«Encore cinq ans, je ne serai donc plus moi-même, je verrai

s’éteindre mon ambition, mon noble désir d’employer les facultés

que mon pays m’a demandé de déployer, et qui se rouilleront dans le

coin obscur où je vis. En calculant les chances les plus heureuses,

l’avenir me semble être peu de chose. J’ai profité d’un congé pour

venir à Paris, je veux changer de carrière, chercher l’occasion

d’employer mon énergie, mes connaissances et mon activité. Je

donnerai ma démission, j’irai dans les pays où les hommes spéciaux de

ma classe manquent et peuvent accomplir de grandes choses. Si rien

de tout cela n’est possible, je me jetterai dans une des doctrines

nouvelles qui paraissent devoir faire des changements importants

à l’ordre social actuel, en dirigeant mieux les travailleurs. Que

sommes-nous, sinon des travailleurs sans ouvrage, des outils dans un

magasin? Nous sommes organisés comme s’il s’agissait de remuer le

globe, et nous n’avons rien à faire. Je sens en moi quelque chose

de grand qui s’amoindrit, qui va périr, et je vous le dis avec une

franchise mathématique. Avant de changer de condition, je voudrais

avoir votre avis, je me regarde comme votre enfant et ne ferai

jamais de démarches importantes sans vous les soumettre, car votre

expérience égale votre bonté. Je sais bien que l’État, après avoir

obtenu ses hommes spéciaux, ne peut pas inventer exprès pour eux

des monuments à élever, il n’a pas trois cents ponts à construire

par année; et il ne peut pas plus faire bâtir des monuments à ses

ingénieurs qu’il ne déclare de guerre pour donner lieu de gagner

des batailles et de faire surgir de grands capitaines; mais alors,

comme jamais l’homme de génie n’a manqué de se présenter quand les

circonstances le réclamaient, qu’aussitôt qu’il y a eu beaucoup

d’or à dépenser et de grandes choses à produire, il s’élance de la

foule un de ces hommes uniques, et qu’en ce genre surtout un Vauban

suffit, rien ne démontre mieux l’inutilité de l’Institution. Enfin,

quand on a stimulé par tant de préparations un homme de choix,

comment ne pas comprendre qu’il fera mille efforts avant de se

laisser annuler. Est-ce de la bonne politique? N’est-ce pas allumer

d’ardentes ambitions? Leur aurait-on dit à tous ces ardents cerveaux

de savoir calculer tout, excepté leur destinée? Enfin, dans ces

six cents jeunes gens, il existe des exceptions, des hommes forts

qui résistent à leur démonétisation, et j’en connais; mais si l’on

pouvait raconter leurs luttes avec les hommes et les choses, quand,

armés de projets utiles, de conceptions qui doivent engendrer la

vie et les richesses chez des provinces inertes, ils rencontrent

des obstacles là où pour eux l’État a cru leur faire trouver aide

et protection, on regarderait l’homme puissant, l’homme à talent,

l’homme dont la nature est un miracle, comme plus malheureux cent

fois et plus à plaindre que l’homme dont la nature abâtardie se prête

à l’amoindrissement de ses facultés. Aussi aimé-je mieux diriger

une entreprise commerciale ou industrielle, vivre de peu de chose

en cherchant à résoudre un des nombreux problèmes qui manquent à

l’industrie, à la société, que de rester dans le poste où je suis.

Vous me direz que rien ne m’empêche d’occuper, dans ma résidence,

mes forces intellectuelles, de chercher dans le silence de cette

vie médiocre la solution de quelque problème utile à l’humanité.

