jardiniers se relevèrent à l'instant et se mirent à saluer le Roi, la
Reine, les jeunes princes, et tout le monde.
"Finissez!" cria la Reine. "Vous m'étourdissez." Alors, se tournant
vers le rosier, elle continua: "Qu'est-ce que vous faites donc là?"
"Avec le bon plaisir de Votre Majesté," dit Deux d'un ton très-humble,
mettant un genou en terre, "nous tâchions----"
"Je le vois bien!" dit la Reine, qui avait pendant ce temps examiné
les roses. "Qu'on leur coupe la tête!" Et la procession continua
sa route, trois des soldats restant en arrière pour exécuter les
malheureux jardiniers, qui coururent se mettre sous la protection
d'Alice.
"Vous ne serez pas décapités," dit Alice; et elle les mit dans un grand
pot à fleurs qui se trouvait près de là. Les trois soldats errèrent de
côté et d'autre, pendant une ou deux minutes, pour les chercher, puis
s'en allèrent tranquillement rejoindre les autres.
"Leur a-t-on coupé la tête?" cria la Reine.
"Leurs têtes n'y sont plus, s'il plaît à Votre Majesté!" lui crièrent
les soldats.
"C'est bien!" cria la Reine. "Savez-vous jouer au croquet?"
Les soldats ne soufflèrent mot, et regardèrent Alice, car, évidemment,
c'était à elle que s'adressait la question.
"Oui," cria Alice.
"Eh bien, venez!" hurla la Reine; et Alice se joignit à la procession,
fort curieuse de savoir ce qui allait arriver.
"Il fait un bien beau temps aujourd'hui," dit une voix timide à côté
d'elle. Elle marchait auprès du Lapin Blanc, qui la regardait d'un œil
inquiet.
"Bien beau," dit Alice. "Où est la Duchesse?"
"Chut! Chut!" dit vivement le Lapin à voix basse et en regardant avec
inquiétude par-dessus son épaule. Puis il se leva sur la pointe des
pieds, colla sa bouche à l'oreille d'Alice et lui souffla: "Elle est
condamnée à mort."
"Pour quelle raison?" dit Alice.
"Avez-vous dit: 'quel dommage?'" demanda le Lapin.
"Non," dit Alice. "Je ne pense pas du tout que ce soit dommage. J'ai
dit: 'pour quelle raison?'"
"Elle a donné des soufflets à la Reine," commença le Lapin. (Alice fit
entendre un petit éclat de rire.) "Oh, chut!" dit tout bas le Lapin
d'un ton effrayé. "La Reine va nous entendre! Elle est arrivée un peu
tard, voyez-vous, et la Reine a dit----"
"A vos places!" cria la Reine d'une voix de tonnerre, et les gens se
mirent à courir dans toutes les directions, trébuchant les uns contre
les autres; toutefois, au bout de quelques instants chacun fut à sa
place et la partie commença.
[Illustration]
Alice n'avait de sa vie vu de jeu de croquet aussi curieux que
celui-là. Le terrain n'était que billons et sillons; des hérissons
vivants servaient de boules, et des flamants de maillets. Les soldats,
courbés en deux, avaient à se tenir la tête et les pieds sur le sol
pour former des arches.
Ce qui embarrassa le plus Alice au commencement du jeu, ce fut de
manier le flamant; elle parvenait bien à fourrer son corps assez
commodément sous son bras, en laissant pendre les pieds; mais, le plus
souvent, à peine lui avait-elle allongé le cou bien comme il faut,
et allait-elle frapper le hérisson avec la tête, que le flamant se
relevait en se tordant, et la regardait d'un air si ébahi qu'elle ne
pouvait s'empêcher d'éclater de rire; et puis, quand elle lui avait
fait baisser la tête et allait recommencer, il était bien impatientant
de voir que le hérisson s'était déroulé et s'en allait. En outre, il se
trouvait ordinairement un billon ou un sillon dans son chemin partout
où elle voulait envoyer le hérisson, et comme les soldats courbés
en deux se relevaient sans cesse pour s'en aller d'un autre côté du
terrain, Alice en vint bientôt à cette conclusion: que c'était là un
jeu fort difficile, en vérité.
