garde apportait pour Francis Graslin une tasse en coco sculpté, vrai
chef-d’œuvre qui représentait une bataille. Madame Graslin se promenait
en ce moment sur la terrasse, elle était du côté qui avait vue sur les
Tascherons. Elle s’assit alors sur un banc, prit la tasse et regarda
longtemps cet ouvrage de fée. Quelques larmes lui vinrent aux yeux.
--Vous avez dû beaucoup souffrir, dit-elle à Farrabesche après un long
moment de silence.
--Que faire, madame, répondit-il, quand on se trouve là sans avoir la
pensée de s’enfuir qui soutient la vie de presque tous les condamnés?
--C’est une horrible vie, dit-elle avec un accent plaintif en invitant
et du geste et du regard Farrabesche à parler.
Farrabesche prit pour un violent intérêt de curiosité compatissante
le tremblement convulsif et tous les signes d’émotion qu’il vit chez
madame Graslin. En ce moment, la Sauviat se montra dans une allée, et
paraissait vouloir venir; mais Véronique tira son mouchoir, fit avec un
signe négatif, et dit avec une vivacité qu’elle n’avait jamais montrée
à la vieille Auvergnate: --Laissez-moi, ma mère!
--Madame, reprit Farrabesche, pendant dix ans, j’ai porté, dit-il en
montrant sa jambe, une chaîne attachée par un gros anneau de fer, et
qui me liait à un autre homme. Durant mon temps, j’ai été forcé de
vivre avec trois condamnés. J’ai couché sur un lit de camp en bois.
Il a fallu travailler extraordinairement pour me procurer un petit
matelas, appelé _serpentin_. Chaque salle contient huit cents hommes.
Chacun des lits qui y sont, et qu’on nomme des _tolards_, reçoit
vingt-quatre hommes tous attachés deux à deux. Chaque soir et chaque
matin, on passe la chaîne de chaque couple dans une grande chaîne
appelée le _filet de ramas_. Ce filet maintient tous les couples par
les pieds, et borde le tolard. Après deux ans, je n’étais pas encore
habitué au bruit de cette ferraille, qui vous répète à tous moments:
--Tu es au bagne! Si l’on s’endort pendant un moment, quelque mauvais
compagnon se remue ou se dispute, et vous rappelle où vous êtes. Il
y a un apprentissage à faire, rien que pour savoir dormir. Enfin, je
n’ai connu le sommeil qu’en arrivant au bout de mes forces par une
fatigue excessive. Quand j’ai pu dormir, j’ai du moins eu les nuits
pour oublier. Là, c’est quelque chose, madame, que l’oubli! Dans les
plus petites choses, un homme, une fois là, doit apprendre à satisfaire
ses besoins de la manière fixée par le plus impitoyable règlement.
Jugez, madame, quel effet cette vie produisait sur un garçon comme
moi qui avais vécu dans les bois, à la façon des chevreuils et des
oiseaux! Si je n’avais pas durant six mois mangé mon pain entre les
quatre murs d’une prison, malgré les belles paroles de monsieur Bonnet,
qui, je peux le dire, a été le père de mon âme, ah! je me serais jeté
dans la mer en voyant mes compagnons. Au grand air, j’allais encore;
mais, une fois dans la salle, soit pour dormir, soit pour manger, car
on y mange dans des baquets, et chaque baquet est préparé pour trois
couples, je ne vivais plus, les atroces visages et le langage de mes
compagnons m’ont toujours été insupportables. Heureusement, dès cinq
heures en été, dès sept heures et demie en hiver, nous allions, malgré
le vent, le froid, le chaud ou la pluie, à la _fatigue_, c’est-à-dire
au travail. La plus grande partie de cette vie se passe en plein air,
et l’air semble bien bon quand on sort d’une salle où grouillent huit
cents condamnés. Cet air, songez-y bien, est l’air de la mer! On jouit
des brises, on s’entend avec le soleil, on s’intéresse aux nuages
qui passent, on espère la beauté du jour. Moi je m’intéressais à mon
travail.
