plus que nous-mêmes, sensible à ces germes flottants de discorde,
tente, au dessert, une diversion conciliante. Cependant que le boy
dépose sur la table le plateau chargé de tasses, elle lance à la ronde
un timide regard, un de ces regards qui détiennent la grâce de sourire,
alors même que la bouche garde son triste figement.
--Le bonze A-ka-thor, nous dit-elle, m’a rendu visite, ce matin. Il
demande si ses frères pourront mendier le riz deux fois la semaine, par
ici.
--Pourquoi non? A-ka-thor ne paie-t-il pas son écot en belles histoires
cambodgiennes, que la popote recueille plus tard avec profit sur vos
doctes lèvres, ô Fagui?
Fagui est, en effet, de nous cinq, la plus familiarisée avec le parler
local, mélange bâtard de siamois et de cambodgien, altéré de maintes
étrangetés phonétiques des tribus chams de la forêt.
A peine ai-je ainsi formulé mon acquiescement, que Barnot hoche la tête
avec énergie, de gauche à droite et de droite à gauche.
--A-ka-thor, déclare-t-il, est un grand enfant. Mais tous ses compères
de la bonzerie ne racontent pas des histoires aussi naïves que les
siennes. Et quand je vois leurs loques jaunes s’agiter dans le voisinage
des coolies, je n’aime guère cela.
Il y a de la justesse dans cette observation de Barnot. Derrière neuf
sur dix des obstacles rencontrés par nos rails, quelque «loque jaune»
était sournoisement embusquée. Je m’étonne d’entendre Moutier répliquer
railleusement:
--Bah! vous exagérez, Barnot. Et je dis comme Tourange: pourquoi
refuserions-nous la charité à ces hommes de Dieu?
Moutier n’a guère coutume de pécher par excès de tendresse à l’égard des
hommes de Dieu de n’importe quel pays du monde, et j’imagine qu’il cède,
en ce moment, au seul plaisir de contredire Just Barnot, allié de
l’Ennemi.
--... Est-ce,--poursuit-il, du même ton d’agressive ironie--parce qu’ils
vont répandant partout la légende du gong d’or, noyé dans le marais?
Vous la connaissez, n’est-ce pas? C’est une sorte de gong, d’un diamètre
de plusieurs _lis_ et semblable à la pierre musicale qui flotte, en
Chine, sur les eaux du Tu-Tan. Il disparaît à la vue de ceux qui s’en
approchent, et malheur alors à qui le fait sonner quand il émerge ainsi,
invisible à la surface! Car c’est le dernier son que les oreilles de cet
imprudent doivent recueillir... C’est une fort curieuse légende,
probablement mensongère, je suis de votre avis. Mais que tous nos
coolies, dès qu’on fera mine d’infléchir les rails du Siam-Cambodge dans
cette direction, soient prêts à déserter dans les vingt-quatre heures,
en l’honneur de cette légende mensongère, c’est ce dont les gens de
Battambang ont été, je suppose, suffisamment avertis...
Disant cela, Moutier regarde Barnot. Mais celui-ci soutient ce regard
avec une impassibilité qui n’est--du moins, je crois le pénétrer--que le
masque d’une résignation ennuyée, le mutisme des gens qui sentent
combien les mots sont de pauvres choses pour combler certains hiatus
entre les âmes. Lourdement il se lève, dépose sa tasse, et dit à la
cantonade:
--Viennent donc les bonzes, puisqu’on les veut! Ce n’est pas le riz
qu’on versera dans leurs écuelles qui changera rien à ce qui doit
être... A ce soir, messieurs!
Dès que son pas, dont tremble toute la véranda, s’est étouffé dans la
terre molle du chemin de berge, je me retourne vers Moutier et je ne
puis m’empêcher de le morigéner quelque peu. Grands Dieux! vit-on jamais
bœufs accouplés sous le même joug croiser Les cornes et se heurter
ainsi, à tout bout de champ? Le travail est le travail, et les
discussions ne valent rien pour lui...
