Monsieur Graslin fut un des jurés désignés pour la session, en sorte

que, soit par son mari, soit par monsieur de Grandville, Véronique

devait savoir les moindres détails du procès criminel qui, pendant une

quinzaine de jours, tint en émoi le Limousin et la France. L’attitude

de l’accusé justifia la fabulation adoptée par la ville d’après les

conjectures de la Justice; plus d’une fois, son œil plongea dans

l’assemblée de femmes privilégiées qui vinrent savourer les mille

émotions de ce drame réel. Chaque fois que le regard de cet homme

embrassa cet élégant parterre par un rayon clair, mais impénétrable,

il y produisit de violentes secousses, tant chaque femme craignait de

paraître sa complice, aux yeux inquisiteurs du Parquet et de la Cour.

Les inutiles efforts de l’Instruction reçurent alors leur publicité, et

révélèrent les précautions prises par l’accusé pour assurer un plein

succès à son crime. Quelques mois avant la fatale nuit, Jean-François

s’était muni d’un passe-port pour l’Amérique du Nord. Ainsi le projet

de quitter la France avait été formé, la femme devait donc être

mariée, il eût sans doute été inutile de s’enfuir avec une jeune

fille. Peut-être le crime avait-il eu pour but d’entretenir l’aisance

de cette inconnue. La Justice n’avait trouvé sur les registres de

l’Administration aucun passe-port pour ce pays au nom d’aucune femme.

Au cas où la complice se fût procuré son passe-port à Paris, les

registres y avaient été consultés, mais en vain, de même que dans les

Préfectures environnantes. Les moindres détails des débats mirent en

lumière les profondes réflexions d’une intelligence supérieure. Si

les dames limousines les plus vertueuses attribuaient l’usage assez

inexplicable dans la vie ordinaire d’escarpins pour aller dans la

boue et dans les terres à la nécessité d’épier le vieux Pingret,

les hommes les moins fats étaient enchantés d’expliquer combien les

escarpins étaient utiles pour marcher dans une maison, y traverser les

corridors, y monter par les croisées sans bruit. Donc, Jean-François

et sa maîtresse (jeune, belle, romanesque, chacun composait un superbe

portrait) avaient évidemment médité d’ajouter, par un faux, _et son

épouse_ sur le passe-port. Le soir, dans tous les salons, les parties

étaient interrompues par les recherches malicieuses de ceux qui, se

reportant en mars 1829, recherchaient quelles femmes alors étaient

en voyage à Paris, quelles autres avaient pu faire ostensiblement

ou secrètement les préparatifs d’une fuite. Limoges jouit alors de

son procès Fualdès, orné d’une madame Manson inconnue. Aussi jamais

ville de province ne fut-elle plus intriguée que l’était chaque soir

Limoges après l’audience. On y rêvait de ce procès où tout grandissait

l’accusé dont les réponses savamment repassées, étendues, commentées,

soulevaient d’amples discussions. Quand un des jurés demanda pourquoi

Tascheron avait pris un passe-port pour l’Amérique, l’ouvrier répondit

qu’il voulait y établir une manufacture de porcelaines. Ainsi, sans

compromettre son système de défense, il couvrait encore sa complice, en

permettant à chacun d’attribuer son crime à la nécessité d’avoir des

fonds pour accomplir un ambitieux projet.

Au plus fort de ces débats, il fut impossible que les amis de

Véronique, pendant une soirée où elle paraissait moins souffrante, ne

cherchassent pas à expliquer la discrétion du criminel. La veille, le

médecin avait ordonné une promenade à Véronique. Le matin même elle

avait donc pris le bras de sa mère pour aller, en tournant la ville,

jusqu’à la maison de campagne de la Sauviat, où elle s’était reposée.

Elle avait essayé de rester debout à son retour et avait attendu

son mari; Graslin ne revint qu’à huit heures de la Cour d’Assises,

elle venait de lui servir à dîner selon son habitude, elle entendit

nécessairement la discussion de ses amis.

