Après avoir fait quelques pas en gravissant ce sentier rougi par les

feuilles de l’automne, noirs de mûrons et de prunelles, l’abbé Gabriel

se retourna par le mouvement machinal qui nous porte tous à prendre

connaissance des lieux où nous allons pour la première fois, espèce

de curiosité physique innée que partagent les chevaux et les chiens.

La situation de Montégnac lui fut expliquée par quelques sources

qu’épanche la colline et par une petite rivière le long de laquelle

passe la route départementale qui lie le chef-lieu de l’Arrondissement

à la Préfecture. Comme tous les villages de ce plateau, Montégnac est

bâti en terre séchée au soleil, et façonnée en carrés égaux. Après un

incendie, une habitation peut se trouver construite en briques. Les

toits sont en chaume. Tout y annonçait alors l’indigence. En avant de

Montégnac, s’étendaient plusieurs champs de seigle, de raves et de

pommes de terre, conquis sur la plaine. Au penchant de la colline,

il vit quelques prairies à irrigations où l’on élève ces célèbres

chevaux limousins, qui furent, dit-on, un legs des Arabes quand ils

descendirent des Pyrénées en France, pour expirer entre Poitiers et

Tours sous la hache des Francs que commandait Charles Martel. L’aspect

des hauteurs avait de la sécheresse. Des places brûlées, rougeâtres,

ardentes indiquaient la terre aride où se plaît le châtaignier. Les

eaux, soigneusement appliquées aux irrigations, ne vivifiaient que

les prairies bordées de châtaigniers, entourées de haies où croissait

cette herbe fine et rare, courte et quasi-sucrée qui produit cette race

de chevaux fiers et délicats, sans grande résistance à la fatigue,

mais brillants, excellents aux lieux où ils naissent, et sujets à

changer par leur transplantation. Quelques mûriers récemment apportés

indiquaient l’intention de cultiver la soie. Comme la plupart des

villages du monde, Montégnac n’avait qu’une seule rue, par où passait

la route. Mais il y avait un haut et un bas Montégnac, divisés chacun

par des ruelles tombant à angle droit sur la rue. Une rangée de maisons

assises sur la croupe de la colline, présentait le gai spectacle de

jardins étagés; leur entrée sur la rue nécessitait plusieurs degrés;