Moutier m’observe un instant, de cet air que je lui connaissais à bord,
quand il cherchait à surprendre le diapason de la pensée de son
interlocuteur, pour y bien accorder la sienne.
--Pardon, Tourange, dit-il en souriant, vous êtes une façon de mystique,
vous. Vous rêveriez de nous servir, en holocauste joyeux, au Baal des
chemins de fer et des voitures à feu... Moi pas. Un bœuf de sacrifice?
que nenni! Un bœuf de louage, à la rigueur... mais qui traite lui-même
l’affaire de sa location. Je tire droit et ferme, c’est entendu,
mais je ne veux pas laisser mes os dans le sillon... Ou, du
moins,--rectifie-t-il après un silence,--le jour où je les y
laisserai, je veux sentir que la charrue, derrière moi, est menée
irréprochablement, par «un» qui a le sens de la «belle ouvrage», et non
par un forban de rencontre.
--Pour de la belle ouvrage, c’est la voix paisible de Lully qui se fait
entendre, nous en trouverons sur le marais. Les vieux limons d’Asie,
c’est tout plein riche en surprises... Avez-vous entendu parler de la
traversée du Hoang-Ho? Un lit de fleuve large de dix kilomètres! Vous
croyez l’avoir enjambé, et Bouddah vous protège! cinq cents mètres plus
loin, le voilà qui recommence à se tortiller sous vous dans la vase.
Beaucoup de sacs de piastres, oui beaucoup, et beaucoup de sacs de
ciment, et beaucoup de sacs à viande humaine, voilà ce qu’il faut pour
gaver ces gros serpents jaunes.
Georgie s’est étendu, un noir cigare aux lèvres, sur une de ces chaises
longues en rotin de la prison de Pnom-penh, qui sont larges comme des
lits de justice. Il suit, d’un œil béat, à travers la torpeur grise de
la pièce, les ondulations stagnantes de sa fumée.
--Et puis,--murmure-t-il, comme en extase, au moment que Moutier et moi
achevons de nous équiper pour la traversée des cataractes solaires
extérieures--il n’y a pas que de la belle ouvrage, il y a aussi de beaux
oiseaux, le soir, sur le marais.
V
Toutes nos salas se ressemblent, à la pointure des poteaux près. Ce sont
des cases de bois sur pilotis, à la mode du pays, et généralement
divisées en trois pièces. Leur toit de paillote, ce chaume indo-chinois,
fait visière assez bas pour abriter, autour du gros œuvre, un supplément
de plancher,--la véranda. Il s’en éparpille une vingtaine ainsi, le long
de la rivière, à l’usage des Européens du secteur, ingénieurs et
contremaîtres.
J’ignore le nom indigène de la rivière. Pour nous, c’est la troisième
rivière, c’est ainsi que la désignent nos plans; et nous n’avons pas le
temps de nous livrer à des essais de transcription graphique des sons
qui écartèlent, à son propos, les lèvres mendiantes du bonze A-ka-thor
et de ses frères.
Dès que mon boy a fini d’obturer, plus soigneusement qu’un naufragé
n’aveugle une voie d’eau, les trous de lumière de mon logis, à mon tour,
un cigare noir aux lèvres, je m’étends sur une chaise longue en rotin de
la prison de Pnom-penh,--une chaise longue large comme un lit de
justice,--je m’étends et je rêve... Mais je ne rêve pas comme Georgie
aux beaux oiseaux du marais.
Une façon de mystique, Tourange... Moutier me l’a répété, en descendant
l’escalier de la popote. Je n’ai pas peur du mot.
Monsieur l’Administrateur délégué de la Siam-Cambodge avait, je m’en
souviens, reniflé quelque chose d’approchant dans le grand grimaud
d’ingénieur qui mettait une signature désinvolte au bas d’un papier
timbré, où il était question d’appointements mensuels, de passage en
première classe, de rapatriement anticipé pour cause de maladie grave...
