Vienne, et ses jardins, que soutiennent de fortes murailles couronnées
de balustrades, descendent par étages en obéissant aux chutes
naturelles du terrain. L’élévation de cette colline est telle, que,
sur la rive opposée, le faubourg Saint-Étienne semble couché au pied
de la dernière terrasse. De là, selon la direction que prennent les
promeneurs, la rivière se découvre, soit en enfilade, soit en travers,
au milieu d’un riche panorama. Vers l’ouest, après les jardins de
l’évêché, la Vienne se jette sur la ville par une élégante courbure
que borde le faubourg Saint-Martial. Au delà de ce faubourg, à une
faible distance, est une jolie maison de campagne, appelée le Cluzeau,
dont les massifs se voient des terrasses les plus avancées, et qui,
par un effet de la perspective, se marient aux clochers du faubourg.
En face du Cluzeau se trouve cette île échancrée, pleine d’arbres et
de peupliers, que Véronique avait dans sa première jeunesse nommée
l’Ile-de-France. A l’est, le lointain est occupé par des collines en
amphithéâtre. La magie du site et la riche simplicité du bâtiment
font de ce palais le monument le plus remarquable de cette ville
où les constructions ne brillent ni par le choix des matériaux ni
par l’architecture. Familiarisé depuis long-temps avec les aspects
qui recommandent ces jardins à l’attention des faiseurs de Voyages
Pittoresques, l’abbé Dutheil, qui se fit accompagner de monsieur de
Grancour, descendit de terrasse en terrasse sans faire attention
aux couleurs rouges, aux tons orangés, aux teintes violâtres que le
couchant jetait sur les vieilles murailles et sur les balustrades des
rampes, sur les maisons du faubourg et sur les eaux de la rivière.
Il cherchait l’Évêque, alors assis à l’angle de sa dernière terrasse
sous un berceau de vigne, où il était venu prendre son dessert en
s’abandonnant aux charmes de la soirée. Les peupliers de l’île
semblaient en ce moment diviser les eaux avec les ombres allongées de
leurs têtes déjà jaunies, auxquelles le soleil donnait l’apparence
d’un feuillage d’or. Les lueurs du couchant diversement réfléchies
par les masses de différents verts produisaient un magnifique mélange
de tons pleins de mélancolie. Au fond de cette vallée, une nappe
de bouillons pailletés frissonnait dans la Vienne sous la légère
brise du soir, et faisait ressortir les plans bruns que présentaient
les toits du faubourg Saint-Étienne. Les clochers et les faîtes du
faubourg Saint-Martial, baignés de lumière, se mêlaient aux pampres des
treilles. Le doux murmure d’une ville de province à demi cachée dans
l’arc rentrant de la rivière, la douceur de l’air, tout contribuait à
plonger le prélat dans la quiétude exigée par tous les auteurs qui ont
écrit sur la digestion; ses yeux étaient machinalement attachés sur
la rive droite de la rivière, à l’endroit où les grandes ombres des
peupliers de l’île y atteignaient, du côté du faubourg Saint-Étienne,
les murs du clos où le double meurtre du vieux Pingret et de sa
servante avait été commis; mais quand sa petite félicité du moment fut
troublée par les difficultés que ses Grands-vicaires lui rappelèrent,
ses regards s’emplirent de pensées impénétrables. Les deux prêtres
attribuèrent cette distraction à l’ennui, tandis qu’au contraire le
prélat voyait dans les sables de la Vienne le mot de l’énigme alors
cherché par les Vanneaulx et par la Justice.
--Monseigneur, dit l’abbé de Grancour en abordant l’évêque, tout
est inutile, et nous aurons la douleur de voir mourir ce malheureux
Tascheron en impie, il vociférera les plus horribles imprécations
contre la religion, il accablera d’injures le pauvre abbé Pascal, il
crachera sur le crucifix, il reniera tout, même l’enfer.
--Il épouvantera le peuple, dit l’abbé Dutheil. Ce grand scandale et
l’horreur qu’il inspirera cacheront notre défaite et notre impuissance.
Aussi disais-je en venant, à monsieur de Grancour, que ce spectacle
rejettera plus d’un pécheur dans le sein de l’Église.
Troublé par ces paroles, l’évêque posa sur une table de bois rustique
la grappe de raisin où il picorait et s’essuya les doigts en faisant
signe de s’asseoir à ses deux Grands-vicaires.
