faire une espèce de nœud, et puis de le tenir fermement par l'oreille
droite et le pied gauche afin de l'empêcher de se dénouer,) elle le
porta dehors en plein air. "Si je n'emporte pas cet enfant avec moi,"
pensa Alice, "ils le tueront bien sûr un de ces jours. Ne serait-ce pas
un meurtre de l'abandonner?" Elle dit ces derniers mots à haute voix,
et la petite créature répondit en grognant (elle avait cessé d'éternuer
alors). "Ne grogne pas ainsi," dit Alice; "ce n'est pas là du tout une
bonne manière de s'exprimer."
Le bébé grogna de nouveau. Alice le regarda au visage avec inquiétude
pour voir ce qu'il avait. Sans contredit son nez était très-retroussé,
et ressemblait bien plutôt à un groin qu'à un vrai nez. Ses yeux aussi
devenaient très-petits pour un bébé. Enfin Alice ne trouva pas du tout
de son goût l'aspect de ce petit être. "Mais peut-être sanglotait-il
tout simplement," pensa-t-elle, et elle regarda de nouveau les yeux du
bébé pour voir s'il n'y avait pas de larmes. "Si tu vas te changer en
porc," dit Alice très-sérieusement, "je ne veux plus rien avoir à faire
avec toi. Fais-y bien attention!"
[Illustration]
La pauvre petite créature sanglota de nouveau, ou grogna (il était
impossible de savoir lequel des deux), et ils continuèrent leur chemin
un instant en silence.
Alice commençait à dire en elle-même, "Mais, que faire de cette
créature quand je l'aurai portée à la maison?" lorsqu'il grogna de
nouveau si fort qu'elle regarda sa figure avec quelque inquiétude.
Cette fois il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un porc, ni plus ni
moins, et elle comprit qu'il serait ridicule de le porter plus loin.
Elle déposa donc par terre le petit animal, et se sentit toute soulagée
de le voir trotter tranquillement vers le bois. "S'il avait grandi,"
se dit-elle, "il serait devenu un bien vilain enfant; tandis qu'il
fait un assez joli petit porc, il me semble." Alors elle se mit à
penser à d'autres enfants qu'elle connaissait et qui feraient d'assez
jolis porcs, si seulement on savait la manière de s'y prendre pour les
métamorphoser. Elle était en train de faire ces réflexions, lorsqu'elle
tressaillit en voyant tout à coup le Chat assis à quelques pas de là
sur la branche d'un arbre.
Le Chat grimaça en apercevant Alice. Elle trouva qu'il avait l'air bon
enfant, et cependant il avait de très-longues griffes et une grande
rangée de dents; aussi comprit-elle qu'il fallait le traiter avec
respect.
"Grimaçon!" commença-t-elle un peu timidement, ne sachant pas du
tout si cette familiarité lui serait agréable; toutefois il ne fit
qu'allonger sa grimace.
"Allons, il est content jusqu'à présent," pensa Alice, et elle
continua: "Dites-moi, je vous prie, de quel côté faut-il me diriger?"
"Cela dépend beaucoup de l'endroit où vous voulez aller," dit le Chat.
"Cela m'est assez indifférent," dit Alice.
"Alors peu importe de quel côté vous irez," dit le Chat.
"Pourvu que j'arrive _quelque part_," ajouta Alice en explication.
"Cela ne peut manquer, pourvu que vous marchiez assez longtemps."
Alice comprit que cela était incontestable; elle essaya donc d'une
autre question: "Quels sont les gens qui demeurent par ici?"
"De ce côté-ci," dit le Chat, décrivant un cercle avec sa patte droite,
"demeure un chapelier; de ce côté-là," faisant de même avec sa patte
gauche, "demeure un lièvre. Allez voir celui que vous voudrez, tous
deux sont fous."
[Illustration]
"Mais je ne veux pas fréquenter des fous," fit observer Alice.
"Vous ne pouvez pas vous en défendre, tout le monde est fou ici. Je
suis fou, vous êtes folle."
