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AVENTURES D'ALICE
AU
PAYS DES MERVEILLES.
AVENTURES D'ALICE
_AU PAYS DES MERVEILLES_.
PAR
LEWIS CARROLL.
TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR HENRI BUÉ.
_OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 42 VIGNETTES PAR
JOHN TENNIEL._
Londres:
MACMILLAN AND CO.
1869.
[_Le Droit de Traduction et de Reproduction est réservé._]
[L'Auteur désire exprimer ici sa reconnaissance envers le Traducteur
de ce qu'il a remplacé par des parodies de sa composition quelques
parodies de morceaux de poésie anglais, qui n'avaient de valeur que
pour des enfants anglais; et aussi, de ce qu'il a su donner en jeux
de mots français les équivalents des jeux de mots anglais, dont la
traduction n'était pas possible.]
LONDRES.--IMPRIMERIE DE R. CLAY, FILS, ET TAYLOR, BREAD STREET HILL.
Notre barque glisse sur l'onde
Que dorent de brûlants rayons;
Sa marche lente et vagabonde
Témoigne que des bras mignons,
Pleins d'ardeur, mais encore novices,
Tout fiers de ce nouveau travail,
Mènent au gré de leurs caprices
Les rames et le gouvernail.
Soudain trois cris se font entendre,
Cris funestes à la langueur
Dont je ne pouvais me défendre
Par ce temps chaud, qui rend rêveur.
"Un conte! Un conte!" disent-elles
Toutes d'une commune voix.
Il fallait céder aux cruelles;
Que pouvais-je, hélas! contre trois?
La première, d'un ton suprême,
Donne l'ordre de commencer.
La seconde, la douceur même,
Se contente de demander
Des choses à ne pas y croire.
Nous ne fûmes interrompus
Par la troisième, c'est notoire,
Qu'une fois par minute, au plus.
Puis, muettes, prêtant l'oreille
Au conte de l'enfant rêveur,
Qui va de merveille en merveille
Causant avec l'oiseau causeur;
Leur esprit suit la fantaisie
Où se laisse aller le conteur.
Et la vérité tôt oublie
Pour se confier à l'erreur.
Le conteur (espoir chimérique!)
Cherche, se sentant épuisé,
A briser le pouvoir magique
Du charme qu'il a composé,
Et "Tantôt" voudrait de ce rêve
Finir le récit commencé:
"Non, non, c'est tantôt! pas de trêve!"
Est le jugement prononcé.
Ainsi du pays des merveilles
Se racontèrent lentement
Les aventures sans pareilles,
Incident après incident.
Alors vers le prochain rivage
Où nous devions tous débarquer
Rama le joyeux équipage;
La nuit commençait à tomber.
Douce Alice, acceptez l'offrande
De ces gais récits enfantins,
Et tressez-en une guirlande,
Comme on voit faire aux pèlerins
De ces fleurs qu'ils ont recueillies,
Et que plus tard, dans l'avenir,
Bien qu'elles soient, hélas! flétries,
Ils chérissent en souvenir.
TABLE.
CHAPITRE. PAGE.
I. AU FOND DU TERRIER. 1
II. LA MARE AUX LARMES. 15
III. LA COURSE COCASSE. 29
IV. L'HABITATION DU LAPIN BLANC. 41
V. CONSEILS D'UNE CHENILLE. 60
VI. PORC ET POIVRE. 78
VII. UN THÉ DE FOUS. 98
VIII. LE CROQUET DE LA REINE. 115
IX. HISTOIRE DE LA FAUSSE-TORTUE. 133
X. LE QUADRILLE DE HOMARDS. 151
XI. QUI A VOLÉ LES TARTES? 164
XII. DÉPOSITION D'ALICE. 179
[Illustration]
CHAPITRE PREMIER.
AU FOND DU TERRIER.
ALICE, assise auprès de sa sœur sur le gazon, commençait à s'ennuyer
de rester là à ne rien faire; une ou deux fois elle avait jeté les
yeux sur le livre que lisait sa sœur; mais quoi! pas d'images, pas de
dialogues! "La belle avance," pensait Alice, "qu'un livre sans images,
sans causeries!".
Elle s'était mise à réfléchir, (tant bien que mal, car la chaleur du
jour l'endormait et la rendait lourde,) se demandant si le plaisir de
faire une couronne de marguerites valait bien la peine de se lever et
de cueillir les fleurs, quand tout à coup un lapin blanc aux yeux roses
passa près d'elle.
Il n'y avait rien là de bien étonnant, et Alice ne trouva même pas
très-extraordinaire d'entendre parler le Lapin qui se disait: "Ah!
j'arriverai trop tard!" (En y songeant après, il lui sembla bien
qu'elle aurait dû s'en étonner, mais sur le moment cela lui avait paru
tout naturel.) Cependant, quand le Lapin vint à tirer une montre de
son gousset, la regarda, puis se prit à courir de plus belle, Alice
sauta sur ses pieds, frappée de cette idée que jamais elle n'avait vu
de lapin avec un gousset et une montre. Entraînée par la curiosité elle
s'élança sur ses traces à travers le champ, et arriva tout juste à
temps pour le voir disparaître dans un large trou au pied d'une haie.
Un instant après, Alice était à la poursuite du Lapin dans le terrier,
sans songer comment elle en sortirait.
Pendant un bout de chemin le trou allait tout droit comme un tunnel,
puis tout à coup il plongeait perpendiculairement d'une façon si
brusque qu'Alice se sentit tomber comme dans un puits d'une grande
profondeur, avant même d'avoir pensé à se retenir.
De deux choses l'une, ou le puits était vraiment bien profond, ou elle
tombait bien doucement; car elle eut tout le loisir, dans sa chute, de
regarder autour d'elle et de se demander avec étonnement ce qu'elle
allait devenir. D'abord elle regarda dans le fond du trou pour savoir
où elle allait; mais il y faisait bien trop sombre pour y rien voir.
Ensuite elle porta les yeux sur les parois du puits, et s'aperçut
qu'elles étaient garnies d'armoires et d'étagères; çà et là, elle vit
pendues à des clous des cartes géographiques et des images. En passant
elle prit sur un rayon un pot de confiture portant cette étiquette,
"MARMELADE D'ORANGES." Mais, à son grand regret, le pot était vide:
elle n'osait le laisser tomber dans la crainte de tuer quelqu'un; aussi
s'arrangea-t-elle de manière à le déposer en passant dans une des
armoires.
"Certes," dit Alice, "après une chute pareille je ne me moquerai pas
mal de dégringoler l'escalier! Comme ils vont me trouver brave chez
nous! Je tomberais du haut des toits que je ne ferais pas entendre une
plainte." (Ce qui était bien probable.)
