rapidement. Aussitôt qu'elle fut assez petite pour passer par la porte,
elle s'échappa de la maison, et trouva toute une foule d'oiseaux et
d'autres petits animaux qui attendaient dehors. Le pauvre petit lézard,
Jacques, était au milieu d'eux, soutenu par des cochons d'Inde, qui
le faisaient boire à une bouteille. Tous se précipitèrent sur Alice
aussitôt qu'elle parut; mais elle se mit à courir de toutes ses forces,
et se trouva bientôt en sûreté dans un bois touffu.
"La première chose que j'aie à faire," dit Alice en errant çà et là
dans les bois, "c'est de revenir à ma première grandeur; la seconde, de
chercher un chemin qui me conduise dans ce ravissant jardin. C'est là,
je crois, ce que j'ai de mieux à faire!"
En effet c'était un plan de campagne excellent, très-simple et
très-habilement combiné. Toute la difficulté était de savoir comment
s'y prendre pour l'exécuter. Tandis qu'elle regardait en tapinois et
avec précaution à travers les arbres, un petit aboiement sec, juste
au-dessus de sa tête, lui fit tout à coup lever les yeux.
Un jeune chien (qui lui parut énorme) la regardait avec de grands yeux
ronds, et étendait légèrement la patte pour tâcher de la toucher.
"Pauvre petit!" dit Alice d'une voix caressante et essayant de siffler.
Elle avait une peur terrible cependant, car elle pensait qu'il pouvait
bien avoir faim, et que dans ce cas il était probable qu'il la
mangerait, en dépit de toutes ses câlineries.
[Illustration]
Sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle ramassa une petite baguette
et la présenta au petit chien qui bondit des quatre pattes à la fois,
aboyant de joie, et se jeta sur le bâton comme pour jouer avec. Alice
passa de l'autre côté d'un gros chardon pour n'être pas foulée aux
pieds. Sitôt qu'elle reparut, le petit chien se précipita de nouveau
sur le bâton, et, dans son empressement de le saisir, butta et fit
une cabriole. Mais Alice, trouvant que cela ressemblait beaucoup à
une partie qu'elle ferait avec un cheval de charrette, et craignant à
chaque instant d'être écrasée par le chien, se remit à tourner autour
du chardon. Alors le petit chien fit une série de charges contre le
bâton. Il avançait un peu chaque fois, puis reculait bien loin en
faisant des aboiements rauques; puis enfin il se coucha à une grande
distance de là, tout haletant, la langue pendante, et ses grands yeux à
moitié fermés.
Alice jugea que le moment était venu de s'échapper. Elle prit sa course
aussitôt, et ne s'arrêta que lorsqu'elle se sentit fatiguée et hors
d'haleine, et qu'elle n'entendit plus que faiblement dans le lointain
les aboiements du petit chien.
"C'était pourtant un bien joli petit chien," dit Alice, en s'appuyant
sur un bouton d'or pour se reposer, et en s'éventant avec une des
feuilles de la plante. "Je lui aurais volontiers enseigné tout plein
de jolis tours si----si j'avais été assez grande pour cela! Oh! mais
j'oubliais que j'avais encore à grandir! Voyons. Comment faire? Je
devrais sans doute boire ou manger quelque chose; mais quoi? Voilà la
grande question."
En effet, la grande question était bien de savoir quoi? Alice regarda
tout autour d'elle les fleurs et les brins d'herbes; mais elle ne vit
rien qui lui parût bon à boire ou à manger dans les circonstances
présentes.
Près d'elle poussait un large champignon, à peu près haut comme elle.
Lorsqu'elle l'eut examiné par-dessous, d'un côté et de l'autre,
par-devant et par-derrière, l'idée lui vint qu'elle ferait bien de
regarder ce qu'il y avait dessus.
Elle se dressa sur la pointe des pieds, et, glissant les yeux
par-dessus le bord du champignon, ses regards rencontrèrent ceux
d'une grosse chenille bleue assise au sommet, les bras croisés, fumant
tranquillement une longue pipe turque sans faire la moindre attention à
elle ni à quoi que ce fût.
