vint alors voir assidûment madame Graslin, dès qu’on lui eut indiqué
chez elle une maladie de l’âme. Ce vrai pasteur eut soin de faire ses
visites à l’heure où Véronique se posait à l’angle de la terrasse
avec son fils, en deuil tous deux. Le mois d’octobre commençait, la
nature devenait sombre et triste. Monsieur Bonnet qui dès l’arrivée de
Véronique à Montégnac, avait reconnu chez elle quelque grande plaie
intérieure, jugea prudent d’attendre la confiance entière de cette
femme qui devait devenir sa pénitente. Un soir, madame Graslin regarda
le curé d’un œil presque éteint par la fatale indécision observée chez
les gens qui caressent l’idée de la mort. Dès cet instant monsieur
Bonnet n’hésita plus, et se mit en devoir d’arrêter les progrès de
cette cruelle maladie morale. Il y eut d’abord entre Véronique et le
prêtre un combat de paroles vides sous lesquelles ils se cachèrent
leurs véritables pensées. Malgré le froid, Véronique était en ce moment
sur un banc de granit et tenait Francis assis sur elle. La Sauviat
était debout, appuyée contre la balustrade en briques, et cachait à
dessein la vue du cimetière. Aline attendait que sa maîtresse lui
rendît l’enfant.
--Je croyais, madame, dit le curé qui venait déjà pour la septième
fois, que vous n’aviez que de la mélancolie; mais je le vois, lui
dit-il à l’oreille, c’est du désespoir. Ce sentiment n’est ni chrétien
ni catholique.
--Et, répondit-elle en jetant au ciel un regard perçant et laissant
errer un sourire amer sur ses lèvres, quel sentiment l’Église
laisse-t-elle aux damnés, si ce n’est le désespoir.
En entendant ce mot, le saint homme aperçut dans cette âme d’immenses
étendues ravagées.
--Ah! vous faites de cette colline votre Enfer, quand elle devrait être
le Calvaire d’où vous vous élancerez dans le ciel.
--Je n’ai plus assez d’orgueil pour me mettre sur un pareil piédestal,
répondit-elle d’un ton qui révélait le profond mépris qu’elle avait
pour elle-même.
Là, le prêtre, par une de ces inspirations qui sont si naturelles et si
abondantes chez ces belles âmes vierges, l’homme de Dieu prit l’enfant
dans ses bras, le baisa au front et dit: --Pauvre petit! d’une voix
paternelle en le rendant lui-même à la femme de chambre, qui l’emporta.
La Sauviat regarda sa fille, et vit combien le mot de monsieur Bonnet
était efficace. Ce mot avait attiré des pleurs dans les yeux secs de
Véronique. La vieille Auvergnate fit un signe au prêtre et disparut.
--Promenez-vous, dit monsieur Bonnet à Véronique en l’emmenant le
long de cette terrasse à l’autre bout de laquelle se voyaient les
Tascherons. Vous m’appartenez, je dois compte à Dieu de votre âme
malade.
[Illustration: MONSIEUR BONNET. MADAME GRASLIN.
Cette colline doit être le calvaire d’où vous vous élancerez dans
le ciel.
(LE CURÉ DE CAMPAGNE.)]
--Laissez-moi me remettre de mon abattement, lui dit-elle.
--Votre abattement provient de méditations funestes, reprit-il vivement.
--Oui, dit-elle avec la naïveté de la douleur arrivée au point où l’on
ne garde plus de ménagements.
--Je le vois, vous êtes tombée dans l’abîme de l’indifférence,
s’écria-t-il. S’il est un degré de souffrance physique où la pudeur
expire, il est aussi un degré de souffrance morale où l’énergie de
l’âme disparaît, je le sais.
Elle fut étonnée de trouver ces subtiles observations et cette pitié
tendre chez monsieur Bonnet; mais, comme on l’a vu déjà, l’exquise
délicatesse qu’aucune passion n’avait altérée chez cet homme lui
donnait pour les douleurs de ses ouailles le sens maternel de la
femme. Ce _mens divinior_, cette tendresse apostolique, met le prêtre
au-dessus des autres hommes, et en fait un être divin. Madame Graslin
n’avait pas encore assez pratiqué monsieur Bonnet pour avoir pu
reconnaître cette beauté cachée dans l’âme comme une source, et d’où
procèdent la grâce, la fraîcheur, la vraie vie.