Tombe, tombe, tombe! "Cette chute n'en finira donc pas! Je suis
curieuse de savoir combien de milles j'ai déjà faits," dit-elle tout
haut. "Je dois être bien près du centre de la terre. Voyons donc, cela
serait à quatre mille milles de profondeur, il me semble." (Comme vous
voyez, Alice avait appris pas mal de choses dans ses leçons; et bien
que ce ne fût pas là une très-bonne occasion de faire parade de son
savoir, vu qu'il n'y avait point d'auditeur, cependant c'était un bon
exercice que de répéter sa leçon.) "Oui, c'est bien à peu près cela;
mais alors à quel degré de latitude ou de longitude est-ce que je me
trouve?" (Alice n'avait pas la moindre idée de ce que voulait dire
latitude ou longitude, mais ces grands mots lui paraissaient beaux et
sonores.)
Bientôt elle reprit: "Si j'allais traverser complétement la terre?
Comme ça serait drôle de se trouver au milieu de gens qui marchent
la tête en bas. Aux Antipathies, je crois." (Elle n'était pas fâchée
cette fois qu'il n'y eût personne là pour l'entendre, car ce mot ne
lui faisait pas l'effet d'être bien juste.) "Eh mais, j'aurai à leur
demander le nom du pays.--Pardon, Madame, est-ce ici la Nouvelle-Zemble
ou l'Australie?"--En même temps elle essaya de faire la révérence.
(Quelle idée! Faire la révérence en l'air! Dites-moi un peu, comment
vous y prendriez-vous?) "'Quelle petite ignorante!' pensera la dame
quand je lui ferai cette question. Non, il ne faut pas demander cela;
peut-être le verrai-je écrit quelque part."
Tombe, tombe, tombe!--Donc Alice, faute d'avoir rien de mieux à
faire, se remit à se parler: "Dinah remarquera mon absence ce soir,
bien sûr." (Dinah c'était son chat.) "Pourvu qu'on n'oublie pas de
lui donner sa jatte de lait à l'heure du thé. Dinah, ma minette, que
n'es-tu ici avec moi? Il n'y a pas de souris dans les airs, j'en
ai bien peur; mais tu pourrais attraper une chauve-souris, et cela
ressemble beaucoup à une souris, tu sais. Mais les chats mangent-ils
les chauves-souris?" Ici le sommeil commença à gagner Alice. Elle
répétait, à moitié endormie: "Les chats mangent-ils les chauves-souris?
Les chats mangent-ils les chauves-souris?" Et quelquefois: "Les
chauves-souris mangent-elles les chats?" Car vous comprenez bien
que, puisqu'elle ne pouvait répondre ni à l'une ni à l'autre de ces
questions, peu importait la manière de les poser. Elle s'assoupissait
et commençait à rêver qu'elle se promenait tenant Dinah par la main,
lui disant très-sérieusement: "Voyons, Dinah, dis-moi la vérité, as-tu
jamais mangé des chauves-souris?" Quand tout à coup, pouf! la voilà
étendue sur un tas de fagots et de feuilles sèches,--et elle a fini de
tomber.
Alice ne s'était pas fait le moindre mal. Vite elle se remet sur ses
pieds et regarde en l'air; mais tout est noir là-haut. Elle voit devant
elle un long passage et le Lapin Blanc qui court à toutes jambes. Il
n'y a pas un instant à perdre; Alice part comme le vent et arrive tout
juste à temps pour entendre le Lapin dire, tandis qu'il tourne le coin:
"Par ma moustache et mes oreilles, comme il se fait tard!" Elle n'en
était plus qu'à deux pas: mais le coin tourné, le Lapin avait disparu.
Elle se trouva alors dans une salle longue et basse, éclairée par une
rangée de lampes pendues au plafond.
Il y avait des portes tout autour de la salle: ces portes étaient
toutes fermées, et, après avoir vainement tenté d'ouvrir celles du côté
droit, puis celles du côté gauche, Alice se promena tristement au beau
milieu de cette salle, se demandant comment elle en sortirait.
[Illustration]
Tout à coup elle rencontra sur son passage une petite table à trois
pieds, en verre massif, et rien dessus qu'une toute petite clef d'or.
Alice pensa aussitôt que ce pouvait être celle d'une des portes; mais
hélas! soit que les serrures fussent trop grandes, soit que la clef fût
trop petite, elle ne put toujours en ouvrir aucune. Cependant, ayant
fait un second tour, elle aperçut un rideau placé très-bas et qu'elle
n'avait pas vu d'abord; par derrière se trouvait encore une petite
porte à peu près quinze pouces de haut; elle essaya la petite clef
d'or à la serrure, et, à sa grande joie, il se trouva qu'elle y allait
à merveille. Alice ouvrit la porte, et vit qu'elle conduisait dans un
étroit passage à peine plus large qu'un trou à rat. Elle s'agenouilla,
et, jetant les yeux le long du passage, découvrit le plus ravissant
jardin du monde. Oh! Qu'il lui tardait de sortir de cette salle
ténébreuse et d'errer au milieu de ces carrés de fleurs brillantes, de
ces fraîches fontaines! Mais sa tête ne pouvait même pas passer par
la porte. "Et quand même ma tête y passerait," pensait Alice, "à quoi
cela servirait-il sans mes épaules? Oh! que je voudrais donc avoir la
faculté de me fermer comme un télescope! Ça se pourrait peut-être, si
je savais comment m'y prendre." Il lui était déjà arrivé tant de choses
extraordinaires, qu'Alice commençait à croire qu'il n'y en avait guère
d'impossibles.
Comme cela n'avançait à rien de passer son temps à attendre à la
petite porte, elle retourna vers la table, espérant presque y trouver
une autre clef, ou tout au moins quelque grimoire donnant les règles
à suivre pour se fermer comme un télescope. Cette fois elle trouva
sur la table une petite bouteille (qui certes n'était pas là tout à
l'heure). Au cou de cette petite bouteille était attachée une étiquette
en papier, avec ces mots "BUVEZ-MOI" admirablement imprimés en grosses
lettres.
[Illustration]
C'est bien facile à dire "_Buvez-moi_" mais Alice était trop fine
pour obéir à l'aveuglette. "Examinons d'abord," dit-elle, "et
voyons s'il y a écrit dessus '_Poison_' ou non." Car elle avait lu
dans de jolis petits contes, que des enfants avaient été brûlés,
dévorés par des bêtes féroces, et qu'il leur était arrivé d'autres
choses très-désagréables, tout cela pour ne s'être pas souvenus
des instructions bien simples que leur donnaient leurs parents:
par exemple, que le tisonnier chauffé à blanc brûle les mains qui
le tiennent trop longtemps; que si on se fait au doigt une coupure
profonde, il saigne d'ordinaire; et elle n'avait point oublié que si
l'on boit immodérément d'une bouteille marquée "_Poison_" cela ne
manque pas de brouiller le cœur tôt ou tard.