Les joueurs jouaient tous à la fois, sans attendre leur tour, se
querellant tout le temps et se battant à qui aurait les hérissons. La
Reine entra bientôt dans une colère furieuse et se mit à trépigner en
criant: "Qu'on coupe la tête à celui-ci!" ou bien: "Qu'on coupe la tête
à celle-là!" une fois environ par minute.
Alice commença à se sentir très-mal à l'aise; il est vrai qu'elle
ne s'était pas disputée avec la Reine; mais elle savait que cela
pouvait lui arriver à tout moment. "Et alors," pensait-elle, "que
deviendrai-je? Ils aiment terriblement à couper la tête aux gens ici.
Ce qui m'étonne, c'est qu'il en reste encore de vivants."
Elle cherchait autour d'elle quelque moyen de s'échapper, et se
demandait si elle pourrait se retirer sans être vue; lorsqu'elle
aperçut en l'air quelque chose d'étrange; cette apparition l'intrigua
beaucoup d'abord, mais, après l'avoir considérée quelques instants,
elle découvrit que c'était une grimace, et se dit en elle-même, "C'est
le Grimaçon; maintenant j'aurai à qui parler."
"Comment cela va-t-il?" dit le Chat, quand il y eut assez de sa bouche
pour qu'il pût parler.
Alice attendit que les yeux parussent, et lui fit alors un signe de
tête amical. "Il est inutile de lui parler," pensait-elle, "avant que
ses oreilles soient venues, l'une d'elle tout au moins." Une minute
après, la tête se montra tout entière, et alors Alice posa à terre son
flamant et se mit à raconter sa partie de croquet, enchantée d'avoir
quelqu'un qui l'écoutât. Le Chat trouva apparemment qu'il s'était assez
mis en vue; car sa tête fut tout ce qu'on en aperçut.
"Ils ne jouent pas du tout franc jeu," commença Alice d'un ton de
mécontentement, "et ils se querellent tous si fort, qu'on ne peut pas
s'entendre parler; et puis on dirait qu'ils n'ont aucune règle précise;
du moins, s'il y a des règles, personne ne les suit. Ensuite vous
n'avez pas idée comme cela embrouille que tous les instruments du jeu
soient vivants; par exemple, voilà l'arche par laquelle j'ai à passer
qui se promène là-bas à l'autre bout du jeu, et j'aurais fait croquet
sur le hérisson de la Reine tout à l'heure, s'il ne s'était pas sauvé
en voyant venir le mien!"
"Est-ce que vous aimez la Reine?" dit le Chat à voix basse.
"Pas du tout," dit Alice. "Elle est si----" Au même instant elle
aperçut la Reine tout près derrière elle, qui écoutait; alors elle
continua: "si sûre de gagner, que ce n'est guère la peine de finir la
partie."
La Reine sourit et passa.
"Avec qui causez-vous donc là," dit le Roi, s'approchant d'Alice et
regardant avec une extrême curiosité la tête du Chat.
"C'est un de mes amis, un Grimaçon," dit Alice: "permettez-moi de vous
le présenter."
"Sa mine ne me plaît pas du tout," dit le Roi. "Pourtant il peut me
baiser la main, si cela lui fait plaisir."
"Non, grand merci," dit le Chat.
"Ne faites pas l'impertinent," dit le Roi, "et ne me regardez pas
ainsi!" Il s'était mis derrière Alice en disant ces mots.
"Un chat peut bien regarder un roi," dit Alice. "J'ai lu quelque chose
comme cela dans un livre, mais je ne me rappelle pas où."
"Eh bien, il faut le faire enlever," dit le Roi d'un ton très-décidé;
et il cria à la Reine, qui passait en ce moment: "Mon amie, je
désirerais que vous fissiez enlever ce chat!"
