Pendant cet heureux temps, et jusqu’au commencement de l’année 1829,

madame Graslin arriva, sous les yeux de ses amis, à un point de beauté

vraiment extraordinaire, et dont les raisons ne furent jamais bien

expliquées. Le bleu de l’iris s’agrandit comme une fleur et diminua

le cercle brun des prunelles, en paraissant trempé d’une lueur moite

et languissante, pleine d’amour. On vit blanchir, comme un faîte à

l’aurore, son front illuminé par des souvenirs, par des pensées de

bonheur, et ses lignes se purifièrent à quelques feux intérieurs. Son

visage perdit ces ardents tons bruns qui annonçaient un commencement

d’hépatite, la maladie des tempéraments vigoureux ou des personnes

dont l’âme est souffrante, dont les affections sont contrariées. Ses

tempes devinrent d’une adorable fraîcheur. On voyait enfin souvent,

par échappées, le visage céleste, digne de Raphaël, que la maladie

avait encroûtée comme le temps encrasse une toile de ce grand maître.

Ses mains semblèrent plus blanches, ses épaules prirent une délicieuse

plénitude, ses mouvements jolis et animés rendirent à sa taille

flexible et souple toute sa valeur. Les femmes de la ville l’accusèrent

d’aimer monsieur de Grandville, qui d’ailleurs lui faisait une cour

assidue, et à laquelle Véronique opposa les barrières d’une pieuse

résistance. Le Substitut professait pour elle une de ces admirations

respectueuses à laquelle ne se trompaient point les habitués de ce

salon. Les prêtres et les gens d’esprit devinèrent bien que cette

affection, amoureuse chez le jeune magistrat, ne sortait pas des

bornes permises chez madame Graslin. Lassé d’une défense appuyée sur

les sentiments les plus religieux, le vicomte de Grandville avait, à

la connaissance des intimes de cette société, de faciles amitiés qui

cependant n’empêchaient point sa constante admiration et son culte

auprès de la belle madame Graslin, car telle était, en 1829, son

surnom à Limoges. Les plus clairvoyants attribuèrent le changement de

physionomie qui rendit Véronique encore plus charmante pour ses amis,

aux secrètes délices qu’éprouve toute femme, même la plus religieuse,

à se voir courtisée, à la satisfaction de vivre enfin dans le milieu

qui convenait à son esprit, au plaisir d’échanger ses idées, et

qui dissipa l’ennui de sa vie, au bonheur d’être entourée d’hommes

aimables, instruits, de vrais amis dont l’attachement s’accroissait

de jour en jour. Peut-être eût-il fallu des observateurs encore plus

profonds, plus perspicaces ou plus défiants que les habitués de

l’hôtel Graslin, pour deviner la grandeur sauvage, la force du peuple

que Véronique avait refoulée au fond de son âme. Si quelquefois elle

fut surprise en proie à la torpeur d’une méditation ou sombre, ou

simplement pensive, chacun de ses amis savait qu’elle portait en son

cœur bien des misères, qu’elle s’était sans doute initiée le matin

à bien des douleurs, qu’elle pénétrait en des sentines où les vices

épouvantaient par leur naïveté; souvent le Substitut, devenu bientôt

Avocat-général la gronda de quelque bienfait inintelligent que, dans

les secrets de ses instructions correctionnelles, la Justice avait

trouvé comme un encouragement à des crimes ébauchés. «--Vous faut-il de

l’argent pour quelques-uns de vos pauvres? lui disait alors le vieux

Grossetête en lui prenant la main, je serai complice de vos bienfaits.

--Il est impossible de rendre tout le monde riche!» répondait-elle en

poussant un soupir. Au commencement de cette année, arriva l’événement

qui devait changer entièrement la vie intérieure de Véronique, et

métamorphoser la magnifique expression de sa physionomie, pour en

faire d’ailleurs un portrait mille fois plus intéressant aux yeux

des peintres. Assez inquiet de sa santé, Graslin ne voulut plus, au

grand désespoir de sa femme, habiter son rez-de-chaussée, il remonta

dans l’appartement conjugal où il se fit soigner. Ce fut bientôt une

nouvelle à Limoges que l’état de madame Graslin, elle était grosse;

