et descendant tour à tour ces ondulations de terrain si rapprochées
dans les montagnes en France, Véronique fut préoccupée par les
merveilles de la forêt. C’était des arbres séculaires dont les premiers
l’étonnèrent et auxquels elle finit par s’habituer; puis de hautes
futaies naturelles, ou dans une clairière quelque pin solitaire d’une
hauteur prodigieuse; enfin, chose plus rare, un de ces arbustes, nains
partout ailleurs, mais qui, par des circonstances curieuses, atteignent
des développements gigantesques et sont quelquefois aussi vieux que
le sol. Elle ne voyait pas sans une sensation inexprimable une nuée
roulant sur des roches nues. Elle remarquait les sillons blanchâtres
faits par les ruisseaux de neige fondue, et qui, de loin, ressemblent
à des cicatrices. Après une gorge sans végétation, elle admirait,
dans les flancs exfoliés d’une colline rocheuse, des châtaigniers
centenaires, aussi beaux que des sapins des Alpes. La rapidité de sa
course lui permettait d’embrasser, presque à vol d’oiseau, tantôt
de vastes sables mobiles, des fondrières meublées d’arbres épars,
des granits renversés, des roches pendantes, des vallons obscurs,
des places étendues pleines de bruyères encore fleuries, et d’autres
desséchées; tantôt des solitudes âpres où croissaient des genévriers,
des câpriers; tantôt des prés à herbe courte, des morceaux de
terre engraissée par un limon séculaire; enfin les tristesses, les
splendeurs, les choses douces, fortes, les aspects singuliers de la
nature montagnarde au centre de la France. Et à force de voir ces
tableaux variés de formes, mais animés par la même pensée, la profonde
tristesse exprimée par cette nature à la fois sauvage et ruinée,
abandonnée, infertile, la gagna et répondit à ses sentiments cachés.
Et lorsque, par une échancrure, elle aperçut les plaines à ses pieds,
quand elle eut à gravir quelque aride ravine entre les sables et les
pierres de laquelle avaient poussé des arbustes rabougris, et que
ce spectacle revint de moments en moments, l’esprit de cette nature
austère la frappa, lui suggéra des observations neuves pour elle, et
excitées par les significations de ces divers spectacles. Il n’est
pas un site de forêt qui n’ait sa signification; pas une clairière,
pas un fourré qui ne présente des analogies avec le labyrinthe des
pensées humaines. Quelle personne parmi les gens dont l’esprit est
cultivé, ou dont le cœur a reçu des blessures, peut se promener dans
une forêt, sans que la forêt lui parle? Insensiblement, il s’en élève
une voix ou consolante ou terrible, mais plus souvent consolante que
terrible. Si l’on recherchait bien les causes de la sensation, à la
fois grave, simple, douce, mystérieuse qui vous y saisit, peut-être
la trouverait-on dans le spectacle sublime et ingénieux de toutes ces
créatures obéissant à leurs destinées, et immuablement soumises. Tôt ou
tard le sentiment écrasant de la permanence de la nature vous emplit
le cœur, vous remue profondément, et vous finissez par y être inquiets
de Dieu. Aussi Véronique recueillit-elle dans le silence de ces cimes,
dans la senteur des bois, dans la sérénité de l’air, comme elle le dit
le soir à monsieur Bonnet, la certitude d’une clémence auguste. Elle
entrevit la possibilité d’un ordre de faits plus élevés que celui dans
lequel avaient jusqu’alors tourné ses rêveries. Elle sentit une sorte
de bonheur. Elle n’avait pas, depuis longtemps, éprouvé tant de paix.