La Reine n'avait qu'une seule manière de trancher les difficultés,
petites ou grandes. "Qu'on lui coupe la tête!" dit-elle sans même se
retourner.
"Je vais moi-même chercher le bourreau," dit le Roi avec empressement;
et il s'en alla précipitamment.
Alice pensa qu'elle ferait bien de retourner voir où en était la
partie, car elle entendait au loin la voix de la Reine qui criait de
colère. Elle l'avait déjà entendue condamner trois des joueurs à avoir
la tête coupée, parce qu'ils avaient laissé passer leur tour, et elle
n'aimait pas du tout la tournure que prenaient les choses; car le jeu
était si embrouillé qu'elle ne savait jamais quand venait son tour.
Elle alla à la recherche de son hérisson.
Il était en train de se battre avec un autre hérisson; ce qui parut à
Alice une excellente occasion de faire croquet de l'un sur l'autre. Il
n'y avait à cela qu'une difficulté, et c'était que son flamant avait
passé de l'autre côté du jardin, où Alice le voyait qui faisait de
vains efforts pour s'enlever et se percher sur un arbre.
Quand elle eut rattrapé et ramené le flamant, la bataille était
terminée, et les deux hérissons avaient disparu. "Mais cela ne fait
pas grand'chose," pensa Alice, "puisque toutes les arches ont quitté
ce côté de la pelouse." Elle remit donc le flamant sous son bras pour
qu'il ne lui échappât plus, et retourna causer un peu avec son ami.
Quand elle revint auprès du Chat, elle fut surprise de trouver une
grande foule rassemblée autour de lui. Une discussion avait lieu entre
le bourreau, le Roi, et la Reine, qui parlaient tous à la fois, tandis
que les autres ne soufflaient mot et semblaient très-mal à l'aise.
Dès que parut Alice, ils en appelèrent à elle tous les trois pour
qu'elle décidât la question, et lui répétèrent leurs raisonnements.
Comme ils parlaient tous à la fois, elle eut beaucoup de peine à
comprendre ce qu'ils disaient.
Le raisonnement du bourreau était: qu'on ne pouvait pas trancher une
tête, à moins qu'il n'y eût un corps d'où l'on pût la couper; que
jamais il n'avait eu pareille chose à faire, et que ce n'était pas _à
son âge_ qu'il allait commencer.
[Illustration]
Le raisonnement du Roi était: que tout ce qui avait une tête pouvait
être décapité, et qu'il ne fallait pas dire des choses qui n'avaient
pas de bon sens.
Le raisonnement de la Reine était: que si la question ne se décidait
pas en moins de rien, elle ferait trancher la tête à tout le monde à la
ronde. (C'était cette dernière observation qui avait donné à toute la
compagnie l'air si grave et si inquiet.)
Alice ne trouva rien de mieux à dire que: "Il appartient à la Duchesse;
c'est elle que vous feriez bien de consulter à ce sujet."
"Elle est en prison," dit la Reine au bourreau. "Qu'on l'amène ici." Et
le bourreau partit comme un trait.
La tête du Chat commença à s'évanouir aussitôt que le bourreau fut
parti, et elle avait complétement disparu quand il revint accompagné de
la Duchesse; de sorte que le Roi et le bourreau se mirent à courir de
côté et d'autre comme des fous pour trouver cette tête, tandis que le
reste de la compagnie retournait au jeu.
CHAPITRE IX.
HISTOIRE DE LA FAUSSE-TORTUE.
"VOUS ne sauriez croire combien je suis heureuse de vous voir, ma bonne
vieille fille!" dit la Duchesse, passant amicalement son bras sous
celui d'Alice, et elles s'éloignèrent ensemble.
