Madame Graslin se retourna vivement et alla jusque sous la

châtaigneraie, comme atteinte d’une douleur. Le garde crut qu’elle

était saisie par quelque caprice, et n’osa la suivre. Véronique resta

là pendant un quart d’heure environ, occupée en apparence à regarder

le paysage. De là elle apercevait toute la partie de la forêt qui

meuble ce côté de la vallée où coule le torrent, alors sans eau,

plein de pierres, et qui ressemblait à un immense fossé, serré entre

les montagnes boisées dépendant de Montégnac et une autre chaîne de

collines parallèles, mais rapides, sans végétation, à peine couronnées

de quelques arbres mal venus. Cette autre chaîne où croissent quelques

bouleaux, des genévriers et des bruyères d’un aspect assez désolé

appartient à un domaine voisin et au département de la Corrèze. Un

chemin vicinal qui suit les inégalités de la vallée sert de séparation

à l’arrondissement de Montégnac et aux deux terres. Ce revers assez

ingrat, mal exposé, soutient, comme une muraille de clôture, une belle

partie de bois qui s’étend sur l’autre versant de cette longue côte

dont l’aridité forme un contraste complet avec celle sur laquelle

est assise la maison de Farrabesche. D’un côté, des formes âpres

et tourmentées; de l’autre, des formes gracieuses, des sinuosités

élégantes; d’un côté, l’immobilité froide et silencieuse de terres

infécondes, maintenues par des blocs de pierre horizontaux, par des

roches nues et pelées; de l’autre, des arbres de différents verts,

en ce moment dépouillés de feuillages pour la plupart, mais dont les

beaux troncs droits et diversement colorés s’élancent de chaque pli

de terrain, et dont les branchages se remuaient alors au gré du vent.

Quelques arbres plus persistants que les autres, comme les chênes, les

ormes, les hêtres, les châtaigniers conservaient des feuilles jaunes,

bronzées ou violacées.

Vers Montégnac, où la vallée s’élargit démesurément, les deux côtes

forment un immense fer-à-cheval, et de l’endroit où Véronique était

allée s’appuyer à un arbre, elle put voir des vallons disposés comme

les gradins d’un amphithéâtre où les cimes des arbres montent les unes

au-dessus des autres comme des personnages. Ce beau paysage formait

alors le revers de son parc, où depuis il fut compris. Du côté de la

chaumière de Farrabesche, la vallée se rétrécit de plus en plus, et

finit par un col d’environ cent pieds de large.

La beauté de cette vue, sur laquelle les yeux de madame Graslin

erraient machinalement, la rappela bientôt à elle-même, elle revint

vers la maison où le père et le fils restaient debout et silencieux,

sans chercher à s’expliquer la singulière absence de leur maîtresse.

Elle examina la maison qui, bâtie avec plus de soin que la couverture

en chaume ne le faisait supposer, avait été sans doute abandonnée

depuis le temps où les Navarreins ne s’étaient plus souciés de ce

domaine. Plus de chasses, plus de gardes. Quoique cette maison fût

inhabitée depuis plus de cent ans, les murs étaient bons; mais de tous

côtés le lierre et les plantes grimpantes les avaient embrassés. Quand

on lui eut permis d’y rester, Farrabesche avait fait couvrir le toit

en chaume, il avait dallé lui-même à l’intérieur la salle, et y avait

apporté tout le mobilier. Véronique, en entrant, aperçut deux lits de

paysan, une grande armoire en noyer, une huche au pain, un buffet, une

table, trois chaises, et sur les planches du buffet quelques plats en

terre brune, enfin les ustensiles nécessaires à la vie. Au-dessus de la

cheminée étaient deux fusils et deux carniers. Une quantité de choses

faites par le père pour l’enfant causa le plus profond attendrissement

à Véronique: un vaisseau armé, une chaloupe, une tasse en bois sculpté,

une boîte en bois d’un magnifique travail, un coffret en marqueterie

de paille, un crucifix et un chapelet superbes. Le chapelet était en

noyaux de prunes, qui avaient sur chaque face une tête d’une admirable

finesse: Jésus-Christ, les apôtres, la Madone, saint Jean-Baptiste,

saint Joseph, sainte Anne, les deux Madeleines.

--Je fais cela pour amuser le petit dans les longs soirs d’hiver,

dit-il en ayant l’air de s’excuser.