--Ah! monsieur? s’écria-t-elle en se livrant à lui par un geste et par
un regard comme en ont les mourants.
--Je vous entends! reprit-il. Que faire? que devenir?
Ils marchèrent en silence le long de la balustrade en allant vers
la plaine. Ce moment solennel parut propice à ce porteur de bonnes
nouvelles, à cet homme de l’Évangile.
--Supposez-vous devant Dieu, dit-il à voix basse et mystérieusement,
que lui diriez-vous?...
Madame Graslin resta comme frappée par la foudre et frissonna
légèrement. --Je lui dirais comme Jésus-Christ: «Mon père, vous m’avez
abandonnée et j’ai succombé!» répondit-elle simplement et d’un accent
qui fit venir des larmes aux yeux du curé.
--O Madeleine! voilà le mot que j’attendais, s’écria monsieur Bonnet,
qui ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Vous voyez, vous recourez à la
justice de Dieu, vous l’invoquez! Écoutez-moi, madame. La religion est,
par anticipation, la justice divine. L’Église s’est réservé le jugement
de tous les procès de l’âme. La justice humaine est une faible image de
la justice céleste, elle n’en est qu’une pâle imitation appliquée aux
besoins de la société.
--Que voulez-vous dire?
--Vous n’êtes pas juge dans votre propre cause, vous relevez de Dieu,
dit le prêtre; vous n’avez le droit ni de vous condamner, ni de vous
absoudre. Dieu, ma fille, est un grand réviseur de procès.
--Ah! fit-elle.
--Il _voit_ l’origine des choses là où nous n’avons vu que les choses
elles-mêmes.
Véronique s’arrêta frappée de ces idées, toutes neuves pour elle.
--A vous, reprit le courageux prêtre, à vous dont l’âme est si grande,
je dois d’autres paroles que celles dues à mes humbles paroissiens.
Vous pouvez, vous dont l’esprit est si cultivé, vous élever jusqu’au
sens divin de la religion catholique, exprimée par des images et par
des paroles aux yeux des Petits et des Pauvres. Écoutez-moi bien, il
s’agit ici de vous; car, malgré l’étendue du point de vue où je vais me
placer pour un moment, ce sera bien votre cause. Le _Droit_, inventé
pour protéger les Sociétés, est établi sur l’Égalité. La Société, qui
n’est qu’un ensemble de faits, est basée sur l’Inégalité. Il existe
donc un désaccord entre le Fait et le Droit. La Société doit-elle
marcher réprimée ou favorisée par la Loi? En d’autres termes, la Loi
doit-elle s’opposer au mouvement intérieur social pour maintenir la
Société, ou doit-elle être faite d’après ce mouvement pour la conduire?
Depuis l’existence des Sociétés aucun législateur n’a osé prendre sur
lui de décider cette question. Tous les législateurs se sont contentés
d’analyser les faits, d’indiquer ceux blâmables ou criminels, et d’y
attacher des punitions ou des récompenses. Telle est la Loi humaine:
elle n’a ni les moyens de prévenir les fautes, ni les moyens d’en
éviter le retour chez ceux qu’elle a punis. La philanthropie est une
sublime erreur, elle tourmente inutilement le corps, elle ne produit
pas le baume qui guérit l’âme. Le philanthrope fait des projets, a des
idées, en confie l’exécution à l’homme, au silence, au travail, à des
consignes, à des choses muettes et sans puissance. La Religion ignore
ces imperfections, car elle a étendu la vie au delà de ce monde. En
nous considérant tous comme déchus et dans un état de dégradation,
elle a ouvert un inépuisable trésor d’indulgence; nous sommes tous
plus ou moins avancés vers notre entière régénération, personne n’est
infaillible, l’Église s’attend aux fautes et même aux crimes. Là où
la Société voit un criminel à retrancher de son sein, l’Église voit
une âme à sauver. Bien plus!... inspirée de Dieu qu’elle étudie et
contemple, l’Église admet l’inégalité des forces, elle étudie la
disproportion des fardeaux. Si elle vous trouve inégaux de cœur, de
corps, d’esprit, d’aptitude, de valeur, elle vous rend tous égaux par
le repentir. Là l’Égalité, madame, n’est plus un vain mot, car nous
pouvons être, nous sommes tous égaux par les sentiments. Depuis le