--L’abbé Pascal s’y est mal pris, dit-il enfin.
--Il est malade de sa dernière scène à la prison, dit l’abbé de
Grancour. Sans son indisposition, nous l’eussions amené pour expliquer
les difficultés qui rendent impossibles toutes les tentatives que
monseigneur ordonnerait de faire.
--Le condamné chante à tue-tête des chansons obscènes aussitôt qu’il
aperçoit l’un de nous, et couvre de sa voix les paroles qu’on veut lui
faire entendre, dit un jeune prêtre assis auprès de l’Évêque.
Ce jeune homme doué d’une charmante physionomie tenait son bras droit
accoudé sur la table, sa main blanche tombait nonchalamment sur les
grappes de raisin parmi lesquelles il choisissait les grains les
plus roux, avec l’aisance et la familiarité d’un commensal ou d’un
favori. A la fois commensal et favori du prélat, ce jeune homme était
le frère cadet du baron de Rastignac, que des liens de famille et
d’affection attachaient à l’évêque de Limoges. Au fait des raisons de
fortune qui vouaient ce jeune homme à l’Église, l’Évêque l’avait pris
comme secrétaire particulier, pour lui donner le temps d’attendre une
occasion d’avancement. L’abbé Gabriel portait un nom qui le destinait
aux plus hautes dignités de l’Église.
--Y es-tu donc allé, mon fils? lui dit l’évêque.
--Oui, monseigneur, dès que je me suis montré, ce malheureux a vomi
contre vous et moi les plus dégoûtantes injures, il se conduit de
manière à rendre impossible la présence d’un prêtre auprès de lui.
Monseigneur veut-il me permettre de lui donner un conseil?
--Écoutons la sagesse que Dieu met quelquefois dans la bouche des
enfants, dit l’Évêque en souriant.
--N’a-t-il pas fait parler l’ânesse de Balaam? répondit vivement le
jeune abbé de Rastignac.
--Selon certains commentateurs, elle n’a pas trop su ce qu’elle disait,
répliqua l’Évêque en riant.
Les deux Grands-vicaires sourirent; d’abord la plaisanterie était de
monseigneur, puis elle raillait doucement le jeune abbé que jalousaient
les dignitaires et les ambitieux groupés autour du prélat.
--Mon avis, dit le jeune abbé, serait de prier monsieur de Grandville
de surseoir encore à l’exécution. Quand le condamné saura qu’il doit
quelques jours de retard à notre intercession, il feindra peut-être de
nous écouter, et s’il nous écoute...
--Il persistera dans sa conduite en voyant les bénéfices qu’elle lui
donne, dit l’Évêque en interrompant son favori. Messieurs, reprit-il
après un moment de silence, la ville connaît-elle ces détails?
--Quelle est la maison où l’on n’en parle pas? dit l’abbé de Grancour.
L’état où son dernier effort a mis le bon abbé Pascal est en ce moment
le sujet de toutes les conversations.
--Quand Tascheron doit-il être exécuté? demanda l’Évêque.
--Demain, jour de marché, répondit monsieur de Grancour.
--Messieurs, la religion ne saurait avoir le dessous, s’écria l’Évêque.
Plus l’attention est excitée par cette affaire, plus je tiens à
obtenir un triomphe éclatant. L’Église se trouve en des conjonctures
difficiles. Nous sommes obligés à faire des miracles dans une ville
industrielle où l’esprit de sédition contre les doctrines religieuses
et monarchiques a poussé des racines profondes, où le système d’examen
né du protestantisme et qui s’appelle aujourd’hui libéralisme, quitte à
prendre demain un autre nom, s’étend à toutes choses. Allez, messieurs,
chez monsieur de Grandville, il est tout à nous, dites-lui que nous
réclamons un sursis de quelques jours. J’irai voir ce malheureux.
--Vous! monseigneur, dit l’abbé de Rastignac. Si vous échouez,
n’aurez-vous pas compromis trop de choses. Vous ne devez y aller que
sûr du succès.
--Si monseigneur me permet de donner mon opinion, dit l’abbé Dutheil,
je crois pouvoir offrir un moyen d’assurer le triomphe de la religion
en cette triste circonstance.
Le prélat répondit par un signe d’assentiment un peu froid qui montrait
combien le Vicaire-général avait peu de crédit.
