froissé toutes ses habitudes et contrarié son caractère. Ce grand
financier était un très-petit esprit. Véronique n’avait pas pu
juger l’homme avec lequel elle devait passer sa vie. Durant ses
cinquante-cinq visites, Graslin n’avait jamais laissé voir que
l’homme commercial, le travailleur intrépide qui concevait, devinait,
soutenait les entreprises, analysait les affaires publiques en les
rapportant toutefois à l’échelle de la Banque. Fasciné par le million
du beau-père, le parvenu se montra généreux par calcul; mais s’il fit
grandement les choses, il fut entraîné par le printemps du mariage,
et par ce qu’il nommait sa folie, par cette maison encore appelée
aujourd’hui l’hôtel Graslin. Après s’être donné des chevaux, une
calèche, un coupé, naturellement il s’en servit pour rendre ses visites
de mariage, pour aller à ces dîners et à ces bals, nommés _retours
de noces_, que les sommités administratives et les maisons riches
rendirent aux nouveaux mariés. Dans le mouvement qui l’emportait en
dehors de sa sphère, Graslin prit un jour de réception, et fit venir un
cuisinier de Paris. Pendant une année environ, il mena donc le train
que devait mener un homme qui possédait seize cent mille francs, et
qui pouvait disposer de trois millions en comprenant les fonds qu’on
lui confiait. Il fut alors le personnage le plus marquant de Limoges.
Pendant cette année, il mit généreusement vingt-cinq pièces de vingt
francs tous les mois dans la bourse de madame Graslin. Le beau monde
de la ville s’occupa beaucoup de Véronique au commencement de son
mariage, espèce de bonne fortune pour la curiosité presque toujours
sans aliment en province. Véronique fut d’autant plus étudiée qu’elle
apparaissait dans la société comme un phénomène; mais elle y demeura
dans l’attitude simple et modeste d’une personne qui observait des
mœurs, des usages, des choses inconnues en voulant s’y conformer.
Déjà proclamée laide, mais bien faite, elle fut alors regardée comme
bonne, mais stupide. Elle apprenait tant de choses, elle avait tant à
écouter et à voir, que son air, ses discours prêtèrent à ce jugement
une apparence de justesse. Elle eut d’ailleurs une sorte de torpeur qui
ressemblait au manque d’esprit. Le mariage, ce dur métier, disait-elle,
pour lequel l’Église, le Code et sa mère lui avaient recommandé la
plus grande résignation, la plus parfaite obéissance, sous peine
de faillir à toutes les lois humaines et de causer d’irréparables
malheurs, la jeta dans un étourdissement qui atteignit parfois à un
délire vertigineux. Silencieuse et recueillie, elle s’écoutait autant
qu’elle écoutait les autres. En éprouvant la plus violente difficulté
d’être, selon l’expression de Fontenelle, et qui allait croissant,
elle était épouvantée d’elle-même. La nature regimba sous les ordres
de l’âme, et le corps méconnut la volonté. La pauvre créature, prise
au piége, pleura sur le sein de la grande mère des pauvres et des
affligés, elle eut recours à l’Église, elle redoubla de ferveur,
elle confia les embûches du démon à son vertueux directeur, elle
pria. Jamais, en aucun temps de sa vie, elle ne remplit ses devoirs
religieux avec plus d’élan qu’alors. Le désespoir de ne pas aimer son
mari la précipitait avec violence au pied des autels, où des voix
divines et consolatrices lui recommandaient la patience. Elle fut
patiente et douce, elle continua de vivre en attendant les bonheurs de
la maternité. «--Avez-vous vu ce matin madame Graslin, disaient les
femmes entre elles, le mariage ne lui réussit pas, elle était verte.
