En arrivant au presbytère, Genestas aperçut à la porte Butifer et

Adrien causant avec monsieur Janvier, qui revenait sans doute de dire

sa messe. Aussitôt Butifer, voyant l’officier se disposer à descendre,

alla tenir son cheval par la bride, et Adrien sauta au cou de son père,

qui fut tout attendri de cette effusion; mais le militaire lui cacha

ses sentiments, et lui dit: --Vous voilà bien réparé, Adrien! Tudieu!

vous êtes, grâce à notre pauvre ami, devenu presque un homme! Je

n’oublierai pas maître Butifer, votre instituteur.

--Ha! mon colonel, dit Butifer, emmenez-moi dans votre régiment! Depuis

que monsieur le maire est mort, j’ai peur de moi. Ne voulait-il pas

que je fusse soldat, hé! bien, je ferai sa volonté. Il vous a dit qui

j’étais, vous aurez quelque indulgence pour moi...

--Convenu, mon brave, dit Genestas en lui frappant dans la main. Sois

tranquille, je te procurerai quelque bon engagement.

--Hé! bien, monsieur le curé...

--Monsieur le colonel, je suis aussi chagrin que le sont tous les gens

du Canton, mais je sens plus vivement qu’eux combien est irréparable la

perte que nous avons faite. Cet homme était un ange! Heureusement il

est mort sans souffrir. Dieu a dénoué d’une main bienfaisante les liens

d’une vie qui fut un bienfait constant pour nous.

--Puis-je vous demander sans indiscrétion de m’accompagner au

cimetière? je voudrais lui dire comme un adieu.

Butifer et Adrien suivirent alors Genestas et le curé, qui marchèrent

en causant à quelques pas en avant. Quand le lieutenant-colonel eut

dépassé le bourg, en allant vers le petit lac, il aperçut, au revers

de la montagne, un grand terrain rocailleux environné de murs.

--Voilà le cimetière, lui dit le curé. Trois mois avant d’y venir, lui,

le premier, il fut frappé des inconvénients qui résultent du voisinage

des cimetières autour des églises; et, pour faire exécuter la loi qui

en ordonne la translation à une certaine distance des habitations, il

a donné lui-même ce terrain à la Commune. Nous y enterrons aujourd’hui

un pauvre petit enfant: nous aurons ainsi commencé par y mettre

l’Innocence et la Vertu. La mort est-elle donc une récompense? Dieu

nous donne-t-il une leçon en appelant à lui deux créatures parfaites?

allons-nous vers lui, lorsque nous avons été bien éprouvés au jeune

âge par la souffrance physique, et dans un âge plus avancé par la

souffrance morale? Tenez, voilà le monument rustique que nous lui avons

élevé.

Genestas aperçut une pyramide en terre, haute d’environ vingt pieds,

encore nue, mais dont les bords commençaient à se gazonner sous les

mains actives de quelques habitants. La Fosseuse fondait en larmes,

la tête entre ses mains et assise sur les pierres qui maintenaient

le scellement d’une immense croix faite avec un sapin revêtu de son

écorce. L’officier lut en gros caractères ces mots gravés sur le bois:

D. O. M.

CI GÎT

LE BON MONSIEUR BENASSIS,

NOTRE PÈRE

A

TOUS.

PRIEZ POUR LUI!

--C’est vous, monsieur, dit Genestas, qui avez...

--Non, répondit le curé, nous avons mis la parole qui a été répétée

depuis le haut de ces montagnes jusqu’à Grenoble.

Après être demeuré silencieux pendant un moment, et s’être approché

de la Fosseuse qui ne l’entendit pas, Genestas dit au curé: --Dès que

j’aurai ma retraite, je viendrai finir mes jours parmi vous.

Octobre 1832.-Juillet 1833.

LE CURÉ DE VILLAGE.

A HÉLÈNE.

_La moindre barque n’est pas lancée à la mer, sans que les marins

ne la mettent sous la protection de quelque vivant emblème ou d’un

nom révéré; soyez donc, madame, à l’imitation de cette coutume,

la patronne de cet ouvrage lancé dans notre océan littéraire, et

puisse-t-il être préservé de la bourrasque par ce nom impérial que

l’Église a fait saint, et que votre dévouement a doublement sanctifié

pour moi._

DE BALZAC.