Eh! monsieur, ne connaissez-vous pas l’influence de la province et

l’action relâchante d’une vie précisément assez occupée pour user

le temps en des travaux presque futiles et pas assez néanmoins pour

exercer les riches moyens que notre éducation a créés. Ne me croyez

pas, mon cher protecteur, dévoré par l’envie de faire fortune, ni

par quelque désir insensé de gloire. Je suis trop calculateur pour

ignorer le néant de la gloire. L’activité nécessaire à cette vie ne

me fait pas souhaiter de me marier, car en voyant ma destination

actuelle, je n’estime pas assez l’existence pour faire ce triste

présent à un autre moi-même. Quoique je regarde l’argent comme un des

plus puissants moyens qui soient donnés à l’homme social pour agir,

ce n’est, après tout, qu’un moyen. Je mets donc mon seul plaisir

dans la certitude d’être utile à mon pays. Ma plus grande jouissance

serait d’agir dans le milieu convenable à mes facultés. Si, dans le

cercle de votre contrée, de vos connaissances, si dans l’espace où

vous rayonnez, vous entendiez parler d’une entreprise qui exigeât

quelques-unes des capacités que vous me savez, j’attendrai pendant

six mois une réponse de vous. Ce que je vous écris là, monsieur

et ami, d’autres le pensent. J’ai vu beaucoup de mes camarades

ou d’anciens élèves, pris comme moi dans le traquenard d’une

spécialité, des ingénieurs-géographes, des capitaines-professeurs,

des capitaines du génie militaire qui se voient capitaines pour le

reste de leurs jours et qui regrettent amèrement de ne pas avoir

passé dans l’armée active. Enfin, à plusieurs reprises, nous nous

sommes, entre nous, avoué la longue mystification de laquelle nous

étions victimes et qui se reconnaît lorsqu’il n’est plus temps de

s’y soustraire, quand l’animal est fait à la machine qu’il tourne,

quand le malade est accoutumé à sa maladie. En examinant bien ces

tristes résultats, je me suis posé les questions suivantes et je

vous les communique, à vous homme de sens et capable de les mûrement

méditer, en sachant qu’elles sont le fruit de méditations épurées

au feu des souffrances. Quel but se propose l’État! Veut-il obtenir

des capacités? Les moyens employés vont directement contre la fin,

il a bien certainement créé les plus honnêtes médiocrités qu’un

gouvernement ennemi de la supériorité pourrait souhaiter. Veut-il

donner une carrière à des intelligences choisies? Il leur a préparé

la condition la plus médiocre: il n’est pas un des hommes sortis des

Écoles qui ne regrette, entre cinquante et soixante ans, d’avoir

donné dans le piége que cachent les promesses de l’État. Veut-il

obtenir des hommes de génie? Quel immense talent ont produit les

Écoles depuis 1790? Sans Napoléon, Cachin, l’homme de génie à qui

l’on doit Cherbourg, eût-il existé? Le despotisme impérial l’a

distingué, le régime constitutionnel l’aurait étouffé. L’Académie

des sciences compte-t-elle beaucoup d’hommes sortis des Écoles

spéciales? Peut-être y en a-t-il deux ou trois! L’homme de génie se

révélera toujours en dehors des Écoles spéciales. Dans les sciences

dont s’occupent ces Écoles, le génie n’obéit qu’à ses propres lois,

il ne se développe que par des circonstances sur lesquelles l’homme

ne peut rien: ni l’État, ni la science de l’homme, l’Anthropologie,

ne les connaissent. Riquet, Perronet, Léonard de Vinci, Cachin,

Palladio, Brunelleschi, Michel-Ange, Bramante, Vauban, Vicat tiennent

leur génie de causes inobservées et préparatoires auxquelles nous

donnons le nom de hasard, le grand mot des sots. Jamais, avec ou

sans Écoles, ces ouvriers sublimes ne manquent à leurs siècles.

Maintenant est-ce que, par cette organisation, l’État gagne des

travaux d’utilité publique mieux faits ou à meilleur marché? D’abord,

les entreprises particulières se passent très-bien des ingénieurs;

puis, les travaux de notre gouvernement sont les plus dispendieux

et coûtent de plus l’immense état-major des Ponts-et-chaussées.

Enfin, dans les autres pays, en Allemagne, en Angleterre, en Italie

où ces institutions n’existent pas, les travaux analogues sont au

moins aussi bien faits et moins coûteux qu’en France. Ces trois pays

se font remarquer par des inventions neuves et utiles en ce genre.