[Illustration]
CHAPITRE V.
CONSEILS D'UNE CHENILLE.
LA Chenille et Alice se considérèrent un instant en silence. Enfin la
Chenille sortit le houka de sa bouche, et lui adressa la parole d'une
voix endormie et traînante.
"Qui êtes-vous?" dit la Chenille. Ce n'était pas là une manière
encourageante d'entamer la conversation. Alice répondit, un peu
confuse: "Je----je le sais à peine moi-même quant à présent. Je sais
bien ce que j'étais en me levant ce matin, mais je crois avoir changé
plusieurs fois depuis."
"Qu'entendez-vous par là?" dit la Chenille d'un ton sévère.
"Expliquez-vous."
"Je crains bien de ne pouvoir pas m'expliquer," dit Alice, "car,
voyez-vous, je ne suis plus moi-même."
"Je ne vois pas du tout," répondit la Chenille.
"J'ai bien peur de ne pouvoir pas dire les choses plus clairement,"
répliqua Alice fort poliment; "car d'abord je n'y comprends rien
moi-même. Grandir et rapetisser si souvent en un seul jour, cela
embrouille un peu les idées."
"Pas du tout," dit la Chenille.
"Peut-être ne vous en êtes-vous pas encore aperçue," dit Alice. "Mais
quand vous deviendrez chrysalide, car c'est ce qui vous arrivera,
sachez-le bien, et ensuite papillon, je crois bien que vous vous
sentirez un peu drôle, qu'en dites-vous?"
"Pas du tout," dit la Chenille.
"Vos sensations sont peut-être différentes des miennes," dit Alice.
"Tout ce que je sais, c'est que cela me semblerait bien drôle à moi."
"A vous!" dit la Chenille d'un ton de mépris. "Qui êtes-vous?"
Cette question les ramena au commencement de la conversation.
Alice, un peu irritée du parler bref de la Chenille, se redressa de
toute sa hauteur et répondit bien gravement: "Il me semble que vous
devriez d'abord me dire qui vous êtes vous-même."
"Pourquoi?" dit la Chenille.
C'était encore là une question bien embarrassante; et comme Alice ne
trouvait pas de bonne raison à donner, et que la Chenille avait l'air
de très-mauvaise humeur, Alice lui tourna le dos et s'éloigna.
"Revenez," lui cria la Chenille. "J'ai quelque chose d'important à vous
dire!"
L'invitation était engageante assurément; Alice revint sur ses pas.
"Ne vous emportez pas," dit la Chenille.
"Est-ce tout?" dit Alice, cherchant à retenir sa colère.
"Non," répondit la Chenille.
Alice pensa qu'elle ferait tout aussi bien d'attendre, et qu'après
tout la Chenille lui dirait peut-être quelque chose de bon à savoir.
La Chenille continua de fumer pendant quelques minutes sans rien dire.
Puis, retirant enfin la pipe de sa bouche, elle se croisa les bras et
dit: "Ainsi vous vous figurez que vous êtes changée, hein?"
"Je le crains bien," dit Alice. "Je ne peux plus me souvenir des choses
comme autrefois, et je ne reste pas dix minutes de suite de la même
grandeur!"
"De quoi est-ce que vous ne pouvez pas vous souvenir?" dit la Chenille.
"J'ai essayé de réciter la fable de _Maître Corbeau_, mais ce n'était
plus la même chose," répondit Alice d'un ton chagrin.
"Récitez: '_Vous êtes vieux, Père Guillaume,_'" dit la Chenille.
Alice croisa les mains et commença:
[Illustration]
_"Vous êtes vieux, Père Guillaume.
Vous avez des cheveux tout gris...
La tête en bas! Père Guillaume;
A votre âge, c'est peu permis!