--Oui, mais auriez-vous donné votre fille à un homme comme monsieur
Graslin? On n’épouse point impunément un pareil monstre.» Depuis
que Graslin s’était marié, toutes les mères qui, pendant dix ans,
l’avaient pourchassé, l’accablaient d’épigrammes. Véronique maigrissait
et devenait réellement laide. Ses yeux se fatiguèrent, ses traits
grossirent, elle parut honteuse et gênée. Ses regards offrirent cette
triste froideur, tant reprochée aux dévotes. Sa physionomie prit des
teintes grises. Elle se traîna languissamment pendant cette première
année de mariage, ordinairement si brillante pour les jeunes femmes.
Aussi chercha-t-elle bientôt des distractions dans la lecture, en
profitant du privilége qu’ont les femmes mariées de tout lire. Elle
lut les romans de Walter Scott, les poëmes de lord Byron, les œuvres
de Schiller et de Goëthe, enfin la nouvelle et l’ancienne littérature.
Elle apprit à monter à cheval, à danser et à dessiner. Elle lava des
aquarelles et des sépia, recherchant avec ardeur toutes les ressources
que les femmes opposent aux ennuis de la solitude. Enfin elle se
donna cette seconde éducation que les femmes tiennent presque toutes
d’un homme, et qu’elle ne tint que d’elle-même. La supériorité d’une
nature franche, libre, élevée comme dans un désert, mais fortifiée par
la religion, lui avait imprimé une sorte de grandeur sauvage et des
exigences auxquelles le monde de la province ne pouvait offrir aucune
pâture. Tous les livres lui peignaient l’amour, elle cherchait une
application à ses lectures, et n’apercevait de passion nulle part.
L’amour restait dans son cœur à l’état de ces germes qui attendent un
coup de soleil. Sa profonde mélancolie engendrée par de constantes
méditations sur elle-même la ramena par des sentiers obscurs aux rêves
brillants de ses derniers jours de jeune fille. Elle dut contempler
plus d’une fois ses anciens poëmes romanesques en en devenant alors
à la fois le théâtre et le sujet. Elle revit cette île baignée de
lumière, fleurie, parfumée où tout lui caressait l’âme. Souvent ses
yeux pâlis embrassèrent les salons avec une curiosité pénétrante:
les hommes y ressemblaient tous à Graslin, elle les étudiait et
semblait interroger leurs femmes; mais en n’apercevant aucune de ses
douleurs intimes répétées sur les figures, elle revenait sombre et
triste, inquiète d’elle-même. Les auteurs qu’elle avait lus le matin
répondaient à ses plus hauts sentiments, leur esprit lui plaisait; et
le soir elle entendait des banalités qu’on ne déguisait même pas sous
une forme spirituelle, des conversations sottes, vides, ou remplies
par des intérêts locaux, personnels, sans importance pour elle. Elle
s’étonnait de la chaleur déployée dans des discussions où il ne
s’agissait point de sentiment, pour elle l’âme de la vie. On la vit
souvent les yeux fixes, hébétée, pensant sans doute aux heures de sa
jeunesse ignorante, passées dans cette chambre pleine d’harmonies,
alors détruites comme elle. Elle sentit une horrible répugnance à
tomber dans le gouffre de petitesses où tournaient les femmes parmi
lesquelles elle était forcée de vivre. Ce dédain écrit sur son front,
sur ses lèvres, et mal déguisé, fut pris pour l’insolence d’une
parvenue. Madame Graslin observa sur tous les visages une froideur, et
sentit dans tous les discours une âcreté dont les raisons lui furent
inconnues, car elle n’avait pas encore pu se faire une amie assez
intime pour être éclairée ou conseillée par elle; l’injustice qui
révolte les petits esprits ramène en elles-mêmes les âmes élevées, et
leur communique une sorte d’humilité; Véronique se condamna, chercha
ses torts; elle voulut être affable, ou la prétendit fausse; elle
redoubla de douceur, on la fit passer pour hypocrite, et sa dévotion
venait en aide à la calomnie; elle fit des frais, elle donna des dîners
et des bals, elle fut taxée d’orgueil.