Je riais intérieurement alors. La tête de monsieur l’Administrateur
délégué me faisait songer à celle de ces bonshommes qui trouvent
soudain, dans leur champ de betteraves, quelque vieux projectile de
forme désuète, plus ou moins croûteux de rouille. Eh! sans doute,
l’objet est plein, sans fusée, d’un modèle préhistorique: tout de même,
il vaut mieux ne pas trop le manipuler!
Vous deviniez bien, monsieur l’Administrateur délégué--tu le sais aussi,
l’ami Moutier!--que ce mysticisme laisse mon cerveau jouer à l’égal du
vôtre, sur le plan positif, n’embrume pas ma vue, n’empêche pas mes
regards de prendre mesure comme deux bonnes pointes de compas.
Quand je franchissais cette porte enfoncée, ogivale et basse autour de
laquelle maints tableaux de raisons sociales, accrochés aux nervures de
pierre, faisaient, ma foi, figure d’ex-voto, vous ne prétendiez pas me
dissimuler, derrière celui de ces rectangles de cuivre qui portait les
mots magiques, «Compagnie française des railways du Siam-Haut-Cambodge»,
le nez levantin, les yeux mongols, le sourire italien et la mâchoire
anglo-saxonne de cette physionomie bien mondiale de Mureiro Vanelli,
impresario-chef de ladite Compagnie.
Dans la salle où l’on m’avait prié d’attendre quelques minutes, je
n’avais pas manqué--vous le saviez--de noter l’opportunité de ces deux
larges photographies qui «tiraient l’œil» sur la paroi. Celle de gauche
représentait, n’est-ce pas? la célèbre _Pagode dallée d’argent_ de
Pnom-penh, et celle de droite, la non moins fameuse _Pagode de la
Montagne d’or_ de Bangkok. Ainsi appariées, ne fournissaient-elles pas
belle matière à surexciter l’imagination des visiteurs? Et ceux-ci
pouvaient-ils faire moins que de tracer instinctivement, entre ces deux
terminus aux mirages d’encaisse métallique, le quadruple fil noir où
voir courir les plus fabuleux échanges?
Et ce placard, en bonne lumière lui aussi, qui proclamait les variations
mirifiques du taux de la piastre en Extrême-Orient! Il n’aurait pas dû
spécialement m’intéresser; je n’étais pas un de ces pauvres hères, qu’on
appointe en cette monnaie, un «piastreux», comme nous disons au
Siam-Cambodge. J’y vérifiai cependant que la susdite rondelle d’argent
valait, au cours de Shanghaï, cinq francs quatre-vingt-dix en 1874, cinq
francs trente en 1882, quatre francs soixante-dix en 1888. Mais il ne
put m’échapper qu’on avait jugé superflu de poursuivre cette évaluation
jusqu’aux années plus récentes, où je n’ignorais point qu’elle était
tombée à deux francs trente, en moyenne...
Rassurez-vous, monsieur l’administrateur, je ne m’attardai point à
m’indigner de cette quasi naïve supercherie. Je savais, dès longtemps,
croyez-le, que la civilisation, cette civilisation dont nous sommes
tous, j’imagine, à la Siam-Cambodge, de bons ouvriers, notre blanche
civilisation bâtit un édifice dont il ne faut point songer encore à
apercevoir la coupole,--tout au plus le rez-de-chaussée, occupé, comme
il sied, par les boutiques des marchands.
Mon mysticisme n’est pas bien méchant, messieurs du rez-de-chaussée. Il
ne fera pas bombe contre vos devantures. Il ne réclame que de lever
quelquefois le nez vers la nue, dans l’espoir, oh! très vague, dans le
rêve d’y voir briller le signe qui consacrera la coupole absente.
* * * * *
Mon boy heurte à ma porte. Il m’invite, avec émotion et volubilité, à la
chasse d’un argus, dont le cri perce les dômes lointains de la forêt.