--Étant jeune, pour ma cervelle
Je craignais fort, mon cher enfant;
Je n'en ai plus une parcelle,
J'en suis bien certain maintenant.
[Illustration]
--Vous êtes vieux, je vous l'ai dit,
Mais comment donc par cette porte,
Vous, dont la taille est comme un muid!
Cabriolez-vous de la sorte?
--Étant jeune, mon cher enfant,
J'avais chaque jointure bonne;
Je me frottais de cet onguent;
Si vous payez je vous en donne.
[Illustration]
--Vous êtes vieux, et vous mangez
Les os comme de la bouillie;
Et jamais rien ne me laissez.
Comment faites-vous, je vous prie?
--Étant jeune, je disputais
Tous les jours avec votre mère;
C'est ainsi que je me suis fait
Un si puissant os maxillaire.
[Illustration]
--Vous êtes vieux, par quelle adresse
Tenez-vous debout sur le nez
Une anguille qui se redresse
Droit comme un I quand vous sifflez?
--Cette question est trop sotte!
Cessez de babiller ainsi,
Ou je vais, du bout de ma botte,
Vous envoyer bien loin d'ici."_
"Ce n'est pas cela," dit la Chenille.
"Pas tout à fait, je le crains bien," dit Alice timidement. "Tous les
mots ne sont pas les mêmes."
"C'est tout de travers d'un bout à l'autre," dit la Chenille d'un ton
décidé; et il se fit un silence de quelques minutes.
La Chenille fut la première à reprendre la parole.
"De quelle grandeur voulez-vous être?" demanda-t-elle.
"Oh! je ne suis pas difficile, quant à la taille," reprit vivement
Alice. "Mais vous comprenez bien qu'on n'aime pas à en changer si
souvent."
"Je ne comprends pas du tout," dit la Chenille.
Alice se tut; elle n'avait jamais de sa vie été si souvent contredite,
et elle sentait qu'elle allait perdre patience.
"Êtes-vous satisfaite maintenant?" dit la Chenille.
"J'aimerais bien à être un petit peu plus grande, si cela vous était
égal," dit Alice. "Trois pouces de haut, c'est si peu!"
"C'est une très-belle taille," dit la Chenille en colère, se dressant
de toute sa hauteur. (Elle avait tout juste trois pouces de haut.)
"Mais je n'y suis pas habituée," répliqua Alice d'un ton piteux, et
elle fit cette réflexion: "Je voudrais bien que ces gens-là ne fussent
pas si susceptibles."
"Vous finirez par vous y habituer," dit la Chenille. Elle remit la pipe
à sa bouche, et fuma de plus belle.
Cette fois Alice attendit patiemment qu'elle se décidât à parler. Au
bout de deux ou trois minutes la Chenille sortit le houka de sa bouche,
bâilla une ou deux fois et se secoua; puis elle descendit de dessus
le champignon, glissa dans le gazon, et dit tout simplement en s'en
allant: "Un côté vous fera grandir, et l'autre vous fera rapetisser."
"Un côté de quoi, l'autre côté de quoi?" pensa Alice.
"Du champignon," dit la Chenille, comme si Alice avait parlé tout haut;
et un moment après la Chenille avait disparu.
Alice contempla le champignon d'un air pensif pendant un instant,
essayant de deviner quels en étaient les côtés; et comme le champignon
était tout rond, elle trouva la question fort embarrassante. Enfin elle
étendit ses bras tout autour, en les allongeant autant que possible,
et, de chaque main, enleva une petite partie du bord du champignon.
"Maintenant, lequel des deux?" se dit-elle, et elle grignota un peu du
morceau de la main droite pour voir quel effet il produirait. Presque
aussitôt elle reçut un coup violent sous le menton; il venait de
frapper contre son pied.
Ce brusque changement lui fit grand' peur, mais elle comprit qu'il n'y
avait pas de temps à perdre, car elle diminuait rapidement. Elle se mit
donc bien vite à manger un peu de l'autre morceau. Son menton était
si rapproché de son pied qu'il y avait à peine assez de place pour
qu'elle pût ouvrir la bouche. Elle y réussit enfin, et parvint à avaler
une partie du morceau de la main gauche.