fétichisme informe des sauvages jusqu’aux gracieuses inventions de la
Grèce, jusqu’aux profondes et ingénieuses doctrines de l’Égypte et
des Indes, traduites par des cultes riants ou terribles, il est une
conviction dans l’homme, celle de sa chute, de son péché, d’où vient
partout l’idée des sacrifices et du rachat. La mort du Rédempteur, qui
a racheté tout le genre humain, est l’image de ce que nous devons faire
pour nous-même: rachetons nos fautes! rachetons nos erreurs! rachetons
nos crimes! Tout est rachetable, le catholicisme est dans cette parole;
de là ses adorables sacrements qui aident au triomphe de la grâce et
soutiennent le pécheur. Pleurer, madame, gémir comme la Madeleine dans
le désert, n’est que le commencement, agir est la fin. Les monastères
pleuraient et agissaient, ils priaient et civilisaient, ils ont été les
moyens actifs de notre divine religion. Ils ont bâti, planté, cultivé
l’Europe, tout en sauvant le trésor de nos connaissances et celui de la
justice humaine, de la politique et des arts. On reconnaîtra toujours
en Europe la place de ces centres radieux. La plupart des villes
nouvelles sont filles d’un monastère. Si vous croyez que Dieu ait à
vous juger, l’Église vous dit par ma voix que tout peut se racheter par
les bonnes œuvres du repentir. Les grandes mains de Dieu pèsent à la
fois le mal qui fut fait, et le trésor des bienfaits accomplis. Soyez à
vous seule le monastère, vous pouvez en recommencer ici les miracles.
Vos prières doivent être des travaux. De votre travail doit découler
le bonheur de ceux au-dessus desquels vous ont mise votre fortune,
votre esprit, tout, jusqu’à cette position naturelle, image de votre
situation sociale.
En disant ces derniers mots, le prêtre et madame Graslin s’étaient
retournés pour revenir sur leurs pas vers les plaines, et le curé put
montrer et le village au bas de la colline, et le château dominant le
paysage. Il était alors quatre heures et demie. Un rayon de soleil
jaunâtre enveloppait la balustrade, les jardins, illuminait le
château, faisait briller le dessin des acrotères en fonte dorée, il
éclairait la longue plaine partagée par la route, triste ruban gris
qui n’avait pas ce feston que partout ailleurs les arbres y brodent
des deux côtés. Quand Véronique et monsieur Bonnet eurent dépassé la
masse du château, ils purent voir par-dessus la cour, les écuries et
les communs, la forêt de Montégnac sur laquelle cette lueur glissait
comme une caresse. Quoique ce dernier éclat du soleil couchant
n’atteignît que les cimes, il permettait encore de voir parfaitement,
depuis la colline où se trouve Montégnac jusqu’au premier pic de la
chaîne des monts Corréziens, les caprices de la magnifique tapisserie
que fait une forêt en automne. Les chênes formaient des masses de
bronze florentin; les noyers, les châtaigniers offraient leurs tons
de vert-de-gris; les arbres hâtifs brillaient par leur feuillage
d’or, et toutes ces couleurs étaient nuancées par des places grises
incultes. Les troncs des arbres entièrement dépouillés de feuilles
montraient leurs colonnades blanchâtres. Ces couleurs rousses,
fauves, grises, artistement fondues par les reflets pâles du soleil
d’octobre, s’harmoniaient à cette plaine infertile, à cette immense
jachère, verdâtre comme une eau stagnante. Une pensée du prêtre allait
commenter ce beau spectacle, muet d’ailleurs: pas un arbre, pas un
oiseau, la mort dans la plaine, le silence dans la forêt; çà et là,
quelques fumées dans les chaumières du village. Le château semblait
sombre comme sa maîtresse. Par une loi singulière, tout imite dans une
maison celui qui y règne, son esprit y plane. Madame Graslin, frappée
à l’entendement par les paroles du curé, et frappée au cœur par la
conviction, atteinte dans sa tendresse par le timbre angélique de cette
voix, s’arrêta tout à coup. Le curé leva le bras et montra la forêt,
Véronique la regarda.