les unes avaient leurs escaliers en terre, d’autres en cailloux, et,

de ci de là, quelques vieilles femmes, assises, filant ou gardant les

enfants, animaient la scène, entretenaient la conversation entre le

haut et le bas Montégnac en se parlant à travers la rue ordinairement

paisible, et se renvoyaient assez rapidement les nouvelles d’un bout

à l’autre du bourg. Les jardins, pleins d’arbres fruitiers, de choux,

d’oignons, de légumes, avaient tous des ruches le long de leurs

terrasses. Puis une autre rangée de maisons à jardins inclinés sur la

rivière, dont le cours était marqué par de magnifiques chènevières et

par ceux d’entre les arbres fruitiers qui aiment les terres humides,

s’étendait parallèlement; quelques-unes, comme celle de la poste,

se trouvaient dans un creux et favorisaient ainsi l’industrie de

quelques tisserands; presque toutes étaient ombragées par des noyers,

l’arbre des terres fortes. De ce côté, dans le bout opposé à celui

de la grande plaine, était une habitation plus vaste et plus soignée

que les autres, autour de laquelle se groupaient d’autres maisons

également bien tenues. Ce hameau, séparé du bourg par ses jardins,

s’appelait déjà LES TASCHERONS, nom qu’il conserve aujourd’hui. La

Commune était peu de chose par elle-même; mais il en dépendait une

trentaine de métairies éparses. Dans la vallée, vers la rivière,

quelques _traînes_ semblables à celles de la Marche et du Berry,

indiquaient les cours d’eau, dessinaient leurs franges vertes autour

de cette commune, jetée là comme un vaisseau en pleine mer. Quand une

maison, une terre, un village, un pays, ont passé d’un état déplorable

à un état satisfaisant, sans être encore ni splendide ni même riche,

la vie semble si naturelle aux êtres vivants, qu’au premier abord,

le spectateur ne peut jamais deviner les efforts immenses, infinis

de petitesse, grandioses de persistance, le travail enterré dans les

fondations, les labours oubliés sur lesquels reposent les premiers

changements. Aussi ce spectacle ne parut-il pas extraordinaire au

jeune abbé quand il embrassa par un coup d’œil ce gracieux paysage.

Il ignorait l’état de ce pays avant l’arrivée du curé Bonnet. Il

fit quelques pas de plus en montant le sentier, et revit bientôt, à

une centaine de toises au-dessus des jardins dépendant des maisons

du Haut-Montégnac, l’église et le presbytère, qu’il avait aperçus

les premiers de loin, confusément mêlés aux ruines imposantes et

enveloppées par des plantes grimpantes du vieux castel de Montégnac,

une des résidences de la maison de Navarreins au douzième siècle.

Le presbytère, maison sans doute primitivement bâtie pour un garde

principal ou pour un intendant, s’annonçait par une longue et haute

terrasse plantée de tilleuls, d’où la vue planait sur le pays.

L’escalier de cette terrasse et les murs qui la soutenaient étaient

d’une ancienneté constatée par les ravages du temps. Les pierres de

l’escalier, déplacées par la force imperceptible mais continue de la

végétation, laissaient passer de hautes herbes et des plantes sauvages.

La mousse plate qui s’attache aux pierres avait appliqué son tapis vert

dragon sur la hauteur de chaque marche. Les nombreuses familles des

pariétaires, la camomille, les cheveux de Vénus sortaient par touffes

abondantes et variées entre les barbacanes de la muraille, lézardée

malgré son épaisseur. La botanique y avait jeté la plus élégante

tapisserie de fougères découpées, de gueules-de-loup violacées à

pistils d’or, de vipérines bleues, de cryptogames bruns, si bien que la

pierre semblait être un accessoire, et trouait cette fraîche tapisserie

à de rares intervalles. Sur cette terrasse, le buis dessinait les

figures géométriques d’un jardin d’agrément, encadré par la maison du

curé, au-dessus de laquelle le roc formait une marge blanchâtre ornée

d’arbres souffrants, et penchés comme un plumage. Les ruines du château

dominaient et cette maison et l’église. Ce presbytère, construit

en cailloux et en mortier, avait un étage surmonté d’un énorme toit

en pente à deux pignons, sous lequel s’étendaient des greniers sans

doute vides, vu le délabrement des lucarnes. Le rez-de-chaussée se

composait de deux chambres séparées par un corridor, au fond duquel

était un escalier de bois par lequel on montait au premier étage,

également composé de deux chambres. Une petite cuisine était adossée

à ce bâtiment du côté de la cour où se voyaient une écurie et une

étable parfaitement désertes, inutiles, abandonnées. Le jardin

potager séparait la maison de l’église. Une galerie en ruine allait

du presbytère à la sacristie. Quand le jeune abbé vit les quatre

croisées à vitrages en plomb, les murs bruns et moussus, la porte de

ce presbytère en bois brut fendillé comme un paquet d’allumettes,

loin d’être saisi par l’adorable naïveté de ces détails, par la grâce

des végétations qui garnissaient les toits, les appuis en bois pourri

des fenêtres, et les lézardes d’où s’échappaient de folles plantes

grimpantes, par les cordons de vignes dont les pampres vrillés et les

grappillons entraient par les fenêtres comme pour y apporter de riantes

idées, il se trouva très-heureux d’être évêque en perspective, plutôt

que curé de village. Cette maison toujours ouverte semblait appartenir

à tous. L’abbé Gabriel entra dans la salle qui communiquait avec la

cuisine, et y vit un pauvre mobilier: une table à quatre colonnes

torses en vieux chêne, un fauteuil en tapisserie, des chaises tout en

bois, un vieux bahut pour buffet. Personne dans la cuisine, excepté un

chat qui révélait une femme au logis. L’autre pièce servait de salon.

