«Entre seize et dix-huit ans, je me suis adonné à l’étude des

sciences exactes de manière à me rendre malade, vous le savez. Mon

avenir dépendait de mon admission à l’École Polytechnique. Dans

ce temps, mes travaux ont démesurément cultivé mon cerveau, j’ai

failli mourir, j’étudiais nuit et jour, je me faisais plus fort que

la nature de mes organes ne le permettait peut-être. Je voulais

passer des examens si satisfaisants, que ma place à l’École fût

certaine et assez avancée pour me donner le droit à la remise de

la pension que je voulais vous éviter de payer: j’ai triomphé! Je

frémis aujourd’hui quand je pense à l’effroyable conscription de

cerveaux livrés chaque année à l’État par l’ambition des familles

qui, plaçant de si cruelles études au temps où l’adulte achève ses

diverses croissances, doit produire des malheurs inconnus, en tuant

à la lueur des lampes certaines facultés précieuses qui plus tard

se développeraient grandes et fortes. Les lois de la Nature sont

impitoyables, elles ne cèdent rien aux entreprises ni aux vouloirs

de la Société. Dans l’ordre moral comme dans l’ordre naturel, tout

abus se paie. Les fruits demandés avant le temps en serre chaude à un

arbre, viennent aux dépens de l’arbre même ou de la qualité de ses

produits. La Quintinie tuait des orangers pour donner à Louis XIV un

bouquet de fleurs, chaque matin, en toute saison. Il en est de même

pour les intelligences. La force demandée à des cerveaux adultes est

un escompte de leur avenir. Ce qui manque essentiellement à notre

époque est l’esprit législatif. L’Europe n’a point encore eu de vrais

législateurs depuis Jésus-Christ, qui, n’ayant point donné son Code

politique, a laissé son œuvre incomplète. Ainsi, avant d’établir les

Écoles Spéciales et leur mode de recrutement, y a-t-il eu de ces

grands penseurs qui tiennent dans leur tête l’immensité des relations

totales d’une Institution avec les forces humaines, qui en balancent

les avantages et les inconvénients, qui étudient dans le passé les

lois de l’avenir? S’est-on enquis du sort des hommes exceptionnels

qui, par un hasard fatal, savaient les sciences humaines avant

le temps? En a-t-on calculé la rareté? En a-t-on examiné la fin?