--Ne trouvez-vous pas à ceci quelque ressemblance vague avec la vie
sociale? A chacun sa destinée! Combien d’inégalités dans cette masse
d’arbres! Les plus haut perchés manquent de terre végétale et d’eau,
ils meurent les premiers!...
--Il en est que _la serpe de la femme qui fait du bois_ arrête dans la
grâce de leur jeunesse! dit-elle avec amertume.
--Ne retombez plus dans ces sentiments, reprit le curé sévèrement
quoiqu’avec indulgence. Le malheur de cette forêt est de n’avoir pas
été coupée, voyez-vous le phénomène que ses masses présentent?
Véronique, pour qui les singularités de la nature forestière étaient
peu sensibles, arrêta par obéissance son regard sur la forêt et le
reporta doucement sur le curé.
--Vous ne remarquez pas, dit-il en devinant dans ce regard l’ignorance
de Véronique, des lignes où les arbres de toute espèce sont encore
verts?
--Ah! c’est vrai, s’écria-t-elle. Pourquoi?
--Là, reprit le curé, se trouve la fortune de Montégnac et la vôtre,
une immense fortune que j’avais signalée à monsieur Graslin; vous
voyez les sillons de trois vallées, dont les eaux se perdent dans
le torrent du Gabou. Ce torrent sépare la forêt de Montégnac de la
Commune qui, de ce côté, touche à la nôtre. A sec en septembre et
octobre, en novembre il donne beaucoup d’eau. Son eau, dont la masse
serait facilement augmentée par des travaux dans la forêt, afin de ne
rien laisser perdre et de réunir les plus petites sources, cette eau
ne sert à rien; mais faites entre les deux collines du torrent un ou
deux barrages pour la retenir, pour la conserver, comme a fait Riquet
à Saint-Ferréol, où l’on pratiqua d’immenses réservoirs pour alimenter
le canal du Languedoc, vous allez fertiliser cette plaine inculte
avec de l’eau sagement distribuée dans des rigoles maintenues par des
vannes, laquelle se boirait en temps utile dans ces terres, et dont le
trop-plein serait d’ailleurs dirigé vers notre petite rivière. Vous
aurez de beaux peupliers le long de tous vos canaux, et vous élèverez
des bestiaux dans les plus belles prairies possibles. Qu’est-ce que
l’herbe? du soleil et de l’eau. Il y a bien assez de terre dans ces
plaines pour les racines du gramen; les eaux fourniront des rosées qui
féconderont le sol, les peupliers s’en nourriront et arrêteront les
brouillards, dont les principes seront pompés par toutes les plantes:
tels sont les secrets de la belle végétation dans les vallées. Vous
verrez un jour la vie, la joie, le mouvement, là où règne le silence,
là où le regard s’attriste de l’infécondité. Ne sera-ce pas une belle
prière? Ces travaux n’occuperont-ils pas votre oisiveté mieux que les
pensées de la mélancolie?
Véronique serra la main du curé, ne dit qu’un mot, mais ce mot fut
grand: --Ce sera fait, monsieur.
--Vous concevez cette grande chose, reprit-il, mais vous ne
l’exécuterez pas. Ni vous ni moi nous n’avons les connaissances
nécessaires à l’accomplissement d’une pensée qui peut venir à tous,
mais qui soulève des difficultés immenses, car quoique simples et
presque cachées, ces difficultés veulent les plus exactes ressources
de la science. Cherchez donc dès aujourd’hui les instruments humains
qui vous feront gagner dans douze ans six ou sept mille louis de
rente avec les six mille arpents que vous fertiliserez ainsi. Ce
travail rendra quelque jour Montégnac l’une des plus riches communes du
Département. La forêt ne vous rapporte rien encore; mais, tôt ou tard,
la spéculation viendra chercher ces magnifiques bois, trésors amassés
par le temps, les seuls dont la production ne peut être ni hâtée ni
remplacée par l’homme. L’État créera peut-être un jour lui-même des
moyens de transport pour cette forêt dont les arbres seront utiles à
sa marine; mais il attendra que la population de Montégnac décuplée
exige sa protection, car l’État est comme la Fortune, il ne donne qu’au
riche. Cette terre sera, dans ce temps, l’une des plus belles de la
France, elle sera l’orgueil de votre petit-fils, qui trouvera peut être
le château mesquin, relativement aux revenus.