sa tristesse, mélangée de joie, occupa ses amis qui devinèrent alors

que, malgré ses vertus, elle s’était trouvée heureuse de vivre séparée

de son mari. Peut-être avait-elle espéré de meilleures destinées,

depuis le jour où l’Avocat-général lui fit la cour; car il avait déjà

refusé d’épouser la plus riche héritière du Limousin. Dès lors les

profonds politiques qui faisaient entre deux parties de whist la police

des sentiments et des fortunes, avaient soupçonné le magistrat et la

jeune femme de fonder sur l’état maladif du banquier des espérances

presque ruinées par cet événement. Les troubles profonds qui marquèrent

cette période de la vie de Véronique, les inquiétudes qu’un premier

accouchement cause aux femmes, et qui, dit-on, offre des dangers alors

qu’il arrive après la première jeunesse, rendirent ses amis plus

attentifs auprès d’elle; chacun d’eux déploya mille petits soins qui

lui prouvèrent combien leurs affections étaient vives et solides.

CHAPITRE II.

TASCHERON.

Dans cette même année, Limoges eut le terrible spectacle et le drame

singulier du procès Tascheron, dans lequel le magistrat déploya les

talents qui plus tard le firent nommer Procureur-général.

Un vieillard qui habitait une maison isolée dans le faubourg

Saint-Étienne fut assassiné. Un grand jardin fruitier sépare du

faubourg cette maison, également séparée de la campagne par un jardin

d’agrément au bout duquel sont d’anciennes serres abandonnées. La

rive de la Vienne forme devant cette habitation un talus rapide dont

l’inclinaison permet de voir la rivière. La cour en pente finit à

la berge par un petit mur où, de distance en distance s’élèvent des

pilastres réunis par des grilles, plus pour l’ornement que pour la

défense, car les barreaux sont en bois peint. Ce vieillard nommé

Pingret, célèbre par son avarice, vivait avec une seule servante,

une campagnarde à laquelle il faisait faire ses labours. Il soignait

lui-même ses espaliers, taillait ses arbres, récoltait ses fruits,

et les envoyait vendre en ville, ainsi que des primeurs à la culture

desquelles il excellait. La nièce de ce vieillard et sa seule

héritière, mariée à un petit rentier de la ville, monsieur des

Vanneaulx, avait maintes fois prié son oncle de prendre un homme pour

garder sa maison, en lui démontrant qu’il y gagnerait les produits de

plusieurs carrés plantés d’arbres en plein vent, où il semait

lui-même des grenailles, mais il s’y était constamment refusé. Cette

contradiction chez un avare donnait matière à bien des causeries

conjecturales dans les maisons où les des Vanneaulx passaient la

soirée. Plus d’une fois, les plus divergentes réflexions entrecoupèrent

les parties de boston. Quelques esprits matois avaient conclu en

présumant un trésor enfoui dans les luzernes. --«Si j’étais à la place

de madame des Vanneaulx disait un agréable rieur, je ne tourmenterais

point mon oncle; si on l’assassine, eh! bien, on l’assassinera.

J’hériterais.» Madame des Vanneaulx voulait faire garder son oncle,

comme les entrepreneurs du Théâtre-Italien prient leur ténor à recettes

de se bien couvrir le gosier, et lui donnent leur manteau quand il a

oublié le sien. Elle avait offert au petit Pingret un superbe chien

de basse-cour, le vieillard le lui avait renvoyé par Jeanne Malassis,

sa servante: «--Votre oncle ne veut point d’une bouche de plus à la

maison,» dit-elle à madame des Vanneaulx. L’événement prouva combien

les craintes de la nièce étaient fondées. Pingret fut assassiné,

pendant une nuit noire, au milieu d’un carré de luzerne où il ajoutait

sans doute quelques louis à un pot plein d’or. La servante, réveillée

par la lutte, avait eu le courage de venir au secours du vieil avare,

et le meurtrier s’était trouvé dans l’obligation de la tuer pour

supprimer son témoignage. Ce calcul, qui détermine presque toujours

les assassins à augmenter le nombre de leurs victimes, est un malheur

engendré par la peine capitale qu’ils ont en perspective. Ce double

meurtre fut accompagné de circonstances bizarres qui devaient donner

autant de chances à l’Accusation qu’à la Défense. Quand les voisins

furent une matinée sans voir ni le petit père Pingret ni sa servante;

