Véronique fut sauvée, mais sa beauté périt. Cette figure, également

colorée par une teinte où le brun et le rouge étaient harmonieusement

fondus, resta frappée de mille fossettes qui grossirent la peau,

dont la pulpe blanche avait été profondément travaillée. Le front ne

put échapper aux ravages du fléau, il devint brun et demeura comme

martelé. Rien n’est plus discordant que ces tons de brique sous

une chevelure blonde, ils détruisent une harmonie préétablie. Ces

déchirures du tissu, creuses et capricieuses, altérèrent la pureté du

profil, la finesse de la coupe du visage, celle du nez, dont la forme

grecque se vit à peine, celle du menton, délicat comme le bord d’une

porcelaine blanche. La maladie ne respecta que ce qu’elle ne pouvait

atteindre, les yeux et les dents. Véronique ne perdit pas non plus

l’élégance et la beauté de son corps, ni la plénitude de ses lignes,

ni la grâce de sa taille. Elle fut à quinze ans une belle personne,

et ce qui consola les Sauviat, une sainte et bonne fille, occupée,

travailleuse, sédentaire. A sa convalescence, et après sa première

communion, son père et sa mère lui donnèrent pour habitation les deux

chambres situées au second étage. Sauviat, si rude pour lui et pour

sa femme, eut alors quelques soupçons du bien-être; il lui vint une

vague idée de consoler sa fille d’une perte qu’elle ignorait encore. La

privation de cette beauté qui faisait l’orgueil de ces deux êtres leur

rendit Véronique encore plus chère et plus précieuse. Un jour, Sauviat

apporta sur son dos un tapis de hasard, et le cloua lui-même dans la

chambre de Véronique. Il garda pour elle, à la vente d’un château,

le lit en damas rouge d’une grande dame, les rideaux, les fauteuils

et les chaises en même étoffe. Il meubla de vieilles choses, dont le

prix lui fut toujours inconnu, les deux pièces où vivait sa fille. Il

mit des pots de réséda sur l’appui de la fenêtre, et rapporta de ses

courses tantôt des rosiers, tantôt des œillets, toutes sortes de fleurs

que lui donnaient sans doute les jardiniers ou les aubergistes. Si

Véronique avait pu faire des comparaisons, et connaître le caractère,

les mœurs, l’ignorance de ses parents, elle aurait su combien il y

avait d’affection dans ces petites choses; mais elle les aimait avec

un naturel exquis et sans réflexion. Véronique eut le plus beau linge

que sa mère pouvait trouver chez les marchands. La Sauviat laissait

sa fille libre de s’acheter pour ses vêtements les étoffes qu’elle

désirait. Le père et la mère furent heureux de la modestie de leur

fille, qui n’eut aucun goût ruineux. Véronique se contentait d’une

robe de soie bleue pour les jours de fêtes, et portait les jours

ouvrables une robe de gros mérinos en hiver, d’indienne rayée en été.

Le dimanche, elle allait aux offices avec son père et sa mère, à la

promenade après vêpres le long de la Vienne ou aux alentours. Les

jours ordinaires, elle demeurait chez elle, occupée à remplir de la

tapisserie, dont le prix appartenait aux pauvres, ayant ainsi les

mœurs les plus simples, les plus chastes, les plus exemplaires. Elle

ouvrait parfois du linge pour les hospices. Elle entremêla ses travaux

de lectures, et ne lut pas d’autres livres que ceux que lui prêtait le

vicaire de Saint-Étienne, un prêtre de qui la sœur Marthe avait fait

faire la connaissance aux Sauviat.