Cependant, comme cette bouteille n'était pas marquée "_Poison_," Alice
se hasarda à en goûter le contenu, et le trouvant fort bon, (au fait
c'était comme un mélange de tarte aux cerises, de crème, d'ananas, de
dinde truffée, de nougat, et de rôties au beurre,) elle eut bientôt
tout avalé.
* * * * *
* * * *
* * * * *
"Je me sens toute drôle," dit Alice, "on dirait que je rentre en
moi-même et que je me ferme comme un télescope." C'est bien ce qui
arrivait en effet. Elle n'avait plus que dix pouces de haut, et
un éclair de joie passa sur son visage à la pensée qu'elle était
maintenant de la grandeur voulue pour pénétrer par la petite porte dans
ce beau jardin. Elle attendit pourtant quelques minutes, pour voir
si elle allait rapetisser encore. Cela lui faisait bien un peu peur.
"Songez donc," se disait Alice, "je pourrais bien finir par m'éteindre
comme une chandelle. Que deviendrais-je alors?" Et elle cherchait à
s'imaginer l'air que pouvait avoir la flamme d'une chandelle éteinte,
car elle ne se rappelait pas avoir jamais rien vu de la sorte.
Un moment après, voyant qu'il ne se passait plus rien, elle se décida
à aller de suite au jardin; mais hélas, pauvre Alice! en arrivant à
la porte, elle s'aperçut qu'elle avait oublié la petite clef d'or.
Elle revint sur ses pas pour la prendre sur la table. Bah! impossible
d'atteindre à la clef qu'elle voyait bien clairement à travers le
verre. Elle fit alors tout son possible pour grimper le long d'un des
pieds de la table, mais il était trop glissant; et enfin, épuisée de
fatigue, la pauvre enfant s'assit et pleura.
"Allons, à quoi bon pleurer ainsi," se dit Alice vivement. "Je vous
conseille, Mademoiselle, de cesser tout de suite!" Elle avait pour
habitude de se donner de très-bons conseils (bien qu'elle les suivît
rarement), et quelquefois elle se grondait si fort que les larmes lui
en venaient aux yeux; une fois même elle s'était donné des tapes pour
avoir triché dans une partie de croquet qu'elle jouait toute seule; car
cette étrange enfant aimait beaucoup à faire deux personnages. "Mais,"
pensa la pauvre Alice, "il n'y a plus moyen de faire deux personnages,
à présent qu'il me reste à peine de quoi en faire un."
Elle aperçut alors une petite boîte en verre qui était sous la
table, l'ouvrit et y trouva un tout petit gâteau sur lequel les mots
"MANGEZ-MOI" étaient admirablement tracés avec des raisins de Corinthe.
"Tiens, je vais le manger," dit Alice: "si cela me fait grandir, je
pourrai atteindre à la clef; si cela me fait rapetisser, je pourrai
ramper sous la porte; d'une façon ou de l'autre, je pénétrerai dans le
jardin, et alors, arrive que pourra!"
Elle mangea donc un petit morceau du gâteau, et, portant sa main sur sa
tête, elle se dit tout inquiète: "Lequel est-ce? Lequel est-ce?" Elle
voulait savoir si elle grandissait ou rapetissait, et fut tout étonnée
de rester la même; franchement, c'est ce qui arrive le plus souvent
lorsqu'on mange du gâteau; mais Alice avait tellement pris l'habitude
de s'attendre à des choses extraordinaires, que cela lui paraissait
ennuyeux et stupide de vivre comme tout le monde.
Aussi elle se remit à l'œuvre, et eut bien vite fait disparaître le
gâteau.
* * * * *
* * * *
* * * * *
CHAPITRE II.
LA MARE AUX LARMES.
[Illustration]
"DE plus très-curieux en plus très-curieux!" s'écria Alice (sa surprise
était si grande qu'elle ne pouvait s'exprimer correctement): "Voilà que
je m'allonge comme le plus grand télescope qui fût jamais! Adieu mes
pieds!" (Elle venait de baisser les yeux, et ses pieds lui semblaient
s'éloigner à perte de vue.) "Oh! mes pauvres petits pieds! Qui vous
mettra vos bas et vos souliers maintenant, mes mignons? Quant à
moi, je ne le pourrai certainement pas! Je serai bien trop loin pour
m'occuper de vous: arrangez-vous du mieux que vous pourrez.--Il faut
cependant que je sois bonne pour eux," pensa Alice, "sans cela ils
refuseront peut-être d'aller du côté que je voudrai. Ah! je sais ce que
je ferai: je leur donnerai une belle paire de bottines à Noël."
Puis elle chercha dans son esprit comment elle s'y prendrait. "Il
faudra les envoyer par le messager," pensa-t-elle; "quelle étrange
chose d'envoyer des présents à ses pieds! Et l'adresse donc! C'est cela
qui sera drôle.
_A Monsieur Lepiédroit d'Alice,
Tapis du foyer,
Près le garde-feu.
(De la part de Mlle Alice.)_
Oh! que d'enfantillages je dis là!"
Au même instant, sa tête heurta contre le plafond de la salle: c'est
qu'elle avait alors un peu plus de neuf pieds de haut. Vite elle
saisit la petite clef d'or et courut à la porte du jardin.
Pauvre Alice! C'est tout ce qu'elle put faire, après s'être étendue de
tout son long sur le côté, que de regarder du coin de l'œil dans le
jardin. Quant à traverser le passage, il n'y fallait plus songer. Elle
s'assit donc, et se remit à pleurer.
"Quelle honte!" dit Alice. "Une grande fille comme vous" ('grande'
était bien le mot) "pleurer de la sorte! Allons, finissez, vous
dis-je!" Mais elle continua de pleurer, versant des torrents de larmes,
si bien qu'elle se vit à la fin entourée d'une grande mare, profonde
d'environ quatre pouces et s'étendant jusqu'au milieu de la salle.
Quelque temps après, elle entendit un petit bruit de pas dans le
lointain; vite, elle s'essuya les yeux pour voir ce que c'était.
C'était le Lapin Blanc, en grande toilette, tenant d'une main une paire
de gants paille, et de l'autre un large éventail. Il accourait tout
affairé, marmottant entre ses dents: "Oh! la Duchesse, la Duchesse!
Elle sera dans une belle colère si je l'ai fait attendre!" Alice se
trouvait si malheureuse, qu'elle était disposée à demander secours
au premier venu; ainsi, quand le Lapin fut près d'elle, elle lui dit
d'une voix humble et timide, "Je vous en prie, Monsieur--" Le Lapin
tressaillit d'épouvante, laissa tomber les gants et l'éventail, se mit
à courir à toutes jambes et disparut dans les ténèbres.