lorsqu’en allant et venant, ils examinèrent sa maison à travers les

grilles de bois et qu’ils trouvèrent, contre tout usage, les portes

et les fenêtres fermées, il y eut dans le faubourg Saint-Étienne une

rumeur qui remonta jusqu’à la rue des Cloches où demeurait madame

des Vanneaulx. La nièce avait toujours l’esprit préoccupé d’une

catastrophe, elle avertit la justice qui enfonça les portes. On vit

bientôt dans les quatre carrés, quatre trous vides, et jonchés à

l’entour par les débris de pots pleins d’or la veille. Dans deux des

trous mal rebouchés, les corps du père Pingret et de Jeanne Malassis

avaient été ensevelis avec leurs habits. La pauvre fille était accourue

pieds nus, en chemise. Pendant que le Procureur du roi, le commissaire

de police et le juge d’Instruction recueillaient les éléments de la

procédure, l’infortuné des Vanneaulx recueillait les débris des pots,

et calculait la somme volée d’après leur contenance. Les magistrats

reconnurent la justesse des calculs, en estimant à mille pièces par pot

les trésors envolés; mais ces pièces étaient-elles de quarante-huit

ou de quarante, de vingt-quatre ou de vingt francs? Tous ceux qui,

dans Limoges, attendaient des héritages, partagèrent la douleur des

des Vanneaulx. Les imaginations limousines furent vivement stimulées

par le spectacle de ces pots à or brisés. Quant au petit père Pingret,

qui souvent venait vendre des légumes lui-même au marché, qui vivait

d’oignons et de pain, qui ne dépensait pas trois cents francs par an,

qui n’obligeait ou ne désobligeait personne, et n’avait pas fait un

scrupule de bien dans le faubourg Saint-Étienne, il n’excita pas le

moindre regret. Quant à Jeanne Malassis, son héroïsme, que le vieil

avare aurait à peine récompensé, fut jugé comme intempestif; le nombre

des âmes qui l’admirèrent fut petit en comparaison de ceux qui dirent:

--Moi j’aurais joliment dormi!

Les gens de justice ne trouvèrent ni encre ni plume pour verbaliser

dans cette maison nue, délabrée, froide et sinistre. Les curieux et

l’héritier aperçurent alors les contresens qui se remarquent chez

certains avares. L’effroi du petit vieillard pour la dépense éclatait

sur les toits non réparés qui ouvraient leurs flancs à la lumière, à

la pluie, à la neige; dans les lézardes vertes qui sillonnaient les

murs, dans les portes pourries près de tomber au moindre choc, et les

vitres en papier non huilé. Partout des fenêtres sans rideaux, des

cheminées sans glaces ni chenets et dont l’âtre propre était garni

d’une bûche ou de petits bois presque vernis par la sueur du tuyau;

puis des chaises boiteuses, deux couchettes maigres et plates, des pots

fêlés, des assiettes rattachées, des fauteuils manchots; à son lit, des

rideaux que le temps avait brodés de ses mains hardies, un secrétaire

mangé par les vers où il serrait ses graines, du linge épaissi par les

reprises et les coutures; enfin un tas de haillons qui ne vivaient

que soutenus par l’esprit du maître, et qui, lui mort, tombèrent en

loques, en poudre, en dissolution chimique, en ruines, en je ne sais

quoi sans nom, dès que les mains brutales de l’héritier furieux ou des

gens officiels y touchèrent. Ces choses disparurent comme effrayées

d’une vente publique. La grande majorité de la capitale du Limousin

s’intéressa longtemps à ces braves des Vanneaulx qui avaient deux

enfants; mais quand la Justice crut avoir trouvé l’auteur présumé du

crime, ce personnage absorba l’attention, il devint un héros, et les

des Vanneaulx restèrent dans l’ombre du tableau.