Pour Véronique, les lois de l’économie domestique furent d’ailleurs

entièrement suspendues. Sa mère, heureuse de lui servir une nourriture

choisie, lui faisait elle-même une cuisine à part. Le père et la mère

mangeaient toujours leurs noix et leur pain dur, leurs harengs, leurs

pois fricassés avec du beurre salé, tandis que pour Véronique rien

n’était ni assez frais ni assez beau. «--Véronique doit vous coûter

cher, disait au père Sauviat un chapelier établi en face et qui avait

pour son fils des projets sur Véronique en estimant à cent mille francs

la fortune du ferrailleur. --Oui, voisin, oui, répondit le vieux

Sauviat, elle pourrait me demander dix écus, je les lui donnerais tout

de même. Elle a tout ce qu’elle veut, mais elle ne demande jamais rien.

C’est un agneau pour la douceur!» Véronique, en effet, ignorait le prix

des choses; elle n’avait jamais eu besoin de rien; elle ne vit de pièce

d’or que le jour de son mariage, elle n’eut jamais de bourse à elle;

sa mère lui achetait et lui donnait tout à souhait, si bien que pour

faire l’aumône à un pauvre, elle fouillait dans les poches de sa mère.

«--Elle ne vous coûte pas cher, dit alors le chapelier. --Vous croyez

cela, vous! répondit Sauviat. Vous ne vous en tireriez pas encore avec

quarante écus par an. Et sa chambre! elle a chez elle pour plus de cent

écus de meubles; mais quand on n’a qu’une fille, on peut se laisser

aller. Enfin, le peu que nous possédons sera tout à elle. --Le peu?

Vous devez être riche, père Sauviat. Voilà quarante ans que vous faites

un commerce où il n’y a pas de pertes. --Ah! l’on ne me couperait pas

les oreilles pour douze cents francs!» répondit le vieux marchand de

ferraille.

A compter du jour où Véronique eut perdu la suave beauté qui

recommandait son visage de petite fille à l’admiration publique, le

père Sauviat redoubla d’activité. Son commerce se raviva si bien,

qu’il fit dès lors plusieurs voyages par an à Paris. Chacun devina

qu’il voulait compenser à force d’argent ce que, dans son langage, il

appelait les déchets de sa fille. Quand Véronique eut quinze ans, il se

fit un changement dans les mœurs intérieures de la maison. Le père et

la mère montèrent à la nuit chez leur fille, qui, pendant la soirée,

leur lisait, à la lueur d’une lampe placée derrière un globe de verre

plein d’eau, la Vie des Saints, les Lettres édifiantes, enfin tous les

livres prêtés par le vicaire. La vieille Sauviat tricotait en calculant

qu’elle regagnait ainsi le prix de l’huile. Les voisins pouvaient voir

de chez eux ces deux vieilles gens immobiles sur leurs fauteuils comme

deux figures chinoises, écoutant et admirant leur fille de toutes les

forces d’une intelligence obtuse pour tout ce qui n’était pas commerce

ou foi religieuse. Il s’est rencontré sans doute dans le monde des

jeunes filles aussi pures que l’était Véronique; mais aucune ne fut ni

plus pure, ni plus modeste. Sa confession devait étonner les anges et

réjouir la sainte Vierge. A seize ans, elle fut entièrement développée

et se montra comme elle devait être. Elle avait une taille moyenne, ni

son père ni sa mère n’étaient grands; mais ses formes se recommandaient

par une souplesse gracieuse, par ces lignes serpentines si heureuses,

si péniblement cherchées par les peintres, que la Nature trace

d’elle-même si finement, et dont les moelleux contours se révèlent aux

yeux des connaisseurs, malgré les linges et l’épaisseur des vêtements,

qui se modèlent et se disposent toujours, quoi qu’on fasse, sur le nu.