--Si quelqu’un peut avoir de l’empire sur cette âme rebelle et la
ramener à Dieu, dit l’abbé Dutheil en continuant, c’est le curé du
village où il est né, monsieur Bonnet.
--Un de vos protégés, dit l’Évêque.
--Monseigneur, monsieur le curé Bonnet est un de ces hommes qui se
protégent eux-mêmes et par leurs vertus militantes et par leurs travaux
évangéliques.
Cette réponse si modeste et si simple fut accueillie par un silence
qui eût gêné tout autre que l’abbé Dutheil; elle parlait des gens
méconnus, et les trois prêtres voulurent y voir un de ces humbles,
mais irréprochables sarcasmes habilement limés qui distinguent les
ecclésiastiques habitués, en disant ce qu’ils veulent dire, à observer
les règles les plus sévères. Il n’en était rien, l’abbé Dutheil ne
songeait jamais à lui.
--J’entends parler de saint Aristide depuis trop de temps, répondit
en souriant l’Évêque. Si je laissais cette lumière sous le boisseau,
il y aurait de ma part ou injustice ou prévention. Vos Libéraux
vantent votre monsieur Bonnet comme s’il appartenait à leur parti,
je veux juger moi-même cet apôtre rural. Allez, messieurs, chez le
Procureur-général demander de ma part un sursis, j’attendrai sa réponse
avant d’envoyer à Montégnac notre cher abbé Gabriel qui nous ramènera
ce saint homme. Nous mettrons Sa Béatitude à même de faire des miracles.
En entendant ce propos de prélat gentilhomme, l’abbé Dutheil rougit,
mais il ne voulut pas relever ce qu’il offrait de désobligeant pour
lui. Les deux Grands-vicaires saluèrent en silence et laissèrent
l’Évêque avec son favori.
--Les secrets de la confession que nous sollicitons sont sans doute
enterrés là, dit l’Évêque à son jeune abbé en lui montrant les ombres
des peupliers qui atteignaient une maison isolée, sise entre l’île et
le faubourg Saint-Étienne.
--Je l’ai toujours pensé, répondit Gabriel. Je ne suis pas juge, je
ne veux pas être espion; mais si j’eusse été magistrat, je saurais
le nom de la femme qui tremble à tout bruit, à toute parole, et dont
néanmoins le front doit rester calme et pur, sous peine d’accompagner
à l’échafaud le condamné. Elle n’a cependant rien à craindre: j’ai vu
l’homme, il emportera dans l’ombre le secret de ses ardentes amours.
--Petit rusé, dit l’Évêque en tortillant l’oreille de son secrétaire
et en lui désignant entre l’île et le faubourg Saint-Étienne l’espace
qu’une dernière flamme rouge du couchant illuminait et sur lequel les
yeux du jeune prêtre étaient fixés. La Justice aurait dû fouiller là,
n’est-ce pas?...
--Je suis allé voir ce criminel pour essayer sur lui l’effet de mes
soupçons; mais il est gardé par des espions: en parlant haut, j’eusse
compromis la personne pour laquelle il meurt.
--Taisons-nous, dit l’Évêque, nous ne sommes pas les hommes de la
Justice humaine. C’est assez d’une tête. D’ailleurs, ce secret
reviendra tôt ou tard à l’Église.
La perspicacité que l’habitude des méditations donne aux prêtres
était bien supérieure à celle du Parquet et de la Police. A force de
contempler du haut de leurs terrasses le théâtre du crime, le prélat
et son secrétaire avaient, à la vérité, fini par pénétrer des détails
encore ignorés, malgré les investigations de l’Instruction, et les
débats de la Cour d’assises. Monsieur de Grandville jouait au whist
chez madame Graslin, il fallut attendre son retour, sa décision ne
fut connue à l’Évêché que vers minuit. L’abbé Gabriel, à qui l’évêque
donna sa voiture, partit vers deux heures du matin pour Montégnac. Ce
pays, distant d’environ neuf lieues de la ville, est situé dans cette
partie du Limousin qui longe les montagnes de la Corrèze et avoisine
la Creuse. Le jeune abbé laissa donc Limoges en proie à toutes les
passions soulevées par le spectacle promis pour le lendemain, et qui
devait encore manquer.
CHAPITRE III.
