promptement au fait. Chose résolue, chose exécutée. En février 1822,
éclata comme un coup de foudre dans Limoges une singulière nouvelle:
l’hôtel Graslin se meublait richement, des voitures de roulage venues
de Paris se succédaient de jour en jour à la porte et se déballaient
dans la cour. Il courut dans la ville des rumeurs sur la beauté,
sur le bon goût d’un mobilier moderne ou antique, selon la mode. La
maison Odiot expédiait une magnifique argenterie par la malle-poste.
Enfin, trois voitures, une calèche, un coupé, un cabriolet, arrivaient
entortillées de paille comme des bijoux. --Monsieur Graslin se marie!
Ces mots furent dits par toutes les bouches dans une seule soirée, dans
les salons de la haute société, dans les ménages, dans les boutiques,
dans les faubourgs et bientôt dans tout le Limousin. Mais avec qui?
Personne ne pouvait répondre. Il y avait un mystère à Limoges.
Au retour de Sauviat, eut lieu la première visite nocturne de Graslin,
à neuf heures et demie. Véronique, prévenue, attendait, vêtue de sa
robe de soie bleue à guimpe sur laquelle retombait une collerette de
linon à grand ourlet. Pour toute coiffure, ses cheveux, partagés en
deux bandeaux bien lissés, furent rassemblés en mamelon derrière la
tête, à la grecque. Elle occupait une chaise de tapisserie auprès de
sa mère assise au coin de la cheminée dans un grand fauteuil à dossier
sculpté, garni de velours rouge, quelque débris de vieux château. Un
grand feu brillait à l’âtre. Sur la cheminée, de chaque côté d’une
horloge antique dont la valeur était certes inconnue aux Sauviat,
six bougies dans deux vieux bras de cuivre figurant des sarments,
éclairaient et cette chambre brune et Véronique dans toute sa fleur.
La vieille mère avait mis sa meilleure robe. Par le silence de la rue,
à cette heure silencieuse, sur les douces ténèbres du vieil escalier,
apparut Graslin à la modeste et naïve Véronique, encore livrée aux
suaves idées que le livre de Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait
concevoir de l’amour.
Petit et maigre, Graslin avait une épaisse chevelure noire semblable
aux crins d’un houssoir, qui faisait vigoureusement ressortir son
visage, rouge comme celui d’un ivrogne émérite, et couvert de boutons
âcres, saignants ou prêts à percer. Sans être ni la lèpre ni la
dartre, ces fruits d’un sang échauffé par un travail continu, par les
inquiétudes, par la rage du commerce, par les veilles, par la sobriété,
par une vie sage, semblaient tenir de ces deux maladies. Malgré les
avis de ses associés, de ses commis et de son médecin, le banquier
n’avait jamais su s’astreindre aux précautions médicales qui eussent
prévenu, tempéré cette maladie, d’abord légère et qui s’aggravait de
jour en jour. Il voulait guérir, il prenait des bains pendant quelques
jours, il buvait la boisson ordonnée, mais emporté par le courant des
affaires, il oubliait le soin de sa personne. Il pensait à suspendre
ses affaires pendant quelques jours, à voyager, à se soigner aux Eaux;
mais quel est le chasseur de millions qui s’arrête? Dans cette face
ardente, brillaient deux yeux gris, tigrés de fils verdâtres partant
de la prunelle, et semés de points bruns; deux yeux avides, deux yeux
vifs qui allaient au fond du cœur, deux yeux implacables, pleins de
résolution, de rectitude, de calcul. Graslin avait un nez retroussé,
une bouche à grosses lèvres lippues, un front cambré, des pommettes
rieuses, des oreilles épaisses à larges bords corrodés par l’âcreté
du sang; enfin c’était le satyre antique, un faune en redingote, en
gilet de satin noir, le cou serré d’une cravate blanche. Les épaules
fortes et nerveuses, qui jadis avaient porté des fardeaux, étaient
déjà voûtées; et sous ce buste excessivement développé s’agitaient des
jambes grêles, assez mal emmanchées à des cuisses courtes. Les mains
maigres et velues montraient les doigts crochus des gens habitués
à compter des écus. Les plis du visage allaient des pommettes à la
bouche par sillons égaux comme chez tous les gens occupés d’intérêts
matériels. L’habitude des décisions rapides se voyait dans la manière
dont les sourcils étaient rehaussés vers chaque lobe du front. Quoique
sérieuse et serrée, la bouche annonçait une bonté cachée, une âme
excellente, enfouie sous les affaires, étouffée peut-être, mais qui
pouvait renaître au contact d’une femme. A cette apparition, le cœur
de Véronique se contracta violemment, il lui passa du noir devant les
yeux, elle crut avoir crié; mais elle était restée muette, le regard
fixe.