Le devant de la maison est planté en jasmins, en rosiers à haute tige

appliqués contre le mur, et qui fleurissent les fenêtres du premier

étage inhabité, mais où Farrabesche serrait ses provisions; il avait

des poules, des canards, deux porcs; il n’achetait que du pain, du sel,

du sucre et quelques épiceries. Ni lui ni son fils ne buvaient de vin.

--Tout ce que l’on m’a dit de vous et ce que je vois, dit enfin madame

Graslin à Farrabesche, me fait vous porter un intérêt qui ne sera pas

stérile.

--Je reconnais bien là monsieur Bonnet, s’écria Farrabesche d’un ton

touchant.

--Vous vous trompez, monsieur le curé ne m’a rien dit encore, le hasard

ou Dieu peut-être a tout fait.

--Oui, madame, Dieu! Dieu seul peut faire des merveilles pour un

malheureux tel que moi.

--Si vous avez été malheureux, dit madame Graslin assez bas pour que

l’enfant n’entendît rien par une attention d’une délicatesse féminine

qui toucha Farrabesche, votre repentir, votre conduite et l’estime

de monsieur le curé vous rendent digne d’être heureux. J’ai donné

les ordres nécessaires pour terminer les constructions de la grande

ferme que monsieur Graslin avait projeté d’établir auprès du château;

vous serez mon fermier, vous aurez l’occasion de déployer vos forces,

votre activité, d’employer votre fils. Le Procureur-général à Limoges

apprendra qui vous êtes, et l’humiliante condition de votre ban, qui

gêne votre vie, disparaîtra, je vous le promets.

A ces mots, Farrabesche tomba sur ses genoux comme foudroyé par la

réalisation d’une espérance vainement caressée; il baisa le bas de

l’amazone de madame Graslin, il lui baisa les pieds. En voyant des

larmes dans les yeux de son père, Benjamin se mit à sangloter sans

savoir pourquoi.

--Relevez-vous, Farrabesche, dit madame Graslin, vous ne savez pas

combien il est naturel que je fasse pour vous ce que je vous promets de

faire. N’est-ce pas vous qui avez planté ces arbres verts? dit-elle en

montrant quelques épicéas, des pins du Nord, des sapins et des mélèzes

au bas de l’aride et sèche colline opposée.

--Oui, madame.

--La terre est donc meilleure là?

--Les eaux dégradent toujours ces rochers et mettent chez vous un peu

de terre meuble; j’en ai profité, car tout le long de la vallée ce qui

est en dessous du chemin vous appartient. Le chemin sert de démarcation.

--Coule-t-il donc beaucoup d’eau au fond de cette longue vallée?

--Oh! madame, s’écria Farrabesche, dans quelques jours, quand le temps

sera devenu pluvieux, peut-être entendrez-vous du château mugir le

torrent! mais rien n’est comparable à ce qui se passe au temps de la

fonte des neiges. Les eaux descendent des parties de forêt situées

au revers de Montégnac, de ces grandes pentes adossées à la montagne

sur laquelle sont vos jardins et le parc; enfin toutes les eaux de

ces collines y tombent et font un déluge. Heureusement pour vous,

les arbres retiennent les terres, l’eau glisse sur les feuilles, qui

sont, en automne, comme un tapis de toile cirée; sans cela, le terrain

s’exhausserait au fond de ce vallon, mais la pente est aussi bien

rapide, et je ne sais pas si des terres entraînées y resteraient.

--Où vont les eaux? demanda madame Graslin devenue attentive.

Farrabesche montra la gorge étroite qui semblait fermer ce vallon

au-dessous de sa maison: --Elles se répandent sur un plateau crayeux

qui sépare le Limousin de la Corrèze, et y séjournent en flaques vertes

pendant plusieurs mois, elles se perdent dans les pores du sol, mais

lentement. Aussi personne n’habite-t-il cette plaine insalubre où rien

ne peut venir. Aucun bétail ne veut manger les joncs ni les roseaux qui

viennent dans ces eaux saumâtres. Cette vaste lande, qui a peut-être

trois mille arpents, sert de communaux à trois communes; mais il en est

comme de la plaine de Montégnac, on n’en peut rien faire. Encore, chez

vous, y a-t-il du sable et un peu de terre dans vos cailloux; mais là

c’est le tuf tout pur.