LE CURÉ DE MONTÉGNAC.
Les prêtres et les dévots ont une tendance à observer, en fait
d’intérêt, les rigueurs légales. Est-ce pauvreté? est-ce un effet de
l’égoïsme auquel les condamne leur isolement et qui favorise en eux
la pente de l’homme à l’avarice? est-ce un calcul de la parcimonie
commandée par l’exercice de la Charité? Chaque caractère offre une
explication différente. Cachée souvent sous une bonhomie gracieuse,
souvent aussi sans détours, cette difficulté de fouiller à sa poche
se trahit surtout en voyage. Gabriel de Rastignac, le plus joli jeune
homme que depuis longtemps les autels eussent vu s’incliner sous leurs
tabernacles, ne donnait que trente sous de pourboire aux postillons, il
allait donc lentement. Les postillons mènent fort respectueusement les
évêques qui ne font que doubler le salaire accordé par l’ordonnance,
mais ils ne causent aucun dommage à la voiture épiscopale de peur
d’encourir quelque disgrâce. L’abbé Gabriel, qui voyageait seul pour
la première fois, disait d’une voix douce à chaque relais: «--Allez
donc plus vite, messieurs les postillons. --Nous ne jouons du fouet,
lui répondit un vieux postillon, que si les voyageurs jouent du pouce!»
Le jeune abbé s’enfonça dans le coin de la voiture sans pouvoir
s’expliquer cette réponse. Pour se distraire, il étudia le pays qu’il
traversait, et fit à pied plusieurs des côtes sur lesquelles serpente
la route de Bordeaux à Lyon.
A cinq lieues au delà de Limoges, après les gracieux versants de la
Vienne et les jolies prairies en pente du Limousin qui rappellent la
Suisse en quelques endroits, et particulièrement à Saint-Léonard, le
pays prend un aspect triste et mélancolique. Il se trouve alors de
vastes plaines incultes, des steppes sans herbe ni chevaux, mais bordés
à l’horizon par les hauteurs de la Corrèze. Ces montagnes n’offrent
aux yeux du voyageur ni l’élévation à pied droit des Alpes et leurs
sublimes déchirures, ni les gorges chaudes et les cimes désolées de
l’Apennin, ni le grandiose des Pyrénées; leurs ondulations, dues au
mouvement des eaux, accusent l’apaisement de la grande catastrophe
et le calme avec lequel les masses fluides se sont retirées. Cette
physionomie, commune à la plupart des mouvements de terrain en France,
a peut-être contribué autant que le climat à lui mériter le nom de
_douce_ que l’Europe lui a confirmé. Si cette plate transition, entre
les paysages du Limousin, ceux de la Marche et ceux de l’Auvergne,
présente au penseur et au poëte qui passent les images de l’infini,
l’effroi de quelques âmes; si elle pousse à la rêverie la femme qui
s’ennuie en voiture; pour l’habitant, cette nature est âpre, sauvage
et sans ressources. Le sol de ces grandes plaines grises est ingrat.
Le voisinage d’une capitale pourrait seul y renouveler le miracle qui
s’est opéré dans la Brie pendant les deux derniers siècles. Mais là,
manquent ces grandes résidences qui parfois vivifient ces déserts où
l’agronome voit des lacunes, où la civilisation gémit, où le touriste
ne trouve ni auberge ni ce qui le charme, le pittoresque. Les esprits
élevés ne haïssent pas ces landes, ombres nécessaires dans le vaste
tableau de la Nature. Récemment Cooper, ce talent si mélancolique, a
magnifiquement développé la poésie de ces solitudes dans _la Prairie_.
Ces espaces oubliés par la génération botanique, et que couvrent
d’infertiles débris minéraux, des cailloux roulés, des terres mortes,
sont des défis portés à la Civilisation. La France doit accepter la
solution de ces difficultés, comme les Anglais celles offertes par
l’Écosse où leur patiente, leur héroïque agriculture a changé les
plus arides bruyères en fermes productives. Laissées à leur sauvage
et primitif état, ces jachères sociales engendrent le découragement,
la paresse, la faiblesse par défaut de nourriture, et le crime
quand les besoins parlent trop haut. Ce peu de mots est l’histoire
ancienne de Montégnac. Que faire dans une vaste friche négligée par
l’Administration, abandonnée par la Noblesse, maudite par l’Industrie?