Vraie, simple, naturelle, Véronique mettait en relief cette beauté

par des mouvements sans aucune affectation. Elle sortait son plein

et entier effet, s’il est permis d’emprunter ce terme énergique à la

langue judiciaire. Elle avait les bras charnus des Auvergnates, la main

rouge et potelée d’une belle servante d’auberge, des pieds forts, mais

réguliers, et en harmonie avec ses formes. Il se passait en elle un

phénomène ravissant et merveilleux qui promettait à l’amour une femme

cachée à tous les yeux. Ce phénomène était peut-être une des causes

de l’admiration que son père et sa mère manifestèrent pour sa beauté,

qu’ils disaient être divine, au grand étonnement des voisins. Les

premiers qui remarquèrent ce fait furent les prêtres de la cathédrale

et les fidèles qui s’approchaient de la sainte table. Quand un

sentiment violent éclatait chez Véronique, et l’exaltation religieuse à

laquelle elle était livrée alors qu’elle se présentait pour communier

doit se compter parmi les vives émotions d’une jeune fille si candide,

il semblait qu’une lumière intérieure effaçât par ses rayons les

marques de la petite-vérole. Le pur et radieux visage de son enfance

reparaissait dans sa beauté première. Quoique légèrement voilé par

la couche grossière que la maladie y avait étendue, il brillait comme

brille mystérieusement une fleur sous l’eau de la mer que le soleil

pénètre. Véronique était changée pour quelques instants: la petite

Vierge apparaissait et disparaissait comme une céleste apparition.

La prunelle de ses yeux, douée d’une grande contractilité, semblait

alors s’épanouir, et repoussait le bleu de l’iris, qui ne formait plus

qu’un léger cercle. Ainsi cette métamorphose de l’œil, devenu aussi

vif que celui de l’aigle, complétait le changement étrange du visage.

Était-ce l’orage des passions contenues, était-ce une force venue des

profondeurs de l’âme qui agrandissait la prunelle en plein jour, comme

elle s’agrandit ordinairement chez tout le monde dans les ténèbres,

en brunissant ainsi l’azur de ces yeux célestes? Quoi que ce fût, il

était impossible de voir froidement Véronique, alors qu’elle revenait

de l’autel à sa place après s’être unie à Dieu, et qu’elle se montrait

à la paroisse dans sa primitive splendeur. Sa beauté eût alors éclipsé

celle des plus belles femmes. Quel charme pour un homme épris et jaloux

que ce voile de chair qui devait cacher l’épouse à tous les regards,

un voile que la main de l’amour lèverait et laisserait retomber sur

les voluptés permises! Véronique avait des lèvres parfaitement arquées

qu’on aurait crues peintes en vermillon, tant y abondait un sang pur

et chaud. Son menton et le bas de son visage étaient un peu gras, dans

l’acception que les peintres donnent à ce mot, et cette forme épaisse

est, suivant les lois impitoyables de la physiognomonie, l’indice d’une

violence quasi-morbide dans la passion. Elle avait au-dessus de son

front, bien modelé, mais presque impérieux, un magnifique diadème de

cheveux volumineux, abondants et devenus châtains.

Depuis l’âge de seize ans jusqu’au jour de son mariage, Véronique eut

une attitude pensive et pleine de mélancolie. Dans une si profonde

solitude, elle devait, comme les solitaires, examiner le grand

spectacle de ce qui se passait en elle: le progrès de sa pensée,

la variété des images, et l’essor des sentiments échauffés par une

vie pure. Ceux qui levaient le nez en passant par la rue de la Cité

pouvaient voir par les beaux jours la fille des Sauviat assise à sa

fenêtre, cousant, brodant ou tirant l’aiguille au-dessus de son canevas

d’un air assez songeur. Sa tête se détachait vivement entre les fleurs

qui poétisaient l’appui brun et fendillé de ses croisées à vitraux

retenus dans leur réseau de plomb. Quelquefois le reflet des rideaux

de damas rouge ajoutait à l’effet de cette tête déjà si colorée;

de même qu’une fleur empourprée, elle dominait le massif aérien si

soigneusement entretenu par elle sur l’appui de sa fenêtre. Cette

vieille maison naïve avait donc quelque chose de plus naïf: un portrait

de jeune fille, digne de Mieris, de Van Ostade, de Terburg et de Gérard

Dow, encadré dans une de ces vieilles croisées quasi-détruites, frustes

et brunes que leurs pinceaux ont affectionnées. Quand un étranger,

surpris de cette construction, restait béant à contempler le second

étage, le vieux Sauviat avançait alors la tête de manière à se mettre

en dehors de la ligne dessinée par le surplomb, sûr de trouver sa fille

à la fenêtre. Le ferrailleur rentrait en se frottant les mains, et

disait à sa femme en patois d’Auvergne «--Hé! la vieille, on admire ton

enfant!»