--Véronique, voici monsieur Graslin, lui dit alors le vieux Sauviat.
Véronique se leva, salua, retomba sur sa chaise, et regarda sa mère
qui souriait au millionnaire, et qui paraissait, ainsi que Sauviat,
si heureuse, mais si heureuse que la pauvre fille trouva la force de
cacher sa surprise et sa violente répulsion. Dans la conversation
qui eut lieu, il fut question de la santé de Graslin. Le banquier
se regarda naïvement dans le miroir à tailles onglées et à cadre
d’ébène. «--Je ne suis pas beau, mademoiselle, dit-il.» Et il expliqua
les rougeurs de sa figure par sa vie ardente, il raconta comment il
désobéissait aux ordres de la médecine, il se flatta de changer de
visage dès qu’une femme commanderait dans son ménage, et aurait plus
soin de lui que lui-même.
--Est-ce qu’on épouse un homme pour son visage, pays! dit le vieux
ferrailleur en donnant à son compatriote une énorme tape sur la cuisse.
L’explication de Graslin s’adressait à ces sentiments naturels dont
est plus ou moins rempli le cœur de toute femme. Véronique pensa
qu’elle-même avait un visage détruit par une horrible maladie, et
sa modestie chrétienne la fit revenir sur sa première impression.
En entendant un sifflement dans la rue, Graslin descendit suivi de
Sauviat inquiet. Tous deux remontèrent promptement. Le garçon de peine
apportait un premier bouquet de fleurs, qui s’était fait attendre.
Quand le banquier montra ce monceau de fleurs exotiques dont les
parfums envahirent la chambre et qu’il l’offrit à sa future, Véronique
éprouva des émotions bien contraires à celles que lui avait causées
le premier aspect de Graslin, elle fut comme plongée dans le monde
idéal et fantastique de la nature tropicale. Elle n’avait jamais vu
de camélias blancs, elle n’avait jamais senti le cytise des Alpes, la
citronnelle, le jasmin des Açores, les volcamérias, les roses musquées,
toutes ces odeurs divines qui sont comme l’excitant de la tendresse, et
qui chantent au cœur des hymnes de parfums. Graslin laissa Véronique
en proie à cette émotion. Depuis le retour du ferrailleur, quand tout
dormait dans Limoges, le banquier se coulait le long des murs jusqu’à
la maison du père Sauviat. Il frappait doucement aux volets, le chien
n’aboyait pas, le vieillard descendait, ouvrait à son pays, et Graslin
passait une heure ou deux dans la pièce brune, auprès de Véronique.
Là, Graslin trouva toujours son souper d’Auvergnat servi par la mère
Sauviat. Jamais ce singulier amoureux n’arriva sans offrir à Véronique
un bouquet composé des fleurs les plus rares, cueillies dans la serre
de monsieur Grossetête, la seule personne de Limoges qui fût dans le
secret de ce mariage. Le garçon de peine allait chercher nuitamment le
bouquet que faisait le vieux Grossetête lui-même. En deux mois, Graslin
vint cinquante fois environ; chaque fois il apporta quelque riche
présent: des anneaux, une montre, une chaîne d’or, un nécessaire, etc.
Ces prodigalités incroyables, un mot les justifiera. La dot de
Véronique se composait de presque toute la fortune de son père, sept
cent cinquante mille francs. Le vieillard gardait une inscription de
huit mille francs sur le Grand-livre achetée pour soixante mille livres
en assignats par son compère Brézac, à qui, lors de son emprisonnement,
il les avait confiées, et qui la lui avait toujours gardée, en le
détournant de la vendre. Ces soixante mille livres en assignats étaient
la moitié de la fortune de Sauviat au moment où il courut le risque
de périr sur l’échafaud. Brézac avait été, dans cette circonstance,
le fidèle dépositaire du reste, consistant en sept cents louis d’or,
somme énorme avec laquelle l’Auvergnat se remit à opérer dès qu’il
eut recouvré sa liberté. En trente ans, chacun de ces louis s’était
changé en un billet de mille francs, à l’aide toutefois de la rente
du Grand-livre, de la succession Champagnac, des bénéfices accumulés
du commerce et des intérêts composés qui grossissaient dans la maison
Brézac. Brézac avait pour Sauviat une probe amitié, comme en ont les
Auvergnats entre eux. Aussi quand Sauviat allait voir la façade de
l’hôtel Graslin, se disait-il en lui-même: «--Véronique demeurera
dans ce palais!» Il savait qu’aucune fille en Limousin n’avait sept
cent cinquante mille francs en mariage, et deux cent cinquante mille
francs en espérance. Graslin, son gendre d’élection, devait donc
infailliblement épouser Véronique.