Alice était bien contente de la trouver de si bonne humeur, et pensait
en elle-même que c'était peut-être le poivre qui l'avait rendue si
méchante, lorsqu'elles se rencontrèrent dans la cuisine. "Quand
je serai Duchesse, moi," se dit-elle (d'un ton qui exprimait peu
d'espérance cependant), "je n'aurai pas de poivre dans ma cuisine, pas
le moindre grain. La soupe peut très-bien s'en passer. Ça pourrait
bien être le poivre qui échauffe la bile des gens," continua-t-elle,
enchantée d'avoir fait cette découverte; "ça pourrait bien être le
vinaigre qui les aigrit; la camomille qui les rend amères; et le sucre
d'orge et d'autres choses du même genre qui adoucissent le caractère
des enfants. Je voudrais bien que tout le monde sût cela; on ne serait
pas si chiche de sucreries, voyez-vous."
Elle avait alors complétement oublié la Duchesse, et tressaillit en
entendant sa voix tout près de son oreille. "Vous pensez à quelque
chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de causer. Je ne puis
pas vous dire en ce moment quelle est la morale de ce fait, mais je
m'en souviendrai tout à l'heure."
"Peut-être n'y en a-t-il pas," se hasarda de dire Alice.
"Bah, bah, mon enfant!" dit la Duchesse. "Il y a une morale à tout, si
seulement on pouvait la trouver." Et elle se serra plus près d'Alice en
parlant.
Alice n'aimait pas trop qu'elle se tînt si près d'elle; d'abord parce
que la Duchesse était très-laide, et ensuite parce qu'elle était juste
assez grande pour appuyer son menton sur l'épaule d'Alice, et c'était
un menton très-désagréablement pointu. Pourtant elle ne voulait pas
être impolie, et elle supporta cela de son mieux.
[Illustration]
"La partie va un peu mieux maintenant," dit-elle, afin de soutenir la
conversation.
"C'est vrai," dit la Duchesse; "et la morale en est: 'Oh! c'est
l'amour, l'amour qui fait aller le monde à la ronde!'"
"Quelqu'un a dit," murmura Alice, "que c'est quand chacun s'occupe de
ses affaires que le monde n'en va que mieux."
"Eh bien! Cela signifie presque la même chose," dit la Duchesse, qui
enfonça son petit menton pointu dans l'épaule d'Alice, en ajoutant: "Et
la morale en est: 'Un chien vaut mieux que deux gros rats.'"
"Comme elle aime à trouver des morales partout!" pensa Alice.
"Je parie que vous vous demandez pourquoi je ne passe pas mon bras
autour de votre taille," dit la Duchesse après une pause: "La raison
en est que je ne me fie pas trop à votre flamant. Voulez-vous que
j'essaie?"
"Il pourrait mordre," répondit Alice, qui ne se sentait pas la moindre
envie de faire l'essai proposé.
"C'est bien vrai," dit la Duchesse; "les flamants et la moutarde
mordent tous les deux, et la morale en est: 'Qui se ressemble,
s'assemble.'"
"Seulement la moutarde n'est pas un oiseau," répondit Alice.
"Vous avez raison, comme toujours," dit la Duchesse; "avec quelle
clarté vous présentez les choses!"
"C'est un minéral, je crois," dit Alice.
"Assurément," dit la Duchesse, qui semblait prête à approuver tout ce
que disait Alice; "il y a une bonne mine de moutarde près d'ici; la
morale en est qu'il faut faire bonne mine à tout le monde!"
"Oh! je sais," s'écria Alice, qui n'avait pas fait attention à cette
dernière observation, "c'est un végétal; ça n'en a pas l'air, mais c'en
est un."
"Je suis tout à fait de votre avis," dit la Duchesse, "et la morale en
est: 'Soyez ce que vous voulez paraître;' ou, si vous voulez que je le
dise plus simplement: 'Ne vous imaginez jamais de ne pas être autrement
que ce qu'il pourrait sembler aux autres que ce que vous étiez ou
auriez pu être n'était pas autrement que ce que vous aviez été leur
aurait paru être autrement.'"
"Il me semble que je comprendrais mieux cela," dit Alice fort poliment,
"si je l'avais par écrit: mais je ne peux pas très-bien le suivre comme
vous le dites."