Je sais qu’il est de mode, en parlant de nos Écoles, de dire que

l’Europe nous les envie; mais depuis quinze ans, l’Europe qui nous

observe n’en a point créé de semblables. L’Angleterre, cette habile

calculatrice, a de meilleures Écoles dans sa population ouvrière d’où

surgissent des hommes pratiques qui grandissent en un moment quand

ils s’élèvent de la Pratique à la Théorie. Stéphenson et Mac-Adam

ne sont pas sortis de nos fameuses Écoles. Mais à quoi bon? Quand de

jeunes et habiles ingénieurs, pleins de feu, d’ardeur, ont, au début

de leur carrière, résolu le problème de l’entretien des routes de

France qui demande des centaines de millions par quart de siècle, et

qui sont dans un pitoyable état, ils ont eu beau publier de savants

ouvrages, des mémoires; tout s’est engouffré dans la Direction

Générale, dans ce centre parisien où tout entre et d’où rien ne sort,

où les vieillards jalousent les jeunes gens, où les places élevées

servent à retirer le vieil ingénieur qui se fourvoie. Voilà comment,

avec un corps savant répandu sur toute la France, qui compose un

des rouages de l’administration, qui devrait manier le pays et

l’éclairer sur les grandes questions de son ressort, il arrivera que

nous discuterons encore sur les chemins de fer quand les autres pays

auront fini les leurs. Or si jamais la France avait dû démontrer

l’excellence de l’institution des Écoles Spéciales, n’était-ce pas

dans cette magnifique phase de travaux publics, destinée à changer

la face des États, à doubler la vie humaine en modifiant les lois

de l’espace et du temps. La Belgique, les États-Unis, l’Allemagne,

l’Angleterre, qui n’ont pas d’Écoles Polytechniques, auront chez

elles des réseaux de chemins de fer, quand nos ingénieurs en seront

encore à tracer les nôtres, quand de hideux intérêts cachés derrière

des projets en arrêteront l’exécution. On ne pose pas une pierre en

France sans que dix paperassiers parisiens n’aient fait de sots et

inutiles rapports. Ainsi, quant à l’État, il ne tire aucun profit de

ses Écoles Spéciales; quant à l’individu, sa fortune est médiocre,

sa vie est une cruelle déception. Certes, les moyens que l’Élève

a déployés entre seize et vingt-six ans, prouvent que, livré à

sa seule destinée, il l’eût faite plus grande et plus riche que

celle à laquelle le gouvernement l’a condamné. Commerçant, savant,

militaire, cet homme d’élite eût agi dans un vaste milieu, si ses

précieuses facultés et son ardeur n’avaient pas été sottement et

prématurément énervées. Où donc est le Progrès? L’État et l’Homme

perdent assurément au système actuel. Une expérience d’un demi-siècle

ne réclame-t-elle pas des changements dans la mise en œuvre de

l’Institution. Quel sacerdoce constitue l’obligation de trier en

France, parmi toute une génération, les hommes destinés à être la

partie savante de la nation? Quelles études ne devraient pas avoir

faites ces grands-prêtres du Sort? Les connaissances mathématiques

ne leur sont peut-être pas aussi nécessaires que les connaissances

physiologiques. Ne vous semble-t-il pas qu’il faille un peu de

cette seconde vue qui est la sorcellerie des grands Hommes. Les

Examinateurs sont d’anciens professeurs, des hommes honorables,

vieillis dans le travail, dont la mission se borne à chercher les

meilleures mémoires: ils ne peuvent rien faire que ce qu’on leur

demande. Certes, leurs fonctions devraient être les plus grandes

de l’État, et veulent des hommes extraordinaires. Ne pensez pas,

monsieur et ami, que mon blâme s’arrête uniquement à l’École de

laquelle je sors, il ne frappe pas seulement sur l’Institution

en elle-même, mais encore et surtout sur le mode employé pour

l’alimenter. Ce mode est celui du _Concours_, invention moderne,

essentiellement mauvaise, et mauvaise non-seulement dans la Science,

mais encore partout où elle s’emploie, dans les Arts, dans toute

élection d’hommes, de projets ou de choses. S’il est malheureux pour

nos célèbres Écoles de n’avoir pas plus produit de gens supérieurs,

que toute autre réunion de jeunes gens en eût donnés, il est encore

plus honteux que les premiers grands prix de l’Institut n’aient

fourni ni un grand peintre, ni un grand musicien, ni un grand

architecte, ni un grand sculpteur; de même que, depuis vingt ans,

l’Élection n’a pas, dans sa marée de médiocrités, amené au pouvoir

un seul grand homme d’État. Mon observation porte sur une erreur

qui vicie, en France, et l’éducation et la politique. Cette cruelle

erreur repose sur le principe suivant que les organisateurs ont

méconnu:

«_Rien, ni dans l’expérience, ni dans la nature des choses ne peut

donner la certitude que les qualités intellectuelles de l’adulte

seront celles de l’homme fait._

«En ce moment, je suis lié avec plusieurs hommes distingués qui

se sont occupés de toutes les maladies morales par lesquelles la

France est dévorée. Ils ont reconnu, comme moi, que l’Instruction

supérieure fabrique des capacités temporaires parce qu’elles sont

sans emploi ni avenir; que les lumières répandues par l’Instruction

inférieure sont sans profit pour l’État, parce qu’elles sont dénuées

de croyance et de sentiment. Tout notre système d’Instruction

Publique exige un vaste remaniement auquel devra présider un homme

d’un profond savoir, d’une volonté puissante et doué de ce génie

législatif qui ne s’est peut-être rencontré chez les modernes que

dans la tête de Jean-Jacques Rousseau. Peut-être le trop plein des

spécialités devrait-il être employé dans l’enseignement élémentaire,

si nécessaire aux peuples. Nous n’avons pas assez de patients, de

dévoués instituteurs pour manier ces masses. La quantité déplorable

de délits et de crimes accuse une plaie sociale dont la source est

dans cette demi-instruction donnée au peuple, et qui tend à détruire

les liens sociaux en le faisant réfléchir assez pour qu’il déserte

les croyances religieuses favorables au pouvoir et pas assez pour

qu’il s’élève à la théorie de l’Obéissance et du Devoir qui est le

dernier terme de la Philosophie Transcendante. Il est impossible

de faire étudier Kant à toute une nation; aussi la Croyance et

l’Habitude valent-elles mieux pour les peuples que l’Étude et le

Raisonnement. Si j’avais à recommencer la vie, peut-être entrerais-je

dans un séminaire et voudrais-je être un simple curé de campagne,

ou l’instituteur d’une commune. Je suis trop avancé dans ma voie

pour n’être qu’un simple instituteur primaire, et d’ailleurs je puis

agir sur un cercle plus étendu que ceux d’une École ou d’une Cure.

Les Saint-Simoniens, auxquels j’étais tenté de m’associer, veulent

prendre une route dans laquelle je ne saurais les suivre; mais, en

dépit de leurs erreurs, ils ont touché plusieurs points douloureux,

fruits de notre législation, auxquels on ne remédiera que par des

palliatifs insuffisants et qui ne feront qu’ajourner en France une

grande crise morale et politique. Adieu, cher monsieur, trouvez ici

l’assurance de mon respectueux et fidèle attachement qui, nonobstant

ces observations, ne pourra jamais que s’accroître.

«GRÉGOIRE GÉRARD.»

Selon sa vieille habitude de banquier, Grossetête avait minuté la

réponse suivante sur le dos même de cette lettre en mettant au-dessus

le mot sacramentel: _Répondue_.

«Il est d’autant plus inutile, mon cher Gérard, de discuter les

observations contenues dans votre lettre, que, par un jeu du hasard

(je me sers du mot des sots), j’ai une proposition à vous faire

dont l’effet est de vous tirer de la situation où vous vous trouvez

si mal. Madame Graslin, propriétaire des forêts de Montégnac et

d’un plateau fort ingrat qui s’étend au bas de la longue chaîne de

collines sur laquelle est sa forêt, a le dessein de tirer parti de

cet immense domaine, d’exploiter ses bois et de cultiver ses plaines

caillouteuses. Pour mettre ce projet à exécution, elle a besoin

d’un homme de votre science et de votre ardeur, qui ait à la fois

votre dévouement désintéressé et vos idées d’utilité pratique. Peu

d’argent et beaucoup de travaux à faire! un résultat immense par de

petits moyens! un pays à changer en entier. Faire jaillir l’abondance

du milieu le plus dénué, n’est-ce pas ce que vous souhaitez, vous

qui voulez construire un poëme? D’après le ton de sincérité qui

règne dans votre lettre, je n’hésite pas à vous dire de venir me

voir à Limoges; mais, mon ami, ne donnez pas votre démission,

faites-vous seulement détacher de votre corps en expliquant à votre

Administration que vous allez étudier des questions de votre ressort,

en dehors des travaux de l’État. Ainsi vous ne perdrez rien de vos

droits, et vous aurez le temps de juger si l’entreprise conçue par le

curé de Montégnac, et qui sourit à madame Graslin, est exécutable. Je

vous expliquerai de vive voix les avantages que vous pourrez trouver,

dans le cas où ces vastes changements seraient possibles. Comptez

toujours sur l’amitié de votre tout dévoué,

GROSSETÊTE.»

Madame Graslin ne répondit pas autre chose à Grossetête que ce peu de

mots: «Merci, mon ami, j’attends votre protégé.» Elle montra la lettre

de l’ingénieur à monsieur Bonnet, en lui disant: --Encore un blessé qui

cherche le grand hôpital.

Le curé lut la lettre, il la relut, fit deux ou trois tours de terrasse

en silence, et la rendit en disant à madame Graslin: --C’est d’une

belle âme et d’un homme supérieur! Il dit que les Écoles inventées par

le génie révolutionnaire fabriquent des incapacités, moi je les appelle

des fabriques d’incrédules, car si monsieur Gérard n’est pas un athée,

il est protestant...

--Nous le demanderons, dit-elle frappée de cette réponse.

Quinze jours après, dans le mois de décembre, malgré le froid, monsieur

Grossetête vint au château de Montégnac pour y présenter son protégé

que Véronique et monsieur Bonnet attendaient impatiemment.