Devait-elle ce sentiment à la similitude qu’elle trouvait entre ces
paysages et les endroits épuisés, desséchés de son âme? Avait-elle vu
ces troubles de la nature avec une sorte de joie, en pensant que la
matière était punie là, sans avoir péché? Certes, elle fut puissamment
émue; car, à plusieurs reprises, Colorat et Champion se la montrèrent
comme s’ils la trouvaient transfigurée. Dans un certain endroit,
Véronique aperçut dans les roides pentes des torrents je ne sais quoi
de sévère. Elle se surprit à désirer d’entendre l’eau bruissant dans
ces ravines ardentes. --Toujours aimer! pensa-t-elle. Honteuse de ce
mot qui lui fut jeté comme par une voix, elle poussa son cheval avec
témérité vers le premier pic de la Corrèze, où, malgré l’avis de ses
deux guides, elle s’élança. Elle atteignit seule au sommet de ce piton,
nommé la _Roche-Vive_, et y resta pendant quelques instants, occupée
à voir tout le pays. Après avoir entendu la voix secrète de tant de
créations qui demandaient à vivre, elle reçut en elle-même un coup qui
la détermina à déployer pour son œuvre cette persévérance tant admirée
et dont elle donna tant de preuves. Elle attacha son cheval par la
bride à un arbre, alla s’asseoir sur un quartier de roche, en laissant
errer ses regards sur cet espace où la nature se montrait marâtre, et
ressentit dans son cœur les mouvements maternels qu’elle avait jadis
éprouvés en regardant son enfant. Préparée à recevoir la sublime
instruction que présentait ce spectacle par les méditations presque
involontaires qui, selon sa belle expression, avaient vanné son cœur,
elle s’y éveilla d’une léthargie. Elle comprit alors, dit-elle au curé,
que nos âmes devaient être labourées aussi bien que la terre. Cette
vaste scène était éclairée par le pâle soleil du mois de novembre. Déjà
quelques nuées grises chassées par un vent froid venaient de l’ouest.
Il était environ trois heures, Véronique avait mis quatre heures à
venir là; mais comme tous ceux qui sont dévorés par une profonde misère
intime, elle ne faisait aucune attention aux circonstances extérieures.
En ce moment sa vie véritablement s’agrandissait du mouvement sublime
de la nature.
--Ne restez pas plus longtemps là, madame, lui dit un homme dont la
voix la fit tressaillir, vous ne pourriez plus retourner nulle part,
car vous êtes séparée par plus de deux lieues de toute habitation; à
la nuit, la forêt est impraticable; mais, ces dangers ne sont rien en
comparaison de celui qui vous attend ici. Dans quelques instants il
fera sur ce pic un froid mortel dont la cause est inconnue, et qui a
déjà tué plusieurs personnes.
Madame Graslin aperçut au-dessous d’elle une figure presque noire
de hâle où brillaient deux yeux qui ressemblaient à deux langues de
feu. De chaque côté de cette face, pendait une large nappe de cheveux
bruns, et dessous s’agitait une barbe en éventail. L’homme soulevait
respectueusement un de ces énormes chapeaux à larges bords que portent
les paysans au centre de la France, et montrait un de ces fronts
dégarnis, mais superbes, par lesquels certains pauvres se recommandent
à l’attention publique. Véronique n’eut pas la moindre frayeur, elle
était dans une de ces situations où, pour les femmes, cessent toutes
les petites considérations qui les rendent peureuses.
--Comment vous trouvez-vous là? lui dit-elle.
--Mon habitation est à peu de distance, répondit l’inconnu.
--Et que faites-vous dans ce désert? demanda Véronique.
--J’y vis.
--Mais comment et de quoi?
--On me donne une petite somme pour garder toute cette partie de
la forêt, dit-il en montrant le versant du pic opposé à celui qui
regardait les plaines de Montégnac.
Madame Graslin aperçut alors le canon d’un fusil et vit un carnier. Si
elle avait eu des craintes, elle eût été dès lors rassurée.
--Vous êtes garde?
--Non, madame, pour être garde, il faut pouvoir prêter serment, et pour
le prêter, il faut jouir de tous ses droits civiques...
--Qui êtes-vous donc?