Vers la fin du mois de mars, madame Graslin avait éprouvé déjà

quelques-uns de ces malaises que cause une première grossesse et qui

ne peuvent plus se cacher. La Justice informait alors sur le crime

commis au faubourg Saint-Étienne, et l’assassin n’était pas encore

arrêté. Véronique recevait ses amis dans sa chambre à coucher, on y

faisait la partie. Depuis quelques jours, madame Graslin ne sortait

plus, elle avait eu déjà plusieurs de ces caprices singuliers attribués

chez toutes les femmes à la grossesse; sa mère venait la voir presque

tous les jours, et ces deux femmes restaient ensemble pendant des

heures entières. Il était neuf heures, les tables de jeu restaient sans

joueurs, tout le monde causait de l’assassinat et des des Vanneaulx.

L’Avocat-général entra.

--Nous tenons l’assassin du père Pingret, dit-il d’un air joyeux.

--Qui est-ce? lui demanda-t-on de toutes parts.

--Un ouvrier porcelainier dont la conduite est excellente et qui

devait faire fortune. Il travaillait à l’ancienne manufacture de votre

mari, dit-il en se tournant vers madame Graslin.

--Qui est-ce? demanda Véronique d’une voix faible.

--Jean-François Tascheron.

--Le malheureux! répondit-elle. Oui, je l’ai vu plusieurs fois, mon

pauvre père me l’avait recommandé comme un sujet précieux.

--Il n’y était déjà plus avant la mort de Sauviat, il avait passé dans

la fabrique de messieurs Philippart qui lui ont fait des avantages,

répondit la vieille Sauviat. Mais ma fille est-elle assez bien pour

entendre cette conversation? dit-elle en regardant madame Graslin qui

était devenue blanche comme ses draps.

Dès cette soirée, la vieille mère Sauviat abandonna sa maison et vint,

malgré ses soixante-six ans, se constituer la garde-malade de sa fille.

Elle ne quitta pas la chambre, les amis de madame Graslin la trouvèrent

à toute heure héroïquement placée au chevet du lit où elle s’adonnait

à son éternel tricot, couvant du regard Véronique comme au temps de la

petite vérole, répondant pour elle et ne laissant pas toujours entrer

les visites. L’amour maternel et filial de la mère et de la fille

était si bien connu dans Limoges, que les façons de la vieille femme

n’étonnèrent personne.

Quelques jours après, quand l’Avocat-général voulut raconter les

détails que toute la ville recherchait avidement sur Jean-François

Tascheron, en croyant amuser la malade, la Sauviat l’interrompit

brusquement en lui disant qu’il allait encore causer de mauvais rêves

à madame Graslin. Véronique pria monsieur de Grandville d’achever,

en le regardant fixement. Ainsi les amis de madame Graslin connurent

les premiers et chez elle, par l’Avocat-général, le résultat de

l’instruction qui devait devenir bientôt publique. Voici, mais

succinctement, les éléments de l’acte d’accusation que préparait alors

le Parquet.

Jean-François Tascheron était fils d’un petit fermier chargé de

famille qui habitait le bourg de Montégnac. Vingt ans avant ce crime,

devenu célèbre en Limousin, le canton de Montégnac se recommandait

par ses mauvaises mœurs. Le parquet de Limoges disait proverbialement

que sur cent condamnés du Département, cinquante appartenaient à

l’Arrondissement d’où dépendait Montégnac. Depuis 1816, deux ans après

l’envoi du curé Bonnet, Montégnac avait perdu sa triste réputation,

ses habitants avaient cessé d’envoyer leur contingent aux Assises.

Ce changement fut attribué généralement à l’influence que monsieur

Bonnet exerçait sur cette Commune, jadis le foyer des mauvais sujets

qui désolèrent la contrée. Le crime de Jean-François Tascheron rendit

tout à coup à Montégnac son ancienne renommée. Par un insigne effet du

hasard, la famille Tascheron était presque la seule du pays qui eût

conservé ces vieilles mœurs exemplaires et ces habitudes religieuses

que les observateurs voient aujourd’hui disparaître de plus en plus

dans les campagnes; elle avait donc fourni un point d’appui au curé,

qui naturellement la portait dans son cœur. Cette famille, remarquable

par sa probité, par son union, par son amour du travail, n’avait

offert que de bons exemples à Jean-François Tascheron. Amené à Limoges

par l’ambition louable de gagner honorablement une fortune dans

l’industrie, ce garçon avait quitté le bourg au milieu des regrets de

ses parents et de ses amis qui le chérissaient. Durant deux années

d’apprentissage, sa conduite fut digne d’éloges, aucun dérangement

sensible n’avait annoncé le crime horrible par lequel finissait sa

vie. Jean-François Tascheron avait passé à étudier et à s’instruire

le temps que les autres ouvriers donnent à la débauche ou au cabaret.