Trop tard, ou trop tôt. Je ne poursuivrai pas, sous les couverts
embrasés, l’oiseau vigilant aux pennes merveilleuses... Le soleil
bondissant et rude est le maître de l’espace. Déjà je livre à la sieste
mes tempes talonnées et mes mains en moiteur, et voici que je m’endors,
vaincu, de ce sommeil comparable à celui du boxeur assommé par
l’adversaire.
VI
La forêt, en marge de qui nous vivons, ne s’ordonne point comme les
nôtres, en groupements d’essences. Ici, point de futaies, point de
conciles de troncs vénérables, point de jeune tribu conquérante qui
happe, au passage de ses racines, tous les produits du sol. Mais la vie,
bouillonnante et débonnaire,--pour tous, la plus magnifique leçon
d’individualisme!
La confusion des formes étourdit d’abord comme une vapeur verte. Sur
mille mètres carrés, toutes les feuilles, toutes les graines, toutes les
épines, toutes les écorces, toutes les branches. Mais le fort laisse
vivre le faible; mais l’«en bas» ne sape pas l’altitude... La base du
monstrueux _bang-lang_ ne décime pas, de ses rostres en ailerons de
squales, le gentil peuple des herbes; et de l’échevèlement frénétique
des lianes, le blanc _sao_ jaillit sans meurtrissures, comme un bras nu
et musclé qui tend vers le ciel une touffe de lauriers. Et c’est bien
une nation d’Asie, j’imagine, cette multitude où la pouillerie
débordante des petits coudoie, sans vergogne, les géants à l’apparat
somptueux et cruel, et où l’arbre de la Puissance porte, sans en être
étouffé, la plus effroyable surcharge de parasites.
A midi, tout s’immobilise dans la forêt. Les feuillages, bizarrement
bosselés, se tachent de reflets métalliques... Le vent, à coup sûr, les
ferait tinter; mais il ne souffle pas... Cependant les piques solaires
crèvent durement ces boucliers de clinquant. Il semble qu’on entende
leur choc sur la terre, et que celle-ci en garde un étonnement sourd. La
vie animale est morte. Seuls les insectes, particules légères,
participent à cette rebondissante vibration.
Un peu plus tard, glisse l’heure de l’écureuil et du singe. Deux bêtes,
deux âmes... L’écureuil projette à peine sur d’opaques frondaisons sa
courbe grise et légère comme une fumée. Le singe, à grand tapage,
bouscule, casse, déchire, relève d’un jeu lubrique la longue traîne
agrafée aux ramures.
Dans les tranchées, où mon poney galope avec ardeur, un papillon,
damasquiné de bleu, coupe, d’une ligne brisée et hâtive, la large piste
veloutée.
Et voici le soir, redoutable magicien! La forêt se transforme. Elle
s’apprête pour de mystérieuses célébrations... Du haut en bas, des cimes
à la brousse, aux innombrables étages de la demeure végétale, c’est le
plus grand chuchotement de l’inconnu.
Qu’on ne s’y méprenne point cependant. Ici vos épaules ne sentiront pas
tomber sur elles l’ombre, froide et lourde d’hymnes, d’un temple. Les
images architecturales familières se détournent de l’esprit. Point de
piliers; point de colonnades, point de voûtes qu’emplit l’horreur
sacrée... Ceci seulement: la grande force élévatrice, une minute,
imperceptiblement rétractée...
* * * * *
Depuis que j’habite dans le voisinage de la forêt, j’ai compris l’âme
secrète de ceux qu’on appelle là-bas, dans les villes peuplées de
scribes, les «broussailleux».
On dit:
«Ce sont des orgueilleux brutaux. Ils appartiennent à un cycle révolu,
résidus de ces âges où la force aux yeux courts tenait le sceptre. Ils
perdent l’aplomb à jouer les Nemrods au petit pied, loin du sol
héréditaire où la juste dévolution des emplois ferait d’eux des
garde-chasses...»