"Comment savez-vous que je suis folle?" dit Alice.
"Vous devez l'être," dit le Chat, "sans cela vous ne seriez pas venue
ici."
Alice pensa que cela ne prouvait rien. Toutefois elle continua: "Et
comment savez-vous que vous êtes fou?"
"D'abord," dit le Chat, "un chien n'est pas fou: vous convenez de cela."
"Je le suppose," dit Alice.
"Eh bien!" continua le Chat, "un chien grogne quand il se fâche, et
remue la queue lorsqu'il est content. Or, moi, je grogne quand je suis
content, et je remue la queue quand je me fâche. Donc je suis fou."
"J'appelle cela faire le rouet, et non pas grogner," dit Alice.
"Appelez cela comme vous voudrez," dit le Chat. "Jouez-vous au croquet
avec la Reine aujourd'hui?"
"Cela me ferait grand plaisir," dit Alice, "mais je n'ai pas été
invitée."
"Vous m'y verrez," dit le Chat; et il disparut.
Alice ne fut pas très-étonnée, tant elle commençait à s'habituer aux
événements extraordinaires. Tandis qu'elle regardait encore l'endroit
que le Chat venait de quitter, il reparut tout à coup.
"A propos, qu'est devenu le bébé? J'allais oublier de le demander."
"Il a été changé en porc," dit tranquillement Alice, comme si le Chat
était revenu d'une manière naturelle.
"Je m'en doutais," dit le Chat; et il disparut de nouveau.
Alice attendit quelques instants, espérant presque le revoir, mais il
ne reparut pas; et une ou deux minutes après, elle continua son chemin
dans la direction où on lui avait dit que demeurait le Lièvre. "J'ai
déjà vu des chapeliers," se dit-elle; "le Lièvre sera de beaucoup le
plus intéressant." A ces mots elle leva les yeux, et voilà que le Chat
était encore là assis sur une branche d'arbre.
"M'avez-vous dit porc, ou porte?" demanda le Chat.
"J'ai dit porc," répéta Alice. "Ne vous amusez donc pas à paraître et à
disparaître si subitement, vous faites tourner la tête aux gens."
[Illustration]
"C'est bon," dit le Chat, et cette fois il s'évanouit tout doucement
à commencer par le bout de la queue, et finissant par sa grimace qui
demeura quelque temps après que le reste fut disparu.
"Certes," pensa Alice, "j'ai souvent vu un chat sans grimace, mais une
grimace sans chat, je n'ai jamais de ma vie rien vu de si drôle."
Elle ne fit pas beaucoup de chemin avant d'arriver devant la maison
du Lièvre. Elle pensa que ce devait bien être là la maison, car les
cheminées étaient en forme d'oreilles et le toit était couvert de
fourrure. La maison était si grande qu'elle n'osa s'approcher avant
d'avoir grignoté encore un peu du morceau de champignon qu'elle avait
dans la main gauche, et d'avoir atteint la taille de deux pieds
environ; et même alors elle avança timidement en se disant: "Si après
tout il était fou furieux! Je voudrais presque avoir été faire visite
au Chapelier plutôt que d'être venue ici."
CHAPITRE VII.
UN THÉ DE FOUS.
IL y avait une table servie sous un arbre devant la maison, et le
Lièvre y prenait le thé avec le Chapelier. Un Loir profondément
endormi était assis entre les deux autres qui s'en servaient comme
d'un coussin, le coude appuyé sur lui et causant par-dessus sa tête.
"Bien gênant pour le Loir," pensa Alice. "Mais comme il est endormi je
suppose que cela lui est égal."
Bien que la table fût très-grande, ils étaient tous trois serrés l'un
contre l'autre à un des coins. "Il n'y a pas de place! Il n'y a pas de
place!" crièrent-ils en voyant Alice. "Il y a abondance de place," dit
Alice indignée, et elle s'assit dans un large fauteuil à l'un des bouts
de la table.
[Illustration]
"Prenez donc du vin," dit le Lièvre d'un ton engageant.