--Je suis Farrabesche, dit l’homme avec une profonde humilité en
abaissant les yeux vers la terre.
Madame Graslin, à qui ce nom ne disait rien, regarda cet homme et
observa dans sa figure, excessivement douce, des signes de férocité
cachée: les dents mal rangées imprimaient à la bouche, dont les lèvres
étaient d’un rouge sang, un tour plein d’ironie et de mauvaise audace;
les pommettes brunes et saillantes offraient je ne sais quoi d’animal.
Cet homme avait la taille moyenne, les épaules fortes, le cou rentré,
très-court, gros, les mains larges et velues des gens violents et
capables d’abuser de ces avantages d’une nature bestiale. Ses dernières
paroles annonçaient d’ailleurs quelque mystère auquel son attitude, sa
physionomie et sa personne prêtaient un sens terrible.
--Vous êtes donc à mon service? lui dit d’une voix douce Véronique.
--J’ai donc l’honneur de parler à madame Graslin? dit Farrabesche.
--Oui, mon ami, répondit-elle.
Farrabesche disparut avec la rapidité d’une bête fauve, après avoir
jeté sur sa maîtresse un regard plein de crainte. Véronique s’empressa
de remonter à cheval et alla rejoindre ses deux domestiques qui
commençaient à concevoir des inquiétudes sur elle, car on connaissait
dans le pays l’inexplicable insalubrité de la _Roche-Vive_. Colorat
pria sa maîtresse de descendre par une petite vallée qui conduisait
dans la plaine. «Il serait, dit-il, dangereux de revenir par les
hauteurs où les chemins déjà si peu frayés se croisaient, et où, malgré
sa connaissance du pays, il pourrait se perdre.» Une fois en plaine,
Véronique ralentit le pas de son cheval.
--Quel est ce Farrabesche que vous employez? dit-elle à son garde
général.
--Madame l’a rencontré? s’écria Colorat.
--Oui, mais il s’est enfui.
--Le pauvre homme! peut-être ne sait-il pas combien madame est bonne.
--Enfin qu’a-t-il fait?
--Mais, madame, Farrabesche est un assassin, répondit naïvement
Champion.
--On lui a donc fait grâce, à lui? demanda Véronique d’une voix émue.
--Non, madame, répondit Colorat. Farrabesche a passé aux Assises, il
a été condamné à dix ans de travaux forcés, il a fait son temps, et
il est revenu du bagne en 1827. Il doit la vie à monsieur le curé qui
l’a décidé à se livrer. Condamné à mort par contumace, tôt ou tard
il eût été pris, et son cas n’eût pas été bon. Monsieur Bonnet est
allé le trouver tout seul, au risque de se faire tuer. On ne sait
pas ce qu’il a dit à Farrabesche. Ils sont restés seuls pendant deux
jours, le troisième il l’a ramené à Tulle, où l’autre s’est livré.
Monsieur Bonnet est allé voir un bon avocat, lui a recommandé la cause
de Farrabesche, Farrabesche en a été quitte pour dix ans de fers, et
monsieur le curé l’a visité dans sa prison. Ce gars-là, qui était la
terreur du pays, est devenu doux comme une jeune fille, il s’est laissé
emmener au bagne tranquillement. A son retour, il est venu s’établir
ici sous la direction de monsieur le curé; personne ne lui dit plus
haut que son nom, il va tous les dimanches et les jours de fêtes aux
offices, à la messe. Quoiqu’il ait sa place parmi nous, il se tient le
long d’un mur, tout seul. Il fait ses dévotions de temps en temps; mais
à la sainte table, il se met aussi à l’écart.
--Et cet homme a tué un autre homme?
--Un? dit Colorat, il en a bien tué plusieurs! Mais c’est un bon homme
tout de même!
--Est-ce possible! s’écria Véronique qui dans sa stupeur laissa tomber
la bride sur le cou de son cheval.