Ils répondent:
«Que nous importent l’orgueil, l’énergie, l’ambition, sur quoi vous nous
jugez! Mais nous avons trouvé ici la vie nue, la Belle qui ne dort plus
dans vos bois.
»Nous-mêmes, comme le vieil Adam, avons connu enfin notre nudité. Nous
n’en avons point eu de honte... au contraire, une grande joie. Et nous
ne couperions pas même une palme pour en altérer le pur scandale.
»Comme des nageurs nus, nous nous sommes plongés, avec un tremblement de
délices, dans l’heure trouble où les buissons ont l’air de verts
madrépores, où les feuillages, frères des éponges, baignent à de
glauques profondeurs... Ayant regagné le bord, nous avons bu, comme un
cordial amer, la Solitude.»
* * * * *
Quelquefois j’ai peur et haine de la forêt, de cette forêt dont j’ignore
les lois et les caprices, dont le rythme des sèves m’échappe, dont le
vert perpétuel se corrompt ou s’exalte pour des causes que je ne sais
préciser, de cette forêt qui amalgame les fleurs et les graines, qui n’a
pas de saisons, pas de sommeil hivernal, pas d’éveil tendre et
printanier... rien qu’une poussée barbare de vie, rien que ce
soulèvement gonflé de corps d’esclave sous la caresse du sultan solaire!
Un après-midi, éperdument, j’ai rêvé de la forêt de chez nous, de la
forêt d’automne, en robe de pourpre, la belle forêt royale, qui trône
sur un peuple de coteaux et qui dore d’une dernière gloire, par-dessus
la fumée bleue des labours, sa prochaine décapitation...
Une bête inconnue meuglait au loin, comme un cor étrange.
VII
Moutier frappe sur mon épaule:
--Il est arrivé des tas de dépêches de Battambang. Vous les trouverez
sur mon bureau. Il est temps d’avertir Vigel. Je pense que c’est à vous
qu’incombe ce soin.
--Sans nul conteste. Et, d’ailleurs, mon poney connaît la route comme un
fin forestier.
Henry Vigel est le cinquième ingénieur du secteur. Mais il ne loge pas
au bord de la rivière, et ne mange pas à la popote. Son camp est à
quinze kilomètres, en pleine forêt. Sa besogne, qui se soudait à la
mienne, était, jusqu’à ce jour, de préparer le passage au tracé Lacroix:
abattre, élaguer, tondre, piqueter, devant que surviennent les coolies
terrassiers de l’ami Lully.
Moutier me désigne, d’un clin d’œil narquois, le parapet vert dressé par
la brousse, de l’autre côté de la rivière, vers le nord.
--Je voudrais, me dit-il, avoir le spectacle de la tête de Vigel
apprenant que son travail de trois mois était pour le roi de Prusse...
Vigel n’est pas un de ces petits personnages qu’on fait valser au
premier air de flûte... je me suis même demandé ce que cachait, au
juste, son exil par ici. Il passait pour très bien en cour, enveloppé de
protections mystérieuses. Il est de la race des Vanelli, c’est-à-dire
d’aucune race... Enfin, tâchez de le joindre le plus tôt possible, et
ramenez ensemble tout votre monde. Car, à propos, Tourange--ici Moutier
rougit légèrement--parmi les dépêches reçues, il en est une qui me donne
la direction complète des travaux futurs.
Brave Moutier! Voilà rendue moins amère la coupe où l’on a fait
dissoudre quelques menus grains de cette substance merveilleuse:
l’autorité!
Au demeurant, je suis heureux de le féliciter. Car c’est bien le
meilleur homme de notre équipe.
* * * * *
Je n’avais pas surfait les aptitudes forestières de mon poney. C’était
plaisir de le voir se faufiler entre les cépées drues, remonter du
poitrail un torrent de feuillages, étendre son galop leste dans
l’élargissement d’une clairière, écarter, d’un encensement têtu de
l’encolure, quelque liane obstinée à caparaçonner de vertes broderies sa
croupe luisante. Après une heure de course, j’atteignis mon chantier.