--Envoyez chercher les chevaux, je veux aller voir tout ceci par

moi-même.

Benjamin partit après que madame Graslin lui eut indiqué l’endroit où

se tenait Maurice.

--Vous qui connaissez, m’a-t-on dit, les moindres particularités de ce

pays, reprit madame Graslin, expliquez-moi pourquoi les versants de

ma forêt qui regardent la plaine de Montégnac n’y jettent aucun cours

d’eau, pas le plus léger torrent, ni dans les pluies, ni à la fonte des

neiges?

--Ah! madame, dit Farrabesche, monsieur le curé, qui s’occupe tant

de la prospérité de Montégnac en a deviné la raison, sans en avoir

la preuve. Depuis que vous êtes arrivée, il m’a fait relever de

place en place le chemin des eaux dans chaque ravine, dans tous les

vallons. Je revenais hier du bas de la Roche-Vive, où j’avais examiné

les mouvements du terrain, au moment où j’ai eu l’honneur de vous

rencontrer. J’avais entendu le pas des chevaux et j’ai voulu savoir qui

venait par ici. Monsieur Bonnet n’est pas seulement un saint, madame,

c’est un savant. «Farrabesche, m’a-t-il dit, --je travaillais alors au

chemin que la Commune achevait pour monter au château; de là monsieur

le curé me montrait toute la chaîne des montagnes, depuis Montégnac

jusqu’à la Roche-Vive, près de deux lieues de longueur, --pour que ce

versant n’épanche point d’eau dans la plaine, il faut que la nature

ait fait une espèce de gouttière qui les verse ailleurs!» Hé! bien,

madame, cette réflexion est si simple qu’elle en paraît bête, un enfant

devrait la faire! Mais personne, depuis que Montégnac est Montégnac,

ni les seigneurs, ni les intendants, ni les gardes, ni les pauvres, ni

les riches, qui, les uns comme les autres, voyaient la plaine inculte

faute d’eau, ne se sont demandé où se perdaient les eaux du Gabou. Les

trois communes qui ont les fièvres à cause des eaux stagnantes n’y

cherchaient point de remèdes, et moi-même je n’y songeais point, il a

fallu l’homme de Dieu...

Farrabesche eut les yeux humides en disant ce mot.

--Tout ce que trouvent les gens de génie, dit alors madame Graslin, est

si simple que chacun croit qu’il l’aurait trouvé. Mais, se dit-elle à

elle-même, le génie a cela de beau qu’il ressemble à tout le monde et

que personne ne lui ressemble.

--Du coup, reprit Farrabesche, je compris monsieur Bonnet, il n’eut

pas de grandes paroles à me dire pour m’expliquer ma besogne. Madame,

le fait est d’autant plus singulier que, du côté de votre plaine, car

elle est entièrement à vous, il y a des déchirures assez profondes

dans les montagnes, qui sont coupées par des ravins et par des gorges

très-creuses; mais, madame, toutes ces fentes, ces vallées, ces ravins,

ces gorges, ces rigoles enfin par où coulent les eaux, se jettent dans

ma petite vallée, qui est de quelques pieds plus basse que le sol de

votre plaine. Je sais aujourd’hui la raison de ce phénomène, et la

voici: de la Roche-Vive à Montégnac, il règne au bas des montagnes

comme une banquette dont la hauteur varie entre vingt et trente pieds;

elle n’est rompue en aucun endroit, et se compose d’une espèce de

roche que monsieur Bonnet nomme schiste. La terre, plus molle que la

pierre, à cédé, s’est creusée, les eaux ont alors naturellement pris

leur écoulement dans le Gabou, par les échancrures de chaque vallon.

Les arbres, les broussailles, les arbustes cachent à la vue cette

disposition du sol; mais, après avoir suivi le mouvement des eaux et la

trace que laisse leur passage, il est facile de se convaincre du fait.

Le Gabou reçoit ainsi les eaux des deux versants, celles du revers

des montagnes en haut desquelles est votre parc, et celles des roches

qui nous font face. D’après les idées de monsieur le curé, cet état

de choses cessera lorsque les conduits naturels du versant qui regarde

votre plaine se boucheront par les terres, par les pierres que les eaux

entraînent, et qu’ils seront plus élevés que le fond du Gabou. Votre

plaine alors sera inondée comme le sont les communaux que vous voulez

aller voir; mais il faut des centaines d’années. D’ailleurs, est-ce

à désirer, madame? Si votre sol ne buvait pas comme fait celui des

communaux cette masse d’eau, Montégnac aurait aussi des eaux stagnantes

qui empesteraient le pays.