A-t-on recherché les moyens par lesquels ils ont pu soutenir la

perpétuelle étreinte de la pensée? Combien, comme Pascal, sont morts

prématurément, usés par la science? A-t-on recherché l’âge auquel

ceux qui ont vécu longtemps avaient commencé leurs études? Savait-on,

sait-on, au moment où j’écris, les dispositions intérieures des

cerveaux qui peuvent supporter l’assaut prématuré des connaissances

humaines? Soupçonne-t-on que cette question tient à la physiologie

de l’homme avant tout? Eh! bien, je crois, moi, maintenant, que la

règle générale est de rester longtemps dans l’état végétatif de

l’adolescence. L’exception que constitue la force des organes dans

l’adolescence a, la plupart du temps, pour résultat l’abréviation de

la vie. Ainsi, l’homme de génie qui résiste à un précoce exercice de

ses facultés doit être une exception dans l’exception. Si je suis

d’accord avec les faits sociaux et l’observation médicale, le mode

suivi en France pour le recrutement des Écoles spéciales est donc

une mutilation dans le genre de celle de la Quintinie, exercée sur

les plus beaux sujets de chaque génération. Mais je poursuis, et je

joindrai mes doutes à chaque ordre de faits. Arrivé à l’École, j’ai

travaillé de nouveau et avec bien plus d’ardeur, afin d’en sortir

aussi triomphalement que j’y étais entré. De dix-neuf à vingt et

un ans, j’ai donc étendu chez moi toutes les aptitudes, nourri mes

facultés par un exercice constant. Ces deux années ont bien couronné

les trois premières, pendant lesquelles je m’étais seulement préparé

à bien faire. Aussi, quel ne fut pas mon orgueil d’avoir conquis le

droit de choisir celle des carrières qui me plairait le plus, du

Génie militaire ou maritime, de l’Artillerie ou de l’État-major, des

Mines ou des Ponts-et-chaussées. Par votre conseil, j’ai choisi les

Ponts-et-chaussées. Mais, là où j’ai triomphé, combien de jeunes gens

succombent! Savez-vous que, d’année en année, l’État augmente ses

exigences scientifiques à l’égard de l’École, les études y deviennent

plus fortes, plus âpres, de période en période? Les travaux

préparatoires auxquels je me suis livré n’étaient rien comparés aux

ardentes études de l’École, qui ont pour objet de mettre la totalité

des sciences physiques, mathématiques, astronomiques, chimiques,

avec leurs nomenclatures, dans la tête de jeunes gens de dix-neuf à

vingt et un ans. L’État, qui en France semble, en bien des choses,

vouloir se substituer au pouvoir paternel, est sans entrailles ni

paternité; il fait ses expériences _in anima vili_. Jamais il n’a

demandé l’horrible statistique des souffrances qu’il a causées;

il ne s’est pas enquis depuis trente-six ans du nombre de fièvres

cérébrales qui se déclarent, ni des désespoirs qui éclatent au milieu

de cette jeunesse, ni des destructions morales qui la déciment. Je

vous signale ce côté douloureux de la question, car il est un des

contingents antérieurs du résultat définitif: pour quelques têtes

faibles, le résultat est proche au lieu d’être retardé. Vous savez

aussi que les sujets chez lesquels la conception est lente, ou qui

sont momentanément annulés par l’excès du travail, peuvent rester

trois ans au lieu de deux à l’École, et que ceux-là sont l’objet

d’une suspicion peu favorable à leur capacité. Enfin, il y a chance

pour des jeunes gens, qui plus tard peuvent se montrer supérieurs, de

sortir de l’école sans être employés, faute de présenter aux examens

définitifs la somme de science demandée. On les appelle des _fruits

secs_, et Napoléon en faisait des sous-lieutenants! Aujourd’hui le

_fruit sec_ constitue en capital une perte énorme pour les familles,

et un temps perdu pour l’individu. Mais enfin, moi j’ai triomphé! A

vingt et un ans, je possédais les sciences mathématiques au point où

les ont amenées tant d’hommes de génie, et j’étais impatient de me

distinguer en les continuant. Ce désir est si naturel, que presque

tous les Élèves, en sortant, ont les yeux fixés sur ce soleil moral

nommé la Gloire! Notre première pensée à tous a été d’être des

Newton, des Laplace ou des Vauban. Tels sont les efforts que la

France demande aux jeunes gens qui sortent de cette célèbre École!

«Voyons maintenant les destinées de ces hommes triés avec tant de

soin dans toute la génération? A vingt et un ans on rêve toute

la vie, on s’attend à des merveilles. J’entrai à l’École des

Ponts-et-chaussées, j’étais Élève-ingénieur. J’étudiai la science des

constructions, et avec quelle ardeur! vous devez vous en souvenir.

J’en suis sorti en 1826, âgé de vingt-quatre ans, je n’étais encore

qu’Ingénieur-Aspirant, l’État me donnait cent cinquante francs par

mois. Le moindre teneur de livres gagne cette somme à dix-huit

ans, dans Paris, en ne donnant, par jour, que quatre heures de son

temps. Par un bonheur inouï, peut-être à cause de la distinction

que mes études m’avaient value, je fus nommé à vingt-cinq ans, en

1828, ingénieur ordinaire. On m’envoya, vous savez où, dans une

Sous-préfecture, à deux mille cinq cents francs d’appointements. La

question d’argent n’est rien. Certes, mon sort est plus brillant

que ne devait l’être celui du fils d’un charpentier; mais quel est

le garçon épicier qui, jeté dans une boutique à seize ans, ne se

trouverait à vingt-six sur le chemin d’une fortune indépendante?

J’appris alors à quoi tendaient ces terribles déploiements

d’intelligence, ces efforts gigantesques demandés par l’État? L’État

m’a fait compter et mesurer des pavés ou des tas de cailloux sur

les routes. J’ai eu à entretenir, réparer et quelquefois construire

des cassis, des pontceaux, à faire régler des accotements, à curer

ou bien à ouvrir des fossés. Dans le cabinet, j’avais à répondre à

des demandes d’alignement ou de plantation et d’abattage d’arbres.