En y jetant un coup d’œil, le jeune prêtre aperçut des fauteuils en

bois naturel et couverts en tapisserie. La boiserie et les solives du

plafond étaient en châtaignier et d’un noir d’ébène. Il y avait une

horloge dans une caisse verte à fleurs peintes, une table ornée d’un

tapis vert usé, quelques chaises, et sur la cheminée deux flambeaux

entre lesquels était un enfant Jésus en cire, sous sa cage de verre.

La cheminée, revêtue de bois à moulures grossières, était cachée par

un devant en papier dont le sujet représentait le bon Pasteur avec

sa brebis sur l’épaule, sans doute le cadeau par lequel la fille du

maire ou du juge de paix avait voulu reconnaître les soins donnés à

son éducation. Le piteux état de la maison faisait peine à voir: les

murs, jadis blanchis à la chaux étaient décolorés par places, teints à

hauteur d’homme par des frottements; l’escalier à gros balustres et à

marches en bois, quoique proprement tenu, paraissait devoir trembler

sous le pied. Au fond, en face de la porte d’entrée, une autre porte

ouverte donnant sur le jardin potager permit à l’abbé de Rastignac

de mesurer le peu de largeur de ce jardin, encaissé comme par un mur

de fortification taillé dans la pierre blanchâtre et friable de la

montagne que tapissaient de riches espaliers, de longues treilles mal

entretenues, et dont toutes les feuilles étaient dévorées de lèpre. Il

revint sur ses pas, se promena dans les allées du premier jardin d’où

se découvrit à ses yeux, par-dessus le village, le magnifique spectacle

de la vallée, véritable oasis située au bord des vastes plaines qui,

voilées par les légères brumes du matin, ressemblaient à une mer calme.

En arrière, on apercevait d’un côté les vastes repoussoirs de la forêt

bronzée, et de l’autre, l’église, les ruines du château perchées sur

le roc, mais qui se détachaient vivement sur le bleu de l’Ether. En

faisant crier sous ses pas le sable des petites allées en étoile, en

rond, en losange, l’abbé Gabriel regarda tour à tour le village où les

habitants réunis par groupes l’examinaient déjà, puis cette vallée

fraîche avec ses chemins épineux, sa rivière bordée de saules si bien

opposée à l’infini des plaines; il fut alors saisi par des sensations

qui changèrent la nature de ses idées, il admira le calme de ces lieux,

il fut soumis à l’influence de cet air pur, à la paix inspirée par la

révélation d’une vie ramenée vers la simplicité biblique; il entrevit

confusément les beautés de cette cure où il rentra pour en examiner

les détails avec une curiosité sérieuse. Une petite fille, sans doute

chargée de garder la maison, mais occupée à picorer dans le jardin,

entendit, sur les grands carreaux qui dallaient les deux salles basses,

les pas d’un homme chaussé de souliers craquant. Elle vint. Étonnée

d’être surprise un fruit à la main, un autre entre les dents, elle ne

répondit rien aux questions de ce beau, jeune, mignon abbé. La petite

n’avait jamais cru qu’il pût exister un abbé semblable, éclatant de

linge en batiste, tiré à quatre épingles, vêtu de beau drap noir, sans

une tache ni un pli.

--Monsieur Bonnet, dit-elle enfin, monsieur Bonnet dit la messe, et

mademoiselle Ursule est à l’église.