Farrabesche s’arrêta, deux grosses larmes roulaient sur les joues de
Véronique.
--Oh! madame, je ne vous ai dit que les roses de cette existence,
s’écria-t-il en prenant pour lui l’expression du visage de madame
Graslin. Les terribles précautions adoptées par le gouvernement,
l’inquisition constante exercée par les argousins, la visite des fers,
soir et matin, les aliments grossiers, les vêtements hideux qui vous
humilient à tout instant, la gêne pendant le sommeil, le bruit horrible
de quatre cents doubles chaînes dans une salle sonore, la perspective
d’être fusillés et mitraillés, s’il plaisait à six mauvais sujets de
se révolter, ces conditions terribles ne sont rien: voilà les roses,
comme je vous le disais. Un homme, un bourgeois qui aurait le malheur
d’aller là doit y mourir de chagrin en peu de temps. Ne faut-il pas
vivre avec un autre? N’êtes-vous pas obligé de subir la compagnie de
cinq hommes pendant vos repas, et de vingt-trois pendant votre sommeil,
d’entendre leurs discours! Cette société, madame, a ses lois secrètes;
dispensez-vous d’y obéir, vous êtes assassiné; mais obéissez-y, vous
devenez assassin! Il faut être ou victime ou bourreau! Après tout,
mourir d’un seul coup, ils vous guériraient de cette vie; mais ils se
connaissent à faire le mal, et il est impossible de tenir à la haine
de ces hommes, ils ont tout pouvoir sur un condamné qui leur déplaît,
et peuvent faire de sa vie un supplice de tous les instants, pire que
la mort. L’homme qui se repent et veut se bien conduire, est l’ennemi
commun; avant tout, on le soupçonne de délation. La délation est punie
de mort, sur un simple soupçon. Chaque salle a son tribunal où l’on
juge les crimes commis envers la société. Ne pas obéir aux usages est
criminel, et un homme dans ce cas est susceptible de jugement: ainsi
chacun doit coopérer à toutes les évasions; chaque condamné a son
heure pour s’évader, heure à laquelle le bagne tout entier lui doit
aide, protection. Révéler ce qu’un condamné tente dans l’intérêt de
son évasion est un crime. Je ne vous parlerai pas des horribles mœurs
du bagne, à la lettre, on ne s’y appartient pas. L’administration,
pour neutraliser les tentatives de révolte ou d’évasion, accouple
toujours des intérêts contraires et rend ainsi le supplice de la
chaîne insupportable, elle met ensemble des gens qui ne peuvent pas se
souffrir ou qui se défient l’un de l’autre.
--Comment avez-vous fait? demanda madame Graslin.
--Ah! voilà, reprit Farrabesche, j’ai eu du bonheur: je ne suis pas
tombé au sort pour tuer un homme condamné, je n’ai jamais voté la mort
de qui que ce soit, je n’ai jamais été puni, je n’ai pas été pris en
grippe, et j’ai fait bon ménage avec les trois compagnons que l’on m’a
successivement donnés, ils m’ont tous trois craint et aimé. Mais aussi,
madame, étais-je célèbre au bagne avant d’y arriver. Un chauffeur! car
je passais pour être un de ces brigands-là. J’ai vu chauffer, reprit
Farrabesche après une pause et à voix basse, mais je n’ai jamais
voulu ni me prêter à chauffer, ni recevoir d’argent des vols. J’étais
réfractaire, voilà tout. J’aidais les camarades, j’espionnais, je me
battais, je me mettais en sentinelle perdue ou à l’arrière-garde;
mais je n’ai jamais versé le sang d’un homme qu’à mon corps défendant!