Telles sont, en effet, les principales et souvent les uniques

occupations des ingénieurs ordinaires, en y joignant de temps

en temps quelques opérations de nivellement qu’on nous oblige à

faire nous-mêmes, et que le moindre de nos conducteurs, avec son

expérience seule, fait toujours beaucoup mieux que nous, malgré

toute notre science. Nous sommes près de quatre cents ingénieurs

ordinaires ou élèves-ingénieurs, et comme il n’y a que cent et

quelques ingénieurs en chef, tous les ingénieurs ordinaires ne

peuvent pas atteindre à ce grade supérieur; d’ailleurs, au-dessus

de l’ingénieur en chef il n’existe pas de classe absorbante; il ne

faut pas compter comme moyen d’absorption douze ou quinze places

d’inspecteurs généraux ou divisionnaires, places à peu près aussi

inutiles dans notre corps que celles des colonels le sont dans

l’artillerie, où la batterie est l’unité. L’ingénieur ordinaire, de

même que le capitaine d’artillerie, sait toute la science; il ne

devrait y avoir au-dessus qu’un chef d’administration pour relier

les quatre-vingt-six ingénieurs à l’État; car un seul ingénieur,

aidé par deux aspirants, suffit à un département. La hiérarchie, en

de pareils corps, a pour effet de subordonner les capacités actives

à d’anciennes capacités éteintes qui, tout en croyant mieux faire,

altèrent ou dénaturent ordinairement les conceptions qui leur sont

soumises, peut-être dans le seul but de ne pas voir mettre leur

existence en question; car telle me semble être l’unique influence

qu’exerce sur les travaux publics, en France, le Conseil général des

Ponts-et-chaussées. Supposons néanmoins qu’entre trente et quarante

ans, je sois ingénieur de première classe et ingénieur en chef avant

l’âge de cinquante ans? Hélas! je vois mon avenir, il est écrit à

mes yeux. Mon ingénieur en chef a soixante ans, il est sorti avec

honneur, comme moi, de cette fameuse École; il a blanchi dans deux

départements à faire ce que je fais, il y est devenu l’homme le plus

ordinaire qu’il soit possible d’imaginer, il est retombé de toute

la hauteur à laquelle il s’était élevé; bien plus, il n’est pas au

niveau de la science, la science a marché, il est resté stationnaire;