--Il faut vous bien aimer, mon enfant, dit le vieillard en prenant

les deux mains de Véronique dans les siennes et les lui baisant avec

cette galanterie de vieilles gens qui n’offense jamais les femmes, oui,

bien vous aimer pour avoir quitté Limoges par un temps pareil; mais je

tenais à vous faire moi-même cadeau de monsieur Grégoire Gérard que

voici. C’est un homme selon votre cœur, monsieur Bonnet, dit l’ancien

banquier en saluant affectueusement le curé.

L’extérieur de Gérard était peu prévenant. De moyenne taille, épais

de forme, le cou dans les épaules, selon l’expression vulgaire, il

avait les cheveux jaunes d’or, les yeux rouges de l’albinos, des cils

et des sourcils presque blancs. Quoique son teint, comme celui des

gens de cette espèce, fût d’une blancheur éclatante, des marques de

petite-vérole et des coutures très-apparentes lui ôtaient son éclat

primitif; l’étude lui avait sans doute altéré la vue, car il portait

des conserves. Quand il se débarrassa d’un gros manteau de gendarme,

l’habillement qu’il montra ne rachetait point la disgrâce de son

extérieur. La manière dont ses vêtements étaient mis et boutonnés,

sa cravate négligée, sa chemise sans fraîcheur offraient les marques

de ce défaut de soin sur eux-mêmes que l’on reproche aux hommes de

science, tous plus ou moins distraits. Comme chez presque tous les

penseurs, sa contenance et son attitude, le développement du buste et

la maigreur des jambes annonçaient une sorte d’affaissement corporel

produit par les habitudes de la méditation; mais la puissance de cœur

et l’ardeur d’intelligence, dont les preuves étaient écrites dans sa

lettre, éclataient sur son front qu’on eût dit taillé dans du marbre de

Carrare. La nature semblait s’être réservé cette place pour y mettre

les signes évidents de la grandeur, de la constance, de la bonté de cet

homme. Le nez, comme chez tous les hommes de race gauloise, était d’une

forme écrasée. Sa bouche, ferme et droite, indiquait une discrétion

absolue, et le sens de l’économie; mais tout le masque fatigué par

l’étude avait prématurément vieilli.

--Nous avons déjà, monsieur, à vous remercier, dit madame Graslin à

l’ingénieur, de bien vouloir venir diriger des travaux dans un pays qui

ne vous offrira d’autres agréments que la satisfaction de savoir qu’on

peut y faire du bien.

--Madame, répondit-il, monsieur Grossetête m’en a dit assez sur vous

pendant que nous cheminions pour que déjà je fusse heureux de vous être

utile, et que la perspective de vivre auprès de vous et de monsieur

Bonnet me parût charmante. A moins que l’on ne me chasse du pays, j’y

compte finir mes jours.

--Nous tâcherons de ne pas vous faire changer d’avis, dit en souriant

madame Graslin.

--Voici, dit Grossetête à Véronique en la prenant à part, des papiers

que le procureur-général m’a remis; il a été fort étonné que vous ne

vous soyez pas adressée à lui. Tout ce que vous avez demandé s’est fait

avec promptitude et dévouement. D’abord, votre protégé sera rétabli

dans tous ses droits de citoyen; puis, d’ici à trois mois, Catherine

Curieux vous sera envoyée.

--Où est-elle? demanda Véronique.

--A l’hôpital Saint-Louis, répondit le vieillard. On attend sa guérison

pour lui faire quitter Paris.

--Ah! la pauvre fille est malade!

--Vous trouverez ici tous les renseignements désirables, dit Grossetête

en remettant un paquet à Véronique.

Elle revint vers ses hôtes pour les emmener dans la magnifique salle

à manger du rez-de-chaussée où elle alla, conduite par Grossetête et

Gérard auxquels elle donna le bras. Elle servit elle-même le dîner sans

y prendre part. Depuis son arrivée à Montégnac, elle s’était fait une

loi de prendre ses repas seule, et Aline, qui connaissait le secret de

cette réserve, le garda religieusement jusqu’au jour où sa maîtresse

fut en danger de mort.

Le maire, le juge de paix et le médecin de Montégnac avaient été

naturellement invités.