--Voyez-vous, madame, reprit le garde qui ne demandait pas mieux que
de raconter cette histoire, Farrabesche a peut-être eu raison dans le
principe, il était le dernier des Farrabesche, une vieille famille de
la Corrèze, quoi! Son frère aîné, le capitaine Farrabesche, est donc
mort dix ans auparavant en Italie, à Montenotte, capitaine à vingt-deux
ans. Était-ce avoir du guignon? Et un homme qui avait des moyens, il
savait lire et écrire, il se promettait d’être fait général. Il y eut
des regrets dans la famille, et il y avait de quoi vraiment! Moi, qui
dans ce temps étais avec l’Autre, j’ai entendu parler de sa mort! Oh!
le capitaine Farrabesche a fait une belle mort, il a sauvé l’armée
et le petit caporal! Je servais déjà sous le général Steingel, un
Allemand, c’est-à-dire un Alsacien, un fameux général, mais il avait
la vue courte, et ce défaut-là fut cause de sa mort arrivée quelque
temps après celle du capitaine Farrabesche. Le petit dernier, qui est
celui-ci, avait donc six ans quand il entendit parler de la mort de
son grand frère. Le second frère servait aussi, mais comme soldat;
il mourut sergent, premier régiment de la garde, un beau poste, à la
bataille d’Austerlitz, où, voyez-vous, madame, on a manœuvré aussi
tranquillement que dans les Tuileries... J’y étais aussi! Oh! j’ai
eu du bonheur, j’ai été de tout sans attraper une blessure. Notre
Farrabesche donc, quoiqu’il soit brave, se mit dans la tête de ne
pas partir. Au fait, l’armée n’était pas saine pour cette famille-là.
Quand le sous-préfet l’a demandé en 1811, il s’est enfui dans les bois;
réfractaire quoi, comme on les appelait. Pour lors, il s’est joint à un
parti de chauffeurs, de gré ou de force; mais enfin il a chauffé! Vous
comprenez que personne autre que monsieur le curé ne sait ce qu’il a
fait avec ces mâtins-là, parlant par respect! Il s’est souvent battu
avec les gendarmes et avec la ligne aussi! Enfin, il s’est trouvé dans
sept rencontres.
--Il passe pour avoir tué deux soldats et trois gendarmes! dit Champion.
--Est-ce qu’on sait le compte? il ne l’a pas dit, reprit Colorat.
Enfin, madame, presque tous les autres ont été pris; mais lui, dame!
jeune et agile, connaissant mieux le pays, il a toujours échappé. Ces
chauffeurs-là se tenaient aux environs de Brives et de Tulle; ils
rabattaient souvent par ici, à cause de la facilité que Farrabesche
avait de les cacher. En 1814, on ne s’est plus occupé de lui, la
conscription était abolie; mais il a été forcé de passer l’année de
1815 dans les bois. Comme il n’avait pas ses aises pour vivre, il a
encore aidé à arrêter la malle, dans la gorge, là-bas; mais enfin,
d’après l’avis de monsieur le curé, il s’est livré. Il n’a pas été
facile de lui trouver des témoins, personne n’osait déposer contre lui.
Pour lors, son avocat et monsieur le curé ont tant fait, qu’il en a été
quitte pour dix ans. Il a eu du bonheur, après avoir chauffé, car il a
chauffé!
--Mais qu’est-ce que c’était que de chauffer?
--Si vous le voulez, madame, je vas vous dire comment ils faisaient,
autant que je le sais par les uns et les autres, car, vous comprenez,
je n’ai point chauffé! Ça n’est pas beau, mais la nécessité ne connaît
point de loi. Donc, ils tombaient sept ou huit chez un fermier ou chez
un propriétaire soupçonné d’avoir de l’argent; ils vous allumaient
du feu, soupaient au milieu de la nuit; puis, entre la poire et le
fromage, si le maître de la maison ne voulait pas leur donner la
somme demandée, ils lui attachaient les pieds à la crémaillère,
et ne les détachaient qu’après avoir reçu leur argent: voilà. Ils
venaient masqués. Dans le nombre de leurs expéditions, il y en a eu de
malheureuses. Dame! il y a toujours des obstinés, des gens avares. Un
fermier, le père Cochegrue, qui aurait bien tondu sur un œuf, s’est
laissé brûler les pieds! Ah! ben, il en est mort. La femme de monsieur
David, auprès de Brives, est morte des suites de la frayeur que ces
gens-là lui ont faite, rien que d’avoir vu lier les pieds de son mari.