Alice regarda tout autour de la table, mais il n'y avait que du thé.
"Je ne vois pas de vin," fit-elle observer.
"Il n'y en a pas," dit le Lièvre.
"En ce cas il n'était pas très-poli de votre part de m'en offrir," dit
Alice d'un ton fâché.
"Il n'était pas non plus très-poli de votre part de vous mettre à table
avant d'y être invitée," dit le Lièvre.
"J'ignorais que ce fût votre table," dit Alice. "Il y a des couverts
pour bien plus de trois convives."
"Vos cheveux ont besoin d'être coupés," dit le Chapelier. Il avait
considéré Alice pendant quelque temps avec beaucoup de curiosité, et ce
fut la première parole qu'il lui adressa.
"Vous devriez apprendre à ne pas faire de remarques sur les gens; c'est
très-grossier," dit Alice d'un ton sévère.
A ces mots le Chapelier ouvrit de grands yeux; mais il se contenta de
dire: "Pourquoi une pie ressemble-t-elle à un pupitre?"
"Bon! nous allons nous amuser," pensa Alice. "Je suis bien aise qu'ils
se mettent à demander des énigmes. Je crois pouvoir deviner cela,"
ajouta-t-elle tout haut.
"Voulez-vous dire que vous croyez pouvoir trouver la réponse?" dit le
Lièvre.
"Précisément," répondit Alice.
"Alors vous devriez dire ce que vous voulez dire," continua le Lièvre.
"C'est ce que je fais," répliqua vivement Alice.
"Du moins----je veux dire ce que je dis; c'est la même chose, n'est-ce
pas?"
"Ce n'est pas du tout la même chose," dit le Chapelier. "Vous pourriez
alors dire tout aussi bien que: 'Je vois ce que je mange,' est la même
chose que: 'Je mange ce que je vois.'"
"Vous pourriez alors dire tout aussi bien," ajouta le Lièvre, "que:
'J'aime ce qu'on me donne,' est la même chose que: 'On me donne ce que
j'aime.'"
"Vous pourriez dire tout aussi bien," ajouta le Loir, qui paraissait
parler tout endormi, "que: 'Je respire quand je dors,' est la même
chose que: 'Je dors quand je respire.'"
"C'est en effet tout un pour vous," dit le Chapelier. Sur ce, la
conversation tomba et il se fit un silence de quelques minutes. Pendant
ce temps, Alice repassa dans son esprit tout ce qu'elle savait au
sujet des pies et des pupitres; ce qui n'était pas grand'chose.
Le Chapelier rompit le silence le premier. "Quel quantième du mois
sommes-nous?" dit-il en se tournant vers Alice. Il avait tiré sa montre
de sa poche et la regardait d'un air inquiet, la secouant de temps à
autre et l'approchant de son oreille.
Alice réfléchit un instant et répondit: "Le quatre."
"Elle est de deux jours en retard," dit le Chapelier avec un soupir.
"Je vous disais bien que le beurre ne vaudrait rien au mouvement!"
ajouta-t-il en regardant le Lièvre avec colère.
"C'était tout ce qu'il y avait de plus fin en beurre," dit le Lièvre
humblement.
"Oui, mais il faut qu'il y soit entré des miettes de pain," grommela le
Chapelier. "Vous n'auriez pas dû vous servir du couteau au pain pour
mettre le beurre."
Le Lièvre prit la montre et la contempla tristement, puis la trempa
dans sa tasse, la contempla de nouveau, et pourtant ne trouva rien de
mieux à faire que de répéter sa première observation: "C'était tout ce
qu'il y avait de plus fin en beurre."
Alice avait regardé par-dessus son épaule avec curiosité: "Quelle
singulière montre!" dit-elle. "Elle marque le quantième du mois, et ne
marque pas l'heure qu'il est!"
"Et pourquoi marquerait-elle l'heure?" murmura le Chapelier. "Votre
montre marque-t-elle dans quelle année vous êtes?"