[Illustration]
Alice ramassa les gants et l'éventail, et, comme il faisait très-chaud
dans cette salle, elle s'éventa tout en se faisant la conversation:
"Que tout est étrange, aujourd'hui! Hier les choses se passaient comme
à l'ordinaire. Peut-être m'a-t-on changée cette nuit! Voyons, étais-je
la même petite fille ce matin en me levant?--Je crois bien me rappeler
que je me suis trouvée un peu différente.--Mais si je ne suis pas la
même, qui suis-je donc, je vous prie? Voilà l'embarras." Elle se mit à
passer en revue dans son esprit toutes les petites filles de son âge
qu'elle connaissait, pour voir si elle avait été transformée en l'une
d'elles.
"Bien sûr, je ne suis pas Ada," dit-elle. "Elle a de longs cheveux
bouclés et les miens ne frisent pas du tout.--Assurément je ne suis pas
Mabel, car je sais tout plein de choses et Mabel ne sait presque rien;
et puis, du reste, Mabel, c'est Mabel; Alice, c'est Alice!--Oh! mais
quelle énigme que cela!--Voyons si je me souviendrai de tout ce que
je savais: quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize,
quatre fois sept font---- je n'arriverai jamais à vingt de ce train-là.
Mais peu importe la table de multiplication. Essayons de la Géographie:
Londres est la capitale de Paris, Paris la capitale de Rome, et Rome la
capitale de--Mais non, ce n'est pas cela, j'en suis bien sûre! Je dois
être changée en Mabel!--Je vais tâcher de réciter _Maître Corbeau._"
Elle croisa les mains sur ses genoux comme quand elle disait ses
leçons, et se mit à répéter la fable, d'une voix rauque et étrange, et
les mots ne se présentaient plus comme autrefois:
_"Maître Corbeau sur un arbre perché,
Faisait son nid entre des branches;
Il avait relevé ses manches,
Car il était très-affairé.
Maître Renard, par là passant,
Lui dit: 'Descendez donc, compère;
Venez embrasser votre frère.'
Le Corbeau, le reconnaissant,
Lui répondit en son ramage:
'Fromage.'"_
"Je suis bien sûre que ce n'est pas ça du tout," s'écria la pauvre
Alice, et ses yeux se remplirent de larmes. "Ah! je le vois bien, je
ne suis plus Alice, je suis Mabel, et il me faudra aller vivre dans
cette vilaine petite maison, où je n'aurai presque pas de jouets pour
m'amuser.--Oh! que de leçons on me fera apprendre!--Oui, certes,
j'y suis bien résolue, si je suis Mabel je resterai ici. Ils auront
beau passer la tête là-haut et me crier, 'Reviens auprès de nous, ma
chérie!' Je me contenterai de regarder en l'air et de dire, 'Dites-moi
d'abord qui je suis, et, s'il me plaît d'être cette personne-là, j'irai
vous trouver; sinon, je resterai ici jusqu'à ce que je devienne une
autre petite fille.'--Et pourtant," dit Alice en fondant en larmes,
"je donnerais tout au monde pour les voir montrer la tête là-haut! Je
m'ennuie tant d'être ici toute seule."
Comme elle disait ces mots, elle fut bien surprise de voir que tout en
parlant elle avait mis un des petits gants du Lapin. "Comment ai-je pu
mettre ce gant?" pensa-t-elle. "Je rapetisse donc de nouveau?" Elle se
leva, alla près de la table pour se mesurer, et jugea, autant qu'elle
pouvait s'en rendre compte, qu'elle avait environ deux pieds de haut,
et continuait de raccourcir rapidement.
Bientôt elle s'aperçut que l'éventail qu'elle avait à la main en était
la cause; vite elle le lâcha, tout juste à temps pour s'empêcher de
disparaître tout à fait.
"Je viens de l'échapper belle," dit Alice, tout émue de ce brusque
changement, mais bien aise de voir qu'elle existait encore.
"Maintenant, vite au jardin!"--Elle se hâta de courir vers la petite
porte; mais hélas! elle s'était refermée et la petite clef d'or se
trouvait sur la table de verre, comme tout à l'heure. "Les choses vont
de mal en pis," pensa la pauvre enfant. "Jamais je ne me suis vue si
petite, jamais! Et c'est vraiment par trop fort!"
A ces mots son pied glissa, et flac! La voilà dans l'eau salée jusqu'au
menton. Elle se crut d'abord tombée dans la mer. "Dans ce cas je
retournerai chez nous en chemin de fer," se dit-elle. (Alice avait été
au bord de la mer une fois en sa vie, et se figurait que sur n'importe
quel point des côtes se trouvent un grand nombre de cabines pour les
baigneurs, des enfants qui font des trous dans le sable avec des pelles
en bois, une longue ligne de maisons garnies, et derrière ces maisons
une gare de chemin de fer.) Mais elle comprit bientôt qu'elle était
dans une mare formée des larmes qu'elle avait pleurées, quand elle
avait neuf pieds de haut.
[Illustration]
"Je voudrais bien n'avoir pas tant pleuré," dit Alice tout en nageant
de côté et d'autre pour tâcher de sortir de là. "Je vais en être punie
sans doute, en me noyant dans mes propres larmes. C'est cela qui sera
drôle! Du reste, tout est drôle aujourd'hui."
Au même instant elle entendit patauger dans la mare à quelques pas
de là, et elle nagea de ce côté pour voir ce que c'était. Elle pensa
d'abord que ce devait être un cheval marin ou hippopotame; puis elle se
rappela combien elle était petite maintenant, et découvrit bientôt que
c'était tout simplement une souris qui, comme elle, avait glissé dans
la mare.
"Si j'adressais la parole à cette souris? Tout est si extraordinaire
ici qu'il se pourrait bien qu'elle sût parler: dans tous les cas, il
n'y a pas de mal à essayer." Elle commença donc: "O Souris, savez-vous
comment on pourrait sortir de cette mare? Je suis bien fatiguée de
nager, O Souris!" (Alice pensait que c'était là la bonne manière
d'interpeller une souris. Pareille chose ne lui était jamais arrivée,
mais elle se souvenait d'avoir vu dans la grammaire latine de son
frère:--"La souris, de la souris, à la souris, ô souris.") La Souris
la regarda d'un air inquisiteur; Alice crut même la voir cligner un de
ses petits yeux, mais elle ne dit mot.
"Peut-être ne comprend-elle pas cette langue," dit Alice; "c'est sans
doute une souris étrangère nouvellement débarquée. Je vais essayer de
lui parler italien: 'Dove è il mio gatto?'" C'étaient là les premiers
mots de son livre de dialogues. La Souris fit un bond hors de l'eau,
et parut trembler de tous ses membres. "Oh! mille pardons!" s'écria
vivement Alice, qui craignait d'avoir fait de la peine au pauvre
animal. "J'oubliais que vous n'aimez pas les chats."