Malheureuse dans toutes ses tentatives, mal jugée, repoussée par
l’orgueil bas et taquin qui distingue la société de province, où chacun
est toujours armé de prétentions et d’inquiétudes, madame Graslin
rentra dans la plus profonde solitude. Elle revint avec amour dans les
bras de l’Église. Son grand esprit, entouré d’une chair si faible, lui
fit voir dans les commandements multipliés du catholicisme autant de
pierres plantées le long des précipices de la vie, autant de tuteurs
apportés par de charitables mains pour soutenir la faiblesse humaine
durant le voyage; elle suivit donc avec la plus grande rigueur les
moindres pratiques religieuses. Le parti libéral inscrivit alors
madame Graslin au nombre des dévotes de ville, elle fut classée parmi
les Ultras. Aux différents griefs que Véronique avait innocemment
amassés, l’esprit de parti joignit donc ses exaspérations périodiques:
mais comme elle ne perdait rien à cet ostracisme, elle abandonna le
monde, et se jeta dans la lecture qui lui offrait des ressources
infinies. Elle médita sur les livres, elle compara les méthodes, elle
augmenta démesurément la portée de son intelligence et l’étendue de
son instruction, elle ouvrit ainsi la porte de son âme à la Curiosité.
Durant ce temps d’études obstinées où la religion maintenait son
esprit, elle obtint l’amitié de monsieur Grossetête, un de ces
vieillards chez lesquels la vie de province a rouillé la supériorité,
mais qui, au contact d’une vive intelligence, reprennent par places
quelque brillant. Le bonhomme s’intéressa vivement à Véronique qui le
récompensa de cette onctueuse et douce chaleur de cœur particulière
aux vieillards en déployant, pour lui, le premier, les trésors de son
âme et les magnificences de son esprit cultivé si secrètement, et
alors chargé de fleurs. Le fragment d’une lettre écrite en ce temps à
monsieur Grossetête peindra la situation où se trouvait cette femme qui
devait donner un jour les gages d’un caractère si ferme et si élevé.
«Les fleurs que vous m’avez envoyées pour le bal étaient charmantes,
mais elles m’ont suggéré de cruelles réflexions. Ces jolies créatures,
cueillies par vous et destinées à mourir sur mon sein et dans mes
cheveux en ornant une fête, m’ont fait songer à celles qui naissent et
meurent dans vos bois sans avoir été vues, et dont les parfums n’ont
été respirés par personne. Je me suis demandé pourquoi je dansais,
pourquoi je me parais, de même que je demande à Dieu pourquoi je
suis dans ce monde. Vous le voyez, mon ami, tout est piége pour le
malheureux, les moindres choses ramènent les malades à leur mal; mais
le plus grand tort de certains maux est la persistance qui les fait
devenir une idée. Une douleur constante n’est-elle pas alors une
pensée divine? Vous aimez les fleurs pour elles-mêmes; tandis que je
les aime comme j’aime à entendre une belle musique. Ainsi, comme je
vous le disais, le secret d’une foule de choses me manque. Vous, mon
vieil ami, vous avez une passion, vous êtes horticulteur. A votre
retour en ville, communiquez-moi votre goût, faites que j’aille à
ma serre, d’un pied agile comme vous allez à la vôtre, contempler
les développements des plantes, vous épanouir et fleurir avec elles,
admirer ce que vous avez créé, voir des couleurs nouvelles, inespérées
qui s’étalent et croissent sous vos yeux par la vertu de vos soins.