Ah! j’ai tout dit à monsieur Bonnet et à mon avocat: aussi les juges
savaient-ils bien que je n’étais pas un assassin! Mais je suis tout de
même un grand criminel, rien de ce que j’ai fait n’est permis. Deux de
mes camarades avaient déjà parlé de moi comme d’un homme capable des
plus grandes choses. Au bagne, voyez-vous, madame, il n’y a rien qui
vaille cette réputation, pas même l’argent. Pour être tranquille dans
cette république de misère, un assassinat est un passe-port. Je n’ai
rien fait pour détruire cette opinion. J’étais triste, résigné; on
pouvait se tromper à ma figure, et l’on s’y est trompé. Mon attitude
sombre, mon silence, ont été pris pour des signes de férocité. Tout le
monde, forçats, employés, les jeunes, les vieux m’ont respecté. J’ai
présidé ma salle. On n’a jamais tourmenté mon sommeil et je n’ai jamais
été soupçonné de délation. Je me suis conduit honnêtement d’après leurs
règles: je n’ai jamais refusé un service, je n’ai jamais témoigné le
moindre dégoût, enfin j’ai hurlé avec les loups en dehors et je priais
Dieu en dedans. Mon dernier compagnon a été un soldat de vingt-deux ans
qui avait volé et déserté par suite de son vol; je l’ai eu quatre ans,
nous avons été amis; et partout où je serai, je suis sûr de lui quand
il sortira. Ce pauvre diable nommé Guépin n’était pas un scélérat, mais
un étourdi, ses dix ans le guériront. Oh! si mes camarades avaient
découvert que je me soumettais par religion à mes peines; que, mon
temps fait, je comptais vivre dans un coin, sans faire savoir où je
serais, avec l’intention d’oublier cette épouvantable population, et
de ne jamais me trouver sur le chemin de l’un d’eux, ils m’auraient
peut-être fait devenir fou.
--Mais alors, pour un pauvre et tendre jeune homme entraîné par une
passion, et qui gracié de la peine de mort...
--Oh! madame, il n’y a pas de grâce entière pour les assassins! On
commence par commuer la peine en vingt ans de travaux. Mais surtout
pour un jeune homme propre, c’est à faire frémir! on ne peut pas vous
dire la vie qui les attend, il vaut mieux cent fois mourir. Oui, mourir
sur l’échafaud est alors un bonheur.
--Je n’osais le penser, dit madame Graslin.
Véronique était devenue blanche d’une blancheur de cierge. Pour cacher
son visage, elle s’appuya le front sur la balustrade, et y resta
pendant quelques instants. Farrabesche ne savait plus s’il devait
partir ou rester. Madame Graslin se leva, regarda Farrabesche d’un air
presque majestueux, et lui dit à son grand étonnement: --Merci, mon
ami! d’une voix qui lui remua le cœur. --Mais où avez-vous puisé le
courage de vivre et de souffrir? lui demanda-t-elle après une pause.
--Ah! madame, monsieur Bonnet avait mis un trésor dans mon âme! Aussi
l’aimé-je plus que je n’ai aimé personne au monde.
--Plus que Catherine? dit madame Graslin en souriant avec une sorte
d’amertume.
--Ah! madame, presque autant.
--Comment s’y est-il donc pris?
--Madame, la parole et la voix de cet homme m’ont dompté. Il fut
amené par Catherine à l’endroit que je vous ai montré l’autre jour
dans les communaux, et il est venu seul à moi: il était, me dit-il,
le nouveau curé de Montégnac, j’étais son paroissien, il m’aimait,
il me savait seulement égaré et non encore perdu; il ne voulait pas
me trahir, mais me sauver; il m’a dit enfin de ces choses qui vous
agitent jusqu’au fond de l’âme! Et cet homme-là, voyez-vous, madame,
il vous commande de faire le bien avec la force de ceux qui vous font
faire le mal. Il m’annonça, pauvre cher homme, que Catherine était
mère, j’allais livrer deux créatures à la honte et à l’abandon? «--Eh!
bien, lui ai-je dit, elles seront comme moi, je n’ai pas d’avenir.»
Il me répondit que j’avais deux avenirs mauvais: celui de l’autre
monde et celui d’ici-bas, si je persistais à ne pas réformer ma vie.
Ici-bas, je mourrais sur l’échafaud. Si j’étais pris, ma défense
serait impossible devant la justice. Au contraire, si je profitais de
l’indulgence du nouveau gouvernement pour les affaires suscitées par
la conscription; si je me livrais, il se faisait fort de me sauver la
vie: il me trouverait un bon avocat qui me tirerait d’affaire moyennant
dix ans de travaux. Puis monsieur Bonnet me parla de l’autre vie.