CHAPITRE PREMIER.

VÉRONIQUE.

Dans le Bas-Limoges, au coin de la rue de la Vieille-Poste et de la

rue de la Cité, se trouvait, il y a trente ans, une de ces boutiques

auxquelles il semble que rien n’ait été changé depuis le moyen âge.

De grandes dalles cassées en mille endroits, posées sur le sol qui se

montrait humide par places, auraient fait tomber quiconque n’eût pas

observé les creux et les élévations de ce singulier carrelage. Les murs

poudreux laissaient voir une bizarre mosaïque de bois et de briques,

de pierres et de fer tassés avec une solidité due au temps, peut-être

au hasard. Le plancher, composé de poutres colossales, pliait depuis

plus de cent ans sans rompre sous le poids des étages supérieurs. Bâtis

en colombage, ces étages étaient à l’extérieur couverts en ardoises

clouées de manière à dessiner des figures géométriques, et conservaient

une image naïve des constructions bourgeoises du vieux temps.

Aucune des croisées encadrées de bois, jadis brodées de sculptures

aujourd’hui détruites par les intempéries de l’atmosphère, ne se

tenait d’aplomb: les unes donnaient du nez, les autres rentraient,

quelques-unes voulaient se disjoindre; toutes avaient du terreau

apporté on ne sait comment dans les fentes creusées par la pluie, et

d’où s’élançaient au printemps quelques fleurs légères, de timides

plantes grimpantes, des herbes grêles. La mousse veloutait les toits

et les appuis. Le pilier du coin, quoiqu’en maçonnerie composite,

c’est-à-dire de pierres mêlées de briques et de cailloux, effrayait le

regard par sa courbure; il paraissait devoir céder quelque jour sous le

poids de la maison, dont le pignon surplombait d’environ un demi-pied.