Le médecin, jeune homme de vingt-sept ans, nommé Roubaud, désirait

vivement connaître la femme célèbre du Limousin. Le curé fut d’autant

plus heureux d’introduire ce jeune homme au château, qu’il souhaitait

composer une espèce de société à Véronique, afin de la distraire et

de donner des aliments à son esprit. Roubaud était un de ces jeunes

médecins absolument instruits, comme il en sort actuellement de l’École

de Médecine de Paris et qui, certes, aurait pu briller sur le vaste

théâtre de la capitale; mais, effrayé du jeu des ambitions à Paris,

se sentant d’ailleurs plus de savoir que d’intrigue, plus d’aptitude

que d’avidité, son caractère doux l’avait ramené sur le théâtre étroit

de la province, où il espérait être apprécié plus promptement qu’à

Paris. A Limoges, Roubaud se heurta contre des habitudes prises et des

clientèles inébranlables; il se laissa donc gagner par monsieur Bonnet,

qui, sur sa physionomie douce et prévenante, le jugea comme un de ceux

qui devaient lui appartenir et coopérer à son œuvre. Petit et blond,

Roubaud avait une mine assez fade; mais ses yeux gris trahissaient la

profondeur du physiologiste et la ténacité des gens studieux. Montégnac

ne possédait qu’un ancien chirurgien de régiment, beaucoup plus occupé

de sa cave que de ses malades, et trop vieux d’ailleurs pour continuer

le dur métier d’un médecin de campagne. En ce moment il se mourait.

Roubaud habitait Montégnac depuis dix-huit mois, et s’y faisait aimer.

Mais ce jeune élève des Desplein et des successeurs de Cabanis ne

croyait pas au catholicisme. Il restait en matière de religion dans une

indifférence mortelle et n’en voulait pas sortir. Aussi désespérait-il

le curé, non qu’il fît le moindre mal, il ne parlait jamais religion,

ses occupations justifiaient son absence constante de l’église, et

d’ailleurs incapable de prosélytisme, il se conduisait comme se serait

conduit le meilleur catholique; mais il s’était interdit de songer

à un problème qu’il considérait comme hors de la portée humaine. En

entendant dire au médecin que le panthéisme était la religion de

tous les grands esprits, le curé le croyait incliné vers les dogmes

de Pythagore sur les transformations. Roubaud, qui voyait madame

Graslin pour la première fois, éprouva la plus violente sensation

à son aspect; la science lui fit deviner dans la physionomie, dans

l’attitude, dans les dévastations du visage, des souffrances inouïes,

et morales et physiques, un caractère d’une force surhumaine, les

grandes facultés qui servent à supporter les vicissitudes les plus

opposées; il y entrevit tout, même les espaces obscurs et cachés à

dessein. Aussi aperçut-il le mal qui dévorait le cœur de cette belle

créature; car, de même que la couleur d’un fruit y laisse soupçonner

la présence d’un ver rongeur, de même certaines teintes dans le visage

permettent aux médecins de reconnaître une pensée vénéneuse. Dès ce

moment, monsieur Roubaud s’attacha si vivement à madame Graslin, qu’il

eut peur de l’aimer au delà de la simple amitié permise. Le front, la

démarche et surtout les regards de Véronique avaient une éloquence que

les hommes comprennent toujours, et qui disait aussi énergiquement

qu’elle était morte à l’amour, que d’autres femmes disent le contraire

par une contraire éloquence; le médecin lui voua tout à coup un culte

chevaleresque. Il échangea rapidement un regard avec le curé. Monsieur

Bonnet se dit alors en lui-même: --Voilà le coup de foudre qui le

changera. Madame Graslin aura plus d’éloquence que moi.

Le maire, vieux campagnard ébahi par le luxe de cette salle à

manger, et surpris de dîner avec l’un des hommes les plus riches du

Département, avait mis ses meilleurs habits, mais il s’y trouvait un

peu gêné, et sa gêne morale s’en augmenta; madame Graslin, dans son

costume de deuil, lui parut d’ailleurs extrêmement imposante; il fut

donc un personnage muet. Ancien fermier à Saint-Léonard, il avait

acheté la seule maison habitable du bourg, et cultivait lui-même les

terres qui en dépendaient. Quoiqu’il sût lire et écrire, il ne pouvait

remplir ses fonctions qu’avec le secours de l’huissier de la justice

de paix qui lui préparait sa besogne. Aussi désirait-il vivement la

création d’une charge de notaire, pour se débarrasser sur cet officier

ministériel du fardeau de ses fonctions. Mais la pauvreté du canton

de Montégnac y rendait une Étude à peu près inutile, et les habitants

étaient exploités par les notaires du chef-lieu d’arrondissement.