--Voilà, dit Véronique, un avenir pour ma vie.
--Une pareille œuvre peut racheter bien des fautes, dit le curé.
En se voyant compris, il essaya de frapper un dernier coup sur
l’intelligence de cette femme: il avait deviné que chez elle
l’intelligence menait au cœur; tandis que, chez les autres femmes, le
cœur est au contraire le chemin de l’intelligence. --Savez-vous, lui
dit-il après une pause, dans quelle erreur vous êtes? Elle le regarda
timidement. --Votre repentir n’est encore que le sentiment d’une
défaite essuyée, ce qui est horrible, c’est le désespoir de Satan, et
tel était peut-être le repentir des hommes avant Jésus-Christ; mais
notre repentir à nous autres catholiques, est l’effroi d’une âme qui
se heurte dans la mauvaise voie, et à qui, dans ce choc, Dieu s’est
révélé! Vous ressemblez à l’Oreste païen, devenez saint Paul!
--Votre parole vient de me changer entièrement, s’écria-t-elle.
Maintenant, oh! maintenant, je veux vivre.
--L’esprit a vaincu, se dit le modeste prêtre qui s’en alla joyeux.
Il avait jeté une pâture au secret désespoir qui dévorait madame
Graslin en donnant à son repentir la forme d’une belle et bonne action.
Aussi Véronique écrivit-elle à monsieur Grossetête le lendemain même.
Quelques jours après, elle reçut de Limoges, trois chevaux de selle
envoyés par ce vieil ami. Monsieur Bonnet avait offert à Véronique,
sur sa demande, le fils du maître de poste, un jeune homme enchanté de
se mettre au service de madame Graslin, et de gagner une cinquantaine
d’écus. Ce jeune garçon, à figure ronde, aux yeux et aux cheveux noirs,
petit, découplé, nommé Maurice Champion, plut à Véronique et fut
aussitôt mis en fonctions. Il devait accompagner sa maîtresse dans ses
excursions et avoir soin des chevaux de selle.
Le garde général de Montégnac était un ancien maréchal des logis de la
garde royale, né à Limoges, et que monsieur le duc de Navarreins avait
envoyé d’une de ses terres à Montégnac pour en étudier la valeur et lui
transmettre des renseignements, afin de savoir quel parti on en pouvait
tirer. Jérôme Colorat n’y vit que des terres incultes et infertiles,
des bois inexploitables à cause de la difficulté des transports, un
château en ruines, et d’énormes dépenses à faire pour y rétablir une
habitation et des jardins. Effrayé surtout des clairières semées de
roches granitiques qui nuançaient de loin cette immense forêt, ce probe
mais inintelligent serviteur fut la cause de la vente de ce bien.
--Colorat, dit madame Graslin à son garde qu’elle fit venir, à compter
de demain, je monterai vraisemblablement à cheval tous les matins.
Vous devez connaître les différentes parties de terres qui dépendent
de ce domaine et celles que monsieur Graslin y a réunies, vous me les
indiquerez, je veux tout visiter par moi-même.
Les habitants du château apprirent avec joie le changement qui
s’opérait dans la conduite de Véronique. Sans en avoir reçu l’ordre,
Aline chercha, d’elle-même, la vieille amazone noire de sa maîtresse,
et la mit en état de servir. Le lendemain, la Sauviat vit avec un
indicible plaisir sa fille habillée pour monter à cheval. Guidée par
son garde et par Champion qui allèrent en consultant leurs souvenirs,
car les sentiers étaient à peine tracés dans ces montagnes inhabitées,
madame Graslin se donna pour tâche de parcourir seulement les cimes sur
lesquelles s’étendaient ses bois, afin d’en connaître les versants et
de se familiariser avec les ravins, chemins naturels qui déchiraient
cette longue arête. Elle voulait mesurer sa tâche, étudier la nature
des courants et trouver les éléments de l’entreprise signalée par le
curé. Elle suivait Colorat qui marchait en avant et Champion allait à
quelques pas d’elle.