Les perquisitions les plus minutieuses de la justice de province,

qui a beaucoup de temps à elle, n’apportèrent aucune lumière sur les

secrets de cette existence. Soigneusement questionnée, l’hôtesse de

la maigre maison garnie où demeurait Jean-François, n’avait jamais

logé de jeune homme dont les mœurs fussent aussi pures, dit-elle. Il

était d’un caractère aimable et doux, quasi gai. Environ une année

avant de commettre ce crime, son humeur parut changée, il découcha

plusieurs fois par mois, et souvent quelques nuits de suite, dans

quelle partie de la ville! elle l’ignorait. Seulement, elle pensa

plusieurs fois, par l’état des souliers, que son locataire revenait

de la campagne. Quoiqu’il sortît de la ville, au lieu de prendre des

souliers ferrés, il se servait d’escarpins. Avant de partir, il se

faisait la barbe, se parfumait et mettait du linge blanc. L’instruction

étendit ses perquisitions jusque dans les maisons suspectes et chez les

femmes de mauvaise vie, mais Jean-François Tascheron y était inconnu.

L’instruction alla chercher des renseignements dans la classe des

ouvrières et des grisettes, mais aucune des filles dont la conduite

était légère n’avait eu de relations avec l’inculpé. Un crime sans

motif est inconcevable, surtout chez un jeune homme à qui sa tendance

vers l’instruction et son ambition devaient faire accorder des idées et

un sens supérieurs à ceux des autres ouvriers. Le Parquet et le juge

d’instruction attribuèrent à la passion du jeu l’assassinat commis par

Tascheron; mais après de minutieuses recherches, il fut démontré que

le prévenu n’avait jamais joué. Jean-François se renferma tout d’abord

dans un système de dénégation qui, en présence du Jury, devait tomber

devant les preuves, mais qui dénota l’intervention d’une personne

pleine de connaissances judiciaires, ou douée d’un esprit supérieur.

Les preuves, dont voici les principales, étaient, comme dans beaucoup

d’assassinats, à la fois graves et légères. L’absence de Tascheron

pendant la nuit du crime, sans qu’il voulût dire où il était. Le

prévenu ne daignait pas forger un alibi. Un fragment de sa blouse

déchirée à son insu par la pauvre servante dans la lutte, emporté

par le vent, retrouvé dans un arbre. Sa présence le soir autour de

la maison remarquée par des passants, par des gens du faubourg, et

qui, sans le crime, ne s’en seraient pas souvenus. Une fausse clef

fabriquée par lui-même, pour entrer par la porte qui donnait sur la

campagne, et assez habilement enterrée dans un des trous, à deux pieds

en contre-bas, mais où fouilla par hasard monsieur des Vanneaulx,

pour savoir si le trésor n’avait pas deux étages. L’instruction finit

par trouver qui avait fourni le fer, qui prêta l’étau, qui donna

la lime. Cette clef fut le premier indice, elle mit sur la voie de

Tascheron arrêté sur la limite du Département, dans un bois où il

attendait le passage d’une diligence. Une heure plus tard, il eût été

parti pour l’Amérique. Enfin, malgré le soin avec lequel les marques

des pas furent effacées dans les terres labourées et sur la boue du

chemin, le garde-champêtre avait trouvé des empreintes d’escarpins,

soigneusement décrites et conservées. Quand on fit des perquisitions

chez Tascheron, les semelles de ses escarpins, adaptées à ces traces,

y correspondirent parfaitement. Cette fatale coïncidence confirma les

observations de la curieuse hôtesse. L’instruction attribua le crime à

une influence étrangère et non à une résolution personnelle. Elle crut

à une complicité, que démontrait l’impossibilité d’emporter les sommes

enfouies. Quelque fort que soit un homme, il ne porte pas très-loin

vingt-cinq mille francs en or. Si chaque pot contenait cette somme,

les quatre avaient nécessité quatre voyages. Or, une circonstance

singulière déterminait l’heure à laquelle le crime avait été commis.