Je sens un ennui navrant. Ma serre à moi ne contient que des âmes
souffrantes. Les misères que je m’efforce de soulager m’attristent
l’âme, et quand je les épouse, quand après avoir vu quelque jeune femme
sans linge pour son nouveau-né, quelque vieillard sans pain, j’ai
pourvu à leurs besoins, les émotions que m’a causées leur détresse
calmée ne suffisent pas à mon âme. Ah! mon ami, je sens en moi des
forces superbes, et malfaisantes peut-être, que rien ne peut humilier,
que les plus durs commandements de la religion n’abattent point. En
allant voir ma mère, et me trouvant seule dans la campagne, il me
prend des envies de crier, et je crie. Il semble que mon corps est
la prison où quelque mauvais génie retient une créature gémissant
et attendant les paroles mystérieuses qui doivent briser une forme
importune; mais la comparaison n’est pas juste. Chez moi, n’est-ce
pas au contraire le corps qui s’ennuie, si je puis employer cette
expression. La religion n’occupe-t-elle pas mon âme, la lecture et ses
richesses ne nourrissent-elles pas incessamment mon esprit? Pourquoi
désiré-je une souffrance qui romprait la paix énervante de ma vie? Si
quelque sentiment, quelque manie à cultiver ne vient à mon aide, je
me sens aller dans un gouffre où toutes les idées s’émoussent, où le
caractère s’amoindrit, où les ressorts se détendent, où les qualités
s’assouplissent, où toutes les forces de l’âme s’éparpillent, et où je
ne serai plus l’être que la nature a voulu que je sois. Voilà ce que
signifient mes cris. Que ces cris ne vous empêchent pas de m’envoyer
des fleurs. Votre amitié si douce et si bienveillante m’a, depuis
quelques mois, réconciliée avec moi-même. Oui, je me trouve heureuse de
savoir que vous jetez un coup d’œil ami sur mon âme à la fois déserte
et fleurie, que vous avez une parole douce pour accueillir à son retour
la fugitive à demi brisée qui a monté le cheval fougueux du Rêve.»
A l’expiration de la troisième année de son mariage, Graslin, voyant sa
femme ne plus se servir de ses chevaux, et trouvant un bon marché, les
vendit; il vendit les voitures, renvoya le cocher, se laissa prendre
son cuisinier par l’Évêque, et le remplaça par une cuisinière. Il ne
donna plus rien à sa femme, en lui disant qu’il paierait tous ses
mémoires. Il fut le plus heureux mari du monde, en ne rencontrant
aucune résistance à ses volontés chez cette femme qui lui avait apporté
un million de fortune. Madame Graslin, nourrie, élevée sans connaître
l’argent, sans être obligée de le faire entrer comme un élément
indispensable dans la vie, était sans mérite dans son abnégation.
Graslin retrouva dans un coin du secrétaire les sommes qu’il avait
remises à sa femme, moins l’argent des aumônes et celui de la toilette,
laquelle fut peu dispendieuse à cause des profusions de la corbeille
de mariage. Graslin vanta Véronique à tout Limoges comme le modèle des
femmes. Il déplora le luxe de ses ameublements, et fit tout empaqueter.
La chambre, le boudoir et le cabinet de toilette de sa femme furent
exceptés de ses mesures conservatrices qui ne conservèrent rien, car
les meubles s’usent aussi bien sous les housses que sans housses. Il
habita le rez-de-chaussée de sa maison, où ses bureaux étaient établis,
il y reprit sa vie, en chassant aux affaires avec la même activité
que par le passé. L’Auvergnat se crut un excellent mari d’assister
au dîner et au déjeuner préparés par les soins de sa femme; mais son
inexactitude fut si grande, qu’il ne lui arriva pas dix fois par mois
de commencer les repas avec elle; aussi par délicatesse exigea-t-il
qu’elle ne l’attendît point. Néanmoins Véronique restait jusqu’à ce
que Graslin fût venu, pour le servir elle-même, voulant au moins
accomplir ses obligations d’épouse en quelque point visible. Jamais le
banquier, à qui les choses du mariage étaient assez indifférentes, et
qui n’avait vu que sept cent cinquante mille francs dans sa femme, ne
s’aperçut des répulsions de Véronique. Insensiblement, il abandonna
madame Graslin pour les affaires. Quant il voulut mettre un lit dans
une chambre attenant à son cabinet, elle s’empressa de le satisfaire.