--Si mon pauvre père vivait encore, leur dit-elle, nous en aurions su

davantage, ou peut-être cet homme ne serait-il pas devenu criminel.

Mais je vous vois tous préoccupés d’une idée singulière. Vous voulez

que l’amour soit le principe du crime, là-dessus je suis de votre avis;

mais pourquoi croyez-vous que l’inconnue est mariée, ne peut-il pas

avoir aimé une jeune fille que le père et la mère lui auraient refusée?

--Une jeune personne eût été plus tard légitimement à lui, répondit

monsieur de Grandville. Tascheron est un homme qui ne manque pas

de patience, il aurait eu le temps de faire loyalement fortune en

attendant le moment où toute fille est libre de se marier contre la

volonté de ses parents.

--J’ignorais, dit madame Graslin, qu’un pareil mariage fût possible;

mais comment, dans une ville où tout se sait, où chacun voit ce qui se

passe chez son voisin, n’a-t-on pas le plus léger soupçon? Pour aimer,

il faut au moins se voir ou s’être vus? Que pensez-vous, vous autres

magistrats? demanda-t-elle en plongeant un regard fixe dans les yeux de

l’Avocat-général.

--Nous croyons tous que la femme appartient à la classe de la

bourgeoisie ou du commerce.

--Je pense le contraire, dit madame Graslin. Une femme de ce genre n’a

pas les sentiments assez élevés.

Cette réponse concentra les regards de tout le monde sur Véronique, et

chacun attendit l’explication de cette parole paradoxale.

--Pendant les heures de nuit que je passe sans sommeil ou le jour dans

mon lit, il m’a été impossible de ne pas penser à cette mystérieuse

affaire, et j’ai cru deviner les motifs de Tascheron. Voilà pourquoi

je pensais à une jeune fille. Une femme mariée a des intérêts, sinon

des sentiments, qui partagent son cœur et l’empêchent d’arriver à

l’exaltation complète qui inspire une si grande passion. Il faut ne

pas avoir d’enfant pour concevoir un amour qui réunisse les sentiments

maternels à ceux qui procèdent du désir. Évidemment cet homme a été

aimé par une femme qui voulait être son soutien. L’inconnue aura porté

dans sa passion le génie auquel nous devons les belles œuvres des

artistes, des poëtes, et qui chez la femme existe, mais sous une autre

forme, elle est destinée à créer des hommes et non des choses. Nos

œuvres, à nous, c’est nos enfants! Nos enfants sont nos tableaux, nos

livres, nos statues. Ne sommes-nous pas artistes dans leur éducation

première. Aussi, gagerais-je ma tête à couper que si l’inconnue

n’est pas une jeune fille, elle n’est pas mère. Il faudrait chez les

gens du Parquet la finesse des femmes pour deviner mille nuances qui

leur échapperont sans cesse en bien des occasions. Si j’eusse été

votre Substitut, dit-elle à l’Avocat-général, nous eussions trouvé

la coupable, si toutefois l’inconnue est coupable. J’admets, comme

monsieur l’abbé Dutheil, que les deux amants avaient conçu l’idée de

s’enfuir, faute d’argent, pour vivre en Amérique, avec les trésors du

pauvre Pingret. Le vol a engendré l’assassinat par la fatale logique

qu’inspire la peine de mort aux criminels. Aussi, dit-elle en lançant

à l’Avocat-général un regard suppliant, serait-ce une chose digne de

vous, que de faire écarter la préméditation, vous sauveriez la vie à

ce malheureux. Cet homme est grand malgré son crime, il réparerait

peut-être ses fautes par un magnifique repentir. Les œuvres du repentir

doivent entrer pour quelque chose dans les pensées de la Justice.

Aujourd’hui n’y a-t-il pas mieux à faire qu’à donner sa tête, ou à

fonder comme autrefois la cathédrale de Milan, pour expier des forfaits?

--Madame, vous êtes sublime dans vos idées, dit l’Avocat-général;

mais, la préméditation écartée, Tascheron serait encore sous le poids

de la peine de mort, à cause des circonstances graves et prouvées qui

accompagnent le vol, la nuit, l’escalade, l’effraction, etc.