Aussi l’autorité municipale et la grande voirie firent-elles abattre

cette maison, après l’avoir achetée, afin d’élargir le carrefour. Ce

pilier, situé à l’angle des deux rues, se recommandait aux amateurs

d’antiquités limousines par une jolie niche sculptée où se voyait une

vierge, mutilée pendant la Révolution. Les bourgeois à prétentions

archéologiques y remarquaient les traces de la marge en pierre destinée

à recevoir les chandeliers où la piété publique allumait des cierges,

mettait ses ex-voto et des fleurs. Au fond de la boutique, un escalier

de bois vermoulu conduisait aux deux étages supérieurs surmontés d’un

grenier. La maison, adossée aux deux maisons voisines, n’avait point

de profondeur, et ne tirait son jour que des croisées. Chaque étage

ne contenait que deux petites chambres, éclairées chacune par une

croisée, donnant l’une sur la rue de la Cité, l’autre sur la rue de la

Vieille-Poste. Au moyen âge, aucun artisan ne fut mieux logé. Cette

maison avait évidemment appartenu jadis à des faiseurs d’haubergeons, à

des armuriers, à des couteliers, à quelques maîtres dont le métier ne

haïssait pas le plein air; il était impossible d’y voir clair sans que

les volets ferrés fussent enlevés sur chaque face où, de chaque côté du

pilier, il y avait une porte, comme dans beaucoup de magasins situés

au coin de deux rues. A chaque porte, après le seuil en belle pierre

usée par les siècles, commençait un petit mur à hauteur d’appui, dans

lequel était une rainure répétée à la poutre d’en haut sur laquelle

reposait le mur de chaque façade. Depuis un temps immémorial on

glissait de grossiers volets dans cette rainure, on les assujettissait

par d’énormes bandes de fer boulonnées; puis, les deux portes une fois

closes par un mécanisme semblable, les marchands se trouvaient dans

leur maison comme dans une forteresse. En examinant l’intérieur que,

pendant les premières vingt années de ce siècle, les Limousins virent

encombré de ferrailles, de cuivre, de ressorts, de fers de roues, de

cloches et de tout ce que les démolitions donnent de métaux, les gens

qu’intéressait ce débris de la vieille ville, y remarquaient la place

d’un tuyau de forge, indiqué par une longue traînée de suie, détail

qui confirmait les conjectures des archéologues sur la destination

primitive de la boutique. Au premier étage, étaient une chambre et

une cuisine; le second avait deux chambres. Le grenier servait de

magasin pour les objets plus délicats que ceux jetés pêle-mêle dans

la boutique. Cette maison, louée d’abord, fut plus tard achetée par

un nommé Sauviat, marchand forain, qui, de 1792 à 1796, parcourut les

campagnes dans un rayon de cinquante lieues autour de l’Auvergne,

en y échangeant des poteries, des plats, des assiettes, des verres,

enfin les choses nécessaires aux plus pauvres ménages, contre de vieux

fers, des cuivres, des plombs, contre tout métal sous quelque forme

qu’il se déguisât. L’Auvergnat donnait une casserole en terre brune de

deux sous pour une livre de plomb, ou pour deux livres de fer, bêche

cassée, houe brisée, vieille marmite fendue; et, toujours juge en sa

propre cause, il pesait lui-même sa ferraille. Dès la troisième année,

Sauviat joignit à ce commerce celui de la chaudronnerie. En 1793, il

put acquérir un château vendu nationalement, et le dépeça; le gain

qu’il fit, il le répéta sans doute sur plusieurs points de la sphère

où il opérait; plus tard, ces premiers essais lui donnèrent l’idée

de proposer une affaire en grand à l’un de ses compatriotes à Paris.

Ainsi, la Bande Noire, si célèbre par ses dévastations, naquit dans

la cervelle du vieux Sauviat, le marchand forain que tout Limoges a

vu pendant vingt-sept ans dans cette pauvre boutique au milieu de ses

cloches cassées, de ses fléaux, de ses chaînes, de ses potences, de ses

gouttières en plomb tordu, de ses ferrailles de toute espèce; on doit

lui rendre la justice de dire qu’il ne connut jamais ni la célébrité,

ni l’étendue de cette association; il n’en profita que dans la

proportion des capitaux qu’il avait confiés à la fameuse maison Brézac.

Fatigué de courir les foires et les villages, l’Auvergnat s’établit à

Limoges, où il avait, en 1797, épousé la fille d’un chaudronnier veuf,

nommé Champagnac. Quand mourut le beau-père, il acheta la maison où

il avait établi d’une manière fixe son commerce de ferrailleur, après

l’avoir encore exercé dans les campagnes pendant trois ans en compagnie

de sa femme. Sauviat atteignait à sa cinquantième année quand il

épousa la fille au vieux Champagnac, laquelle, de son côté, ne devait

pas avoir moins de trente ans. Ni belle, ni jolie, la Champagnac était

née en Auvergne, et le patois fut une séduction mutuelle; puis elle

avait cette grosse encolure qui permet aux femmes de résister aux

plus durs travaux; aussi accompagna-t-elle Sauviat dans ses courses.