Catherine pleurait comme une Madeleine. Tenez, madame, dit Farrabesche
en montrant sa main droite, elle avait la figure sur cette main, et je
trouvai ma main toute mouillée. Elle m’a supplié de vivre! Monsieur le
curé me promit de me ménager une existence douce et heureuse ainsi qu’à
mon enfant, ici même, en me garantissant de tout affront. Enfin, il me
catéchisa comme un petit garçon. Après trois visites nocturnes, il me
rendit souple comme un gant. Voulez-vous savoir pourquoi, madame?
Ici Farrabesche et madame Graslin se regardèrent en ne s’expliquant pas
à eux-mêmes leur mutuelle curiosité.
--Hé! bien, reprit le pauvre forçat libéré, quand il partit la première
fois, que Catherine m’eut laissé pour le reconduire, je restai seul. Je
sentis alors dans mon âme comme une fraîcheur, un calme, une douceur,
que je n’avais pas éprouvés depuis mon enfance. Cela ressemblait au
bonheur que m’avait donné cette pauvre Catherine. L’amour de ce cher
homme qui venait me chercher, le soin qu’il avait de moi-même, de
mon avenir, de mon âme, tout cela me remua, me changea. Il se fit
une lumière en moi. Tant qu’il me parlait, je lui résistais. Que
voulez-vous? Il était prêtre, et nous autres bandits, nous ne mangions
pas de leur pain. Mais quand je n’entendis plus le bruit de son pas
ni celui de Catherine, oh! je fus, comme il me le dit deux jours
après, éclairé par la grâce, Dieu me donna dès ce moment la force de
tout supporter: la prison, le jugement, le ferrement, et le départ,
et la vie du bagne. Je comptai sur sa parole comme sur l’Évangile, je
regardai mes souffrances comme une dette à payer. Quand je souffrais
trop, je voyais, au bout de dix ans, cette maison dans les bois, mon
petit Benjamin et Catherine. Il a tenu parole, ce bon monsieur Bonnet.
Mais quelqu’un m’a manqué. Catherine n’était ni à la porte du bagne,
ni dans les communaux. Elle doit être morte de chagrin. Voilà pourquoi
je suis toujours triste. Maintenant, grâce à vous, j’aurai des travaux
utiles à faire, et je m’y emploierai corps et âme, avec mon garçon,
pour qui je vis...
--Vous me faites comprendre comment monsieur le curé a pu changer cette
commune...
--Oh! rien ne lui résiste, dit Farrabesche.
--Oui, oui, je le sais, répondit brièvement Véronique en faisant à
Farrabesche un signe d’adieu.
Farrabesche se retira. Véronique resta pendant une partie de la journée
à se promener le long de cette terrasse, malgré une pluie fine qui
dura jusqu’au soir. Elle était sombre. Quand son visage se contractait
ainsi, ni sa mère, ni Aline n’osaient l’interrompre. Elle ne vit pas
au crépuscule sa mère causant avec monsieur Bonnet, qui eut l’idée
d’interrompre cet accès de tristesse horrible, en l’envoyant chercher
par son fils. Le petit Francis alla prendre par la main sa mère qui
se laissa emmener. Quand elle vit monsieur Bonnet, elle fit un geste
de surprise où il y avait un peu d’effroi. Le curé la ramena sur la
terrasse, et lui dit: --Eh! bien, madame, de quoi causiez-vous donc
avec Farrabesche?
Pour ne pas mentir, Véronique ne voulut pas répondre, elle interrogea
monsieur Bonnet.
--Cet homme est votre première victoire!
--Oui, répondit-il. Sa conquête devait me donner tout Montégnac, et je
ne me suis pas trompé.
Véronique serra la main de monsieur Bonnet, et lui dit d’une voix
pleine de larmes: --Je suis dès aujourd’hui votre pénitente, monsieur
le curé. J’irai demain vous faire une confession générale.