Véronique eut tous les soirs un bouquet qui, le lendemain, parait son
petit salon et qu’elle cachait aux voisins. Elle admira ces délicieux
bijoux, ces perles, ces diamants, ces bracelets, ces rubis qui plaisent
à toutes les filles d’Ève; elle se trouvait moins laide ainsi parée.
Elle vit sa mère heureuse de ce mariage, et n’eut aucun terme de
comparaison; elle ignorait d’ailleurs les devoirs, la fin du mariage;
enfin elle entendit la voix solennelle du vicaire de Saint-Étienne
lui vantant Graslin comme un homme d’honneur, avec qui elle mènerait
une vie honorable. Véronique consentit donc à recevoir les soins de
monsieur Graslin. Quand, dans une vie recueillie et solitaire comme
celle de Véronique, il se produit une seule personne qui vient tous
les jours, cette personne ne saurait être indifférente: ou elle est
haïe, et l’aversion justifiée par la connaissance approfondie du
caractère la rend insupportable; ou l’habitude de la voir blase pour
ainsi dire les yeux sur les défauts corporels. L’esprit cherche des
compensations. Cette physionomie occupe la curiosité, d’ailleurs les
traits s’animent, il en sort quelques beautés fugitives. Puis on finit
par découvrir l’intérieur caché sous la forme. Enfin les premières
impressions une fois vaincues, l’attachement prend d’autant plus de
force, que l’âme s’y obstine comme à sa propre création. On aime. Là
est la raison des passions conçues par de belles personnes pour des
êtres laids en apparence. La forme, oubliée par l’affection, ne se
voit plus chez une créature dont l’âme est alors seule appréciée.
D’ailleurs la beauté, si nécessaire à une femme, prend chez l’homme
un caractère si étrange, qu’il y a peut-être autant de dissentiment
entre les femmes sur la beauté de l’homme qu’entre les hommes sur la
beauté des femmes. Après mille réflexions, après bien des débats avec
elle-même, Véronique laissa donc publier les bans. Dès lors, il ne fut
bruit dans tout Limoges que de cette aventure incroyable. Personne
n’en connaissait le secret, l’énormité de la dot. Si cette dot eût
été connue, Véronique aurait pu choisir un mari; mais peut-être aussi
eût-elle été trompée! Graslin passait pour s’être pris d’amour. Il vint
des tapissiers de Paris, qui arrangèrent la belle maison. On ne parla
dans Limoges que des profusions du banquier: on chiffrait la valeur des
lustres, on racontait les dorures du salon, les sujets des pendules;
on décrivait les jardinières, les chauffeuses, les objets de luxe, les
nouveautés. Dans le jardin de l’hôtel Graslin, il y avait, au-dessus
d’une glacière, une volière délicieuse, et chacun fut surpris d’y voir
des oiseaux rares, des perroquets, des faisans de la Chine, des canards
inconnus, car on vint les voir. Monsieur et madame Grossetête, vieilles
gens considérés dans Limoges, firent plusieurs visites chez les Sauviat
accompagnés de Graslin. Madame Grossetête, femme respectable, félicita
Véronique sur son heureux mariage. Ainsi l’Église, la Famille, le
Monde, tout jusqu’aux moindres choses fut complice de ce mariage.
Au mois d’avril, les invitations officielles furent remises chez toutes
les connaissances de Graslin. Par une belle journée, une calèche et un
coupé attelés à l’anglaise de chevaux limousins choisis par le vieux
Grossetête, arrivèrent à onze heures devant la modeste boutique du
ferrailleur, amenant, au grand émoi du quartier, les anciens patrons
du marié et ses deux commis. La rue fut pleine de monde accouru pour
voir la fille des Sauviat, à qui le plus renommé coiffeur de Limoges
avait posé sur ses beaux cheveux la couronne des mariées, et un voile
de dentelle d’Angleterre du plus haut prix. Véronique était simplement
mise en mousseline blanche. Une assemblée assez imposante des femmes
les plus distinguées de la ville attendait la noce à la cathédrale, où
l’Évêque, connaissant la piété des Sauviat, daignait marier Véronique.