"Cela n'est rien auprès de ce que je pourrais dire si je voulais,"
répondit la Duchesse d'un ton satisfait.
"Je vous en prie, ne vous donnez pas la peine d'allonger davantage
votre explication," dit Alice.
"Oh! ne parlez pas de ma peine," dit la Duchesse; "je vous fais cadeau
de tout ce que j'ai dit jusqu'à présent."
"Voilà un cadeau qui n'est pas cher!" pensa Alice. "Je suis bien
contente qu'on ne fasse pas de cadeau d'anniversaire comme cela!" Mais
elle ne se hasarda pas à le dire tout haut.
"Encore à réfléchir?" demanda la Duchesse, avec un nouveau coup de son
petit menton pointu.
"J'ai bien le droit de réfléchir," dit Alice sèchement, car elle
commençait à se sentir un peu ennuyée.
"A peu près le même droit," dit la Duchesse, "que les cochons de voler,
et la mo----"
Mais ici, au grand étonnement d'Alice, la voix de la Duchesse
s'éteignit au milieu de son mot favori, _morale_, et le bras qui était
passé sous le sien commença de trembler. Alice leva les yeux et vit la
Reine en face d'elle, les bras croisés, sombre et terrible comme un
orage.
"Voilà un bien beau temps, Votre Majesté!" fit la Duchesse, d'une voix
basse et tremblante.
"Je vous en préviens!" cria la Reine, trépignant tout le temps. "Hors
d'ici, ou à bas la tête! et cela en moins de rien! Choisissez."
La Duchesse eut bientôt fait son choix: elle disparut en un clin d'œil.
"Continuons notre partie," dit la Reine à Alice; et Alice, trop
effrayée pour souffler mot, la suivit lentement vers la pelouse.
Les autres invités, profitant de l'absence de la Reine, se reposaient
à l'ombre, mais sitôt qu'ils la virent ils se hâtèrent de retourner au
jeu, la Reine leur faisant simplement observer qu'un instant de retard
leur coûterait la vie.
Tant que dura la partie, la Reine ne cessa de se quereller avec les
autres joueurs et de crier: "Qu'on coupe la tête à celui-ci! Qu'on
coupe la tête à celle-là!" Ceux qu'elle condamnait étaient arrêtés par
les soldats qui, bien entendu, avaient à cesser de servir d'arches, de
sorte qu'au bout d'une demi-heure environ, il ne restait plus d'arches,
et tous les joueurs, à l'exception du Roi, de la Reine, et d'Alice,
étaient arrêtés et condamnés à avoir la tête tranchée.
Alors la Reine cessa le jeu toute hors d'haleine, et dit à Alice:
"Avez-vous vu la Fausse-Tortue?"
"Non," dit Alice; "je ne sais même pas ce que c'est qu'une
Fausse-Tortue."
"C'est ce dont on fait la soupe à la Fausse-Tortue," dit la Reine.
"Je n'en ai jamais vu, et c'est la première fois que j'en entends
parler," dit Alice.
[Illustration]
"Eh bien! venez," dit la Reine, "et elle vous contera son histoire."
Comme elles s'en allaient ensemble, Alice entendit le Roi dire à voix
basse à toute la compagnie: "Vous êtes tous graciés." "Allons, voilà
qui est heureux!" se dit-elle en elle-même, car elle était toute
chagrine du grand nombre d'exécutions que la Reine avait ordonnées.
Elles rencontrèrent bientôt un Griffon, étendu au soleil et dormant
profondément. (Si vous ne savez pas ce que c'est qu'un Griffon,
regardez l'image.) "Debout! paresseux," dit la Reine, "et menez
cette petite demoiselle voir la Fausse-Tortue, et l'entendre raconter
son histoire. Il faut que je m'en retourne pour veiller à quelques
exécutions que j'ai ordonnées; "et elle partit laissant Alice seule
avec le Griffon. La mine de cet animal ne plaisait pas trop à Alice,
mais, tout bien considéré, elle pensa qu'elle ne courait pas plus de
risques en restant auprès de lui, qu'en suivant cette Reine farouche.