--Vous croyez donc qu’il sera condamné? dit-elle en abaissant ses

paupières.

--J’en suis certain, le Parquet aura la victoire.

Un léger frisson fit crier la robe de madame Graslin, qui dit: --J’ai

froid! Elle prit le bras de sa mère, et s’alla coucher.

--Elle est beaucoup mieux aujourd’hui, dirent ses amis.

Le lendemain, Véronique était à la mort. Quand son médecin manifesta

son étonnement en la trouvant si près d’expirer, elle lui dit en

souriant: --Ne vous avais-je pas prédit que cette promenade ne me

vaudrait rien.

Depuis l’ouverture des débats, Tascheron se tenait sans forfanterie

comme sans hypocrisie. Le médecin, toujours pour divertir la malade,

essaya d’expliquer cette attitude que ses défenseurs exploitaient. Le

talent de son avocat éblouissait l’accusé sur le résultat, il croyait

échapper à la mort, disait le médecin. Par moments, on remarquait

sur son visage une espérance qui tenait à un bonheur plus grand

que celui de vivre. Les antécédents de la vie de cet homme, âgé de

vingt-trois ans, contredisaient si bien les actions par lesquelles

elle se terminait, que ses défenseurs objectaient son attitude comme

une conclusion. Enfin les preuves accablantes dans l’hypothèse de

l’Accusation devenaient si faibles dans le roman de la Défense, que

cette tête fut disputée avec des chances favorables par l’avocat.

Pour sauver la vie à son client, l’avocat se battit à outrance sur le

terrain de la préméditation, il admit hypothétiquement la préméditation

du vol, non celle des assassinats, résultat de deux luttes inattendues.

Le succès parut douteux pour le Parquet comme pour le Barreau.

Après la visite du médecin, Véronique eut celle de l’Avocat-général,

qui tous les matins la venait voir avant l’audience.

--J’ai lu les plaidoiries hier, lui dit-elle. Aujourd’hui vont

commencer les répliques, je me suis si fort intéressée à l’accusé

que je voudrais le voir sauvé; ne pouvez-vous une fois en votre vie

abandonner un triomphe? Laissez-vous battre par l’avocat. Allons,

faites-moi présent de cette vie, et vous aurez peut-être la mienne un

jour!... Il y a doute après le beau plaidoyer de l’avocat de Tascheron,

et bien...

--Votre voix est émue, dit le vicomte quasi surpris.

--Savez-vous pourquoi? répondit-elle. Mon mari vient de remarquer une

horrible coïncidence, et qui, par suite de ma sensibilité, serait de

nature à causer ma mort: j’accoucherai quand vous donnerez l’ordre de

faire tomber cette tête.

--Puis-je réformer le Code? dit l’Avocat-général.

--Allez! vous ne savez pas aimer, répondit-elle en fermant les yeux.

Elle posa sa tête sur l’oreiller, et renvoya le magistrat par un geste

impératif.

Monsieur Graslin plaida fortement mais inutilement pour l’acquittement,

en donnant une raison qui fut adoptée par deux jurés de ses amis, et

qui lui avait été suggérée par sa femme:

--Si nous laissons la vie à cet homme, la famille des Vanneaulx

retrouvera la succession Pingret. Cet argument irrésistible amena entre

les jurés une scission de sept contre cinq qui nécessita l’adjonction

de la Cour; mais la Cour se réunit à la minorité du Jury. Selon la

jurisprudence de ce temps, cette réunion détermina la condamnation.