En 1820, il arriva, dans la vie simple et dénuée d’événements que

menait Véronique, un accident qui n’eût pas eu d’importance chez toute

autre jeune personne, mais qui peut-être exerça sur son avenir une

horrible influence. Un jour de fête supprimée, qui restait ouvrable

pour toute la ville, et pendant lequel les Sauviat fermaient boutique,

allaient à l’église et se promenaient, Véronique passa, pour aller

dans la campagne, devant l’étalage d’un libraire où elle vit le livre

de Paul et Virginie. Elle eut la fantaisie de l’acheter à cause

de la gravure, son père paya cent sous le fatal volume, et le mit

dans la vaste poche de sa redingote. «--Ne ferais-tu pas bien de le

montrer à monsieur le vicaire? lui dit sa mère pour qui tout livre

imprimé sentait toujours un peu le grimoire. --J’y pensais!» répondit

simplement Véronique.

L’enfant passa la nuit à lire ce roman, l’un des plus touchants livres

de la langue française. La peinture de ce mutuel amour, à demi biblique

et digne des premiers âges du monde, ravagea le cœur de Véronique.

Une main, doit-on dire divine ou diabolique, enleva le voile qui

jusqu’alors lui avait couvert la Nature. La petite vierge enfouie dans

la belle fille trouva le lendemain ses fleurs plus belles qu’elles

ne l’étaient la veille, elle entendit leur langage symbolique, elle

examina l’azur du ciel avec une fixité pleine d’exaltation; et des

larmes roulèrent alors sans cause dans ses yeux. Dans la vie de toutes

les femmes, il est un moment où elles comprennent leur destinée, où

leur organisation jusque-là muette parle avec autorité; ce n’est pas

toujours un homme choisi par quelque regard involontaire et furtif

qui réveille leur sixième sens endormi; mais plus souvent peut-être

un spectacle imprévu, l’aspect d’un site, une lecture, le coup d’œil

d’une pompe religieuse, un concert de parfums naturels, une délicieuse

matinée voilée de ses fines vapeurs, une divine musique aux notes

caressantes, enfin quelque mouvement inattendu dans l’âme ou dans le

corps. Chez cette fille solitaire, confinée dans cette noire maison,

élevée par des parents simples, quasi-rustiques, et qui n’avait jamais

entendu de mot impropre, dont la candide intelligence n’avait jamais

reçu la moindre idée mauvaise; chez l’angélique élève de la sœur

Marthe et du bon vicaire de Saint-Étienne, la révélation de l’amour,

qui est la vie de la femme, lui fut faite par un livre suave, par la

main du Génie. Pour tout autre, cette lecture eût été sans danger;

pour elle, ce livre fut pire qu’un livre obscène. La corruption est

relative. Il est des natures vierges et sublimes qu’une seule pensée

corrompt, elle y fait d’autant plus de dégâts que la nécessité d’une

résistance n’a pas été prévue.

Le lendemain, Véronique montra le livre au bon prêtre qui en approuva

l’acquisition, tant la renommée de Paul et Virginie est enfantine,

innocente et pure. Mais la chaleur des tropiques et la beauté des

paysages; mais la candeur presque puérile d’un amour presque saint

avaient agi sur Véronique. Elle fut amenée par la douce et noble

figure de l’auteur vers le culte de l’Idéal, cette fatale religion

humaine! Elle rêva d’avoir pour amant un jeune homme semblable à

Paul. Sa pensée caressa de voluptueux tableaux dans une île embaumée.