Elle rapportait du fer ou du plomb sur son dos, et conduisait le

méchant fourgon plein de poteries avec lesquelles son mari faisait

une usure déguisée. Brune, colorée, jouissant d’une riche santé, la

Champagnac montrait, en riant, des dents blanches, hautes et larges

comme des amandes; enfin elle avait le buste et les hanches de ces

femmes que la nature a faites pour être mères. Si cette forte fille

ne s’était pas plus tôt mariée, il fallait attribuer son célibat au

_sans dot_ d’Harpagon que pratiquait son père, sans avoir jamais lu

Molière. Sauviat ne s’effraya point du sans dot; d’ailleurs un homme de

cinquante ans ne devait pas élever de difficultés, puis sa femme allait

lui épargner la dépense d’une servante. Il n’ajouta rien au mobilier

de sa chambre, où, depuis le jour de ses noces jusqu’au jour de son

déménagement, il n’y eut jamais qu’un lit à colonnes, orné d’une pente

découpée et de rideaux en serge verte, un bahut, une commode, quatre

fauteuils, une table et un miroir, le tout rapporté de différentes

localités. Le bahut contenait dans sa partie supérieure une vaisselle

en étain dont toutes les pièces étaient dissemblables. Chacun peut

imaginer la cuisine d’après la chambre à coucher. Ni le mari, ni la

femme ne savaient lire, léger défaut d’éducation qui ne les empêchait

pas de compter admirablement et de faire le plus florissant de tous

les commerces. Sauviat n’achetait aucun objet sans la certitude de

pouvoir le revendre à cent pour cent de bénéfice. Pour se dispenser de

tenir des livres et une caisse, il payait et vendait tout au comptant.

Il avait d’ailleurs une mémoire si parfaite, qu’un objet, restât-il

cinq ans dans sa boutique, sa femme et lui se rappelaient, à un liard

près, le prix d’achat, enchéri chaque année des intérêts. Excepté

pendant le temps où elle vaquait aux soins du ménage, la Sauviat était

toujours assise sur une mauvaise chaise en bois adossée au pilier de

sa boutique; elle tricotait en regardant les passants, veillant à sa

ferraille et la vendant, la pesant, la livrant elle-même si Sauviat

voyageait pour des acquisitions. A la pointe du jour on entendait

le ferrailleur travaillant ses volets, le chien se sauvait par les

rues, et bientôt la Sauviat venait aider son homme à mettre sur les

appuis naturels que les petits murs formaient rue de la Vieille-Poste

et rue de la Cité, des sonnettes, de vieux ressorts, des grelots, des

canons de fusil cassés, des brimborions de leur commerce qui servaient

d’enseigne et donnaient un air assez misérable à cette boutique où

souvent il y avait pour vingt mille francs de plomb, d’acier et de

cloches. Jamais, ni l’ancien brocanteur forain, ni sa femme, ne

parlèrent de leur fortune; ils la cachaient comme un malfaiteur

cache un crime, on les soupçonna long-temps de rogner les louis d’or

et les écus. Quand mourut Champagnac, les Sauviat ne firent point

d’inventaire, ils fouillèrent avec l’intelligence des rats tous les

coins de sa maison, la laissèrent nue comme un cadavre, et vendirent

eux-mêmes les chaudronneries dans leur boutique. Une fois par an, en

décembre, Sauviat allait à Paris, et se servait alors de la voiture

publique. Aussi, les observateurs du quartier présumaient-ils que pour

dérober la connaissance de sa fortune, le ferrailleur opérait ses

placements lui-même à Paris. On sut plus tard que, lié dans sa jeunesse

avec un des plus célèbres marchands de métaux de Paris, Auvergnat comme

lui, il faisait prospérer ses fonds dans la caisse de la maison Brézac,

la colonne de cette fameuse association appelée la Bande Noire, qui

s’y forma, comme il a été dit, d’après le conseil de Sauviat, un des

participants.

Sauviat était un petit homme gras, à figure fatiguée, doué d’un air

de probité qui séduisait le chaland, et cet air lui servait à bien

vendre. La sécheresse de ses affirmations et la parfaite indifférence

de son attitude aidaient ses prétentions. Son teint coloré se devinait

difficilement sous la poussière métallique et noire qui saupoudrait

ses cheveux crépus et sa figure marquée de petite vérole. Son front ne

manquait pas de noblesse, il ressemblait au front classique prêté par

tous les peintres à saint Pierre, le plus rude, le plus _peuple_ et

aussi le plus fin des apôtres. Ses mains étaient celles du travailleur

infatigable, larges, épaisses, carrées et ridées par des espèces de

crevasses solides. Son buste offrait une musculature indestructible. Il

ne quitta jamais son costume de marchand forain: gros souliers ferrés,

bas bleus tricotés par sa femme et cachés sous des guêtres en cuir,

pantalon de velours vert bouteille, gilet à carreaux d’où pendait la

clef en cuivre de sa montre d’argent attachée par une chaîne en fer que

l’usage rendait luisant et poli comme de l’acier, une veste à petites

basques en velours pareil au pantalon, puis autour du cou une

cravate en rouennerie usée par le frottement de la barbe. Les dimanches

et jours de fête, Sauviat portait une redingote de drap marron si bien

soignée, qu’il ne la renouvela que deux fois en vingt ans.