L’abbé Gabriel n’avait pas vu la galerie par laquelle le presbytère

communiquait à l’église, il regagna le sentier pour y entrer par

la porte principale. Cette espèce de porche en auvent regardait le

village, on y parvenait par des degrés en pierres disjointes et usées

qui dominaient une place ravinée par les eaux et ornée de ces gros

ormes dont la plantation fut ordonnée par le protestant Sully. Cette

église, une des plus pauvres églises de France où il y en a de bien

pauvres, ressemblait à ces énormes granges qui ont au-dessus de leur

porte un toit avancé soutenu par des piliers de bois ou de briques.

Bâtie en cailloux et en mortier, comme la maison du curé, flanquée d’un

clocher carré sans flèche et couvert en grosses tuiles rondes, cette

église avait pour ornements extérieurs les plus riches créations de la

Sculpture, mais enrichies de lumière et d’ombres, fouillées, massées et

colorées par la Nature qui s’y entend aussi bien que Michel-Ange. Des

deux côtés, le lierre embrassait les murailles de ses tiges nerveuses

en dessinant à travers son feuillage autant de veines qu’il s’en

trouve sur un écorché. Ce manteau, jeté par le Temps pour couvrir les

blessures qu’il avait faites, était diapré par les fleurs d’automne

nées dans les crevasses, et donnait asile à des oiseaux qui chantaient.

La fenêtre en rosace, au-dessus de l’auvent du porche, était enveloppée

de campanules bleues comme la première page d’un missel richement

peint. Le flanc qui communiquait avec la cure, à l’exposition du nord,

était moins fleuri, la muraille s’y voyait grise et rouge par grandes

places où s’étalaient des mousses; mais l’autre flanc et le chevet

entourés par le cimetière offraient des floraisons abondantes et

variées. Quelques arbres, entre autres un amandier, un des emblèmes de

l’espérance, s’étaient logés dans les lézardes. Deux pins gigantesques

adossés au chevet servaient de paratonnerres. Le cimetière, bordé

d’un petit mur en ruine que ses propres décombres maintenaient à

hauteur d’appui, avait pour ornement une croix en fer montée sur un

socle, garnie de buis bénit à Pâques par une de ces touchantes pensées

chrétiennes oubliées dans les villes. Le curé de village est le seul

prêtre qui vienne dire à ses morts au jour de la résurrection pascale:

--Vous revivrez heureux! Çà et là quelques croix pourries jalonnaient

les éminences couvertes d’herbes.

L’intérieur s’harmoniait parfaitement au négligé poétique de cet humble

extérieur dont le luxe était fourni par le Temps, charitable une fois.