Le Griffon se leva et se frotta les yeux, puis il guetta la Reine
jusqu'à ce qu'elle fût disparue; et il se mit à ricaner. "Quelle
farce!" dit le Griffon, moitié à part soi, moitié à Alice.
"Quelle est la farce?" demanda Alice.
"Elle!" dit le Griffon. "C'est une idée qu'elle se fait; jamais on
n'exécute personne, vous comprenez. Venez donc!"
"Tout le monde ici dit: 'Venez donc!'" pensa Alice, en suivant
lentement le Griffon. "Jamais de ma vie on ne m'a fait aller comme
cela; non, jamais!"
Ils ne firent pas beaucoup de chemin avant d'apercevoir dans
l'éloignement la Fausse-Tortue assise, triste et solitaire, sur un
petit récif, et, à mesure qu'ils approchaient, Alice pouvait l'entendre
qui soupirait comme si son cœur allait se briser; elle la plaignait
sincèrement. "Quel est donc son chagrin?" demanda-t-elle au Griffon;
et le Griffon répondit, presque dans les mêmes termes qu'auparavant:
"C'est une idée qu'elle se fait; elle n'a point de chagrin, vous
comprenez. Venez donc!"
Ainsi ils s'approchèrent de la Fausse-Tortue, qui les regarda avec de
grands yeux pleins de larmes, mais ne dit rien.
"Cette petite demoiselle," dit le Griffon, "veut savoir votre histoire."
"Je vais la lui raconter," dit la Fausse-Tortue, d'un ton grave et
sourd: "Asseyez-vous tous deux, et ne dites pas un mot avant que j'aie
fini."
Ils s'assirent donc, et pendant quelques minutes, personne ne dit mot.
Alice pensait: "Je ne vois pas comment elle pourra jamais finir si
elle ne commence pas." Mais elle attendit patiemment.
[Illustration]
"Autrefois," dit enfin la Fausse-Tortue, "j'étais une vraie Tortue."
Ces paroles furent suivies d'un long silence interrompu seulement de
temps à autre par cette exclamation du Griffon: "Hjckrrh!" et les
soupirs continuels de la Fausse-Tortue. Alice était sur le point de se
lever et de dire: "Merci de votre histoire intéressante," mais elle ne
pouvait s'empêcher de penser qu'il devait sûrement y en avoir encore à
venir. Elle resta donc tranquille sans rien dire.
"Quand nous étions petits," continua la Fausse-Tortue d'un ton plus
calme, quoiqu'elle laissât encore de temps à autre échapper un sanglot,
"nous allions à l'école au fond de la mer. La maîtresse était une
vieille tortue; nous l'appelions Chélonée."
"Et pourquoi l'appeliez-vous Chélonée, si ce n'était pas son nom?"
"Parce qu'on ne pouvait s'empêcher de s'écrier en la voyant: 'Quel long
nez!'" dit la Fausse-Tortue d'un ton fâché; "vous êtes vraiment bien
bornée!"
"Vous devriez avoir honte de faire une question si simple!" ajouta le
Griffon; et puis tous deux gardèrent le silence, les yeux fixés sur
la pauvre Alice, qui se sentait prête à rentrer sous terre. Enfin le
Griffon dit à la Fausse-Tortue, "En avant, camarade! Tâchez d'en finir
aujourd'hui!" et elle continua en ces termes:
"Oui, nous allions à l'école dans la mer, bien que cela vous étonne."
"Je n'ai pas dit cela," interrompit Alice.
"Vous l'avez dit," répondit la Fausse-Tortue.
"Taisez-vous donc," ajouta le Griffon, avant qu'Alice pût reprendre la
parole. La Fausse-Tortue continua:
"Nous recevions la meilleure éducation possible; au fait, nous allions
tous les jours à l'école."