--Donne-leur donc ce que tu as! qu’elle s’en allait lui disant. Il ne
voulait pas, elle leur a montré la cachette. Les chauffeurs ont été la
terreur du pays pendant cinq ans; mais mettez-vous bien dans la boule,
pardon, madame? que plus d’un fils de bonne maison était des leurs, et
que c’est pas ceux-là qui se laissaient gober.
Madame Graslin écoutait sans répondre. Il y eut un moment de silence.
Le petit Champion, jaloux d’amuser sa maîtresse, voulut dire ce qu’il
savait de Farrabesche.
--Il faut dire aussi à madame tout ce qui en est, Farrabesche n’a pas
son pareil à la course, ni à cheval. Il tue un bœuf d’un coup de poing!
Il porte sept cents, dà! personne ne tire mieux que lui. Quand j’étais
petit, on me racontait les aventures de Farrabesche. Un jour il est
surpris avec trois de ses compagnons: ils se battent, bien! deux sont
blessés et le troisième meurt, bon! Farrabesche se voit pris; bah! il
saute sur le cheval d’un gendarme, en croupe, derrière l’homme, pique
le cheval qui s’emporte; le met au grand galop et disparaît en tenant
le gendarme à bras-le-corps; il le serrait si fort qu’à une certaine
distance, il a pu le jeter à terre, rester seul sur le cheval, et
il s’évada maître du cheval! Et il a eu le toupet de l’aller vendre
à dix lieues au delà de Limoges. De ce coup, il resta pendant trois
mois caché et introuvable. On avait promis cent louis à celui qui le
livrerait.
--Une autre fois, dit Colorat, à propos des cent louis promis pour
lui par le préfet de Tulle, il les fit gagner à un de ses cousins,
Giriex de Vizay. Son cousin le dénonça et eut l’air de le livrer! Oh!
il le livra. Les gendarmes étaient bien heureux de le mener à Tulle.
Mais il n’alla pas loin, on fut obligé de l’enfermer dans la prison
de Lubersac, d’où il s’évada pendant la première nuit, en profitant
d’une percée qu’y avait faite un de ses complices, un nommé Gabilleau,
un déserteur du 17e, exécuté à Tulle, et qui fut transféré avant la
nuit où il comptait se sauver. Ces aventures donnaient à Farrabesche
une fameuse couleur. La troupe avait ses affidés, vous comprenez!
D’ailleurs on les aimait les chauffeurs. Ah dame! ces gens-là n’étaient
pas comme ceux d’aujourd’hui, chacun de ces gaillards dépensait
royalement son argent. Figurez-vous, madame, un soir, Farrabesche est
poursuivi par des gendarmes, n’est-ce pas; eh, bien! il leur a échappé
cette fois en restant pendant vingt-quatre heures dans la mare d’une
ferme, il respirait de l’air par un tuyau de paille à fleur du fumier.
Qu’est-ce que c’était que ce petit désagrément pour lui qui a passé des
nuits au fin sommet des arbres où les moineaux se tiennent à peine, en
voyant les soldats qui le cherchaient passant et repassant sous lui.
Farrabesche a été l’un de cinq à six chauffeurs que la Justice n’a pas
pu prendre; mais, comme il était du pays et par force avec eux, enfin
il n’avait fui que pour éviter la conscription, les femmes étaient pour
lui, et c’est beaucoup!
--Ainsi Farrabesche a bien certainement tué plusieurs hommes, dit
encore madame Graslin.