Au dedans, l’œil s’attachait d’abord à la toiture, intérieurement

doublée en châtaignier auquel l’âge avait donné les plus riches tons

des vieux bois de l’Europe, et que soutenaient, à des distances égales,

de nerveux supports appuyés sur des poutres transversales. Les quatre

murs blanchis à la chaux n’avaient aucun ornement. La misère rendait

cette paroisse iconoclaste sans le savoir. L’église, carrelée et

garnie de bancs, était éclairée par quatre croisées latérales en

ogive, à vitrages en plomb. L’autel, en forme de tombeau, avait pour

ornement un grand crucifix au-dessus d’un tabernacle en noyer décoré

de quelques moulures propres et luisantes, huit flambeaux à cierges

économiques en bois peint en blanc, puis deux vases en porcelaine

pleins de fleurs artificielles, que le portier d’un agent de change

aurait rebutés, et desquels Dieu se contentait. La lampe du sanctuaire

était une veilleuse placée dans un ancien bénitier portatif en cuivre

argenté, suspendu par des cordes en soie qui venaient de quelque

château démoli. Les fonts baptismaux étaient en bois comme la chaire

et comme une espèce de cage pour les marguilliers, les patriciens du

bourg. Un autel de la Vierge offrait à l’admiration publique deux

lithographies coloriées, encadrées dans un petit cadre doré. Il était

peint en blanc, décoré de fleurs artificielles plantées dans des

vases tournés en bois doré, et recouvert par une nappe festonnée de

méchantes dentelles rousses. Au fond de l’église, une longue croisée

voilée par un grand rideau en calicot rouge, produisait un effet

magique. Ce riche manteau de pourpre jetait une teinte rose sur les

murs blanchis à la chaux, il semblait qu’une pensée divine rayonnât de

l’autel et embrassât cette pauvre nef pour la réchauffer. Le couloir

qui conduisait à la sacristie offrait sur une de ses parois le patron

du village, un grand saint Jean-Baptiste avec son mouton, sculptés en

bois et horriblement peints. Malgré tant de pauvreté, cette église ne

manquait pas des douces harmonies qui plaisent aux belles âmes, et

que les couleurs mettent si bien en relief. Les riches teintes brunes

du bois relevaient admirablement le blanc pur des murailles, et se

mariaient sans discordance à la pourpre triomphale jetée sur le chevet.

Cette sévère trinité de couleurs rappelait la grande pensée catholique.

A l’aspect de cette chétive maison de Dieu, si le premier sentiment

était la surprise, il était suivi d’une admiration mêlée de pitié:

n’exprimait-elle pas la misère du pays? ne s’accordait-elle pas à la

simplicité naïve du presbytère? Elle était d’ailleurs propre et bien

tenue. On y respirait comme un parfum de vertus champêtres, rien n’y

trahissait l’abandon. Quoique rustique et simple, elle était habitée

par la Prière, elle avait une âme, on le sentait sans s’expliquer

comment.

L’abbé Gabriel se glissa doucement pour ne point troubler le

recueillement de deux groupes placés en haut des bancs, auprès du

maître-autel, qui était séparé de la nef à l’endroit où pendait

la lampe, par une balustrade assez grossière, toujours en bois de

châtaignier, et garnie de la nappe destinée à la communion. De chaque

côté de la nef, une vingtaine de paysans et de paysannes, plongés dans

la prière la plus fervente, ne firent aucune attention à l’étranger

quand il monta le chemin étroit qui divisait les deux rangées de bancs.

Arrivé sous la lampe, endroit d’où il pouvait voir les deux petites

nefs qui figuraient la croix, et dont l’une conduisait à la sacristie,

l’autre au cimetière, l’abbé Gabriel aperçut du côté du cimetière une

famille vêtue de noir, et agenouillée sur le carreau; ces deux parties

de l’église n’avaient pas de bancs. Le jeune abbé se prosterna sur la

marche de la balustrade qui séparait le chœur de la nef, et se mit à

prier, en examinant par un regard oblique ce spectacle qui lui fut

bientôt expliqué.

L’évangile était dit. Le curé quitta sa chasuble et descendit de

l’autel pour venir à la balustrade. Le jeune abbé, qui prévit ce

mouvement, s’adossa au mur avant que monsieur Bonnet ne pût le voir.

Dix heures sonnaient.

--Mes frères, dit le curé d’une voix émue, en ce moment même, un enfant

de cette paroisse va payer sa dette à la justice humaine en subissant

le dernier supplice, nous offrons le saint sacrifice de la messe pour

le repos de son âme. Unissons nos prières afin d’obtenir de Dieu

qu’il n’abandonne pas cet enfant dans ses derniers moments, et que

son repentir lui mérite dans le ciel la grâce qui lui a été refusée

ici-bas. La perte de ce malheureux, un de ceux sur lesquels nous avions

le plus compté pour donner de bons exemples, ne peut être attribuée

qu’à la méconnaissance des principes religieux...

Le curé fut interrompu par des sanglots qui partaient du groupe formé

par la famille en deuil, et dans lequel le jeune prêtre, à ce surcroît

d’affliction, reconnut la famille Tascheron, sans l’avoir jamais vue.