"Non, assurément!" répliqua Alice sans hésiter. "Mais c'est parce
qu'elle reste à la même année pendant si longtemps."
"Tout comme la mienne," dit le Chapelier.
Alice se trouva fort embarrassée. L'observation du Chapelier
lui paraissait n'avoir aucun sens; et cependant la phrase était
parfaitement correcte. "Je ne vous comprends pas bien," dit-elle, aussi
poliment que possible.
"Le Loir est rendormi," dit le Chapelier; et il lui versa un peu de thé
chaud sur le nez.
Le Loir secoua la tête avec impatience, et dit, sans ouvrir les yeux:
"Sans doute, sans doute, c'est justement ce que j'allais dire."
"Avez-vous deviné l'énigme?" dit le Chapelier, se tournant de nouveau
vers Alice.
"Non, j'y renonce," répondit Alice; "quelle est la réponse?"
"Je n'en ai pas la moindre idée," dit le Chapelier.
"Ni moi non plus," dit le Lièvre.
Alice soupira d'ennui. "Il me semble que vous pourriez mieux employer
le temps," dit-elle, "et ne pas le gaspiller à proposer des énigmes qui
n'ont point de réponses."
"Si vous connaissiez le Temps aussi bien que moi," dit le Chapelier,
"vous ne parleriez pas de le gaspiller. On ne gaspille pas quelqu'un."
"Je ne vous comprends pas," dit Alice.
"Je le crois bien," répondit le Chapelier, en secouant la tête avec
mépris; "je parie que vous n'avez jamais parlé au Temps."
"Cela se peut bien," répliqua prudemment Alice, "mais je l'ai souvent
mal employé."
"Ah! voilà donc pourquoi! Il n'aime pas cela," dit le Chapelier. "Mais
si seulement vous saviez le ménager, il ferait de la pendule tout ce
que vous voudriez. Par exemple, supposons qu'il soit neuf heures du
matin, l'heure de vos leçons, vous n'auriez qu'à dire tout bas un petit
mot au Temps, et l'aiguille partirait en un clin d'œil pour marquer une
heure et demie, l'heure du dîner."
("Je le voudrais bien," dit tout bas le Lièvre.)
"Cela serait très-agréable, certainement," dit Alice d'un air pensif;
"mais alors---- je n'aurais pas encore faim, comprenez donc."
"Peut-être pas d'abord," dit le Chapelier; "mais vous pourriez retenir
l'aiguille à une heure et demie aussi longtemps que vous voudriez."
"Est-ce comme cela que vous faites, vous?" demanda Alice.
Le Chapelier secoua tristement la tête.
"Hélas! non," répondit-il, "nous nous sommes querellés au mois de mars
dernier, un peu avant qu'il devînt fou." (Il montrait le Lièvre du bout
de sa cuiller.) C'était à un grand concert donné par la Reine de Cœur,
et j'eus à chanter:
[Illustration]
_"Ah! vous dirai-je, ma sœur,
Ce qui cause ma douleur!"_
"Vous connaissez peut-être cette chanson?"
"J'ai entendu chanter quelque chose comme ça," dit Alice.
"Vous savez la suite," dit le Chapelier; et il continua:
_"C'est que j'avais des dragées,
Et que je les ai mangées."_
Ici le Loir se secoua et se mit à chanter, tout en dormant: "Et que
je les ai mangées, mangées, mangées, mangées, mangées," si longtemps,
qu'il fallût le pincer pour le faire taire.
"Eh bien, j'avais à peine fini le premier couplet," dit le Chapelier,
"que la Reine hurla: 'Ah! c'est comme ça que vous tuez le temps! Qu'on
lui coupe la tête!'"
"Quelle cruauté!" s'écria Alice.
"Et, depuis lors," continua le Chapelier avec tristesse, "le Temps ne
veut rien faire de ce que je lui demande. Il est toujours six heures
maintenant."
Une brillante idée traversa l'esprit d'Alice. "Est-ce pour cela qu'il y
a tant de tasses à thé ici?" demanda-t-elle.