bien mieux, il a oublié ce qu’il savait! L’homme qui se produisait à

vingt-deux ans avec tous les symptômes de la supériorité, n’en a plus

aujourd’hui que l’apparence. D’abord, spécialement tourné vers les

sciences exactes et les mathématiques par son éducation, il a négligé

tout ce qui n’était pas _sa partie_. Aussi ne sauriez-vous imaginer

jusqu’où va sa nullité dans les autres branches des connaissances

humaines. Le calcul lui a desséché le cœur et le cerveau. Je n’ose

confier qu’à vous le secret de sa nullité, abritée par le renom de

l’École Polytechnique. Cette étiquette impose, et sur la foi du

préjugé, personne n’ose mettre en doute sa capacité. A vous seul je

dirai que l’extinction de ses talents l’a conduit à faire dépenser

dans une seule affaire un million au lieu de deux cent mille francs

au Département. J’ai voulu protester, éclairer le préfet; mais un

ingénieur de mes amis m’a cité l’un de nos camarades devenu la bête

noire de l’Administration pour un fait de ce genre. --«Serais-tu

bien aise, quand tu seras ingénieur en chef, de voir tes erreurs

relevées par ton subordonné? me dit-il. Ton ingénieur en chef va

devenir inspecteur divisionnaire. Dès qu’un des nôtres commet une

lourde faute, l’Administration, qui ne doit jamais avoir tort, le

retire du service actif en le faisant inspecteur. Voilà comment la

récompense due au talent est dévolue à la nullité. La France entière

a vu le désastre, au cœur de Paris, du premier pont suspendu que

voulut élever un ingénieur, membre de l’Académie des sciences, triste

chute qui fut causée par des fautes que ni le constructeur du canal

de Briare, sous Henri IV, ni le moine qui a bâti le Pont-Royal,

n’eussent faites, et que l’Administration consola en appelant cet

ingénieur au Conseil général. Les Écoles Spéciales seraient-elles

donc de grandes fabriques d’incapacités? Ce sujet exige de longues

observations. Si j’avais raison, il voudrait une réforme au moins

dans le mode de procéder, car je n’ose mettre en doute l’utilité des

Écoles. Seulement en regardant le passé, voyons-nous que la France

ait jamais manqué jadis des grands talents nécessaires à l’État,

et qu’aujourd’hui l’État voudrait faire éclore à son usage par le

procédé de Monge? Vauban est-il sorti d’une École autre que cette

grande École appelée la Vocation. Quel fut le précepteur de Riquet?

Quand les génies surgissent ainsi du milieu social, poussés par la

vocation, ils sont presque toujours complets, l’homme alors n’est

pas seulement spécial, il a le don d’universalité. Je ne crois pas

qu’un ingénieur sorti de l’École puisse jamais bâtir un de ces

miracles d’architecture que savait élever Léonard de Vinci, à la fois

mécanicien, architecte, peintre, un des inventeurs de l’hydraulique,

un infatigable constructeur de canaux. Façonnés, dès le jeune âge,

à la simplicité absolue des théorèmes, les sujets sortis de l’École

perdent le sens de l’élégance et de l’ornement; une colonne leur

semble inutile, ils reviennent au point où l’art commence, en

s’en tenant à l’utile. Mais ceci n’est rien en comparaison de la

maladie qui me mine. Je sens s’accomplir en moi la plus terrible

métamorphose; je sens dépérir mes forces et mes facultés, qui,

démesurément tendues, s’affaissent. Je me laisse gagner par le

prosaïsme de ma vie. Moi qui, par la nature de mes efforts, me

destinais à de grandes choses, je me vois face à face avec les plus

petites, à vérifier des mètres de cailloux, visiter des chemins,

arrêter des états d’approvisionnement. Je n’ai pas à m’occuper deux

heures par jour. Je vois mes collègues se marier, tomber dans une

situation contraire à l’esprit de la société moderne? Mon ambition

est-elle donc démesurée? je voudrais être utile à mon pays. Le

pays m’a demandé des forces extrêmes, il m’a dit de devenir un des

représentants de toutes les sciences, et je me croise les bras au

fond d’une province? Il ne me permet pas de sortir de la localité

dans laquelle je suis parqué pour exercer mes facultés en essayant

des projets utiles. Une défaveur occulte et réelle est la récompense

assurée à celui de nous qui, cédant à ses inspirations, dépasse ce

que son service spécial exige de lui. Dans ce cas, la faveur que

doit espérer un homme supérieur est l’oubli de son talent, de son

outrecuidance, et l’enterrement de son projet dans les cartons de la

direction. Quelle sera la récompense de Vicat, celui d’entre nous

qui a fait faire le seul progrès réel à la science pratique des

constructions? Le Conseil général des Ponts-et-chaussées, composé en

partie de gens usés par de longs et quelquefois honorables services,

mais qui n’ont plus de force que pour la négation, et qui rayent ce

qu’ils ne comprennent plus, est l’étouffoir dont on se sert pour

anéantir les projets des esprits audacieux. Ce Conseil semble avoir

été créé pour paralyser les bras de cette belle jeunesse qui ne

demande qu’à travailler, qui veut servir la France! Il se passe à

Paris des monstruosités: l’avenir d’une province dépend du _visa_ de

ces centralisateurs qui, par des intrigues que je n’ai pas le loisir

de vous détailler, arrêtent l’exécution des meilleurs plans; les

meilleurs sont en effet ceux qui offrent le plus de prise à l’avidité

des compagnies ou des spéculateurs, qui choquent ou renversent le

plus d’abus, et l’Abus est constamment plus fort en France que

l’Amélioration.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 65 / 72 段