Le juge de paix, nommé Clousier, était un ancien avocat de Limoges

où les causes l’avaient fui, car il voulut mettre en pratique ce bel

axiome, que l’avocat est le premier juge du client et du procès. Il

obtint vers 1809 cette place, dont les maigres appointements lui

permirent de vivre. Il était alors arrivé à la plus honorable, mais

à la plus complète misère. Après vingt-deux ans d’habitation dans

cette pauvre Commune, le bonhomme, devenu campagnard, ressemblait,

à sa redingote près, aux fermiers du pays. Sous cette forme quasi

grossière, Clousier cachait un esprit clairvoyant, livré à de hautes

méditations politiques, mais tombé dans une entière insouciance due à

sa parfaite connaissance des hommes et de leurs intérêts. Cet homme,

qui pendant longtemps trompa la perspicacité de monsieur Bonnet, et

qui, dans la sphère supérieure, eût rappelé Lhospital, incapable

d’aucune intrigue comme tous les gens réellement profonds, avait fini

par vivre à l’état contemplatif des anciens solitaires. Riche sans

doute de toutes ses privations, aucune considération n’agissait sur son

esprit, il savait les lois et jugeait impartialement. Sa vie, réduite

au simple nécessaire, était pure et régulière. Les paysans aimaient

monsieur Clousier et l’estimaient à cause du désintéressement paternel

avec lequel il accordait leurs différends et leur donnait ses conseils

dans leurs moindres affaires. Le bonhomme Clousier, comme disait tout

Montégnac, avait depuis deux ans pour greffier un de ses neveux, jeune

homme assez intelligent, et qui, plus tard, contribua beaucoup à la

prospérité du canton. La physionomie de ce vieillard se recommandait

par un front large et vaste. Deux buissons de cheveux blanchis étaient

ébouriffés de chaque côté de son crâne chauve. Son teint coloré, son

embonpoint majeur eussent fait croire, en dépit de sa sobriété, qu’il

cultivait autant Bacchus que Troplong et Toullier. Sa voix presque

éteinte indiquait l’oppression d’un asthme. Peut-être l’air sec du

Haut-Montégnac avait-il contribué à le fixer dans ce pays. Il y logeait

dans une maisonnette arrangée pour lui par un sabotier assez riche à

qui elle appartenait. Clousier avait déjà vu Véronique à l’église, et

il l’avait jugée sans avoir communiqué ses idées à personne, pas même à

monsieur Bonnet, avec lequel il commençait à se familiariser. Pour la

première fois de sa vie, le juge de paix allait se trouver au milieu de

personnes en état de le comprendre.

Une fois placés autour d’une table richement servie, car Véronique

avait envoyé tout son mobilier de Limoges à Montégnac, ces six

personnages éprouvèrent un moment d’embarras. Le médecin, le maire et

le juge de paix ne connaissaient ni Grossetête ni Gérard. Mais, pendant

le premier service, la bonhomie du vieux banquier fondit insensiblement

les glaces d’une première rencontre. Puis l’amabilité de madame Graslin

entraîna Gérard et encouragea monsieur Roubaud. Maniées par elle, ces

âmes pleines de qualités exquises reconnurent leur parenté. Chacun se

sentit bientôt dans un milieu sympathique. Aussi, lorsque le dessert

fut mis sur la table, quand les cristaux et les porcelaines à bords

dorés étincelèrent, quand des vins choisis circulèrent servis par

Aline, par Champion et par le domestique de Grossetête, la conversation

devint-elle assez confidentielle pour que ces quatre hommes d’élite

réunis par le hasard se dissent leur vraie pensée sur les matières

importantes qu’on aime à discuter en se trouvant tous de bonne foi.

--Votre congé a coïncidé avec la Révolution de Juillet, dit Grossetête

à Gérard d’un air par lequel il lui demandait son opinion.

--Oui, répondit l’ingénieur. J’étais à Paris durant les trois fameux

jours, j’ai tout vu; j’en ai conclu de tristes choses.

--Et quoi? dit monsieur Bonnet avec vivacité.

--Il n’y a plus de patriotisme que sous les chemises sales, répliqua

Gérard. Là est la perte de la France. Juillet est la défaite volontaire

des supériorités de nom, de fortune et de talent. Les masses dévouées

ont remporté la victoire sur des classes riches, intelligentes, chez

qui le dévouement est antipathique.

--A en juger par ce qui arrive depuis un an, reprit monsieur Clousier,

le juge de paix, ce changement est une prime donnée au mal qui nous

dévore, à l’individualisme. D’ici à quinze ans, toute question

généreuse se traduira par: _Qu’est-ce que cela me fait?_ le grand cri

du Libre-Arbitre descendu des hauteurs religieuses où l’ont introduit

Luther, Calvin, Zwingle et Knox jusque dans l’Économie politique.