"Oui, c'est cela," dit le Chapelier avec un soupir; "il est toujours
l'heure du thé, et nous n'avons pas le temps de laver la vaisselle dans
l'intervalle."
"Alors vous faites tout le tour de la table, je suppose?" dit Alice.
"Justement," dit le Chapelier, "à mesure que les tasses ont servi."
"Mais, qu'arrive-t-il lorsque vous vous retrouvez au commencement?" se
hasarda de dire Alice.
"Si nous changions de conversation," interrompit le Lièvre en bâillant;
"celle-ci commence à me fatiguer. Je propose que la petite demoiselle
nous conte une histoire."
"J'ai bien peur de n'en pas savoir," dit Alice, que cette proposition
alarmait un peu.
"Eh bien, le Loir va nous en dire une," crièrent-ils tous deux.
"Allons, Loir, réveillez-vous!" et ils le pincèrent des deux côtés à la
fois.
Le Loir ouvrit lentement les yeux. "Je ne dormais pas," dit-il d'une
voix faible et enrouée. "Je n'ai pas perdu un mot de ce que vous avez
dit, vous autres."
"Racontez-nous une histoire," dit le Lièvre.
"Ah! Oui, je vous en prie," dit Alice d'un ton suppliant.
"Et faites vite," ajouta le Chapelier, "sans cela vous allez vous
rendormir avant de vous mettre en train."
"Il y avait une fois trois petites sœurs," commença bien vite le Loir,
"qui s'appelaient Elsie, Lacie, et Tillie, et elles vivaient au fond
d'un puits."
"De quoi vivaient-elles?" dit Alice, qui s'intéressait toujours aux
questions de boire ou de manger.
"Elles vivaient de mélasse," dit le Loir, après avoir réfléchi un
instant.
"Ce n'est pas possible, comprenez donc," fit doucement observer Alice;
"cela les aurait rendues malades."
"Et en effet," dit le Loir, "elles étaient très-malades."
Alice chercha à se figurer un peu l'effet que produirait sur elle
une manière de vivre si extraordinaire, mais cela lui parut trop
embarrassant, et elle continua: "Mais pourquoi vivaient-elles au fond
d'un puits?"
"Prenez un peu plus de thé," dit le Lièvre à Alice avec empressement.
"Je n'en ai pas pris du tout," répondit Alice d'un air offensé. "Je ne
peux donc pas en prendre un peu _plus_."
"Vous voulez dire que vous ne pouvez pas en prendre _moins_," dit le
Chapelier. "Il est très-aisé de prendre un peu _plus_ que pas du tout."
"On ne vous a pas demandé votre avis, à vous," dit Alice.
"Ah! qui est-ce qui se permet de faire des observations?" demanda le
Chapelier d'un air triomphant.
Alice ne savait pas trop que répondre à cela. Aussi se servit-elle un
peu de thé et une tartine de pain et de beurre; puis elle se tourna du
côté du Loir, et répéta sa question. "Pourquoi vivaient-elles au fond
d'un puits?"
Le Loir réfléchit de nouveau pendant quelques instants et dit:
"C'était un puits de mélasse."
"Il n'en existe pas!" se mit à dire Alice d'un ton courroucé. Mais le
Chapelier et le Lièvre firent "Chut! Chut!" et le Loir fit observer
d'un ton bourru: "Tâchez d'être polie, ou finissez l'histoire
vous-même."
"Non, continuez, je vous prie," dit Alice très-humblement. "Je ne vous
interromprai plus; peut-être en existe-t-il _un_."
"Un, vraiment!" dit le Loir avec indignation; toutefois il voulut
bien continuer. "Donc, ces trois petites sœurs, vous saurez qu'elles
faisaient tout ce qu'elles pouvaient pour s'en tirer."
"Comment auraient-elles pu s'en tirer?" dit Alice, oubliant tout à fait
sa promesse.
"C'est tout simple----"
"Il me faut une tasse propre," interrompit le Chapelier. "Avançons tous
d'une place."