Ainsi, trois ans après leur mariage, ces deux êtres mal assortis se
retrouvèrent chacun dans leur sphère primitive, heureux l’un et l’autre
d’y retourner. L’homme d’argent, riche de dix-huit cent mille francs,
revint avec d’autant plus de force à ses habitudes avaricieuses, qu’il
les avait momentanément quittées; ses deux commis et son garçon de
peine furent mieux logés, un peu mieux nourris; telle fut la différence
entre le présent et le passé. Sa femme eut une cuisinière et une femme
de chambre, deux domestiques indispensables; mais, excepté le strict
nécessaire, il ne sortit rien de sa caisse pour son ménage. Heureuse de
la tournure que les choses prenaient, Véronique vit dans le bonheur du
banquier les compensations de cette séparation qu’elle n’eût jamais
demandée: elle ne savait pas être aussi désagréable à Graslin que
Graslin était repoussant pour elle. Ce divorce secret la rendit à la
fois triste et joyeuse, elle comptait sur la maternité pour donner un
intérêt à sa vie; mais malgré leur résignation mutuelle, les deux époux
avaient atteint à l’année 1828 sans avoir d’enfant.
Ainsi, au milieu de sa magnifique maison, et enviée par toute une
ville, madame Graslin se trouva dans la solitude où elle était dans le
bouge de son père, moins l’espérance, moins les joies enfantines de
l’ignorance. Elle y vécut dans les ruines de ses châteaux en Espagne,
éclairée par une triste expérience, soutenue par sa foi religieuse,
occupée des pauvres de la ville qu’elle combla de bienfaits. Elle
faisait des layettes pour les enfants, elle donnait des matelas et des
draps à ceux qui couchaient sur la paille; elle allait partout suivie
de sa femme de chambre, une jeune Auvergnate que sa mère lui procura,
et qui s’attacha corps et âme à elle; elle en fit un vertueux espion,
chargée de découvrir les endroits où il y avait une souffrance à
calmer, une misère à adoucir. Cette bienfaisance active, mêlée au plus
strict accomplissement des devoirs religieux, fut ensevelie dans un
profond mystère et dirigée d’ailleurs par les curés de la ville, avec
qui Véronique s’entendait pour toutes ses bonnes œuvres, afin de ne pas
laisser perdre entre les mains du vice l’argent utile à des malheurs
immérités.
Pendant cette période, elle conquit une amitié tout aussi vive, tout
aussi précieuse que celle du vieux Grossetête, elle devint l’ouaille
bien-aimée d’un prêtre supérieur, persécuté pour son mérite incompris,
un des Grands-vicaires du diocèse, nommé l’abbé Dutheil. Ce prêtre
appartenait à cette minime portion du clergé français qui penche vers
quelques concessions, qui voudrait associer l’Église aux intérêts
populaires pour lui faire reconquérir, par l’application des vraies
doctrines évangéliques, son ancienne influence sur les masses, qu’elle
pourrait alors relier à la monarchie. Soit que l’abbé Dutheil eût
reconnu l’impossibilité d’éclairer la cour de Rome et le haut clergé,
soit qu’il eût sacrifié ses opinions à celles de ses supérieurs, il
demeura dans les termes de la plus rigoureuse orthodoxie, tout en
sachant que la seule manifestation de ses principes lui fermait le
chemin de l’épiscopat. Ce prêtre éminent offrait la réunion d’une
grande modestie chrétienne et d’un grand caractère. Sans orgueil ni
ambition, il restait à son poste en y accomplissant ses devoirs au
milieu des périls. Les Libéraux de la ville ignoraient les motifs
de sa conduite, ils s’appuyaient de ses opinions et le comptaient
comme un patriote, mot qui signifie révolutionnaire dans la langue
catholique. Aimé par les inférieurs qui n’osaient proclamer son mérite,
mais redouté par ses égaux qui l’observaient, il gênait l’Évêque. Ses
vertus et son savoir, enviés peut-être, empêchaient toute persécution;
il était impossible de se plaindre de lui, quoiqu’il critiquât les
maladresses politiques par lesquelles le Trône et le Clergé se