_Chacun pour soi_, _chacun chez soi_, ces deux terribles phrases

formeront avec le _Qu’est-ce que cela me fait?_ la sagesse trinitaire

du bourgeois et du petit propriétaire. Cet égoïsme est le résultat des

vices de notre législation civile, un peu trop précipitamment faite,

et à laquelle la Révolution de Juillet vient de donner une terrible

consécration.

Le juge de paix rentra dans son silence habituel après cette sentence,

dont les motifs durent occuper les convives. Enhardi par cette parole

de Clousier, et par le regard que Gérard et Grossetête échangèrent,

monsieur Bonnet osa davantage.

--Le bon roi Charles X, dit-il, vient d’échouer dans la plus prévoyante

et la plus salutaire entreprise qu’un monarque ait jamais formée

pour le bonheur des peuples qui lui sont confiés, et l’Église doit

être fière de la part qu’elle a eue dans ses conseils. Mais le cœur

et l’intelligence ont failli aux classes supérieures, comme ils lui

avaient déjà failli dans la grande question de la loi sur le droit

d’aînesse, l’éternel honneur du seul homme d’État hardi qu’ait eu la

Restauration, le comte de Peyronnet. Reconstituer la Nation par la

Famille, ôter à la Presse son action venimeuse en ne lui laissant

que le droit d’être utile, faire rentrer la Chambre Élective dans

ses véritables attributions, rendre à la Religion sa puissance sur

le peuple, tels ont été les quatre points cardinaux de la politique

intérieure de la maison de Bourbon. Eh! bien, d’ici à vingt ans, la

France entière aura reconnu la nécessité de cette grande et saine

politique. Le roi Charles X était d’ailleurs plus menacé dans la

situation qu’il a voulu quitter que dans celle où son paternel pouvoir

a péri. L’avenir de notre beau pays, où tout sera périodiquement mis en

question, où l’on discutera sans cesse au lieu d’agir, où la Presse,

devenue souveraine, sera l’instrument des plus basses ambitions,

prouvera la sagesse de ce roi qui vient d’emporter avec lui les vrais

principes du gouvernement, et l’Histoire lui tiendra compte du courage

avec lequel il a résisté à ses meilleurs amis, après avoir sondé

la plaie, en avoir reconnu l’étendue et vu la nécessité des moyens

curatifs qui n’ont pas été soutenus par ceux pour lesquels il se

mettait sur la brèche.

--Hé! bien, monsieur le curé, vous y allez franchement et sans le

moindre déguisement, s’écria Gérard; mais je ne vous contredirai

pas. Napoléon, dans sa campagne de Russie, était de quarante ans en

avant sur l’esprit de son siècle, il n’a pas été compris. La Russie

et l’Angleterre de 1830 expliquent la campagne de 1812. Charles X

a éprouvé le même malheur: dans vingt-cinq ans, ses ordonnances

deviendront peut-être des lois.

--La France, pays trop éloquent pour n’être pas bavard, trop plein

de vanité pour qu’on y reconnaisse les vrais talents, est, malgré

le sublime bon sens de sa langue et de ses masses, le dernier de

tous où le système des deux assemblées délibérantes pouvait être

admis, reprit le juge de paix. Au moins, les inconvénients de notre

caractère devaient-ils être combattus par les admirables restrictions

que l’expérience de Napoléon y avait opposées. Ce système peut encore

aller dans un pays dont l’action est circonscrite par la nature du

sol, comme en Angleterre; mais le droit d’aînesse, appliqué à la

transmission de la terre, est toujours nécessaire, et quand ce droit

est supprimé, le système représentatif devient une folie. L’Angleterre

doit son existence à la loi quasi féodale qui attribue les terres et

l’habitation de la famille aux aînés. La Russie est assise sur le droit

féodal pur. Aussi ces deux nations sont-elles aujourd’hui dans une voie

de progrès effrayant. L’Autriche n’a pu résister à nos invasions et

recommencer la guerre contre Napoléon qu’en vertu de ce droit d’aînesse

qui conserve agissantes les forces de la famille et maintient les

grandes productions nécessaires à l’État. La maison de Bourbon, en se

sentant couler au troisième rang en Europe par la faute de la France,

a voulu se maintenir à sa place, et le pays l’a renversée au moment

où elle sauvait le pays. Je ne sais où nous fera descendre le système

actuel.

--Vienne la guerre, la France sera sans chevaux comme Napoléon en 1813,

qui, réduit aux seules ressources de la France, n’a pu profiter des

deux victoires de Lutzen et Bautzen, et s’est vu écraser à Leipsick,

s’écria Grossetête. Si la paix se maintient, le mal ira croissant: dans

vingt-cinq ans d’ici, les races bovine et chevaline auront diminué de

moitié en France.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 66 / 72 段