--Certainement, reprit Colorat, il a même, dit-on, tué le voyageur qui
était dans la malle en 1812; mais le courrier, le postillon, les seuls
témoins qui pussent le reconnaître, étaient morts lors de son jugement.
--Pour le voler, dit madame Graslin.
--Oh! ils ont tout pris; mais les vingt-cinq mille francs qu’ils ont
trouvés étaient au Gouvernement.
Madame Graslin chemina silencieusement pendant une lieue. Le soleil
était couché, la lune éclairait la plaine grise, il semblait alors
que ce fût la pleine mer. Il y eut un moment où Champion et Colorat
regardèrent madame Graslin dont le profond silence les inquiétait; ils
éprouvèrent une violente sensation en lui voyant sur les joues deux
traces brillantes, produites par d’abondantes larmes, elle avait les
yeux rouges et remplis de pleurs qui tombaient goutte à goutte.
--Oh! madame, dit Colorat, ne le plaignez pas! Le gars a eu du bon
temps, il a eu de jolies maîtresses; et maintenant, quoique sous
la surveillance de la haute police, il est protégé par l’estime et
l’amitié de monsieur le curé; car il s’est repenti, sa conduite au
bagne a été des plus exemplaires. Chacun sait qu’il est aussi honnête
homme que le plus honnête d’entre nous; seulement il est fier, il ne
veut pas s’exposer à recevoir quelque marque de répugnance, et il
vit tranquillement en faisant du bien à sa manière. Il vous a mis de
l’autre côté de la Roche-Vive une dizaine d’arpents en pépinières,
et il plante dans la forêt aux places où il aperçoit la chance de
faire venir un arbre; puis il émonde les arbres, il ramasse le bois
mort, il fagote et tient le bois à la disposition des pauvres gens.
Chaque pauvre, sûr d’avoir du bois tout fait, tout prêt, vient lui en
demander au lieu d’en prendre et de faire du tort à vos bois, en sorte
qu’aujourd’hui s’il chauffe le monde, il leur fait du bien! Farrabesche
aime votre forêt, il en a soin comme de son bien.
--Et il vit!... tout seul, s’écria madame Graslin qui se hâta d’ajouter
les deux derniers mots.
--Faites excuse, madame, il prend soin d’un petit garçon qui va sur
quinze ans, dit Maurice Champion.
--Ma foi, oui, dit Colorat, car la Curieux a eu cet enfant-là quelque
temps avant que Farrabesche se soit livré.
--C’est son fils? dit madame Graslin.
--Mais chacun le pense.
--Et pourquoi n’a-t-il pas épousé cette fille?
--Et comment? on l’aurait pris! Aussi, quand la Curieux sut qu’il était
condamné, la pauvre fille a-t-elle quitté le pays.
--Était-elle jolie?
--Oh! dit Maurice, ma mère prétend qu’elle ressemblait beaucoup,
tenez... à une autre fille qui, elle aussi, a quitté le pays, à Denise
Tascheron.
--Il était aimé? dit madame Graslin.
--Bah! parce qu’il chauffait, dit Colorat, les femmes aiment
l’extraordinaire. Cependant rien n’a plus étonné le pays que cet
amour-là. Catherine Curieux vivait sage comme une Sainte Vierge, elle
passait pour une perle de vertu dans son village, à Vizay, un fort
bourg de la Corrèze, sur la ligne des deux départements. Son père et sa
mère y sont fermiers de messieurs Brézac. La Catherine Curieux avait
bien ses dix-sept ans lors du jugement de Farrabesche. Les Farrabesche
étaient une vieille famille du même pays, qui se sont établis sur les
domaines de Montégnac, ils tenaient la ferme du village. Le père et la
mère Farrabesche sont morts; mais les trois sœurs à la Curieux sont
mariées, une à Aubusson, une à Limoges, une à Saint-Léonard.