--Ainsi, les places où monsieur le curé me montrait, il y a quelques

jours, des arbres qui conservent leurs feuillages encore verts, doivent

être les conduits naturels par où les eaux se rendent dans le torrent

du Gabou.

--Oui, madame. De la Roche-Vive à Montégnac, il se trouve trois

montagnes, par conséquent trois cols où les eaux, repoussées par la

banquette de schiste, s’en vont dans le Gabou. La ceinture de bois

encore vert qui est au bas, et qui semble faire partie de votre plaine,

indique cette gouttière devinée par monsieur le curé.

--Ce qui fait le malheur de Montégnac en fera donc bientôt la

prospérité, dit avec un accent de conviction profonde madame Graslin.

Et puisque vous avez été le premier instrument de cette œuvre, vous

y participerez, vous chercherez des ouvriers actifs, dévoués, car il

faudra remplacer le manque d’argent par le dévouement et par le travail.

Benjamin et Maurice arrivèrent au moment où Véronique achevait cette

phrase; elle saisit la bride de son cheval, et fit signe à Farrabesche

de monter sur celui de Maurice.

--Menez-moi, dit-elle, au point où les eaux se répandent sur les

communaux.

--Il est d’autant plus utile que madame y aille, dit Farrabesche, que,

par le conseil de monsieur le curé, feu monsieur Graslin est devenu

propriétaire, au débouché de cette gorge, de trois cents arpents sur

lesquels les eaux laissent un limon qui a fini par produire de la bonne

terre sur une certaine étendue. Madame verra le revers de la Roche-Vive

sur lequel s’étendent des bois superbes, et où monsieur Graslin aurait

placé sans doute une ferme. L’endroit le plus convenable serait celui

où se perd la source qui se trouve auprès de ma maison et dont on

pourrait tirer parti.

Farrabesche passa le premier pour montrer le chemin, et fit suivre à

Véronique un sentier rapide qui menait à l’endroit où les deux côtes

se resserraient et s’en allaient l’une à l’est, l’autre à l’ouest,

comme renvoyées par un choc. Ce goulet, rempli de grosses pierres entre

lesquelles s’élevaient de hautes herbes, avait environ soixante pieds

de largeur. La Roche-Vive, coupée à vif, montrait comme une muraille

de granit sur laquelle il n’y avait pas le moindre gravier, mais le

haut de ce mur inflexible était couronné d’arbres dont les racines

pendaient. Des pins y embrassaient le sol de leurs pieds fourchus et

semblaient se tenir là comme des oiseaux accrochés à une branche. La

colline opposée, creusée par le temps, avait un front sourcilleux,

sablonneux et jaune; elle montrait des cavernes peu profondes, des

enfoncements sans fermeté; sa roche molle et pulvérulente offrait des

tons d’ocre. Quelques plantes à feuilles piquantes, au bas quelques

bardanes, des joncs, des plantes aquatiques indiquaient et l’exposition

au nord et la maigreur du sol. Le lit du torrent était en pierre assez

dure, mais jaunâtre. Évidemment les deux chaînes, quoique parallèles

et comme fendues au moment de la catastrophe qui a changé le globe,

étaient, par un caprice inexplicable ou par une raison inconnue et dont

la découverte appartient au génie, composées d’éléments entièrement

dissemblables. Le contraste de leurs deux natures éclatait surtout à

cet endroit. De là, Véronique aperçut un immense plateau sec, sans

aucune végétation, crayeux, ce qui expliquait l’absorption des eaux,

et parsemé de flaques d’eau saumâtre ou de places où le sol était

écaillé. A droite, se voyaient les monts de la Corrèze. A gauche, la

vue s’arrêtait sur la bosse immense de la Roche-Vive, chargée des plus

beaux arbres, et au bas de laquelle s’étalait une prairie d’environ

deux cents arpents dont la végétation contrastait avec le hideux aspect

de ce plateau désolé.