compromettaient mutuellement; il en signalait les résultats à l’avance
et sans succès, comme la pauvre Cassandre, également maudite avant et
après la chute de sa patrie. A moins d’une révolution, l’abbé Dutheil
devait rester comme une de ces pierres cachées dans les fondations,
et sur laquelle tout repose. On reconnaissait son utilité, mais on
le laissait à sa place, comme la plupart des solides esprits dont
l’avénement au pouvoir est l’effroi des médiocrités. Si, comme l’abbé
de Lamennais, il eût pris la plume, il aurait été sans doute comme
lui foudroyé par la cour de Rome. L’abbé Dutheil était imposant. Son
extérieur annonçait une de ces âmes profondes, toujours unies et
calmes à la surface. Sa taille élevée, sa maigreur, ne nuisaient point
à l’effet général de ses lignes, qui rappelaient celles que le génie
des peintres espagnols ont le plus affectionnées pour représenter
les grands méditateurs monastiques, et celles trouvées récemment par
Thorwaldsen pour les apôtres. Presque roides, ces longs plis du visage,
en harmonie avec ceux du vêtement, ont cette grâce que le moyen âge
a mise en relief dans les statues mystiques collées au portail de
ses églises. La gravité des pensées, celle de la parole et celle de
l’accent s’accordaient chez l’abbé Dutheil et lui seyaient bien. A voir
ses yeux noirs, creusés par les austérités, et entourés d’un cercle
brun, à voir son front jaune comme une vieille pierre, sa tête et ses
mains presque décharnées, personne n’eût voulu entendre une voix et des
maximes autres que celles qui sortaient de sa bouche. Cette grandeur
purement physique, d’accord avec la grandeur morale, donnait à ce
prêtre quelque chose de hautain, de dédaigneux, aussitôt démenti par
sa modestie et par sa parole, mais qui ne prévenait pas en sa faveur.
Dans un rang élevé, ces avantages lui eussent fait obtenir sur les
masses cet ascendant nécessaire, et qu’elles laissent prendre sur elles
par des hommes ainsi doués mais les supérieurs ne pardonnent jamais à
leurs inférieurs de posséder les dehors de la grandeur, ni de déployer
cette majesté tant prisée des anciens et qui manque si souvent aux
organes du pouvoir moderne.
Par une de ces bizarreries qui ne semblera naturelle qu’aux plus fins
courtisans, l’autre Vicaire-général, l’abbé de Grancour, petit homme
gras, au teint fleuri, aux yeux bleus, et dont les opinions étaient
contraires à celles de l’abbé Dutheil, allait assez volontiers avec
lui, sans néanmoins rien témoigner qui pût lui ravir les bonnes grâces
de l’Évêque, auquel il aurait tout sacrifié. L’abbé de Grancour
croyait au mérite de son collègue, il en reconnaissait les talents,
il admettait secrètement sa doctrine et la condamnait publiquement;
car il était de ces gens que la supériorité attire et intimide, qui
la haïssent et qui néanmoins la cultivent. «--Il m’embrasserait en me
condamnant,» disait de lui l’abbé Dutheil. L’abbé de Grancour n’avait
ni amis ni ennemis, il devait mourir Vicaire-général. Il se dit attiré
chez Véronique par le désir de conseiller une si religieuse et si
bienfaisante personne, et l’Évêque l’approuva; mais au fond il fut
enchanté de pouvoir passer quelques soirées avec l’abbé Dutheil.
Ces deux prêtres vinrent dès lors voir assez régulièrement Véronique,
afin de lui faire une sorte de rapport sur les malheureux, et discuter
les moyens de les moraliser en les secourant. Mais d’année en année,
monsieur Graslin resserra les cordons de sa bourse en apprenant, malgré
les ingénieuses tromperies de sa femme et d’Aline, que l’argent demandé
ne servait ni à la maison, ni à la toilette. Il se courrouça quand il
calcula ce que la charité de sa femme coûtait à sa caisse. Il voulut
compter avec la cuisinière, il entra dans les minuties de la dépense,
et montra quel grand administrateur il était, en démontrant par la
pratique que sa maison devait aller splendidement avec mille écus.