"Moi aussi, j'y ai été tous les jours," dit Alice; "il n'y a pas de
quoi être si fière."
"Avec des 'en sus,'" dit la Fausse-Tortue avec quelque inquiétude.
"Oui," dit Alice, "nous apprenions l'italien et la musique en sus."
"Et le blanchissage?" dit la Fausse-Tortue.
"Non, certainement!" dit Alice indignée.
"Ah! Alors votre pension n'était pas vraiment des bonnes," dit la
Fausse-Tortue comme soulagée d'un grand poids. "Eh bien, à notre
pension il y avait au bas du prospectus: 'l'italien, la musique, et le
blanchissage en sus.'"
"Vous ne deviez pas en avoir grand besoin, puisque vous viviez au fond
de la mer," dit Alice.
"Je n'avais pas les moyens de l'apprendre," dit en soupirant la
Fausse-Tortue; "je ne suivais que les cours ordinaires."
"Qu'est-ce que c'était?" demanda Alice.
"A Luire et à Médire, cela va sans dire," répondit la Fausse-Tortue;
"et puis les différentes branches de l'Arithmétique: l'Ambition, la
Distraction, l'Enjolification, et la Dérision."
"Je n'ai jamais entendu parler d'enjolification," se hasarda de dire
Alice. "Qu'est-ce que c'est?"
Le Griffon leva les deux pattes en l'air en signe d'étonnement. "Vous
n'avez jamais entendu parler d'enjolir!" s'écria-t-il. "Vous savez ce
que c'est que 'embellir,' je suppose?"
"Oui," dit Alice, en hésitant: "cela veut dire----rendre----une
chose----plus belle."
"Eh bien!" continua le Griffon, "si vous ne savez pas ce que c'est que
'enjolir' vous êtes vraiment niaise."
Alice ne se sentit pas encouragée à faire de nouvelles questions
là-dessus, elle se tourna donc vers la Fausse-Tortue, et lui dit,
"Qu'appreniez-vous encore?"
"Eh bien, il y avait le Grimoire," répondit la Fausse-Tortue en
comptant sur ses battoirs; "le Grimoire ancien et moderne, avec la
Mérographie, et puis le Dédain; le maître de Dédain était un vieux
congre qui venait une fois par semaine; il nous enseignait à Dédaigner,
à Esquiver et à Feindre à l'huître."
"Qu'est-ce que cela?" dit Alice.
"Ah! je ne peux pas vous le montrer, moi," dit la Fausse-Tortue, "je
suis trop gênée, et le Griffon ne l'a jamais appris."
"Je n'en avais pas le temps," dit le Griffon, "mais j'ai suivi les
cours du professeur de langues mortes; c'était un vieux crabe,
celui-là."
"Je n'ai jamais suivi ses cours," dit la Fausse-Tortue avec un soupir;
"il enseignait le Larcin et la Grève."
"C'est ça, c'est ça," dit le Griffon, en soupirant à son tour; et ces
deux créatures se cachèrent la figure dans leurs pattes.
"Combien d'heures de leçons aviez-vous par jour?" dit Alice vivement,
pour changer la conversation.
"Dix heures, le premier jour," dit la Fausse-Tortue; "neuf heures, le
second, et ainsi de suite."
"Quelle singulière méthode!" s'écria Alice.
"C'est pour cela qu'on les appelle leçons," dit le Griffon, "parce que
nous les laissons là peu à peu."
C'était là pour Alice une idée toute nouvelle; elle y réfléchit un peu
avant de faire une autre observation. "Alors le onzième jour devait
être un jour de congé?"
"Assurément," répondit la Fausse-Tortue.
"Et comment vous arrangiez-vous le douzième jour?" s'empressa de
demander Alice.
"En voilà assez sur les leçons," dit le Griffon intervenant d'un ton
très-décidé; "parlez-lui des jeux maintenant."
CHAPITRE X.
LE QUADRILLE DE HOMARDS.