La mariée fut trouvée généralement laide. Elle entra dans son hôtel, et
y marcha de surprise en surprise. Un dîner d’apparat devait précéder le
bal, auquel Graslin avait invité presque tout Limoges. Le dîner, donné
à l’Évêque, au Préfet, au Président de la Cour, au Procureur-général,
au Maire, au Général, aux anciens patrons de Graslin et à leurs femmes,
fut un triomphe pour la mariée qui, semblable à toutes les personnes
simples et naturelles, montra des grâces inattendues. Aucun des mariés
ne savait danser, Véronique continua donc de faire les honneurs de
chez elle, et se concilia l’estime, les bonnes grâces de la plupart
des personnes avec lesquelles elle fit connaissance, en demandant à
Grossetête, qui se prit de belle amitié pour elle, des renseignements
sur chacun. Elle ne commit ainsi aucune méprise. Ce fut pendant cette
soirée que les deux anciens banquiers annoncèrent la fortune, immense
en Limousin, donnée par le vieux Sauviat à sa fille. Dès neuf heures,
le ferrailleur était allé se coucher chez lui, laissant sa femme
présider au coucher de la mariée. Il fut dit dans toute la ville que
madame Graslin était laide, mais bien faite.
Le vieux Sauviat liquida ses affaires, et vendit alors sa maison à
la Ville. Il acheta sur la rive gauche de la Vienne une maison de
campagne située entre Limoges et le Cluzeau, à dix minutes du faubourg
Saint-Martial, où il voulut finir tranquillement ses jours avec sa
femme. Les deux vieillards eurent un appartement dans l’hôtel Graslin,
et dînèrent une ou deux fois par semaine avec leur fille, qui prit
souvent leur maison pour but de promenade. Ce repos faillit tuer le
vieux ferrailleur. Heureusement Graslin trouva moyen d’occuper son
beau-père. En 1823, le banquier fut obligé de prendre à son compte
une manufacture de porcelaine, aux propriétaires de laquelle il avait
avancé de fortes sommes, et qui ne pouvaient les lui rendre qu’en lui
vendant leur établissement. Par ses relations et en y versant des
capitaux, Graslin fit de cette fabrique une des premières de Limoges;
puis il la revendit avec de gros bénéfices, trois ans après. Il donna
donc la surveillance de ce grand établissement, situé précisément
dans le faubourg Saint-Martial, à son beau-père qui, malgré ses
soixante-douze ans, fut pour beaucoup dans la prospérité de cette
affaire et s’y rajeunit. Graslin put alors conduire ses affaires en
ville et n’avoir aucun souci d’une manufacture qui, sans l’activité
passionnée du vieux Sauviat, l’aurait obligé peut-être à s’associer
avec un de ses commis, et à perdre une portion des bénéfices qu’il y
trouva tout en sauvant ses capitaux engagés. Sauviat mourut en 1827,
par accident. En présidant à l’inventaire de la fabrique, il tomba
dans une charasse, espèce de boîte à claire-voie où s’emballent les
porcelaines; il se fit une blessure légère à la jambe et ne la soigna
pas; la gangrène s’y mit, il ne voulut jamais se laisser couper la
jambe et mourut. La veuve abandonna deux cent cinquante mille francs
environ dont se composait la succession de Sauviat, en se contentant
d’une rente de deux cents francs par mois, qui suffisait amplement
à ses besoins, et que son gendre prit l’engagement de lui servir.
Elle garda sa petite maison de campagne, où elle vécut seule et sans
servante, sans que sa fille pût la faire revenir sur cette décision
maintenue avec l’obstination particulière aux vieilles gens. La mère
Sauviat vint voir d’ailleurs presque tous les jours sa fille, de même
que sa fille continua de prendre pour but de promenade la maison de
campagne d’où l’on jouissait d’une charmante vue sur la Vienne. De là
se voyait cette île affectionnée par Véronique, et de laquelle elle
avait fait jadis son Ile-de-France.
Pour ne pas troubler par ces incidents l’histoire du ménage Graslin, il
a fallu terminer celle des Sauviat en anticipant sur ces événements,
utiles cependant à l’explication de la vie cachée que mena madame
Graslin. La vieille mère, ayant remarqué combien l’avarice de Graslin
pouvait gêner sa fille, s’était long-temps refusée à se dépouiller du
reste de sa fortune; mais Véronique, incapable de prévoir un seul des
cas où les femmes désirent la jouissance de leur bien, insista par des
raisons pleines de noblesse, elle voulut alors remercier Graslin de lui
avoir rendu sa liberté de jeune fille.