Une centaine de coolies était là, en train de scier, de piocher,
d’émonder à grands sifflements de coupe-coupe.
Presque tous des Cambodgiens aux cheveux taillés en brosse, travailleurs
médiocres, dont déçoivent les torses et les bras, gonflés de muscles
mous, mais compagnons d’humeur docile et d’âme légère. «Ces gens-là--me
disait mon contremaître, un jour que nous pesions les chances d’une
épidémie cholériforme--meurent comme ils travaillent: doucement.»
Un singulier serviteur, ce contremaître, qui, justement, délaissant son
alidade et ses porte-mires, venait à ma rencontre. Sans quitter ma
selle, je lui donnai la nouvelle et les ordres de repliement. Il
accueillit le tout avec une impassibilité polie d’Asiatique. C’est un
ancien sous-officier d’infanterie coloniale. Le soleil et les pluies
d’Indochine ont repétri son argile, lui ont fait faire prise
définitivement avec ce sol adoptif. Il a une épouse indigène, une trolée
de _gnôs_[C] qui, sur le seuil de sa case de bambous, emplissent de riz
leurs ventres nus. Il a totalement oublié, j’en ai la conviction,
l’ardoise fine de son clocher natal, quelque part là-bas, en Touraine ou
en Picardie, et les filles aux yeux clairs penchées sur les javelles. Et
je suis sûr que lui aussi, l’heure venue, saura mourir doucement dans le
giron chaud de la forêt, tandis que les tam-tams charitables écarteront
de sa tête les mauvais Génies et que là-haut, par-dessus les dernières
palmes pâles, miroitera un ciel étrange, corail et soufre, comme ce
soir.
* * * * *
La nuit est presque noire, quand mon poney vient hennir entre la
palissade qui ceinture le camp d’Henry Vigel. Au hennissement, des boys
accourent, porteurs de photophores, et dès que j’ai mis pied à terre me
guident, à travers les bosses herbues de l’enclos, vers la case de leur
maître.
Je vois surgir de l’ombre lumineuse la silhouette de Vigel, sa figure
pâle, traversée de longs yeux noirs et que tachent des lèvres très
rouges, on jugerait peintes. Une figure voluptueuse et ambiguë
d’Eurasien, quand on le regarde de face, mais qui révèle, en profil, des
courbures ovines et des méplats rocheux de boxeur israélite.
Il porte, comme vêtement principal, le _sampot_ cambodgien, cette sorte
de jupe-culotte obtenue par l’enroulement compliqué d’une pièce de soie
sans coutures, que les indigènes se plaisent à teindre de couleurs
changeantes. Celui d’Henry est bleu-vert, ajusté à la «queue de paon»
selon le rite des élégants de la cour de Pnom-penh. Dans le même goût
jeune Khmer, une sorte de veston de toile neigeuse colle au torse
souple, dont les épaules tombantes et musclées semblent, comme chez les
félins, participer tout entières aux mouvements des membres.
Il m’accueille d’une exclamation cordiale:
--Quel bon vent vous amène, Tourange?
Je lui tends une liasse de dépêches officielles. Il la feuillette
rapidement, et soudain, sur son visage au sourire nonchalant, passe
comme une explosion blanche.
--Alors on s’imagine que moi, je suis venu...
Il n’achève pas sa phrase. Au fait, pourquoi est-il venu jusqu’à nos
territoires d’exil, lui, l’homme bien en cour, le client des protecteurs
haut placés, l’habitué des grands bureaux? Mystère, dont jusqu’ici, je
l’avoue, je me suis fort peu préoccupé.
--On raconte, dis-je d’un air placide, que Vanelli vient d’arriver à
Saïgon. Le coup, sans doute, est parti de son entourage immédiat...
--Ah! Vanelli est à Saïgon, murmure-t-il, tiens, tiens... Un petit tour
par là-bas...
A nouveau, il ne formule pas la fin de sa pensée.