* * * * *
* * * *
* * * * *
"Voilà enfin ma tête libre," dit Alice d'un ton joyeux qui se changea
bientôt en cris d'épouvante, quand elle s'aperçut de l'absence de ses
épaules. Tout ce qu'elle pouvait voir en regardant en bas, c'était un
cou long à n'en plus finir qui semblait se dresser comme une tige, du
milieu d'un océan de verdure s'étendant bien loin au-dessous d'elle.
"Qu'est-ce que c'est que toute cette verdure?" dit Alice. "Et où donc
sont mes épaules? Oh! mes pauvres mains! Comment se fait-il que je ne
puis vous voir?" Tout en parlant elle agitait les mains, mais il n'en
résulta qu'un petit mouvement au loin parmi les feuilles vertes.
Comme elle ne trouvait pas le moyen de porter ses mains à sa tête,
elle tâcha de porter sa tête à ses mains, et s'aperçut avec joie que
son cou se repliait avec aisance de tous côtés comme un serpent. Elle
venait de réussir à le plier en un gracieux zigzag, et allait plonger
parmi les feuilles, qui étaient tout simplement le haut des arbres sous
lesquels elle avait erré, quand un sifflement aigu la força de reculer
promptement; un gros pigeon venait de lui voler à la figure, et lui
donnait de grands coups d'ailes.
"Serpent!" criait le Pigeon.
"Je ne suis pas un serpent," dit Alice, avec indignation. "Laissez-moi
tranquille."
"Serpent! Je le répète," dit le Pigeon, mais d'un ton plus doux; puis
il continua avec une espèce de sanglot: "J'ai essayé de toutes les
façons, rien ne semble les satisfaire."
"Je n'ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire," répondit
Alice.
"J'ai essayé des racines d'arbres; j'ai essayé des talus; j'ai essayé
des haies," continua le Pigeon sans faire attention à elle. "Mais ces
serpents! il n'y a pas moyen de les satisfaire."
Alice était de plus en plus intriguée, mais elle pensa que ce n'était
pas la peine de rien dire avant que le Pigeon eût fini de parler.
"Je n'ai donc pas assez de mal à couver mes œufs," dit le Pigeon. "Il
faut encore que je guette les serpents nuit et jour. Je n'ai pas fermé
l'œil depuis trois semaines!"
"Je suis fâchée que vous ayez été tourmenté," dit Alice, qui commençait
à comprendre.
"Au moment où je venais de choisir l'arbre le plus haut de la forêt,"
continua le Pigeon en élevant la voix jusqu'à crier,--"au moment où
je me figurais que j'allais en être enfin débarrassé, les voilà qui
tombent du ciel 'en replis tortueux.' Oh! le vilain serpent!"
"Mais je ne suis pas un serpent," dit Alice. "Je suis une---- Je
suis----"
"Eh bien! qu'êtes-vous!" dit le Pigeon. "Je vois que vous cherchez à
inventer quelque chose."
"Je---- je suis une petite fille," répondit Alice avec quelque
hésitation, car elle se rappelait combien de changements elle avait
éprouvés ce jour-là.
"Voilà une histoire bien vraisemblable!" dit le Pigeon d'un air de
profond mépris. "J'ai vu bien des petites filles dans mon temps, mais
je n'en ai jamais vu avec un cou comme cela. Non, non; vous êtes un
serpent; il est inutile de le nier. Vous allez sans doute me dire que
vous n'avez jamais mangé d'œufs."
"Si fait, j'ai mangé des œufs," dit Alice, qui ne savait pas mentir;
"mais vous savez que les petites filles mangent des œufs aussi bien que
les serpents."
"Je n'en crois rien," dit le Pigeon, "mais s'il en est ainsi, elles
sont une espèce de serpent; c'est tout ce que j'ai à vous dire."