Ce dernier mot révélait chez cette femme un grand effort intérieur, une
terrible victoire remportée sur elle-même, le curé la ramena, sans lui
rien dire, au château, et lui tint compagnie jusqu’au moment du dîner,
en lui parlant des immenses améliorations de Montégnac.
--L’agriculture est une question de temps, dit-il, et le peu que j’en
sais m’a fait comprendre quel gain il y a dans un hiver mis à profit.
Voici les pluies qui commencent, bientôt nos montagnes seront couvertes
de neige, vos opérations deviendront impossibles, ainsi pressez
monsieur Grossetête.
Insensiblement, monsieur Bonnet, qui fit des frais et força madame
Graslin de se mêler à la conversation, à se distraire, la laissa
presque remise des émotions de cette journée. Néanmoins, la Sauviat
trouva sa fille si violemment agitée qu’elle passa la nuit auprès
d’elle.
Le surlendemain, un exprès, envoyé de Limoges par monsieur Grossetête à
madame Graslin, lui remit les lettres suivantes.
A MADAME GRASLIN.
«Ma chère enfant, quoiqu’il fût difficile de vous trouver des
chevaux, j’espère que vous êtes contente des trois que je vous ai
envoyés. Si vous voulez des chevaux de labour ou des chevaux de
trait, il faudra se pourvoir ailleurs. Dans tous les cas, il vaut
mieux faire vos labours et vos transports avec des bœufs. Tous les
pays où les travaux agricoles se font avec des chevaux perdent un
capital quand le cheval est hors de service; tandis qu’au lieu de
constituer une perte, les bœufs donnent un profit aux cultivateurs
qui s’en servent.
«J’approuve en tout point votre entreprise, mon enfant: vous y
emploierez cette dévorante activité de votre âme qui se tournait
contre vous et vous faisait dépérir. Mais ce que vous m’avez
demandé de trouver outre les chevaux, cet homme capable de vous
seconder et qui surtout puisse vous comprendre, est une de ces
raretés que nous n’élevons pas en province ou que nous n’y gardons
point. L’éducation de ce haut bétail est une spéculation à trop
longue date et trop chanceuse pour que nous la fassions. D’ailleurs
ces gens d’intelligence supérieure nous effraient, et nous les
appelons _des originaux_. Enfin les personnes appartenant à la
catégorie scientifique d’où vous voulez tirer votre coopérateur
sont ordinairement si sages et si rangées que je n’ai pas voulu
vous écrire combien je regardais cette trouvaille impossible. Vous
me demandiez un poëte ou si vous voulez un fou; mais nos fous vont
tous à Paris. J’ai parlé de votre dessein à de jeunes employés du
Cadastre, à des entrepreneurs de terrassement, à des conducteurs qui
ont travaillé à des canaux, et personne n’a trouvé d’_avantages_ à
ce que vous proposez. Tout à coup le hasard m’a jeté dans les bras
l’homme que vous souhaitez, un jeune homme que j’ai cru obliger; car
vous verrez par sa lettre que la bienfaisance ne doit pas se faire au
hasard. Ce qu’il faut le plus raisonner en ce monde, est une bonne
action. On ne sait jamais si ce qui nous a paru bien, n’est pas plus
tard un mal. Exercer la bienfaisance, je le sais aujourd’hui, c’est
se faire le Destin...»
En lisant cette phrase, madame Graslin laissa tomber les lettres, et
demeura pensive pendant quelques instants: --Mon Dieu! dit-elle, quand
cesseras-tu de me frapper par toutes les mains! Puis, elle reprit les
papiers et continua.
«Gérard me semble avoir une tête froide et le cœur ardent, voilà bien
l’homme qui vous est nécessaire. Paris est en ce moment travaillé de
doctrines nouvelles, je serais enchanté que ce garçon ne donnât pas
dans les piéges que tendent des esprits ambitieux aux instincts de
la généreuse jeunesse française. Si je n’approuve pas entièrement la
vie assez hébétée de la province, je ne saurais non plus approuver
cette vie passionnée de Paris, cette ardeur de rénovation qui pousse
la jeunesse dans des voies nouvelles. Vous seule connaissez mes
opinions: selon moi, le monde moral tourne sur lui-même comme le
monde matériel. Mon pauvre protégé demande des choses impossibles.