--Croyez-vous que Farrabesche sache où est Catherine? dit madame
Graslin.
--S’il le savait, il romprait son ban, oh! il irait... Dès son arrivée,
il a fait demander par monsieur Bonnet le petit Curieux au père et à la
mère qui en avaient soin; monsieur Bonnet le lui a donné tout de même.
--Personne ne sait ce qu’elle est devenue.
--Bah! dit Colorat, cette jeunesse s’est crue perdue! elle a eu peur de
rester dans le pays! Elle est allée à Paris. Et qu’y fait-elle? Voilà
le _hic_. La chercher là, c’est vouloir trouver une bille dans les
cailloux de cette plaine!
Colorat montrait la plaine de Montégnac du haut de la rampe par
laquelle montait alors madame Graslin, qui n’était plus qu’à quelques
pas de la grille du château. La Sauviat inquiète, Aline, les gens
attendaient là, ne sachant que penser d’une si longue absence.
--Eh! bien, dit la Sauviat en aidant sa fille à descendre de cheval, tu
dois être horriblement fatiguée.
--Non, ma mère, dit madame Graslin d’une voix si altérée que la Sauviat
regarda sa fille et vit alors qu’elle avait beaucoup pleuré.
Madame Graslin rentra chez elle avec Aline, qui avait ses ordres pour
tout ce qui concernait sa vie intérieure, elle s’enferma chez elle sans
y admettre sa mère; et quand la Sauviat voulut y venir, Aline dit à la
vieille Auvergnate: «--Madame est endormie.»
Le lendemain Véronique partit à cheval accompagnée de Maurice
seulement. Pour se rendre rapidement à la Roche-Vive, elle prit le
chemin par lequel elle en était revenue la veille. En montant par le
fond de la gorge qui séparait ce pic de la dernière colline de la
forêt, car vue de la plaine, la Roche-Vive semblait isolée. Véronique
dit à Maurice de lui indiquer la maison de Farrabesche et de l’attendre
en gardant les chevaux; elle voulut aller seule: Maurice la conduisit
donc vers un sentier qui descend sur le versant de la Roche-Vive,
opposé à celui de la plaine, et lui montra le toit en chaume d’une
habitation presque perdue à moitié de cette montagne, et au bas de
laquelle s’étendent des pépinières. Il était alors environ midi. Une
fumée légère qui sortait de la cheminée indiquait la maison auprès de
laquelle Véronique arriva bientôt; mais elle ne se montra pas tout
d’abord. A l’aspect de cette modeste demeure assise au milieu d’un
jardin entouré d’une haie en épines sèches, elle resta pendant quelques
instants perdue en des pensées qui ne furent connues que d’elle. Au
bas du jardin serpentent quelques arpents de prairies encloses d’une
haie vive, et où, çà et là, s’étalent les têtes aplaties des pommiers,
des poiriers et des pruniers. Au-dessus de la maison, vers le haut
de la montagne où le terrain devient sablonneux, s’élèvent les cimes
jaunies d’une superbe châtaigneraie. En ouvrant la porte à claire-voie
faite en planches presque pourries qui sert de clôture, madame Graslin
aperçut une étable, une petite basse-cour et tous les pittoresques, les
vivants accessoires des habitations du pauvre, qui certes ont de la
poésie aux champs. Quel être a pu voir sans émotion les linges étendus
sur la haie, la botte d’oignons pendue au plancher, les marmites en
fer qui sèchent, le banc de bois ombragé de chèvrefeuilles, et les
joubarbes sur le faîte du chaume qui accompagnent presque toutes les
chaumières en France et qui révèlent une vie humble, presque végétative.
Il fut impossible à Véronique d’arriver chez son garde sans être
aperçue, deux beaux chiens de chasse aboyèrent aussitôt que le bruit
de son amazone se fit entendre dans les feuilles sèches; elle prit la
queue de cette large robe sous son bras, et s’avança vers la maison.