Cette idée était si nouvelle pour Alice qu'elle resta muette pendant
une ou deux minutes, ce qui donna au Pigeon le temps d'ajouter: "Vous
cherchez des œufs, ça j'en suis bien sûr, et alors que m'importe que
vous soyez une petite fille ou un serpent?"
"Cela m'importe beaucoup à moi," dit Alice vivement; "mais je ne
cherche pas d'œufs justement, et quand même j'en chercherais je ne
voudrais pas des vôtres; je ne les aime pas crus."
"Eh bien! allez-vous-en alors," dit le Pigeon d'un ton boudeur en
se remettant dans son nid. Alice se glissa parmi les arbres du
mieux qu'elle put en se baissant, car son cou s'entortillait dans
les branches, et à chaque instant il lui fallait s'arrêter et le
désentortiller. Au bout de quelque temps, elle se rappela qu'elle
tenait encore dans ses mains les morceaux de champignon, et elle se
mit à l'œuvre avec grand soin, grignotant tantôt l'un, tantôt l'autre,
et tantôt grandissant, tantôt rapetissant, jusqu'à ce qu'enfin elle
parvint à se ramener à sa grandeur naturelle.
Il y avait si longtemps qu'elle n'avait été d'une taille raisonnable
que cela lui parut d'abord tout drôle, mais elle finit par s'y
accoutumer, et commença à se parler à elle-même, comme d'habitude.
"Allons, voilà maintenant la moitié de mon projet exécuté. Comme tous
ces changements sont embarrassants! Je ne suis jamais sûre de ce que
je vais devenir d'une minute à l'autre. Toutefois, je suis redevenue de
la bonne grandeur; il me reste maintenant à pénétrer dans ce magnifique
jardin. Comment faire?" En disant ces mots elle arriva tout à coup à
une clairière, où se trouvait une maison d'environ quatre pieds de
haut. "Quels que soient les gens qui demeurent là," pensa Alice, "il ne
serait pas raisonnable de se présenter à eux grande comme je suis. Ils
deviendraient fous de frayeur." Elle se mit de nouveau à grignoter le
morceau qu'elle tenait dans sa main droite, et ne s'aventura pas près
de la maison avant d'avoir réduit sa taille à neuf pouces.
CHAPITRE VI.
PORC ET POIVRE.
ALICE resta une ou deux minutes à regarder à la porte; elle se
demandait ce qu'il fallait faire, quand tout à coup un laquais en
livrée sortit du bois en courant. (Elle le prit pour un laquais à cause
de sa livrée; sans cela, à n'en juger que par la figure, elle l'aurait
pris pour un poisson.) Il frappa fortement avec son doigt à la porte.
Elle fut ouverte par un autre laquais en livrée qui avait la face toute
ronde et de gros yeux comme une grenouille. Alice remarqua que les deux
laquais avaient les cheveux poudrés et tout frisés. Elle se sentit
piquée de curiosité, et, voulant savoir ce que tout cela signifiait,
elle se glissa un peu en dehors du bois afin d'écouter.
[Illustration]
Le Laquais-Poisson prit de dessous son bras une lettre énorme, presque
aussi grande que lui, et la présenta au Laquais-Grenouille en disant
d'un ton solennel: "Pour Madame la Duchesse, une invitation de la Reine
à une partie de croquet." Le Laquais-Grenouille répéta sur le même ton
solennel, en changeant un peu l'ordre des mots: "De la part de la Reine
une invitation pour Madame la Duchesse à une partie de croquet;" puis
tous deux se firent un profond salut et les boucles de leurs chevelures
s'entremêlèrent.
Cela fit tellement rire Alice qu'elle eut à rentrer bien vite dans
le bois de peur d'être entendue; et quand elle avança la tête pour
regarder de nouveau, le Laquais-Poisson était parti, et l'autre était
assis par terre près de la route, regardant niaisement en l'air.
Alice s'approcha timidement de la porte et frappa.