Puis il composa, de clerc à maître, avec sa femme pour ses dépenses
en lui allouant cent francs par mois, et vanta cet accord comme une
magnificence royale. Le jardin de sa maison, livré à lui-même, fut fait
le dimanche par le garçon de peine, qui aimait les fleurs. Après avoir
renvoyé le jardinier, Graslin convertit la serre en un magasin où il
déposa les marchandises consignées chez lui en garantie de ses prêts.
Il laissa mourir de faim les oiseaux de la grande volière pratiquée
au-dessus de la glacière, afin de supprimer la dépense de leur
nourriture. Enfin il s’autorisa d’un hiver où il ne gela point pour ne
plus payer le transport de la glace. En 1828, il n’était pas une chose
de luxe qui ne fût condamnée. La parcimonie régna sans opposition à
l’hôtel Graslin. La face du maître, améliorée pendant les trois ans
passés près de sa femme qui lui faisait suivre avec exactitude les
prescriptions du médecin, redevint plus rouge, plus ardente, plus
fleurie que par le passé. Les affaires prirent une si grande extension,
que le garçon de peine fut promu, comme le maître autrefois, aux
fonctions de caissier, et qu’il fallut trouver un Auvergnat pour les
gros travaux de la maison Graslin.
Ainsi, quatre ans après son mariage, cette femme si riche ne put
disposer d’un écu. A l’avarice de ses parents succéda l’avarice de son
mari. Madame Graslin ne comprit la nécessité de l’argent qu’au moment
où sa bienfaisance fut gênée.
Au commencement de l’année 1828, Véronique avait retrouvé la santé
florissante qui rendit si belle l’innocente jeune fille assise à sa
fenêtre dans la vieille maison de la rue de la Cité; mais elle avait
alors acquis une grande instruction littéraire, elle savait et penser
et parler. Un jugement exquis donnait à son trait de la profondeur.
Habituée aux petites choses du monde, elle portait avec une grâce
infinie les toilettes à la mode. Quand par hasard, vers ce temps, elle
reparaissait dans un salon, elle s’y vit, non sans surprise, entourée
par une sorte d’estime respectueuse. Ce sentiment et cet accueil furent
dus aux deux Vicaires-généraux et au vieux Grossetête. Instruits d’une
si belle vie cachée et de bienfaits si constamment accomplis, l’Évêque
et quelques personnes influentes avaient parlé de cette fleur de piété
vraie, de cette violette parfumée de vertus, et il s’était fait alors
en faveur et à l’insu de madame Graslin une de ces réactions qui,
lentement préparées, n’en ont que plus de durée et de solidité. Ce
revirement de l’opinion amena l’influence du salon de Véronique, qui
fut dès cette année hanté par les supériorités de la ville, et voici
comment. Le jeune vicomte de Grandville fut envoyé, vers la fin de
cette année, en qualité de Substitut, au parquet de la cour de Limoges,
précédé de la réputation que l’on fait d’avance en province à tous
les Parisiens. Quelques jours après son arrivée, en pleine soirée de
Préfecture, il répondit à une assez sotte demande, que la femme la plus
aimable, la plus spirituelle, la plus distinguée de la ville était
madame Graslin. «--Elle en est peut-être aussi la plus belle? demanda
la femme du Receveur-général. --Je n’ose en convenir devant vous,
répliqua-t-il. Je suis alors dans le doute. Madame Graslin possède une
beauté qui ne doit vous inspirer aucune jalousie, elle ne se montre
jamais au grand jour. Madame Graslin est belle pour ceux qu’elle aime,
et vous êtes belle pour tout le monde. Chez madame Graslin, l’âme, une
fois mise en mouvement par un enthousiasme vrai, répand sur sa figure
une expression qui la change. Sa physionomie est comme un paysage
triste en hiver, magnifique en été, le monde la verra toujours en
hiver. Quand elle cause avec des amis sur quelque sujet littéraire
ou philosophique, sur des questions religieuses qui l’intéressent,
elle s’anime, et il apparaît soudain une femme inconnue d’une beauté
merveilleuse.» Cette déclaration fondée sur la remarque du phénomène
qui jadis rendait Véronique si belle à son retour de la sainte-table,
fit grand bruit dans Limoges, où, pour le moment, le nouveau Substitut,
à qui la place d’Avocat-général était, dit-on, promise, jouait le
premier rôle. Dans toutes les villes de province, un homme élevé de
quelques lignes au-dessus des autres devient pour un temps plus ou
moins long l’objet d’un engouement qui ressemble à de l’enthousiasme,
et qui trompe l’objet de ce culte passager. C’est à ce caprice social
que nous devons les génies d’arrondissement, les gens méconnus et leurs
fausses supériorités incessamment chagrinées. Cet homme que les femmes
mettent à la mode, est plus souvent un étranger qu’un homme du pays;
mais à l’égard du vicomte de Grandville, ces admirations, par un cas
rare, ne se trompèrent point.