Farrabesche et son enfant, qui étaient assis sur un banc de bois en
dehors, se levèrent et se découvrirent tous deux, en gardant une
attitude respectueuse, mais sans la moindre apparence de servilité.
--J’ai su, dit Véronique en regardant avec attention l’enfant, que vous
preniez mes intérêts, j’ai voulu voir par moi-même votre maison, les
pépinières, et vous questionner ici même sur les améliorations à faire.
--Je suis aux ordres de madame, répondit Farrabesche.
Véronique admira l’enfant qui avait une charmante figure, un peu
hâlée, brune, mais très-régulière, un ovale parfait, un front purement
dessiné, des yeux orange d’une vivacité excessive, des cheveux noirs,
coupés sur le front et longs de chaque côté du visage. Plus grand que
ne l’est ordinairement un enfant de cet âge, ce petit avait près de
cinq pieds. Son pantalon était comme sa chemise en grosse toile écrue,
son gilet de gros drap bleu très-usé avait des boutons de corne, il
portait une veste de ce drap si plaisamment nommé velours de Maurienne
et avec lequel s’habillent les savoyards, de gros souliers ferrés et
point de bas. Ce costume était exactement celui du père; seulement,
Farrabesche avait sur la tête un grand feutre de paysan et le petit
avait sur la sienne un bonnet de laine brune. Quoique spirituelle et
animée, la physionomie de cet enfant gardait sans effort la gravité
particulière aux créatures qui vivent dans la solitude; il avait
dû se mettre en harmonie avec le silence et la vie des bois. Aussi
Farrabesche et son fils étaient-ils surtout développés du côté
physique, ils possédaient les propriétés remarquables des sauvages: une
vue perçante, une attention constante, un empire certain sur eux-mêmes,
l’ouïe sûre, une agilité visible, une intelligente adresse. Au premier
regard que l’enfant lança sur son père, madame Graslin devina une de
ces affections sans bornes où l’instinct s’est trempé dans la pensée,
et où le bonheur le plus agissant confirme et le vouloir de l’instinct
et l’examen de la pensée.
--Voilà l’enfant dont on m’a parlé? dit Véronique en montrant le garçon.
--Oui, madame.
--Vous n’avez donc fait aucune démarche pour retrouver sa mère, demanda
Véronique à Farrabesche en l’emmenant à quelques pas par un signe.
--Madame ne sait sans doute pas qu’il m’est interdit de m’écarter de la
commune sur laquelle je réside.
--Et n’avez-vous jamais eu de nouvelles?
--A l’expiration de mon temps, répondit-il, le commissaire me remit
une somme de mille francs qui m’avait été envoyée par petites portions
de trois en trois mois, et que les règlements ne permettaient pas de
me donner avant le jour de ma sortie. J’ai pensé que Catherine pouvait
seule avoir songé à moi, puisque ce n’était pas monsieur Bonnet; aussi
ai-je gardé cette somme pour Benjamin.
--Et les parents de Catherine?
--Ils n’ont plus pensé à elle après son départ. D’ailleurs, ils ont
fait assez en prenant soin du petit.
--Eh! bien, Farrabesche, dit Véronique en se retournant vers la maison,
je ferai en sorte de savoir si Catherine vit encore, où elle est, et
quel est son genre de vie...
--Oh! quel qu’il soit, madame, s’écria doucement cet homme, je
regarderai comme un bonheur de l’avoir pour femme. C’est à elle à se
montrer difficile et non à moi. Notre mariage légitimerait ce pauvre
garçon, qui ne soupçonne pas encore sa position.
Le regard que le père jeta sur le fils expliquait la vie de ces deux
êtres abandonnés ou volontairement isolés: ils étaient tout l’un pour
l’autre, comme deux compatriotes jetés dans un désert.
--Ainsi vous aimez Catherine? demanda Véronique.
--Je ne l’aimerais pas, madame, répondit-il, que dans ma situation
elle est pour moi la seule femme qu’il y ait dans le monde.