"Aimer les chats!" cria la Souris d'une voix perçante et colère. "Et
vous, les aimeriez-vous si vous étiez à ma place?"
"Non, sans doute," dit Alice d'une voix caressante, pour l'apaiser. "Ne
vous fâchez pas. Pourtant je voudrais bien vous montrer Dinah, notre
chatte. Oh! si vous la voyiez, je suis sûre que vous prendriez de
l'affection pour les chats. Dinah est si douce et si gentille." Tout
en nageant nonchalamment dans la mare et parlant moitié à part soi,
moitié à la Souris, Alice continua: "Elle se tient si gentiment auprès
du feu à faire son rouet à se lécher les pattes, et à se débarbouiller;
son poil est si doux à caresser; et comme elle attrape bien les
souris!--Oh! pardon!" dit encore Alice, car cette fois le poil de la
Souris s'était tout hérissé, et on voyait bien qu'elle était fâchée
tout de bon. "Nous n'en parlerons plus si cela vous fait de la peine."
[Illustration]
"Nous! dites-vous," s'écria la Souris, en tremblant de la tête à la
queue. "Comme si moi je parlais jamais de pareilles choses! Dans notre
famille on a toujours détesté les chats, viles créatures sans foi ni
loi. Que je ne vous en entende plus parler!"
"Eh bien non," dit Alice, qui avait hâte de changer la conversation.
"Est-ce que--est-ce que vous aimez les chiens?" La Souris ne répondit
pas, et Alice dit vivement: "Il y a tout près de chez nous un petit
chien bien mignon que je voudrais vous montrer! C'est un petit terrier
aux yeux vifs, avec de longs poils bruns frisés! Il rapporte très-bien;
il se tient sur ses deux pattes de derrière, et fait le beau pour
avoir à manger. Enfin il fait tant de tours que j'en oublie plus de la
moitié! Il appartient à un fermier qui ne le donnerait pas pour mille
francs, tant il lui est utile; il tue tous les rats et aussi---- Oh!"
reprit Alice d'un ton chagrin, "voilà que je vous ai encore offensée!"
En effet, la Souris s'éloignait en nageant de toutes ses forces, si
bien que l'eau de la mare en était tout agitée.
Alice la rappela doucement: "Ma petite Souris! Revenez, je vous en
prie, nous ne parlerons plus ni de chien ni de chat, puisque vous ne
les aimez pas!"
A ces mots la Souris fit volte-face, et se rapprocha tout doucement;
elle était toute pâle (de colère, pensait Alice). La Souris dit d'une
voix basse et tremblante: "Gagnons la rive, je vous conterai mon
histoire, et vous verrez pourquoi je hais les chats et les chiens."
Il était grand temps de s'en aller, car la mare se couvrait d'oiseaux
et de toutes sortes d'animaux qui y étaient tombés. Il y avait un
canard, un dodo, un lory, un aiglon, et d'autres bêtes extraordinaires.
Alice prit les devants, et toute la troupe nagea vers la rive.
[Illustration]
CHAPITRE III.
LA COURSE COCASSE.
ILS formaient une assemblée bien grotesque ces êtres singuliers réunis
sur le bord de la mare; les uns avaient leurs plumes tout en désordre,
les autres le poil plaqué contre le corps. Tous étaient trempés, de
mauvaise humeur, et fort mal à l'aise.
"Comment faire pour nous sécher?" ce fut la première question, cela
va sans dire. Au bout de quelques instants, il sembla tout naturel à
Alice de causer familièrement avec ces animaux, comme si elle les
connaissait depuis son berceau. Elle eut même une longue discussion
avec le Lory, qui, à la fin, lui fit la mine et lui dit d'un air
boudeur: "Je suis plus âgé que vous, et je dois par conséquent en
savoir plus long." Alice ne voulut pas accepter cette conclusion avant
de savoir l'âge du Lory, et comme celui-ci refusa tout net de le lui
dire, cela mit un terme au débat.
Enfin la Souris, qui paraissait avoir un certain ascendant sur les
autres, leur cria: "Asseyez-vous tous, et écoutez-moi! Je vais bientôt
vous faire sécher, je vous en réponds!" Vite, tout le monde s'assit
en rond autour de la Souris, sur qui Alice tenait les yeux fixés avec
inquiétude, car elle se disait: "Je vais attraper un vilain rhume si je
ne sèche pas bientôt."
"Hum!" fit la Souris d'un air d'importance; "êtes-vous prêts? Je ne
sais rien de plus sec que ceci. Silence dans le cercle, je vous prie.
'Guillaume le Conquérant, dont le pape avait embrassé le parti, soumit
bientôt les Anglais, qui manquaient de chefs, et commençaient à
s'accoutumer aux usurpations et aux conquêtes des étrangers. Edwin et
Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie----'"
"Brrr," fit le Lory, qui grelottait.
"Pardon," demanda la Souris en fronçant le sourcil, mais fort poliment,
"qu'avez-vous dit?"
"Moi! rien," répliqua vivement le Lory.
"Ah! je croyais," dit la Souris. "Je continue. 'Edwin et Morcar, comtes
de Mercie et de Northumbrie, se déclarèrent en sa faveur, et Stigand,
l'archevêque patriote de Cantorbery, trouva cela----'"
"Trouva quoi?" dit le Canard.
"Il trouva _cela_," répondit la Souris avec impatience. "Assurément
vous savez ce que '_cela_' veut dire."
"Je sais parfaitement ce que '_cela_' veut dire; par exemple: quand moi
j'ai trouvé cela bon; '_cela_' veut dire un ver ou une grenouille,"
ajouta le Canard. "Mais il s'agit de savoir ce que l'archevêque
trouva."
La Souris, sans prendre garde à cette question, se hâta de continuer.
"'L'archevêque trouva cela de bonne politique d'aller avec Edgar
Atheling à la rencontre de Guillaume, pour lui offrir la couronne.
Guillaume, d'abord, fut bon prince; mais l'insolence des vassaux
normands----' Eh bien, comment cela va-t-il, mon enfant?" ajouta-t-elle
en se tournant vers Alice.
"Toujours aussi mouillée," dit Alice tristement. "Je ne sèche que
d'ennui."
"Dans ce cas," dit le Dodo avec emphase, se dressant sur ses pattes,
"je propose l'ajournement, et l'adoption immédiate de mesures
énergiques."
"Parlez français," dit l'Aiglon; "je ne comprends pas la moitié de ces
grands mots, et, qui plus est, je ne crois pas que vous les compreniez
vous-même." L'Aiglon baissa la tête pour cacher un sourire, et
quelques-uns des autres oiseaux ricanèrent tout haut.