D’abord étaient collés contre la muraille deux vieillards au moins

septuagénaires, deux figures à rides profondes et immobiles, bistrées

comme un bronze florentin. Ces deux personnages, stoïquement debout

comme des statues dans leurs vieux vêtements rapetassés, devaient

être le grand-père et la grand’mère du condamné. Leurs yeux rougis

et vitreux semblaient pleurer du sang, leurs bras tremblaient tant,

que les bâtons sur lesquels ils s’appuyaient rendaient un léger bruit

sur le carreau. Après eux, le père et la mère, le visage caché dans

leurs mouchoirs, fondaient en larmes. Autour de ces quatre chefs de

la famille, se tenaient à genoux deux sœurs mariées, accompagnées de

leurs maris. Puis, trois fils stupides de douleur. Cinq petits enfants

agenouillés, dont le plus âgé n’avait que sept ans, ne comprenaient

sans doute point ce dont il s’agissait, ils regardaient, ils écoutaient

avec la curiosité torpide en apparence qui distingue le paysan, mais

qui est l’observation des choses physiques poussée au plus haut degré.

Enfin, la pauvre fille emprisonnée par un désir de la justice, la

dernière venue, cette Denise, martyre de son amour fraternel, écoutait

d’un air qui tenait à la fois de l’égarement et de l’incrédulité. Pour

elle, son frère ne pouvait pas mourir. Elle représentait admirablement

celle des trois Marie qui ne croyait pas à la mort du Christ, tout en

en partageant l’agonie. Pâle, les yeux secs, comme le sont ceux des

personnes qui ont beaucoup veillé, sa fraîcheur était déjà flétrie

moins par les travaux champêtres que par le chagrin; mais elle avait

encore la beauté des filles de la campagne, des formes pleines et

rebondies, de beaux bras rouges, une figure toute ronde, des yeux

purs, allumés en ce moment par l’éclair du désespoir. Sous le cou, à

plusieurs places, une chair ferme et blanche que le soleil n’avait pas

brunie annonçait une riche carnation, une blancheur cachée. Les deux

filles mariées pleuraient; leurs maris, cultivateurs, patients, étaient

graves. Les trois autres garçons, profondément tristes, tenaient leurs

yeux abaissés vers la terre. Dans ce tableau horrible de résignation

et de douleur sans espoir, Denise et sa mère offraient seules une

teinte de révolte. Les autres habitants s’associaient à l’affliction

de cette famille respectable par une sincère et pieuse commisération

qui donnait à tous les visages la même expression, et qui monta jusqu’à

l’effroi quand les quelques phrases du curé firent comprendre qu’en

ce moment le couteau tombait sur la tête de ce jeune homme que tous

connaissaient, avaient vu naître, avaient jugé sans doute incapable de

commettre un crime. Les sanglots qui interrompirent la simple et courte

allocution que le prêtre devait faire à ses ouailles, le troublèrent

à un point qu’il la cessa promptement, en les invitant à prier avec

ferveur. Quoique ce spectacle ne fût pas de nature à surprendre

un prêtre, Gabriel de Rastignac était trop jeune pour ne pas être

profondément touché. Il n’avait pas encore exercé les vertus du prêtre,

il se savait appelé à d’autres destinées, il n’avait pas à aller sur

toutes les brèches sociales où le cœur saigne à la vue des maux qui

les encombrent; sa mission était celle du haut clergé qui maintient

l’esprit de sacrifice, représente l’intelligence élevée de l’Église,

et dans les occasions d’éclat déploie ces mêmes vertus sur de plus

grands théâtres, comme les illustres évêques de Marseille et de Meaux,

comme les archevêques d’Arles et de Cambrai. Cette petite assemblée de

gens de la campagne pleurant et priant pour celui qu’ils supposaient

supplicié dans une grande place publique, devant des milliers de gens

venus de toutes parts pour agrandir encore le supplice par une honte

immense; ce faible contre-poids de sympathies et de prières, opposé

à cette multitude de curiosités féroces et de justes malédictions,

était de nature à émouvoir, surtout dans cette pauvre église. L’abbé

Gabriel fut tenté d’aller dire aux Tascheron: Votre fils, votre frère

a obtenu un sursis. Mais il eut peur de troubler la messe, il savait

d’ailleurs que ce sursis n’empêcherait pas l’exécution. Au lieu de

suivre l’office, il fut irrésistiblement entraîné à observer le pasteur

de qui l’on attendait le miracle de la conversion du criminel.