"Cela ne sert à rien du tout de frapper," dit le Laquais, "et cela
pour deux raisons: premièrement, parce que je suis du même côté de
la porte que vous; deuxièmement, parce qu'on fait là-dedans un tel
bruit que personne ne peut vous entendre." En effet, il se faisait
dans l'intérieur un bruit extraordinaire, des hurlements et des
éternuements continuels, et de temps à autre un grand fracas comme si
on brisait de la vaisselle.
"Eh bien! comment puis-je entrer, s'il vous plaît?" demanda Alice.
"Il y aurait quelque bon sens à frapper à cette porte," continua le
Laquais sans l'écouter, "si nous avions la porte entre nous deux. Par
exemple, si vous étiez à _l'intérieur_ vous pourriez frapper et je
pourrais vous laisser sortir." Il regardait en l'air tout le temps
qu'il parlait, et Alice trouvait cela très-impoli. "Mais peut-être ne
peut-il pas s'en empêcher," dit-elle; "il a les yeux presque sur le
sommet de la tête. Dans tous les cas il pourrait bien répondre à mes
questions,--Comment faire pour entrer?" répéta-t-elle tout haut.
"Je vais rester assis ici," dit le Laquais, "jusqu'à demain----"
Au même instant la porte de la maison s'ouvrit, et une grande assiette
vola tout droit dans la direction de la tête du Laquais; elle lui
effleura le nez, et alla se briser contre un arbre derrière lui.
"---- ou le jour suivant peut-être," continua le Laquais sur le même
ton, tout comme si rien n'était arrivé.
"Comment faire pour entrer?" redemanda Alice en élevant la voix.
"Mais devriez-vous entrer?" dit le Laquais. "C'est ce qu'il faut se
demander, n'est-ce pas?"
Bien certainement, mais Alice trouva mauvais qu'on le lui dît. "C'est
vraiment terrible," murmura-t-elle, "de voir la manière dont ces
gens-là discutent, il y a de quoi rendre fou."
Le Laquais trouva l'occasion bonne pour répéter son observation avec
des variantes. "Je resterai assis ici," dit-il, "l'un dans l'autre,
pendant des jours et des jours!"
"Mais que faut-il que je fasse?" dit Alice.
"Tout ce que vous voudrez," dit le Laquais; et il se mit à siffler.
"Oh! ce n'est pas la peine de lui parler," dit Alice, désespérée;
"c'est un parfait idiot." Puis elle ouvrit la porte et entra.
[Illustration]
La porte donnait sur une grande cuisine qui était pleine de fumée
d'un bout à l'autre. La Duchesse était assise sur un tabouret à trois
pieds, au milieu de la cuisine, et dorlotait un bébé; la cuisinière,
penchée sur le feu, brassait quelque chose dans un grand chaudron qui
paraissait rempli de soupe.
"Bien sûr, il y a trop de poivre dans la soupe," se dit Alice, tout
empêchée par les éternuements.
Il y en avait certainement trop dans l'air. La Duchesse elle-même
éternuait de temps en temps, et quant au bébé il éternuait et hurlait
alternativement sans aucune interruption. Les deux seules créatures
qui n'éternuassent pas, étaient la cuisinière et un gros chat assis
sur l'âtre et dont la bouche grimaçante était fendue d'une oreille à
l'autre.
"Pourriez-vous m'apprendre," dit Alice un peu timidement, car elle
ne savait pas s'il était bien convenable qu'elle parlât la première,
"pourquoi votre chat grimace ainsi?"
"C'est un Grimaçon," dit la Duchesse; "voilà pourquoi.--Porc!"
Elle prononça ce dernier mot si fort et si subitement qu'Alice en
frémit. Mais elle comprit bientôt que cela s'adressait au bébé et non
pas à elle; elle reprit donc courage et continua:
"J'ignorais qu'il y eût des chats de cette espèce. Au fait j'ignorais
qu'un chat pût grimacer."