Elle nomma par enfantillage, une île de la Vienne, sise au-dessous de

Limoges, presque en face le faubourg Saint-Martial, l’Ile-de-France.

Sa pensée y habita le monde fantastique que se construisent toutes les

jeunes filles, et qu’elles enrichissent de leurs propres perfections.

Elle passa de plus longues heures à sa croisée, en regardant passer

les artisans, les seuls hommes auxquels, d’après la modeste condition

de ses parents, il lui était permis de songer. Habituée sans doute à

l’idée d’épouser un homme du peuple, elle trouvait en elle-même des

instincts qui repoussaient toute grossièreté. Dans cette situation,

elle dut se plaire à composer quelques-uns de ces romans que toutes

les jeunes filles se font pour elles seules. Elle embrassa peut-être

avec l’ardeur naturelle à une imagination élégante et vierge, la

belle idée d’ennoblir un de ces hommes, de l’élever à la hauteur où

la mettaient ses rêves, elle fit peut-être un Paul de quelque jeune

homme choisi par ses regards, seulement pour attacher ses folles idées

sur un être, comme les vapeurs de l’atmosphère humide, saisies par

la gelée, se cristallisent à une branche d’arbre, au bord du chemin.

Elle dut se lancer dans un abîme profond, car si elle eut souvent

l’air de revenir de bien haut en montrant sur son front comme un

reflet lumineux, plus souvent encore elle semblait tenir à la main des

fleurs cueillies au bord de quelque torrent suivi jusqu’au fond d’un

précipice. Elle demanda par les soirées chaudes le bras de son vieux

père, et ne manqua plus une promenade au bord de la Vienne où elle

allait s’extasiant sur les beautés du ciel et de la campagne, sur les

rouges magnificences du soleil couchant, sur les pimpantes délices des

matinées trempées de rosée. Son esprit exhala dès lors un parfum de

poésie naturelle. Ses cheveux qu’elle nattait et tordait simplement

sur sa tête, elle les lissa, les boucla. Sa toilette connut quelque

recherche. La vigne qui croissait sauvage et naturellement jetée dans

les bras du vieil ormeau fut transplantée, taillée, elle s’étala sur un

treillis vert et coquet.

Au retour d’un voyage que fit à Paris le vieux Sauviat, alors âgé

de soixante-dix ans, en décembre 1822, le vicaire vint un soir, et

après quelques phrases insignifiantes: «--Pensez à marier votre

fille, Sauviat! dit le prêtre. A votre âge, il ne faut plus remettre

l’accomplissement d’un devoir important. --Mais Véronique veut-elle

se marier? demanda le vieillard stupéfait. --Comme il vous plaira,

mon père, répondit-elle en baissant les yeux. --Nous la marierons,

s’écria la grosse mère Sauviat en souriant. --Pourquoi ne m’en as-tu

rien dit avant mon départ, la mère! répliqua Sauviat. Je serai forcé de

retourner à Paris.»

Jérôme-Baptiste Sauviat, en homme aux yeux de qui la fortune semblait

constituer tout le bonheur, qui n’avait jamais vu que le besoin dans

l’amour, et dans le mariage qu’un mode de transmettre ses biens à un

autre soi-même, s’était juré de marier Véronique à un riche bourgeois.

Depuis long-temps, cette idée avait pris dans sa cervelle la forme d’un

préjugé. Son voisin, le chapelier, riche de deux mille livres de rente,

avait déjà demandé pour son fils, auquel il cédait son établissement,

la main d’une fille aussi célèbre que l’était Véronique dans le

quartier par sa conduite exemplaire et ses mœurs chrétiennes. Sauviat

avait déjà poliment refusé sans en parler à Véronique. Le lendemain du

jour où le vicaire, personnage important aux yeux du ménage Sauviat,

eut parlé de la nécessité de marier Véronique de laquelle il était le

directeur, le vieillard se rasa, s’habilla comme pour un jour de fête,

et sortit sans rien dire ni à sa fille ni à sa femme. L’une et l’autre

comprirent que le père allait chercher un gendre. Le vieux Sauviat se

rendit chez monsieur Graslin.