Il avançait tout en parlant, et le Loir le suivit; le Lièvre prit la
place du Loir, et Alice prit, d'assez mauvaise grâce, celle du Lièvre.
Le Chapelier fut le seul qui gagnât au change; Alice se trouva bien
plus mal partagée qu'auparavant, car le Lièvre venait de renverser le
lait dans son assiette.
Alice, craignant d'offenser le Loir, reprit avec circonspection: "Mais
je ne comprends pas; comment auraient-elles pu s'en tirer?"
"C'est tout simple," dit le Chapelier. "Quand il y a de l'eau dans un
puits, vous savez bien comment on en tire, n'est-ce pas? Eh bien! d'un
puits de mélasse on tire de la mélasse, et quand il y a des petites
filles dans la mélasse on les tire en même temps; comprenez-vous,
petite sotte?"
"Pas tout à fait," dit Alice, encore plus embarrassée par cette réponse.
"Alors vous feriez bien de vous taire," dit le Chapelier.
Alice trouva cette grossièreté un peu trop forte; elle se leva indignée
et s'en alla. Le Loir s'endormit à l'instant même, et les deux autres
ne prirent pas garde à son départ, bien qu'elle regardât en arrière
deux ou trois fois, espérant presque qu'ils la rappelleraient. La
dernière fois qu'elle les vit, ils cherchaient à mettre le Loir dans la
théière.
[Illustration]
"A aucun prix je ne voudrais retourner auprès de ces gens-là," dit
Alice, en cherchant son chemin à travers le bois. "C'est le thé le plus
ridicule auquel j'aie assisté de ma vie!"
Comme elle disait cela, elle s'aperçut qu'un des arbres avait une
porte par laquelle on pouvait pénétrer à l'intérieur. "Voilà qui est
curieux," pensa-t-elle. "Mais tout est curieux aujourd'hui. Je crois
que je ferai bien d'entrer tout de suite." Elle entra.
Elle se retrouva encore dans la longue salle tout près de la petite
table de verre.
"Cette fois je m'y prendrai mieux," se dit-elle, et elle commença par
saisir la petite clef d'or et par ouvrir la porte qui menait au jardin,
et puis elle se mit à grignoter le morceau de champignon qu'elle avait
mis dans sa poche, jusqu'à ce qu'elle fût réduite à environ deux
pieds de haut; elle prit alors le petit passage; et enfin---- elle se
trouva dans le superbe jardin au milieu des brillants parterres et des
fraîches fontaines.
CHAPITRE VIII.
LE CROQUET DE LA REINE.
UN grand rosier se trouvait à l'entrée du jardin; les roses qu'il
portait étaient blanches, mais trois jardiniers étaient en train de les
peindre en rouge. Alice s'avança pour les regarder, et, au moment où
elle approchait, elle en entendit un qui disait: "Fais donc attention,
Cinq, et ne m'éclabousse pas ainsi avec ta peinture."
"Ce n'est pas de ma faute," dit Cinq d'un ton bourru, "c'est Sept qui
m'a poussé le coude."
Là-dessus Sept leva les yeux et dit: "C'est cela, Cinq! Jetez toujours
le blâme sur les autres!"
"Vous feriez bien de vous taire, vous," dit Cinq. "J'ai entendu la
Reine dire pas plus tard que hier que vous méritiez d'être décapité!"
[Illustration]
"Pourquoi donc cela?" dit celui qui avait parlé le premier.
"Cela ne vous regarde pas, Deux," dit Sept.
"Si fait, cela le regarde," dit Cinq; "et je vais le lui dire. C'est
pour avoir apporté à la cuisinière des oignons de tulipe au lieu
d'oignons à manger."
Sept jeta là son pinceau et s'écriait: "De toutes les injustices----"
lorsque ses regards tombèrent par hasard sur Alice, qui restait là à
les regarder, et il se retint tout à coup. Les autres se retournèrent
aussi, et tous firent un profond salut.