"J'allais proposer," dit le Dodo d'un ton vexé, "une course cocasse;
c'est ce que nous pouvons faire de mieux pour nous sécher."
"Qu'est-ce qu'une course cocasse?" demanda Alice; non qu'elle tînt
beaucoup à le savoir, mais le Dodo avait fait une pause comme s'il
s'attendait à être questionné par quelqu'un, et personne ne semblait
disposé à prendre la parole.
"La meilleure manière de l'expliquer," dit le Dodo, "c'est de le
faire." (Et comme vous pourriez bien, un de ces jours d'hiver, avoir
envie de l'essayer, je vais vous dire comment le Dodo s'y prit.)
D'abord il traça un terrain de course, une espèce de cercle ("Du
reste," disait-il, "la forme n'y fait rien"), et les coureurs furent
placés indifféremment çà et là sur le terrain. Personne ne cria, "Un,
deux, trois, en avant!" mais chacun partit et s'arrêta quand il voulut,
de sorte qu'il n'était pas aisé de savoir quand la course finirait.
Cependant, au bout d'une demi-heure, tout le monde étant sec, le Dodo
cria tout à coup: "La course est finie!" et les voilà tous haletants
qui entourent le Dodo et lui demandent: "Qui a gagné?"
Cette question donna bien à réfléchir au Dodo; il resta longtemps
assis, un doigt appuyé sur le front (pose ordinaire de Shakespeare
dans ses portraits); tandis que les autres attendaient en silence.
Enfin le Dodo dit: "Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un
prix."
"Mais qui donnera les prix?" demandèrent-ils tous à la fois.
"_Elle_, cela va sans dire," répondit le Dodo, en montrant Alice du
doigt, et toute la troupe l'entoura aussitôt en criant confusément:
"Les prix! Les prix!"
Alice ne savait que faire; pour sortir d'embarras elle mit la main dans
sa poche et en tira une boîte de dragées (heureusement l'eau salée n'y
avait pas pénétré); puis en donna une en prix à chacun; il y en eut
juste assez pour faire le tour.
"Mais il faut aussi qu'elle ait un prix, elle," dit la Souris.
"Comme de raison," reprit le Dodo gravement. "Avez-vous encore quelque
chose dans votre poche?" continua-t-il en se tournant vers Alice.
"Un dé; pas autre chose," dit Alice d'un ton chagrin.
[Illustration]
"Faites passer," dit le Dodo. Tous se groupèrent de nouveau autour
d'Alice, tandis que le Dodo lui présentait solennellement le dé en
disant: "Nous vous prions d'accepter ce superbe dé." Lorsqu'il eut fini
ce petit discours, tout le monde cria "Hourra!"
Alice trouvait tout cela bien ridicule, mais les autres avaient l'air
si grave, qu'elle n'osait pas rire; aucune réponse ne lui venant à
l'esprit, elle se contenta de faire la révérence, et prit le dé de son
air le plus sérieux.
Il n'y avait plus maintenant qu'à manger les dragées; ce qui ne se
fit pas sans un peu de bruit et de désordre, car les gros oiseaux se
plaignirent de n'y trouver aucun goût, et il fallut taper dans le
dos des petits qui étranglaient. Enfin tout rentra dans le calme. On
s'assit en rond autour de la Souris, et on la pria de raconter encore
quelque chose.
"Vous m'avez promis de me raconter votre histoire," dit Alice, "et
de m'expliquer pourquoi vous détestez--les chats et les chiens,"
ajouta-t-elle tout bas, craignant encore de déplaire.
La Souris, se tournant vers Alice, soupira et lui dit: "Mon histoire
sera longue et traînante."
"Tiens! tout comme votre queue," dit Alice, frappée de la ressemblance,
et regardant avec étonnement la queue de la Souris tandis que celle-ci
parlait. Les idées d'histoire et de queue longue et traînante se
brouillaient dans l'esprit d'Alice à peu près de cette façon:--Canichon
dit à
la Souris, Qu'il
rencontra
dans le
logis:
"Je crois
le moment
fort propice
De te faire
aller en justice.
Je ne
doute pas
du succès
Que doit
avoir
notre procès.
Vite, allons,
commençons
l'affaire.
Ce matin
je n'ai rien
à faire."
La Souris
dit à
Canichon:
"Sans juge
et sans
jurés,
mon bon!"
Mais
Canichon
plein de
malice
Dit:
"C'est moi
qui suis
la justice,
Et, que
tu aies
raison
ou tort,
Je vais te
condamner
à mort."
"Vous ne m'écoutez pas," dit la Souris à Alice d'un air sévère. "A quoi
pensez-vous donc?"
"Pardon," dit Alice humblement. "Vous en étiez au cinquième détour."
"Détour!" dit la Souris d'un ton sec. "Croyez-vous donc que je manque
de véracité?"
"Des vers à citer? oh! je puis vous en fournir quelques-uns!" dit
Alice, toujours prête à rendre service.
"On n'a pas besoin de vous," dit la Souris. "C'est m'insulter que de
dire de pareilles sottises." Puis elle se leva pour s'en aller.
"Je n'avais pas l'intention de vous offenser," dit Alice d'une voix
conciliante. "Mais franchement vous êtes bien susceptible."
La Souris grommela quelque chose entre ses dents et s'éloigna.
"Revenez, je vous en prie, finissez votre histoire," lui cria Alice; et
tous les autres dirent en chœur: "Oui, nous vous en supplions." Mais la
Souris secouant la tête ne s'en alla que plus vite.
"Quel dommage qu'elle ne soit pas restée!" dit en soupirant le Lory,
sitôt que la Souris eut disparu.
Un vieux crabe, profitant de l'occasion, dit à son fils: "Mon enfant,
que cela vous serve de leçon, et vous apprenne à ne vous emporter
jamais!"
"Taisez-vous donc, papa," dit le jeune crabe d'un ton aigre. "Vous
feriez perdre patience à une huître."
"Ah! si Dinah était ici," dit Alice tout haut sans s'adresser à
personne. "C'est elle qui l'aurait bientôt ramenée."
"Et qui est Dinah, s'il n'y a pas d'indiscrétion à le demander?" dit le
Lory.
Alice répondit avec empressement, car elle était toujours prête à
parler de sa favorite: "Dinah, c'est notre chatte. Si vous saviez comme
elle attrape bien les souris! Et si vous la voyiez courir après les
oiseaux; aussitôt vus, aussitôt croqués."
Ces paroles produisirent un effet singulier sur l'assemblée. Quelques
oiseaux s'enfuirent aussitôt; une vieille pie s'enveloppant avec soin
murmura: "Il faut vraiment que je rentre chez moi, l'air du soir ne
vaut rien pour ma gorge!" Et un canari cria à ses petits d'une voix
tremblante: "Venez, mes enfants; il est grand temps que vous vous
mettiez au lit!"