Monsieur Graslin, riche banquier de Limoges, était comme Sauviat un

homme parti sans le sou de l’Auvergne, venu pour être commissionnaire,

et qui, placé chez un financier en qualité de garçon de caisse, avait,

semblable à beaucoup de financiers, fait son chemin à force d’économie,

et aussi par d’heureuses circonstances. Caissier à vingt-cinq ans,

associé dix ans après de la maison Perret et Grossetête, il avait fini

par se trouver maître du comptoir après avoir désintéressé ces vieux

banquiers, tous deux retirés à la campagne et qui lui laissèrent leurs

fonds à manier, moyennant un léger intérêt. Pierre Graslin, alors âgé

de quarante-sept ans, passait pour posséder au moins six cent mille

francs. La réputation de fortune de Pierre Graslin avait récemment

grandi dans tout le Département, chacun avait applaudi à sa générosité

qui consistait à s’être bâti, dans le nouveau quartier de la place

des Arbres, destiné à donner à Limoges une physionomie agréable, une

belle maison sur le plan d’alignement, et dont la façade correspondait

à celle d’un édifice public. Cette maison, achevée depuis six mois,

Pierre Graslin hésitait à la meubler; elle lui coûtait si cher qu’il

reculait le moment où il viendrait l’habiter. Son amour-propre l’avait

entraîné peut-être au delà des lois sages qui jusqu’alors avaient

gouverné sa vie. Il jugeait avec le bon sens de l’homme commercial, que

l’intérieur de sa maison devait être en harmonie avec le programme de

la façade. Le mobilier, l’argenterie, et les accessoires nécessaires à

la vie qu’il mènerait dans son hôtel, allaient, selon son estimation,

coûter autant que la construction. Malgré les dires de la ville et les

lazzi du commerce, malgré les charitables suppositions de son prochain,

il resta confiné dans le vieux, humide et sale rez-de-chaussée où

sa fortune s’était faite, rue Montantmanigne. Le public glosa: mais

Graslin eut l’approbation de ses deux vieux commanditaires, qui le

louèrent de cette fermeté peu commune. Une fortune, une existence

comme celles de Pierre Graslin devaient exciter plus d’une convoitise

dans une ville de province. Aussi plus d’une proposition de mariage

avait-elle été, depuis dix ans, insinuée à monsieur Graslin. Mais

l’état de garçon convenait si bien à un homme occupé du matin au

soir, constamment fatigué de courses, accablé de travail, ardent à la

poursuite des affaires comme le chasseur à celle du gibier, que Graslin

ne donna dans aucun des piéges tendus par les mères ambitieuses qui

convoitaient pour leurs filles cette brillante position. Graslin, ce

Sauviat de la sphère supérieure, ne dépensait pas quarante sous par

jour, et allait vêtu comme son second commis. Deux commis et un garçon

de caisse lui suffisaient pour faire des affaires, immenses par la

multiplicité des détails. Un commis expédiait la correspondance, un

autre tenait la caisse. Pierre Graslin était, pour le surplus, l’âme et

le corps. Ses commis, pris dans sa famille, étaient des hommes sûrs,

intelligents, façonnés au travail comme lui-même. Quant au garçon de

caisse, il menait la vie d’un cheval de camion. Levé dès cinq heures

en tous temps, ne se couchant jamais avant onze heures, Graslin

avait une femme à la journée, une vieille Auvergnate qui faisait la

cuisine. La vaisselle de terre brune, le bon gros linge de maison

étaient en harmonie avec le train de cette maison. L’Auvergnate avait

ordre de ne jamais dépasser la somme de trois francs pour la totalité

de la dépense journalière du ménage. Le garçon de peine servait de

domestique. Les commis faisaient eux-mêmes leur chambre. Les tables

en bois noirci, les chaises dépaillées, les casiers, les mauvais bois

de lit, tout le mobilier qui garnissait le comptoir et les trois