Sur l’échantillon du presbytère, Gabriel de Rastignac s’était fait

un portrait imaginaire de monsieur Bonnet: un homme gros et court, à

figure forte et rouge, un rude travailleur à demi paysan, hâlé par

le soleil. Loin de là, l’abbé rencontra son égal. De petite taille

et débile en apparence, monsieur Bonnet frappait tout d’abord par

le visage passionné qu’on suppose à l’apôtre: une figure presque

triangulaire commencée par un large front sillonné de plis, achevée

des tempes à la pointe du menton par les deux lignes maigres que

dessinaient ses joues creuses. Dans cette figure endolorie par un

teint jaune comme la cire d’un cierge, éclataient deux yeux d’un

bleu lumineux de foi, brûlant d’espérance vive. Elle était également

partagée par un nez long, mince et droit, à narines bien coupées,

sous lequel parlait toujours, même fermée, une bouche large à lèvres

prononcées, et d’où il sortait une de ces voix qui vont au cœur. La

chevelure châtaine, rare, fine et lisse sur la tête, annonçait un

tempérament pauvre, soutenu seulement par un régime sobre. La volonté

faisait toute la force de cet homme. Telles étaient ses distinctions.

Ses mains courtes eussent indiqué chez tout autre une pente vers de

grossiers plaisirs, et peut-être avait-il, comme Socrate, vaincu ses

mauvais penchants. Sa maigreur était disgracieuse. Ses épaules se

voyaient trop. Ses genoux semblaient cagneux. Le buste trop développé

relativement aux extrémités lui donnait l’air d’un bossu sans bosse. En

somme, il devait déplaire.

Les gens à qui les miracles de la Pensée, de la Foi, de l’Art sont

connus, pouvaient seuls adorer ce regard enflammé du martyr, cette

pâleur de la constance et cette voix de l’amour qui distinguaient le

curé Bonnet. Cet homme, digne de la primitive Église qui n’existe

plus que dans les tableaux du seizième siècle et dans les pages

du martyrologe, était marqué du sceau des grandeurs humaines qui

approchent le plus des grandeurs divines, par la Conviction dont le

relief indéfinissable embellit les figures les plus vulgaires, dore

d’une teinte chaude le visage des hommes voués à un Culte quelconque,

comme il relève d’une sorte de lumière la figure de la femme glorieuse

de quelque bel amour. La Conviction est la volonté humaine arrivée à sa

plus grande puissance. Tout à la fois effet et cause, elle impressionne

les âmes les plus froides, elle est une sorte d’éloquence muette qui

saisit les masses.

En descendant de l’autel, le curé rencontra le regard de l’abbé

Gabriel; il le reconnut, et quand le secrétaire de l’Évêché se présenta

dans la sacristie, Ursule, à laquelle son maître avait donné déjà ses

ordres, y était seule et invita le jeune abbé à la suivre.

--Monsieur, dit Ursule, femme d’un âge canonique, en emmenant l’abbé

de Rastignac par la galerie dans le jardin, monsieur le curé m’a

dit de vous demander si vous aviez déjeuné. Vous avez dû partir de

grand matin de Limoges, pour être ici à dix heures, je vais donc tout

préparer pour le déjeuner. Monsieur l’abbé ne trouvera pas ici la table

de monseigneur; mais nous ferons de notre mieux. Monsieur Bonnet ne

tardera pas à revenir, il est allé consoler ces pauvres gens... les

Tascheron... Voici la journée où leur fils éprouve un bien terrible

accident...

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 57 / 72 段