Lorsque son arrêt lui fut prononcé, Tascheron tomba dans une fureur

assez naturelle chez un homme plein de force et de vie, mais que

les magistrats, les avocats, les jurés et l’auditoire n’ont presque

jamais remarquée chez les criminels injustement condamnés. Pour tout

le monde, le drame ne parut donc pas terminé par l’arrêt. Une lutte

si acharnée donna dès lors, comme il arrive presque toujours dans ces

sortes d’affaires, naissance à deux opinions diamétralement opposées

sur la culpabilité du héros en qui les uns virent un innocent opprimé,

les autres un criminel justement condamné. Les Libéraux tinrent pour

l’innocence de Tascheron, moins par certitude que pour contrarier le

pouvoir. «Comment, dirent-ils, condamner un homme sur la ressemblance

de son pied avec la marque d’un autre pied? à cause de son absence,

comme si tous les jeunes gens n’aiment pas mieux mourir que de

compromettre une femme? Pour avoir emprunté des outils et acheté du

fer? car il n’est pas prouvé qu’il ait fabriqué la clef. Pour un

morceau de toile bleue accroché à un arbre, peut-être par le vieux

Pingret, afin d’épouvanter les moineaux, et qui se rapporte par hasard

à un accroc fait à notre blouse! A quoi tient la vie d’un homme! Enfin,

Jean-François a tout nié, le Parquet n’a produit aucun témoin qui ait

vu le crime!» Ils corroboraient, étendaient, paraphrasaient le système

et les plaidoiries de l’avocat. Le vieux Pingret, qu’était-ce? Un

coffre-fort crevé! disaient les esprits forts. Quelques gens prétendus

progressifs, méconnaissant les saintes lois de la Propriété, que les

Saint-simoniens attaquaient déjà dans l’ordre abstrait des idées

économistes, allèrent plus loin: «Le père Pingret était le premier

auteur du crime. Cet homme, en entassant son or, avait volé son pays.

Que d’entreprises auraient été fertilisées par ses capitaux inutiles!

Il avait frustré l’Industrie, il était justement puni.» La servante?

on la plaignait. Denise, qui, après avoir déjoué les ruses de la

Justice, ne se permit pas aux débats une réponse sans avoir longtemps

songé à ce qu’elle devait dire, excita le plus vif intérêt. Elle

devint une figure comparable, dans un autre sens, à Jeanie Deans, de

qui elle possédait la grâce et la modestie, la religion et la beauté.

François Tascheron continua donc d’exciter la curiosité, non-seulement

de la ville, mais encore de tout le Département, et quelques femmes

romanesques lui accordèrent ouvertement leur admiration. «--S’il y a

là-dedans quelque amour pour une femme placée au-dessus de lui, certes

cet homme n’est pas un homme ordinaire, disaient-elles. Vous verrez

qu’il mourra bien!» Cette question: Parlera-t-il? ne parlera-t-il pas?

engendra des paris. Depuis l’accès de rage par lequel il accueillit sa

condamnation, et qui eût pu être fatal à quelques personnes de la Cour

ou de l’auditoire sans la présence des gendarmes, le criminel menaça

tous ceux qui l’approchèrent indistinctement, et avec la rage d’une

bête féroce; le geôlier fut forcé de lui mettre la camisole, autant

pour l’empêcher d’attenter à sa vie que pour éviter les effets de sa

furie. Une fois maintenu par ce moyen victorieux de toute espèce de

violences, Tascheron exhala son désespoir en mouvements convulsifs qui

épouvantaient ses gardiens, en paroles, en regards qu’au moyen-âge

on eût attribués à la possession. Il était si jeune, que les femmes

s’apitoyèrent sur cette vie pleine d’amour qui allait être tranchée.

_Le Dernier jour d’un Condamné_, sombre élégie, inutile plaidoyer

contre la peine de mort, ce grand soutien des sociétés, et qui avait

paru depuis peu, comme exprès pour la circonstance, fut à l’ordre du

jour dans toutes les conversations. Enfin, qui ne se montrait du doigt

l’invisible inconnue, debout, les pieds dans le sang, élevée sur les

planches des Assises comme sur un piédestal, déchirée par d’horribles

douleurs, et condamnée au calme le plus parfait dans son ménage. On

admirait presque cette Médée limousine, à blanche poitrine doublée

d’un cœur d’acier, au front impénétrable. Peut-être était-elle, chez

celui-ci ou chez celui-là, sœur ou cousine, ou femme ou fille d’un tel

ou d’une telle. Quelle frayeur au sein des familles! Suivant un mot

sublime de Napoléon, c’est surtout dans le domaine de l’imagination que

la puissance de l’inconnu est incommensurable.