chambres situées au-dessus, ne valaient pas mille francs, y compris une

caisse colossale, toute en fer, scellée dans les murs, léguée par ses

prédécesseurs, et devant laquelle couchait le garçon de peine, avec

deux chiens à ses pieds. Graslin ne hantait pas le monde où il était si

souvent question de lui. Deux ou trois fois par an, il dînait chez le

Receveur-général, avec lequel ses affaires le mettaient en relations

suivies. Il mangeait encore quelquefois à la Préfecture; il avait été

nommé membre du Conseil-général du département, à son grand regret.

«--Il perdait là son temps,» disait-il. Parfois ses confrères, quand

il concluait avec eux des marchés, le gardaient à déjeuner ou à dîner.

Enfin il était forcé d’aller chez ses anciens patrons qui passaient

les hivers à Limoges. Il tenait si peu aux relations de la société,

qu’en vingt-cinq ans, Graslin n’avait pas offert un verre d’eau à qui

que ce soit. Quand Graslin passait dans la rue, chacun se le montrait,

en se disant: «Voilà monsieur Graslin!» C’est-à-dire voilà un homme

venu sans le sou à Limoges et qui s’est acquis une fortune immense!

Le banquier auvergnat était un modèle que plus d’un père proposait à

son enfant, une épigramme que plus d’une femme jetait à la face de son

mari. Chacun peut concevoir par quelles idées cet homme devenu le pivot

de toute la machine financière du Limousin, fut amené à repousser les

diverses propositions de mariage qu’on ne se lassait pas de lui faire.

Les filles de messieurs Perret et Grossetête avaient été mariées avant

que Graslin eût été en position de les épouser, mais comme chacune de

ces dames avait des filles en bas âge, on finit par laisser Graslin

tranquille, imaginant que, soit le vieux Perret ou le fin Grossetête

avait par avance arrangé le mariage de Graslin avec une de leurs

petites-filles. Sauviat suivit plus attentivement et plus sérieusement

que personne la marche ascendante de son compatriote, il l’avait connu

lors de son établissement à Limoges; mais leurs positions respectives

changèrent si fort, du moins en apparence, que leur amitié, devenue

superficielle, se rafraîchissait rarement. Néanmoins, en qualité de

compatriote, Graslin ne dédaigna jamais de causer avec Sauviat quand

par hasard ils se rencontrèrent. Tous deux ils avaient conservé leur

tutoiement primitif, mais en patois d’Auvergne seulement. Quand le

Receveur-général de Bourges, le plus jeune des frères Grossetête, eut

marié sa fille, en 1823, au plus jeune fils du comte de Fontaine,

Sauviat devina que les Grossetête ne voulaient point faire entrer

Graslin dans leur famille. Après sa conférence avec le banquier, le

père Sauviat revint joyeux dîner dans la chambre de sa fille, et dit à

ses deux femmes: «--Véronique sera madame Graslin. --Madame Graslin?

s’écria la mère Sauviat stupéfaite. --Est-ce possible? dit Véronique

à qui la personne de Graslin était inconnue, mais à l’imagination de

laquelle il se produisait comme se produit un des Rothschild à celle

d’une grisette de Paris. --Oui, c’est fait, dit solennellement le vieux

Sauviat, Graslin meublera magnifiquement sa maison; il aura pour notre

fille la plus belle voiture de Paris et les plus beaux chevaux du

Limousin, il achètera une terre de cinq cent mille francs pour elle, et

lui assurera son hôtel; enfin Véronique sera la première de Limoges, la

plus riche du département, et fera ce qu’elle voudra de Graslin!»

Son éducation, ses idées religieuses, son affection sans bornes pour

son père et sa mère, son ignorance empêchèrent Véronique de concevoir

une seule objection; elle ne pensa même pas qu’on avait disposé d’elle

sans elle. Le lendemain Sauviat partit pour Paris et fut absent pendant

une semaine environ.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 51 / 72 段