Tandis qu’il donne des ordres au boy d’une voix dure, j’examine la pièce
qui lui sert de salle à manger. Elle est confortable, voire élégante,
Fagui n’aurait pas mieux fait. La vaisselle et les cristaux viennent
directement de France, non de quelque occasion dépareillée de la salle
aux ventes de Saïgon. Des théières, des jattes de véritable argenterie,
bravant sur le buffet la cupidité des indigènes, attestent la salutaire
terreur que doit inspirer ici l’œil du maître.
Cependant Vigel, me montrant, sur la table, une collection de feuilles
de papier bizarrement découpées qui s’y étale, se prend à rire:
--Vous voyez, tout mon travail est perdu! Vous ne devinez pas ce qu’est
ceci? Tout simplement les empreintes des pieds de mes coolies! On n’est
pas pour rien le Robinson de la forêt. J’avais remarqué que mes
Vendredis ne s’aventuraient qu’avec force grimaces sur ce tapis semé
d’épines... Et j’ai expédié cette collection de pointures à
Limoges-en-France, d’où m’est revenue une collection de solides bottines
lacées à semelle double... Et l’on dira encore à Battambang que je
manque de sollicitude à l’égard de mon personnel!... Sans compter,
ajoute-t-il mi-sérieux, mi-bouffon, que la maison me fera bien dix pour
cent de remise.
Quel animal humain difficile à classer! Il m’inquiète et m’attire. Je le
crois sûr, valeureux même, tant qu’il sentira peser sur lui la
discipline des races organisées, dont la contrainte le flatte jusqu’à un
certain point, qu’en tout cas il envisage avec une crainte sans haine,
quasi religieuse. Mais malheur à qui, l’ayant habitué à l’absence des
barreaux, se trouvera à avoir à livrer avec lui le combat singulier de
bête à bête!
Je lui dis avec sincérité:
--C’est très élégant chez vous.
--Oui, trop peut-être... Ce sont des habitudes de ma jeunesse.
Maintenant, je les changerais... Tenez, quand vous mangez en forêt, ce
pullulement d’insectes, ce scorpion sous votre table, ces herbes qui
vous frôlent, ce pataugement à même la vie, qui d’abord vous répugne, au
bout de quelque temps vous ne pouvez plus vous en passer! Nos parquets
occidentaux lavés, séchés, stérilisés, vous reviennent en mémoire comme
des tables d’opérations, des dalles mortuaires... Ah! la vie, Tourange!
Une pirouette, et il s’en va tomber sur le hamac de sa véranda, face à
la masse obscure de la forêt, cependant que le boy me conduit à la
douche.
VIII
Nos salas, à Moutier, à Barnot, à moi-même, sont des baraquements de
soldats; celle de Vigel est une garçonnière. La sala de Lully fait
penser au wigwam de quelque fantastique chasseur d’ailes.
Quand les eaux recouvrent la terre, échassiers et palmipèdes abondent
dans nos territoires: grues antigones, ibis géants, cigognes noires;
hérons crabiers, joie et déception des chasseurs novices; marabouts,
vieillards savants, sarcastiques et chauves; pélicans, carènes
puissantes, vraies jonques de l’air, balancées de magnifiques roulis;
maigres cormorans qui, prenant un squelette d’arbre pour séchoir, y
écartent leurs haillons d’ailes, en figures maléfiques sur le blason du
ciel...
Lully connaît les lacunes et les gouffres du marais, les îlots, les
courants, les bouches limoneuses, l’indescriptible hydrographie de la
forêt inondée. En outre, il est expert à dépouiller, aussi prestement
qu’un naturaliste professionnel, les grands plumages inertes qu’il
rapporte en sampan, à la tombée du jour, quelque bec sanglant traînant
au fil de l’eau jaune et rose, par le dédale de ces canaux stagnants, de
ces rivières étranges, sans berge et sans lit, où de rondes têtes
d’arbres servent de seules balises aux pagayeurs.