la guerre à la société qui méconnaît ses devoirs. Aussi les habitants
de Montégnac subsistaient-ils autrefois par le vol et par l’assassinat,
comme jadis les Écossais des hautes terres. A l’aspect du pays, un
penseur conçoit bien comment, vingt ans auparavant, les habitants de
ce village étaient en guerre avec la Société. Ce grand plateau, taillé
d’un côté par la vallée de la Vienne, de l’autre par les jolis vallons
de la Marche, puis par l’Auvergne et barré par les monts corréziens,
ressemble, agriculture à part, au plateau de la Beauce qui sépare le
bassin de la Loire du bassin de la Seine, à ceux de la Touraine et du
Berry, à tant d’autres qui sont comme des facettes à la surface de
la France, et assez nombreuses pour occuper les méditations des plus
grands administrateurs. Il est inouï qu’on se plaigne de l’ascension
constante des masses populaires vers les hauteurs sociales, et qu’un
gouvernement n’y trouve pas de remède, dans un pays où la Statistique
accuse plusieurs millions d’hectares en jachère dont certaines parties
offrent, comme en Berry, sept ou huit pieds d’humus. Beaucoup de ces
terrains, qui nourriraient des villages entiers, qui produiraient
immensément, appartiennent à des Communes rétives, lesquelles refusent
de les vendre aux spéculateurs pour conserver le droit d’y faire paître
une centaine de vaches. Sur tous ces terrains sans destination, est
écrit le mot _incapacité_. Toute terre a quelque fertilité spéciale. Ce
n’est ni les bras, ni les volontés qui manquent, mais la conscience et
le talent administratifs. En France, jusqu’à présent, ces plateaux ont
été sacrifiés aux vallées, le gouvernement a donné ses secours, a porté
ses soins là où les intérêts se protégeaient d’eux-mêmes. La plupart
de ces malheureuses solitudes manquent d’eau, premier principe de toute
production. Les brouillards qui pouvaient féconder ces terres grises et
mortes en y déchargeant leurs oxydes, les rasent rapidement, emportés
par le vent, faute d’arbres qui, partout ailleurs, les arrêtent et y
pompent des substances nourricières. Sur plusieurs points semblables,
planter, ce serait évangéliser. Séparés de la grande ville la plus
proche par une distance infranchissable pour des gens pauvres, et
qui mettait un désert entre elle et eux, n’ayant aucun débouché pour
leurs produits s’ils eussent produit quelque chose, jetés auprès d’une
forêt inexploitée qui leur donnait du bois et l’incertaine nourriture
du braconnage, les habitants étaient talonnés par la faim pendant
l’hiver. Les terres n’offrant pas le fond nécessaire à la culture du
blé, les malheureux n’avaient ni bestiaux, ni ustensiles aratoires, ils
vivaient de châtaignes. Enfin, ceux qui, en embrassant dans un muséum
l’ensemble des productions zoologiques, ont subi l’indicible mélancolie
que cause l’aspect des couleurs brunes qui marquent les produits
de l’Europe, comprendront peut-être combien la vue de ces plaines
grisâtres doit influer sur les dispositions morales par la désolante
pensée de l’infécondité qu’elles présentent incessamment. Il n’y a
là ni fraîcheur, ni ombrage, ni contraste, aucune des idées, aucun
des spectacles qui réjouissent le cœur. On y embrasserait un méchant
pommier rabougri comme un ami.
Une route départementale, récemment faite, enfilait cette plaine à
un point de bifurcation sur la grande route. Après quelques lieues,
se trouvait au pied d’une colline, comme son nom l’indiquait,
Montégnac, chef-lieu d’un canton où commence un des arrondissements
de la Haute-Vienne. La colline dépend de Montégnac qui réunit dans sa
circonscription la nature montagnarde et la nature des plaines. Cette
Commune est une petite Écosse avec ses basses et ses hautes terres.