--Mon fils et moi nous avons fait le fossé que vous apercevez là-bas,

dit Farrabesche, et que vous indiquent de hautes herbes, il va

rejoindre celui qui limite votre forêt. De ce côté, vos domaines sont

bornés par un désert, car le premier village est à une lieue d’ici.

Véronique s’élança vivement dans cette horrible plaine où elle fut

suivie par son garde. Elle fit sauter le fossé à son cheval, courut à

bride abattue dans ce sinistre paysage, et parut prendre un sauvage

plaisir à contempler cette vaste image de la désolation. Farrabesche

avait raison. Aucune force, aucune puissance ne pouvait tirer parti de

ce sol, il résonnait sous le pied des chevaux comme s’il eût été creux.

Quoique cet effet soit produit par les craies naturellement poreuses,

il s’y trouvait aussi des fissures par où les eaux disparaissaient et

s’en allaient alimenter sans doute des sources éloignées.

--Il y a pourtant des âmes qui sont ainsi, s’écria Véronique en

arrêtant son cheval après avoir galopé pendant un quart d’heure. Elle

resta pensive au milieu de ce désert où il n’y avait ni animaux ni

insectes, et que les oiseaux ne traversaient point. Au moins dans la

plaine de Montégnac se trouvait-il des cailloux, des sables, quelques

terres meubles ou argileuses, des débris, une croûte de quelques pouces

où la culture pouvait mordre; mais là, le tuf le plus ingrat, qui

n’était pas encore la pierre et n’était plus la terre, brisait durement

le regard; aussi là, fallait-il absolument reporter ses yeux dans

l’immensité de l’éther. Après avoir contemplé la limite de ses forêts

et la prairie achetée par son ami, Véronique revint vers l’entrée du

Gabou, mais lentement. Elle surprit alors Farrabesche regardant une

espèce de fosse qui semblait faire croire qu’un spéculateur avait

essayé de sonder ce coin désolé, en imaginant que la nature y avait

caché des richesses.

--Qu’avez-vous? lui dit Véronique en apercevant sur cette mâle figure

une expression de profonde tristesse.

--Madame, je dois la vie à cette fosse, ou, pour parler avec plus de

justesse, le temps de me repentir et de racheter mes fautes aux yeux

des hommes...

Cette façon d’expliquer la vie eut pour effet de clouer madame Graslin

devant la fosse où elle arrêta son cheval.

--Je me cachais là, madame. Le terrain est si sonore que, l’oreille

appliquée contre la terre, je pouvais entendre à plus d’une lieue les

chevaux de la gendarmerie ou les pas des soldats, qui a quelque chose

de particulier. Je me sauvais par le Gabou dans un endroit où j’avais

un cheval, et je mettais toujours entre moi et ceux qui étaient à ma

poursuite des cinq ou six lieues. Catherine m’apportait à manger là

pendant la nuit; si elle ne me trouvait point, j’y trouvais toujours du

pain et du vin dans un trou couvert d’une pierre.

Ce souvenir de sa vie errante et criminelle, qui pouvait nuire à

Farrabesche, trouva la plus indulgente pitié chez madame Graslin, mais

elle s’avança vivement vers le Gabou, où la suivit le garde. Pendant

qu’elle mesurait cette ouverture, à travers laquelle on apercevait la

longue vallée si riante d’un côté, si ruinée de l’autre, et dans le

fond, à plus d’une lieue, les collines étagées du revers de Montégnac,

Farrabesche dit: --Dans quelques jours il y aura là de fameuses

cascades!

--Et l’année prochaine, à pareil jour, jamais il ne passera plus par là

une goutte d’eau. Je suis chez moi de l’un et l’autre côté, je ferai

bâtir une muraille assez solide, assez haute pour arrêter les eaux.

Au lieu d’une vallée qui ne rapporte rien, j’aurai un lac de vingt,

trente, quarante ou cinquante pieds de profondeur, sur une étendue

d’une lieue, un immense réservoir qui fournira l’eau des irrigations

avec laquelle je fertiliserai toute la plaine de Montégnac.

--Monsieur le curé avait raison, madame, quand il nous disait, lorsque

nous achevions notre chemin: «Vous travaillez pour votre mère!» Que

Dieu répande ses bénédictions sur une pareille entreprise.

--Taisez-vous là dessus, Farrabesche, dit madame Graslin, la pensée en

est à monsieur Bonnet.