"Voudriez-vous avoir la bonté de me dire pourquoi vous peignez ces
roses?" demanda Alice un peu timidement.
Cinq et Sept ne dirent rien, mais regardèrent Deux. Deux commença à
voix basse: "Le fait est, voyez-vous, mademoiselle, qu'il devrait y
avoir ici un rosier à fleurs rouges, et nous en avons mis un à fleurs
blanches, par erreur. Si la Reine s'en apercevait nous aurions tous la
tête tranchée, vous comprenez. Aussi, mademoiselle, vous voyez que nous
faisons de notre mieux avant qu'elle vienne pour----"
A ce moment Cinq, qui avait regardé tout le temps avec inquiétude de
l'autre côté du jardin, s'écria: "La Reine! La Reine!" et les trois
ouvriers se précipitèrent aussitôt la face contre terre. Il se faisait
un grand bruit de pas, et Alice se retourna, désireuse de voir la Reine.
D'abord venaient des soldats portant des piques; ils étaient tous
faits comme les jardiniers, longs et plats, les mains et les pieds
aux coins; ensuite venaient les dix courtisans. Ceux-ci étaient
tous parés de carreaux de diamant et marchaient deux à deux comme
les soldats. Derrière eux venaient les enfants de la Reine; il y en
avait dix, et les petits chérubins gambadaient joyeusement, se tenant
par la main deux à deux; ils étaient tous ornés de cœurs. Après eux
venaient les invités, des rois et des reines pour la plupart. Dans le
nombre, Alice reconnut le Lapin Blanc. Il avait l'air ému et agité en
parlant, souriait à tout ce qu'on disait, et passa sans faire attention
à elle. Suivait le Valet de Cœur, portant la couronne sur un coussin
de velours; et, fermant cette longue procession, LE ROI ET LA REINE DE
CŒUR.
Alice ne savait pas au juste si elle devait se prosterner comme les
trois jardiniers; mais elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu
parler d'une pareille formalité. "Et d'ailleurs à quoi serviraient les
processions," pensa-t-elle, "si les gens avaient à se mettre la face
contre terre de façon à ne pas les voir?" Elle resta donc debout à sa
place et attendit.
Quand la procession fut arrivée en face d'Alice, tout le monde s'arrêta
pour la regarder, et la Reine dit sévèrement: "Qui est-ce?" Elle
s'adressait au Valet de Cœur, qui se contenta de saluer et de sourire
pour toute réponse.
"Idiot!" dit la Reine en rejetant la tête en arrière avec impatience;
et, se tournant vers Alice, elle continua: "Votre nom, petite?"
"Je me nomme Alice, s'il plaît à Votre Majesté," dit Alice fort
poliment. Mais elle ajouta en elle-même: "Ces gens-là ne sont, après
tout, qu'un paquet de cartes. Pourquoi en aurais-je peur?"
"Et qui sont ceux-ci?" dit la Reine, montrant du doigt les trois
jardiniers étendus autour du rosier. Car vous comprenez que, comme ils
avaient la face contre terre et que le dessin qu'ils avaient sur le dos
était le même que celui des autres cartes du paquet, elle ne pouvait
savoir s'ils étaient des jardiniers, des soldats, des courtisans, ou
bien trois de ses propres enfants.
"Comment voulez-vous que je le sache?" dit Alice avec un courage qui
la surprit elle-même. "Cela n'est pas mon affaire à moi."
[Illustration]
La Reine devint pourpre de colère; et après l'avoir considérée un
moment avec des yeux flamboyants comme ceux d'une bête fauve, elle se
mit à crier: "Qu'on lui coupe la tête!"
"Quelle idée!" dit Alice très-haut et d'un ton décidé. La Reine se tut.
Le Roi lui posa la main sur le bras, et lui dit timidement: "Considérez
donc, ma chère amie, que ce n'est qu'une enfant."
La Reine lui tourna le dos avec colère, et dit au Valet:
"Retournez-les!"
Ce que fit le Valet très-soigneusement du bout du pied.