Aucun pouvoir ne tiendrait devant des ambitions si violentes, si
impérieuses, absolues. Je suis l’ami du terre à terre, de la lenteur
en politique, et j’aime peu les déménagements sociaux auxquels tous
ces grands esprits nous soumettent. Je vous confie mes principes
de vieillard monarchique et encroûté parce que vous êtes discrète!
ici, je me tais au milieu de braves gens qui, plus ils s’enfoncent,
plus ils croient au progrès; mais je souffre en voyant les maux
irréparables déjà faits à notre cher pays.
«J’ai donc répondu à ce jeune homme, qu’une tâche digne de lui
l’attendait. Il viendra vous voir; et quoique sa lettre, que je joins
à la mienne, vous permette de le juger, vous l’étudierez encore,
n’est-ce pas? Vous autres femmes, vous devinez beaucoup de choses
à l’aspect des gens. D’ailleurs, tous les hommes, même les plus
indifférents dont vous vous servez doivent vous plaire. S’il ne vous
convient pas, vous pourrez le refuser, mais s’il vous convenait,
chère enfant, guérissez-le de son ambition mal déguisée, faites-lui
épouser la vie heureuse et tranquille des champs où la bienfaisance
est perpétuelle, où les qualités des âmes grandes et fortes peuvent
s’exercer continuellement, où l’on découvre chaque jour dans les
productions naturelles des raisons d’admiration et dans les vrais
progrès, dans les réelles améliorations, une occupation digne de
l’homme. Je n’ignore point que les grandes idées engendrent de
grandes actions; mais comme ces sortes d’idées sont fort rares, je
trouve qu’à l’ordinaire, les choses valent mieux que les idées. Celui
qui fertilise un coin de terre, qui perfectionne un arbre à fruit,
qui applique une herbe à un terrain ingrat est bien au-dessus de
ceux qui cherchent des formules pour l’Humanité. En quoi la science
de Newton a-t-elle changé le sort de l’habitant des campagnes? Oh!
chère, je vous aimais; mais aujourd’hui, moi qui comprends bien ce
que vous allez tenter, je vous adore. Personne à Limoges ne vous
oublie, l’on y admire votre grande résolution d’améliorer Montégnac.
Sachez-nous un peu gré d’avoir l’esprit d’admirer ce qui est beau,
sans oublier que le premier de vos admirateurs est aussi votre
premier ami,
F. GROSSETÊTE.»
GÉRARD A GROSSETÊTE.
«Je viens, monsieur, vous faire de tristes confidences; mais vous
avez été pour moi comme un père, quand vous pouviez n’être qu’un
protecteur. C’est donc à vous seul, à vous qui m’avez fait tout ce
que je suis, que je puis les dire. Je suis atteint d’une cruelle
maladie, maladie morale d’ailleurs: j’ai dans l’âme des sentiments
et dans l’esprit des dispositions qui me rendent complétement
impropre à ce que l’État ou la Société veulent de moi. Ceci vous
paraîtra peut-être un acte d’ingratitude, tandis que c’est tout
simplement un acte d’accusation. Quand j’avais douze ans, vous,
mon généreux parrain, vous avez deviné chez le fils d’un simple
ouvrier une certaine aptitude aux sciences exactes et un précoce
désir de parvenir; vous avez donc favorisé mon essor vers les
régions supérieures, alors que ma destinée primitive était de rester
charpentier comme mon pauvre père, qui n’a pas assez vécu pour jouir
de mon élévation. Assurément, monsieur, vous avez bien fait, et il
ne se passe pas de jour que je ne vous bénisse; aussi, est-ce moi
peut-être qui ai tort. Mais que j’aie raison ou que je me trompe, je
souffre; et n’est-ce pas vous mettre bien haut que de vous adresser
mes plaintes? n’est-ce pas vous prendre, comme Dieu, pour un juge
suprême? Dans tous les cas, je me confie à votre indulgence.