"Ils le peuvent tous," dit la Duchesse; "et la plupart le font."
"Je n'en connais pas un qui grimace," dit Alice poliment, bien contente
d'être entrée en conversation.
"Le fait est que vous ne savez pas grand'chose," dit la Duchesse.
Le ton sur lequel fut faite cette observation ne plut pas du tout à
Alice, et elle pensa qu'il serait bon de changer la conversation.
Tandis qu'elle cherchait un autre sujet, la cuisinière retira de
dessus le feu le chaudron plein de soupe, et se mit aussitôt à jeter
tout ce qui lui tomba sous la main à la Duchesse et au bébé--la pelle
et les pincettes d'abord, à leur suite vint une pluie de casseroles,
d'assiettes et de plats. La Duchesse n'y faisait pas la moindre
attention, même quand elle en était atteinte, et l'enfant hurlait déjà
si fort auparavant qu'il était impossible de savoir si les coups lui
faisaient mal ou non.
"Oh! je vous en prie, prenez garde à ce que vous faites," criait Alice,
sautant çà et là et en proie à la terreur. "Oh! son cher petit nez!"
Une casserole d'une grandeur peu ordinaire venait de voler tout près du
bébé, et avait failli lui emporter le nez.
"Si chacun s'occupait de ses affaires," dit la Duchesse avec un
grognement rauque, "le monde n'en irait que mieux."
"Ce qui ne serait guère avantageux," dit Alice, enchantée qu'il se
présentât une occasion de montrer un peu de son savoir. "Songez à ce
que deviendraient le jour et la nuit; vous voyez bien, la terre met
vingt-quatre heures à faire sa révolution."
"Ah! vous parlez de faire des révolutions!" dit la Duchesse. "Qu'on lui
coupe la tête!"
Alice jeta un regard inquiet sur la cuisinière pour voir si elle allait
obéir; mais la cuisinière était tout occupée à brasser la soupe et
paraissait ne pas écouter. Alice continua donc: "Vingt-quatre heures,
je crois, ou bien douze? Je pense----"
"Oh! laissez-moi la paix," dit la Duchesse, "je n'ai jamais pu souffrir
les chiffres." Et là-dessus elle recommença à dorloter son enfant, lui
chantant une espèce de chanson pour l'endormir et lui donnant une forte
secousse au bout de chaque vers.
_"Grondez-moi ce vilain garçon!
Battez-le quand il éternue;
A vous taquiner, sans façon
Le méchant enfant s'évertue."_
REFRAIN
(que reprirent en chœur la cuisinière et le bébé).
_"Brou, Brou, Brou!" (bis.)_
En chantant le second couplet de la chanson la Duchesse faisait sauter
le bébé et le secouait violemment, si bien que le pauvre petit être
hurlait au point qu'Alice put à peine entendre ces mots:
_"Oui, oui, je m'en vais le gronder,
Et le battre, s'il éternue;
Car bientôt à savoir poivrer,
Je veux que l'enfant s'habitue."_
REFRAIN.
_"Brou, Brou, Brou!" (bis.)_
"Tenez, vous pouvez le dorloter si vous voulez!" dit la Duchesse à
Alice: et à ces mots elle lui jeta le bébé. "Il faut que j'aille
m'apprêter pour aller jouer au croquet avec la Reine." Et elle se
précipita hors de la chambre. La cuisinière lui lança une poêle comme
elle s'en allait, mais elle la manqua tout juste.
Alice eut de la peine à attraper le bébé. C'était un petit être d'une
forme étrange qui tenait ses bras et ses jambes étendus dans toutes
les directions; "Tout comme une étoile de mer," pensait Alice. La
pauvre petite créature ronflait comme une machine à vapeur lorsqu'elle
l'attrapa, et ne cessait de se plier en deux, puis de s'étendre tout
droit, de sorte qu'avec tout cela, pendant les premiers instants,
c'est tout ce qu'elle pouvait faire que de le tenir.