Enfin, sous un prétexte ou sous un autre, chacun s'esquiva, et Alice se
trouva bientôt seule.
"Je voudrais bien n'avoir pas parlé de Dinah," se dit-elle tristement.
"Personne ne l'aime ici, et pourtant c'est la meilleure chatte du
monde! Oh! chère Dinah, te reverrai-je jamais?" Ici la pauvre Alice se
reprit à pleurer; elle se sentait seule, triste, et abattue.
Au bout de quelque temps elle entendit au loin un petit bruit de pas;
elle s'empressa de regarder, espérant que la Souris avait changé d'idée
et revenait finir son histoire.
CHAPITRE IV.
L'HABITATION DU LAPIN BLANC.
C'ÉTAIT le Lapin Blanc qui revenait en trottinant, et qui cherchait de
tous côtés, d'un air inquiet, comme s'il avait perdu quelque chose;
Alice l'entendit qui marmottait: "La Duchesse! La Duchesse! Oh! mes
pauvres pattes; oh! ma robe et mes moustaches! Elle me fera guillotiner
aussi vrai que des furets sont des furets! Où pourrais-je bien les
avoir perdus?" Alice devina tout de suite qu'il cherchait l'éventail et
la paire de gants paille, et, comme elle avait bon cœur, elle se mit à
les chercher aussi; mais pas moyen de les trouver.
Du reste, depuis son bain dans la mare aux larmes, tout était changé:
la salle, la table de verre, et la petite porte avaient complétement
disparu.
Bientôt le Lapin aperçut Alice qui furetait; il lui cria d'un ton
d'impatience: "Eh bien! Marianne, que faites-vous ici? Courez vite
à la maison me chercher une paire de gants et un éventail! Allons,
dépêchons-nous."
Alice eut si grand' peur qu'elle se mit aussitôt à courir dans la
direction qu'il indiquait, sans chercher à lui expliquer qu'il se
trompait.
"Il m'a pris pour sa bonne," se disait-elle en courant. "Comme il sera
étonné quand il saura qui je suis! Mais je ferai bien de lui porter ses
gants et son éventail; c'est-à-dire, si je les trouve." Ce disant, elle
arriva en face d'une petite maison, et vit sur la porte une plaque en
cuivre avec ces mots, "JEAN LAPIN." Elle monta l'escalier, entra sans
frapper, tout en tremblant de rencontrer la vraie Marianne, et d'être
mise à la porte avant d'avoir trouvé les gants et l'éventail.
"Que c'est drôle," se dit Alice, "de faire des commissions pour un
lapin! Bientôt ce sera Dinah qui m'enverra en commission." Elle se prit
alors à imaginer comment les choses se passeraient.--"'Mademoiselle
Alice, venez ici tout de suite vous apprêter pour la promenade.' 'Dans
l'instant, ma bonne! Il faut d'abord que je veille sur ce trou jusqu'à
ce que Dinah revienne, pour empêcher que la souris ne sorte.' Mais je
ne pense pas," continua Alice, "qu'on garderait Dinah à la maison si
elle se mettait dans la tête de commander comme cela aux gens."
Tout en causant ainsi, Alice était entrée dans une petite chambre
bien rangée, et, comme elle s'y attendait, sur une petite table dans
l'embrasure de la fenêtre, elle vit un éventail et deux ou trois
paires de gants de chevreau tout petits. Elle en prit une paire, ainsi
que l'éventail, et allait quitter la chambre lorsqu'elle aperçut,
près du miroir, une petite bouteille. Cette fois il n'y avait pas
l'inscription BUVEZ-MOI--ce qui n'empêcha pas Alice de la déboucher
et de la porter à ses lèvres. "Il m'arrive toujours quelque chose
d'intéressant," se dit-elle, "lorsque je mange ou que je bois. Je
vais voir un peu l'effet de cette bouteille. J'espère bien qu'elle me
fera regrandir, car je suis vraiment fatiguée de n'être qu'une petite
nabote!"
C'est ce qui arriva en effet, et bien plus tôt qu'elle ne s'y
attendait. Elle n'avait pas bu la moitié de la bouteille, que sa tête
touchait au plafond et qu'elle fut forcée de se baisser pour ne pas se
casser le cou. Elle remit bien vite la bouteille sur la table en se
disant: "En voilà assez; j'espère ne pas grandir davantage. Je ne puis
déjà plus passer par la porte. Oh! je voudrais bien n'avoir pas tant
bu!"
Hélas! il était trop tard; elle grandissait, grandissait, et eut
bientôt à se mettre à genoux sur le plancher. Mais un instant après, il
n'y avait même plus assez de place pour rester dans cette position, et
elle essaya de se tenir étendue par terre, un coude contre la porte et
l'autre bras passé autour de sa tête. Cependant, comme elle grandissait
toujours, elle fut obligée, comme dernière ressource, de laisser pendre
un de ses bras par la fenêtre et d'enfoncer un pied dans la cheminée en
disant: "A présent c'est tout ce que je peux faire, quoi qu'il arrive.
Que vais-je devenir?"
[Illustration]
Heureusement pour Alice, la petite bouteille magique avait alors
produit tout son effet, et elle cessa de grandir. Cependant sa
position était bien gênante, et comme il ne semblait pas y avoir la
moindre chance qu'elle pût jamais sortir de cette chambre, il n'y a pas
à s'étonner qu'elle se trouvât bien malheureuse.
"C'était bien plus agréable chez nous," pensa la pauvre enfant. "Là
du moins je ne passais pas mon temps à grandir et à rapetisser, et
je n'étais pas la domestique des lapins et des souris. Je voudrais
bien n'être jamais descendue dans ce terrier; et pourtant c'est assez
drôle cette manière de vivre! Je suis curieuse de savoir ce que c'est
qui m'est arrivé. Autrefois, quand je lisais des contes de fées, je
m'imaginais que rien de tout cela ne pouvait être, et maintenant me
voilà en pleine féerie. On devrait faire un livre sur mes aventures; il
y aurait de quoi! Quand je serai grande j'en ferai un, moi.--Mais je
suis déjà bien grande!" dit-elle tristement. "Dans tous les cas, il n'y
a plus de place ici pour grandir davantage."
"Mais alors," pensa Alice, "ne serai-je donc jamais plus vieille
que je ne le suis maintenant? D'un côté cela aura ses avantages, ne
jamais être une vieille femme. Mais alors avoir toujours des leçons à
apprendre! Oh, je n'aimerais pas cela du tout."
"Oh! Alice, petite folle," se répondit-elle. "Comment pourriez-vous
apprendre des leçons ici? Il y a à peine de la place pour vous, et il
n'y en a pas du tout pour vos livres de leçons."