L’agencement de toutes ces dépouilles tapisse les parois de la pièce où
Fagui passe une bonne part de ses journées et reçoit, à l’occasion, nos
visites. Et derrière le profil timide de la gardienne du pankah--ce
foyer à rebours des demeures tropicales--semble accroché, plus beau que
soie et fourrure, glacé de rose, moiré d’argent, lamé de cuivre noir, le
manteau de neige et de cendre d’on ne sait quel fabuleux archer.
Par caprice d’artiste, sûr de ses effets décoratifs, Lully a, dans le
contre-jour d’un angle, installé le coin des rapaces. Mais
ceux-là--gyps aux coups plombagineux, aigles babillards qui prennent
volontiers nos poteaux télégraphiques pour hampes, buses, chasseuses de
rats, protectrices des rizières, milans à cape blanche, et toute la
tribu batailleuse des faucons dont les «poids légers» ne dépassent guère
la taille d’une perruche,--ceux-là sont dressés sur serres, en livrée
sombre, charbonnée, tannée, balafrée de roux, les têtes aux yeux d’onyx
ou de portor détournées d’un sauvage dédain.
--By Jove! la famille Vanelli, au grand complet!
L’habituel sourire indolent--ou insolent, on ne sait--plisse la lèvre de
Vigel, ces lèvres trop rouges qui lui font, sous l’éclairement blafard
des lampes à globes, une face déplaisante de mime. C’est le premier soir
d’assemblée plénière des responsables du kilomètre 83, et le couple
Fagui-Lully offre, en son logis, le thé et les whisky-sodas.
Vanelli, Mureiro Vanelli! Certes je connais la légende du personnage. Je
sais que si l’on cousait bout à bout toutes les provinces que ce baron
moderne a paraphées de ses lignes de railways, cela donnerait un royaume
de Gengis-Khan, mais où le difficile pour lui serait, sans doute, de
retrouver la couleur du terroir natal. Je n’ignore pas que, nonobstant
cette ubiquité en quelque sorte congénitale, l’Extrême-Orient, de la
porte de Singapore aux Iles japonaises, est son domaine actuel préféré;
et les circulaires d’un emprunt, dûment autorisé par le Parlement
national, m’ont appris, dès longtemps, que le gouvernement de
l’Indochine française et celui de Son Excellence aux Pieds divins[D] ont
fait un coup de maître, en traitant simultanément avec cette tierce
puissance pour la réalisation d’un projet auquel «le développement de la
civilisation n’est pas moins attaché que l’affermissement économique de
notre belle colonie». Mais je n’ai jamais vu, en chair et en os, le
grand patron de la Siam-Cambodge.
--Je l’ai vu, dit Lully, par pur hasard, dans le couloir des loges de
l’Opéra de Nice, au cours d’un de mes congés. Je revenais du Nord-Chine,
et lui venait de terminer son affaire de Mésopotamie. J’aperçus d’abord
une grande fille, rose de peau et de robe, dont le cou pleurait des
diamants comme une fontaine. On me dit que c’était la maîtresse du
baron Vanelli, et par derrière je vis le baron, qui regardait la chair
rose s’envelopper d’une longue fourrure blanche. Je lui trouvai le teint
jaune, et, négligeant le filet de sang de la légion d’honneur qui
suintait à sa boutonnière, bon pour une sérieuse cure de Vichy. Il avait
l’air de beaucoup s’ennuyer...
--Il s’ennuyait--c’est maintenant Moutier qui parle, et qui tient, je
pense, à montrer que sa récente élévation laisse de l’aise à son franc
juger.--Ce n’est pas un jouisseur, c’est un dur homme de guerre, à sa
manière. Il vivrait, pour son compte, d’une macaronade ou d’une écuellée
de riz. Soyez sûr que lorsqu’il s’ajuste en Mureiro-le-Magnifique, c’est
pour donner fête à quelque baron de ses amis, ou plutôt pour complaire à
sa très chère fille, Elsa de Faulwitz.
A ce nom, il me semble que les paupières de Vigel ont un battement
léger.