Quant aux cent mille francs volés aux sieur et dame des Vanneaulx, et

qu’aucune recherche de police n’avait su retrouver, le silence constant

du criminel fut une étrange défaite pour le Parquet. Monsieur de

Grandville, qui remplaçait le Procureur-général alors à la Chambre des

Députés, essaya le moyen vulgaire de laisser croire à une commutation

de peine en cas d’aveux; mais quand il se montra, le condamné

l’accueillit par des redoublements de cris furieux, de contorsions

épileptiques, et lui lança des regards pleins de rage où éclatait le

regret de ne pouvoir donner la mort. La Justice ne compta plus que sur

l’assistance de l’Église au dernier moment. Les des Vanneaulx étaient

allés maintes fois chez l’abbé Pascal, l’aumônier de la prison. Cet

abbé ne manquait pas du talent particulier nécessaire pour se faire

écouter des prisonniers, il affronta religieusement les transports de

Tascheron, il essaya de lancer quelques paroles à travers les orages de

cette puissante nature en convulsion. Mais la lutte de cette paternité

spirituelle avec l’ouragan de ces passions déchaînées, abattit et lassa

le pauvre abbé Pascal. «--Cet homme a trouvé son paradis ici-bas,»

disait ce vieillard d’une voix douce. La petite madame des Vanneaulx

consulta ses amies pour savoir si elle devait hasarder une démarche

auprès du criminel. Le sieur des Vanneaulx parla de transactions. Dans

son désespoir, il alla proposer à monsieur de Grandville de demander

la grâce de l’assassin de son oncle, si cet assassin restituait les

cent mille francs. L’Avocat-général répondit que la majesté royale ne

descendait point à de tels compromis. Les des Vanneaulx se tournèrent

vers l’avocat de Tascheron, auquel ils offrirent dix pour cent de la

somme s’il parvenait à la faire recouvrer. L’avocat était le seul

homme à la vue duquel Tascheron ne s’emportait pas; les héritiers

l’autorisèrent à offrir dix autres pour cent au criminel, et dont

il disposerait en faveur de sa famille. Malgré les incisions que

ces castors pratiquaient sur leur héritage et malgré son éloquence,

l’avocat ne put rien obtenir de son client. Les des Vanneaulx furieux

maudirent et anathématisèrent le condamné. «--Non-seulement il est

assassin, mais il est encore sans délicatesse! s’écria sérieusement

des Vanneaulx sans connaître la fameuse complainte Fualdès, en

apprenant l’insuccès de l’abbé Pascal et voyant tout perdu par le rejet

probable du pourvoi en cassation. A quoi lui servira notre fortune,

là où il va? Un assassinat, cela se conçoit, mais un vol inutile

est inconcevable. Dans quel temps vivons-nous, pour que des gens de

la société s’intéressent à un pareil brigand? il n’a rien pour lui.

--Il a peu d’honneur, disait madame des Vanneaulx. --Cependant si la

restitution compromet sa bonne amie? disait une vieille fille. --Nous

lui garderions le secret, s’écriait le sieur des Vanneaulx. --Vous

seriez coupable de non-révélation, répondait un avocat. --Oh! le gueux!

fut la conclusion du sieur des Vanneaulx.

Une des femmes de la société de madame Graslin, qui lui rapportait en

riant les discussions des des Vanneaulx, femme très-spirituelle, une

de celles qui rêvent le beau idéal et veulent que tout soit complet,

regrettait la fureur du condamné; elle l’aurait voulu froid, calme

et digne. «--Ne voyez-vous pas, lui dit Véronique, qu’il écarte ainsi

les séductions et déjoue les tentatives, il s’est fait bête féroce par

calcul. --D’ailleurs, ce n’est pas un homme comme il faut, reprit la

Parisienne exilée, c’est un ouvrier. --Un homme comme il faut en eût

bientôt fini avec l’inconnue!» répondit madame Graslin.