Revenue à la maison de Farrabesche, Véronique y prit Maurice et

retourna promptement au château. Quand sa mère et Aline aperçurent

Véronique, elles furent frappées du changement de sa physionomie,

l’espoir de faire le bien de ce pays lui avait rendu l’apparence du

bonheur. Madame Graslin écrivit à Grossetête de demander à monsieur de

Grandville la liberté complète du pauvre forçat libéré, sur la conduite

duquel elle donna des renseignements qui furent confirmés par un

certificat du maire de Montégnac et par une lettre de monsieur Bonnet.

Elle joignit à cette dépêche des renseignements sur Catherine Curieux,

en priant Grossetête d’intéresser le Procureur-général à la bonne

action qu’elle méditait, et de faire écrire à la Préfecture de Police

de Paris pour retrouver cette fille. La seule circonstance de l’envoi

des fonds au bagne où Farrabesche avait subi sa peine devait fournir

des indices suffisants. Véronique tenait à savoir pourquoi Catherine

avait manqué à venir auprès de son enfant et de Farrabesche. Puis elle

fit part à son vieil ami de ses découvertes au torrent du Gabou, et

insista sur le choix de l’homme habile qu’elle lui avait déjà demandé.

Le lendemain était un dimanche, et le premier où, depuis son

installation à Montégnac, Véronique se trouvait en état d’aller

entendre la messe à l’église, elle y vint et prit possession du banc

qu’elle y possédait à la chapelle de la Vierge. En voyant combien cette

pauvre église était dénuée, elle se promit de consacrer chaque année

une somme aux besoins de la fabrique et à l’ornement des autels. Elle

entendit la parole douce, onctueuse, angélique du curé, dont le prône,

quoique dit en termes simples et à la portée de ces intelligences, fut

vraiment sublime. Le sublime vient du cœur, l’esprit ne le trouve pas,

et la religion est une source intarissable de ce sublime sans faux

brillants; car le catholicisme, qui pénètre et change les cœurs, est

tout cœur. Monsieur Bonnet trouva dans l’épître un texte à développer

qui signifiait que, tôt ou tard, Dieu accomplit ses promesses, favorise

les siens et encourage les bons. Il fit comprendre les grandes

choses qui résulteraient pour la paroisse de la présence d’un riche

charitable, en expliquant que les devoirs du pauvre étaient aussi

étendus envers le riche bienfaisant que ceux du riche l’étaient envers

le pauvre, leur aide devait être mutuelle.

Farrabesche avait parlé à quelques-uns de ceux qui le voyaient avec

plaisir, par suite de cette charité chrétienne que monsieur Bonnet

avait mise en pratique dans la paroisse, de la bienveillance dont il

était l’objet. La conduite de madame Graslin envers lui venait d’être

le sujet des conversations de toute la commune, rassemblée sur la

place de l’église avant la messe, suivant l’usage des campagnes. Rien

n’était plus propre à concilier à cette femme l’amitié de ces esprits,

éminemment susceptibles. Aussi, quand Véronique sortit de l’église,

trouva-t-elle presque toute la paroisse rangée en deux haies. Chacun,

à son passage, la salua respectueusement dans un profond silence. Elle

fut touchée de cet accueil sans savoir quel en était le vrai motif,

elle aperçut Farrabesche un des derniers et lui dit: --Vous êtes un

adroit chasseur, n’oubliez pas de nous apporter du gibier.

Quelques jours après, Véronique alla se promener avec le curé dans

la partie de la forêt qui avoisinait le château, et voulut descendre

avec lui des vallées étagées qu’elle avait aperçues de la maison de

Farrabesche. Elle acquit alors la certitude de la disposition des hauts

affluents du Gabou. Par suite de cet examen, le curé remarqua que les

eaux qui arrosaient quelques parties du haut Montégnac venaient des

monts de la Corrèze. Ces chaînes se mariaient en cet endroit à la

montagne par cette côte aride, parallèle à la chaîne de la Roche-Vive.

Le curé manifestait une joie d’enfant au retour de cette promenade; il

voyait avec la naïveté d’un poëte la prospérité de son cher village. Le

poëte n’est-il pas l’homme qui réalise ses espérances avant le temps?

Monsieur Bonnet fauchait ses foins, en montrant du haut de la terrasse

la plaine encore inculte.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 63 / 72 段