Madame Graslin était la seule avec laquelle le Parisien avait pu
échanger ses idées et soutenir une conversation variée. Quelques mois
après son arrivée, le Substitut attiré par le charme croissant de
la conversation et des manières de Véronique, proposa donc à l’abbé
Dutheil, et à quelques hommes remarquables de la ville, de jouer
au whist chez madame Graslin. Véronique reçut alors cinq fois par
semaine; car elle voulut se ménager pour sa maison, dit-elle, deux
jours de liberté. Quand madame Graslin eut autour d’elle les seuls
hommes supérieurs de la ville, quelques autres personnes ne furent
pas fâchées de se donner un brevet d’esprit en faisant partie de sa
société. Véronique admit chez elle les trois ou quatre militaires
remarquables de la garnison et de l’état-major. La liberté d’esprit
dont jouissaient ses hôtes, la discrétion absolue à laquelle on était
tenu sans convention et par l’adoption des manières de la société la
plus élevée, rendirent Véronique extrêmement difficile sur l’admission
de ceux qui briguèrent l’honneur de sa compagnie. Les femmes de la
ville ne virent pas sans jalousie madame Graslin entourée des hommes
les plus spirituels, les plus aimables de Limoges; mais son pouvoir
fut alors d’autant plus étendu qu’elle fut plus réservée; elle accepta
quatre ou cinq femmes étrangères, venues de Paris avec leurs maris, et
qui avaient en horreur le commérage des provinces. Si quelque personne
en dehors de ce monde d’élite faisait une visite, par un accord tacite,
la conversation changeait aussitôt, les habitués ne disaient plus que
des riens. L’hôtel Graslin fut donc une oasis où les esprits supérieurs
se désennuyèrent de la vie de province, où les gens attachés au
gouvernement purent causer à cœur ouvert sur la politique sans avoir
à craindre qu’on répétât leurs paroles, où l’on se moqua finement de
tout ce qui était moquable, où chacun quitta l’habit de sa profession
pour s’abandonner à son vrai caractère. Ainsi, après avoir été la plus
obscure fille de Limoges, après avoir été regardée comme nulle, laide
et sotte, au commencement de l’année 1828, madame Graslin fut regardée
comme la première personne de la ville et la plus célèbre du monde
féminin. Personne ne venait la voir le matin, car chacun connaissait
ses habitudes de bienfaisance et la ponctualité de ses pratiques
religieuses; elle allait presque toujours entendre la première messe,
afin de ne pas retarder le déjeuner de son mari qui n’avait aucune
régularité, mais qu’elle voulait toujours servir. Graslin avait fini
par s’habituer à sa femme en cette petite chose. Jamais Graslin ne
manquait à faire l’éloge de sa femme, il la trouvait accomplie, elle
ne lui demandait rien, il pouvait entasser écus sur écus et s’épanouir
dans le terrain des affaires; il avait ouvert des relations avec la
maison Brézac, il voguait par une marche ascendante et progressive
sur l’océan commercial; aussi, son intérêt surexcité le maintenait-il
dans la calme et enivrante fureur des joueurs attentifs aux grands
événements du tapis vert de la Spéculation.