Ces événements, pressés, tordus dans les salons, dans les ménages,

commentés de mille manières, épluchés par les plus habiles langues de

la ville, donnèrent un cruel intérêt à l’exécution du criminel, dont

le pourvoi fut, deux mois après, rejeté par la Cour suprême. Quelle

serait à ses derniers moments l’attitude du criminel, qui se vantait

de rendre son supplice impossible en annonçant une défense désespérée?

Parlerait-il? se démentirait-il? qui gagnerait le pari? Irez-vous?

n’irez-vous pas? comment y aller? La disposition des localités, qui

épargne aux criminels les angoisses d’un long trajet, restreint à

Limoges le nombre des spectateurs élégants. Le Palais-de-Justice où

est la prison occupe l’angle de la rue du Palais et de la rue du

Pont-Hérisson. La rue du Palais est continuée en droite ligne par la

courte rue de Monte-à-Regret qui conduit à la place d’Aîne ou des

Arènes où se font les exécutions, et qui sans doute doit son nom à

cette circonstance. Il y a donc peu de chemin, conséquemment peu de

maisons, peu de fenêtres. Quelle personne de la société voudrait

d’ailleurs se mêler à la foule populaire qui remplirait la place?

Mais cette exécution, de jour en jour attendue, fut de jour en jour

remise, au grand étonnement de la ville, et voici pourquoi. La pieuse

résignation des grands scélérats qui marchent à la mort est un des

triomphes que se réserve l’Église, et qui manque rarement son effet sur

la foule; leur repentir atteste trop la puissance des idées religieuses

pour que, tout intérêt chrétien mis à part, bien qu’il soit la

principale vue de l’Église, le clergé ne soit pas navré de l’insuccès

dans ces éclatantes occasions. En juillet 1829, la circonstance fut

aggravée par l’esprit de parti qui envenimait les plus petits détails

de la vie politique. Le parti libéral se réjouissait de voir échouer

dans une scène si publique le parti-Prêtre, expression inventée par

Montlosier, royaliste passé aux constitutionnels et entraîné par eux

au delà de ses intentions. Les partis commettent en masse des actions

infâmes qui couvriraient un homme d’opprobre; aussi, quand un homme

les résume aux yeux de la foule, devient-il Robespierre, Jeffries,

Laubardemont, espèces d’autels expiatoires où tous les complices

attachent des _ex voto_ secrets. D’accord avec l’Évêché, le parquet

retarda l’exécution, autant dans l’espérance de savoir ce que la

Justice ignorait du crime, que pour laisser la Religion triompher en

cette circonstance. Cependant le pouvoir du Parquet n’était pas sans

limites, et l’arrêt devait tôt ou tard s’exécuter. Les mêmes Libéraux

qui, par opposition, considéraient Tascheron comme innocent et qui

avaient tenté de battre en brèche l’arrêt de la Justice, murmuraient

alors de ce que cet arrêt ne recevait pas son exécution. L’Opposition,

quand elle est systématique, arrive à de semblables non-sens; car il

ne s’agit pas pour elle d’avoir raison, mais de toujours fronder le

pouvoir. Le Parquet eut donc, vers les premiers jours d’août, la main

forcée par cette rumeur si souvent stupide, appelée l’Opinion publique.

L’exécution fut annoncée. Dans cette extrémité, l’abbé Dutheil prit sur

lui de proposer à l’Évêque un dernier parti dont la réussite devait

avoir pour effet d’introduire dans ce drame judiciaire le personnage

extraordinaire qui servit de lien à tous les autres, qui se trouve

la plus grande de toutes les figures de cette Scène, et qui, par des

voies familières à la Providence, devait amener madame Graslin sur le

théâtre où ses vertus brillèrent du plus vif éclat, où elle se montra

bienfaitrice sublime et chrétienne angélique.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 55 / 72 段