Et elle continua ainsi, faisant tantôt les demandes et tantôt les
réponses, et établissant sur ce sujet toute une conversation; mais au
bout de quelques instants elle entendit une voix au dehors, et s'arrêta
pour écouter.
"Marianne! Marianne!" criait la voix; "allez chercher mes gants bien
vite!" Puis Alice entendit des piétinements dans l'escalier. Elle
savait que c'était le Lapin qui la cherchait; elle trembla si fort
qu'elle en ébranla la maison, oubliant que maintenant elle était mille
fois plus grande que le Lapin, et n'avait rien à craindre de lui.
Le Lapin, arrivé à la porte, essaya de l'ouvrir; mais, comme elle
s'ouvrait en dedans et que le coude d'Alice était fortement appuyé
contre la porte, la tentative fut vaine. Alice entendit le Lapin qui
murmurait: "C'est bon, je vais faire le tour et j'entrerai par la
fenêtre."
[Illustration]
"Je t'en défie!" pensa Alice, Elle attendit un peu; puis, quand elle
crut que le Lapin était sous la fenêtre, elle étendit le bras tout à
coup pour le saisir; elle ne prit que du vent. Mais elle entendit un
petit cri, puis le bruit d'une chute et de vitres cassées (ce qui lui
fit penser que le Lapin était tombé sur les châssis de quelque serre à
concombre), puis une voix colère, celle du Lapin: "Patrice! Patrice!
où es-tu?" Une voix qu'elle ne connaissait pas répondit: "Me v'là, not'
maître! J' bêchons la terre pour trouver des pommes!"
"Pour trouver des pommes!" dit le Lapin furieux. "Viens m'aider à me
tirer d'ici." (Nouveau bruit de vitres cassées.)
"Dis-moi un peu, Patrice, qu'est-ce qu'il y a là à la fenêtre?"
"Ça, not' maître, c'est un bras."
"Un bras, imbécile! Qui a jamais vu un bras de cette dimension? Ça
bouche toute la fenêtre."
"Bien sûr, not' maître, mais c'est un bras tout de même."
"Dans tous les cas il n'a rien à faire ici. Enlève-moi ça bien vite."
Il se fit un long silence, et Alice n'entendait plus que des
chuchotements de temps à autre, comme: "Maître, j'osons point."--"Fais
ce que je te dis, capon!" Alice étendit le bras de nouveau comme pour
agripper quelque chose; cette fois il y eut deux petits cris et encore
un bruit de vitres cassées. "Que de châssis il doit y avoir là!" pensa
Alice. "Je me demande ce qu'ils vont faire à présent. Quant à me
retirer par la fenêtre, je le souhaite de tout mon cœur, car je n'ai
pas la moindre envie de rester ici plus longtemps!"
Il se fit quelques instants de silence. A la fin, Alice entendit un
bruit de petites roues, puis le son d'un grand nombre de voix; elle
distingua ces mots: "Où est l'autre échelle?--Je n'avais point qu'à en
apporter une; c'est Jacques qui a l'autre.--Allons, Jacques, apporte
ici, mon garçon!--Dressez-les là au coin.--Non, attachez-les d'abord
l'une au bout de l'autre.--Elles ne vont pas encore moitié assez
haut.--Ça fera l'affaire; ne soyez pas si difficile.--Tiens, Jacques,
attrape ce bout de corde.--Le toit portera-t-il bien?--Attention à
cette tuile qui ne tient pas.--Bon! la voilà qui dégringole. Gare les
têtes!" (Il se fit un grand fracas.) "Qui a fait cela?--Je crois bien
que c'est Jacques.--Qui est-ce qui va descendre par la cheminée?--Pas
moi, bien sûr! Allez-y, vous.--Non pas, vraiment.--C'est à vous,
Jacques, à descendre.--Hohé, Jacques, not' maître dit qu'il faut que tu
descendes par la cheminée!"
[Illustration]
"Ah!" se dit Alice, "c'est donc Jacques qui va descendre. Il paraît
qu'on met tout sur le dos de Jacques. Je ne voudrais pas pour beaucoup
être Jacques. Ce foyer est étroit certainement, mais je crois bien que
je pourrai tout de même lui lancer un coup de pied."
Elle retira son pied aussi bas que possible, et ne bougea plus jusqu'à
ce qu'elle entendît le bruit d'un petit animal (elle ne pouvait deviner
de quelle espèce) qui grattait et cherchait à descendre dans la
cheminée, juste au-dessus d'elle; alors se disant: "Voilà Jacques sans
doute," elle lança un bon coup de pied, et attendit pour voir ce qui
allait arriver.
La première chose qu'elle entendit fut un cri général de: "Tiens, voilà
Jacques en l'air!" Puis la voix du Lapin, qui criait: "Attrapez-le,
vous là-bas, près de la haie!" Puis un long silence; ensuite un mélange
confus de voix: "Soutenez-lui la tête.--De l'eau-de-vie maintenant.--Ne
le faites pas engouer.--Qu'est-ce donc, vieux camarade?--Que t'est-il
arrivé? Raconte-nous ça!"
Enfin une petite voix faible et flûtée se fit entendre. ("C'est la voix
de Jacques," pensa Alice.) "Je n'en sais vraiment rien. Merci, c'est
assez; je me sens mieux maintenant; mais je suis encore trop bouleversé
pour vous conter la chose. Tout ce que je sais, c'est que j'ai été
poussé comme par un ressort, et que je suis parti en l'air comme une
fusée."
"Ça, c'est vrai, vieux camarade," disaient les autres.
"Il faut mettre le feu à la maison," dit le Lapin.
Alors Alice cria de toutes ses forces: "Si vous osez faire cela,
j'envoie Dinah à votre poursuite."
Il se fit tout à coup un silence de mort. "Que vont-ils faire à
présent?" pensa Alice. "S'ils avaient un peu d'esprit, ils enlèveraient
le toit." Quelques minutes après, les allées et venues recommencèrent,
et Alice entendit le Lapin, qui disait: "Une brouettée d'abord, ça
suffira."
"Une brouettée de quoi?" pensa Alice. Il ne lui resta bientôt plus de
doute, car, un instant après, une grêle de petits cailloux vint battre
contre la fenêtre, et quelques-uns même l'atteignirent au visage. "Je
vais bientôt mettre fin à cela," se dit-elle; puis elle cria: "Vous
ferez bien de ne pas recommencer." Ce qui produisit encore un profond
silence.
Alice remarqua, avec quelque surprise, qu'en tombant sur le plancher
les cailloux se changeaient en petits gâteaux, et une brillante idée
lui traversa l'esprit. "Si je mange un de ces gâteaux," pensa-t-elle,
"cela ne manquera pas de me faire ou grandir ou rapetisser; or, je ne
puis plus grandir, c'est impossible, donc je rapetisserai!"