Derrière la colline, au pied de laquelle gît le bourg, s’élève à une
lieue environ un premier pic de la chaîne corrézienne. Dans cet espace
s’étale la grande forêt dite de Montégnac, qui prend à la colline de
Montégnac, la descend, remplit les vallons et les coteaux arides,
pelés par grandes places, embrasse le pic et arrive jusqu’à la route
d’Aubusson par une langue dont la pointe meurt sur un escarpement de
ce chemin. L’escarpement domine une gorge par où passe la grande route
de Bordeaux à Lyon. Souvent les voitures, les voyageurs, les piétons
avaient été arrêtés au fond de cette gorge dangereuse par des voleurs
dont les coups de main demeuraient impunis: le site les favorisait, ils
gagnaient, par des sentiers à eux connus, les parties inaccessibles
de la forêt. Un pareil pays offrait peu de prise aux investigations
de la Justice. Personne n’y passait. Sans circulation, il ne saurait
exister ni commerce, ni industrie, ni échange d’idées, aucune espèce
de richesse: les merveilles physiques de la civilisation sont toujours
le résultat d’idées primitives appliquées. La pensée est constamment
le point de départ et le point d’arrivée de toute société. L’histoire
de Montégnac est une preuve de cet axiome de science sociale. Quand
l’administration put s’occuper des besoins urgents et matériels du
pays, elle rasa cette langue de forêt, y mit un poste de gendarmerie
qui accompagna la correspondance sur les deux relais; mais, à la honte
de la gendarmerie, ce fut la parole et non le glaive, le curé Bonnet et
non le brigadier Chervin qui gagna cette bataille civile, en changeant
le moral de la population. Ce curé, saisi pour ce pauvre pays d’une
tendresse religieuse, tenta de le régénérer, et parvint à son but.
Après avoir voyagé durant une heure dans ces plaines, alternativement
caillouteuses et poudreuses, où les perdrix allaient en paix par
compagnies, et faisaient entendre le bruit sourd et pesant de leurs
ailes en s’envolant à l’approche de la voiture, l’abbé Gabriel, comme
tous les voyageurs qui ont passé par là, vit poindre avec un certain
plaisir les toits du bourg. A l’entrée de Montégnac est un de ces
curieux relais de poste qui ne se voient qu’en France. Son indication
consiste en une planche de chêne sur laquelle un prétentieux postillon
a gravé ces mots: _Pauste o chevos_, noircis à l’encre, et attachée
par quatre clous au-dessus d’une misérable écurie sans aucun cheval.
La porte, presque toujours ouverte, a pour seuil une planche enfoncée
sur champ, pour garantir des inondations pluviales le sol de l’écurie,
plus bas que celui du chemin. Le désolé voyageur aperçoit des harnais
blancs, usés, raccommodés, près de céder au premier effort des chevaux.
Les chevaux sont au labour, au pré, toujours ailleurs que dans
l’écurie. Si par hasard ils sont dans l’écurie, ils mangent; s’ils ont
mangé, le postillon est chez sa tante ou chez sa cousine, il rentre des
foins ou il dort; personne ne sait où il est, il faut attendre qu’on
soit allé le chercher, il ne vient qu’après avoir fini sa besogne;
quand il est arrivé, il se passe un temps infini avant qu’il n’ait
trouvé une veste, son fouet, ou bricolé ses chevaux. Sur le pas de
la maison, une bonne grosse femme s’impatiente plus que le voyageur,
et, pour l’empêcher d’éclater, se donne plus de mouvement que ne s’en
donneront les chevaux. Elle vous représente la maîtresse de poste dont
le mari est aux champs. Le favori de monseigneur laissa sa voiture
devant une écurie de ce genre, dont les murs ressemblaient à une carte
de géographie, et dont la toiture en chaume, fleurie comme un parterre,
cédait sous le poids des joubarbes. Après avoir prié la maîtresse
de tout préparer pour son départ qui aurait lieu dans une heure, il
demanda le chemin du presbytère; la bonne femme lui montra entre deux
maisons une ruelle qui menait à l’église, le presbytère était auprès.
Pendant que le jeune abbé montait ce sentier plein de pierres et
encaissé par des haies, la maîtresse de poste questionnait le
postillon. Depuis Limoges, chaque postillon arrivant avait dit à
son confrère partant les conjectures de l’Évêché promulguées par le
postillon de la capitale. Ainsi, tandis qu’à Limoges les habitants se
levaient en s’entretenant de l’exécution de l’assassin du père Pingret,
sur toute la route, les gens de la campagne annonçaient la grâce de
l’innocent obtenue par l’Évêque, et jasaient sur les prétendues erreurs
de la justice humaine. Quand plus tard Jean-François serait exécuté,
peut-être devait-il être regardé comme un martyr.