Dans l’effroi que les cris de son maître durent lui causer, Jeanne

Malassis, en se levant, avait renversé la table de nuit sur laquelle

était sa montre. Cette montre, le seul cadeau que lui eût fait l’avare

en cinq ans, avait eu son grand ressort brisé par le choc, elle

indiquait deux heures après minuit. Vers la mi-mars, époque du crime,

le jour arrive entre cinq et six heures du matin. A quelque distance

que les sommes eussent été transportées, Tascheron n’avait donc pu,

dans le cercle des hypothèses embrassé par l’Instruction et le Parquet,

opérer à lui seul cet enlèvement. Le soin avec lequel Tascheron avait

ratissé les traces des pas en négligeant celles des siens révélait une

mystérieuse assistance. Forcée d’inventer, la Justice attribua ce crime

à une frénésie d’amour; et l’objet de cette passion ne se trouvant pas

dans la classe inférieure, elle jeta les yeux plus haut. Peut-être une

bourgeoise, sûre de la discrétion d’un jeune homme taillé en Séïde,

avait-elle commencé un roman dont le dénoûment était horrible? Cette

présomption était presque justifiée par les accidents du meurtre. Le

vieillard avait été tué à coups de bêche. Ainsi son assassinat était le

résultat d’une fatalité soudaine, imprévue, fortuite. Les deux amants

avaient pu s’entendre pour voler, et non pour assassiner. L’amoureux

Tascheron et l’avare Pingret, deux passions implacables s’étaient

rencontrées sur le même terrain, attirées toutes deux par l’or dans

les ténèbres épaisses de la nuit. Afin d’obtenir quelque lueur sur

cette sombre donnée, la Justice employa contre une sœur très-aimée de

Jean-François la ressource de l’arrestation et de la mise au secret,

espérant pénétrer par elle les mystères de la vie privée du frère.

Denise Tascheron se renferma dans un système de dénégation dicté par

la prudence, et qui la fit soupçonner d’être instruite des causes

du crime, quoiqu’elle ne sût rien. Cette détention allait flétrir

sa vie. Le prévenu montrait un caractère bien rare chez les gens du

peuple: il avait dérouté les plus habiles _moutons_ avec lesquels il

s’était trouvé, sans avoir reconnu leur caractère. Pour les esprits

distingués de la magistrature, Jean-François était donc criminel par

passion et non par nécessité, comme la plupart des assassins ordinaires

qui passent tous par la police correctionnelle et par le bagne avant

d’en venir à leur dernier coup. D’actives et prudentes recherches se

firent dans le sens de cette idée; mais l’invariable discrétion du

criminel laissa l’Instruction sans éléments. Une fois le roman assez

plausible de cette passion pour une femme du monde admis, plus d’une

interrogation captieuse fut lancée à Jean-François; mais sa discrétion

triompha de toutes les tortures morales que l’habileté du juge

d’Instruction lui imposait. Quand, par un dernier effort, le magistrat

dit à Tascheron que la personne pour laquelle il avait commis le crime

était connue et arrêtée, il ne changea pas de visage, et se contenta de

répondre ironiquement: «--Je serais bien aise de la voir!» En apprenant

ces circonstances, beaucoup de personnes partagèrent les soupçons

des magistrats en apparence confirmés par le silence de Sauvage que

gardait l’accusé. L’intérêt s’attacha violemment à un jeune homme qui

devenait un problème. Chacun comprendra facilement combien ces éléments

entretinrent la curiosité publique, et avec quelle avidité les débats

allaient être suivis. Malgré les sondages de la police, l’Instruction

s’était arrêtée sur le seuil de l’hypothèse sans oser pénétrer le

mystère, elle y trouvait tant de dangers! En certains cas judiciaires,

les demi-certitudes ne suffisent pas aux magistrats. On espérait donc

voir la vérité surgir au grand jour de la Cour d’Assises, moment où

bien des criminels se démentent.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 54 / 72 段