La vie des forçats peut passer pour luxueuse comparée à celle des

Sauviat, ils ne mangeaient de la viande qu’aux jours de fêtes

carillonnées. Avant de lâcher l’argent nécessaire à leur subsistance

journalière, la Sauviat fouillait dans ses deux poches cachées entre

sa robe et son jupon, et n’en ramenait jamais que de mauvaises pièces

rognées, des écus de six livres ou de cinquante-cinq sous, qu’elle

regardait avec désespoir avant d’en changer une. La plupart du temps,

les Sauviat se contentaient de harengs, de pois rouges, de fromage,

d’œufs durs mêlés dans une salade, de légumes assaisonnés de la manière

la moins coûteuse. Jamais ils ne firent de provisions, excepté quelques

bottes d’ail ou d’oignons qui ne craignaient rien et ne coûtaient pas

grand’chose; le peu de bois qu’ils consommaient en hiver, la Sauviat

l’achetait aux fagotteurs qui passaient, et au jour le jour. A sept

heures en hiver, à neuf heures en été, le ménage était couché, la

boutique fermée et gardée par leur énorme chien qui cherchait sa vie

dans les cuisines du quartier. La mère Sauviat n’usait pas pour trois

francs de chandelle par an.

La vie sobre et travailleuse de ces gens fut animée par une joie, mais

une joie naturelle, et pour laquelle ils firent leurs seules dépenses

connues. En mai 1802, la Sauviat eut une fille. Elle s’accoucha toute

seule, et vaquait aux soins de son ménage cinq jours après. Elle

nourrit elle-même son enfant sur sa chaise, en plein vent, continuant à

vendre la ferraille pendant que sa petite tétait. Son lait ne coûtant

rien, elle laissa téter pendant deux ans sa fille, qui ne s’en trouva

pas mal. Véronique devint le plus bel enfant de la basse-ville, les

passants s’arrêtaient pour la voir. Les voisines aperçurent alors

chez le vieux Sauviat quelques traces de sensibilité, car on l’en

croyait entièrement privé. Pendant que sa femme lui faisait à dîner,

le marchand gardait entre ses bras la petite, et la berçait en lui

chantonnant des refrains auvergnats. Les ouvriers le virent parfois

immobile, regardant Véronique endormie sur les genoux de sa mère. Pour

sa fille, il adoucissait sa voix rude, il essuyait ses mains à son

pantalon avant de la prendre. Quand Véronique essaya de marcher, le

père se pliait sur ses jambes et se mettait à quatre pas d’elle en lui

tendant les bras et lui faisant des mines qui contractaient joyeusement

les plis métalliques et profonds de sa figure âpre et sévère. Cet

homme de plomb, de fer et de cuivre redevint un homme de sang, d’os

et de chair. Était-il le dos appuyé contre son pilier, immobile comme

une statue, un cri de Véronique l’agitait: il sautait à travers les

ferrailles pour la trouver, car elle passa son enfance à jouer avec

les débris de châteaux amoncelés dans les profondeurs de cette vaste

boutique, sans se blesser jamais; elle allait aussi jouer dans la rue

ou chez les voisins, sans que l’œil de sa mère la perdît de vue. Il

n’est pas inutile de dire que les Sauviat étaient éminemment religieux.

Au plus fort de la Révolution, Sauviat observait le dimanche et les

fêtes. A deux fois, il manqua de se faire couper le cou pour être allé

entendre la messe d’un prêtre non assermenté. Enfin, il fut mis en

prison, accusé justement d’avoir favorisé la fuite d’un évêque auquel

il sauva la vie. Heureusement le marchand forain, qui se connaissait

en limes et en barreaux de fer, put s’évader; mais il fut condamné à

mort par contumace, et, par parenthèse, ne se présenta jamais pour

la purger, il mourut mort. Sa femme partageait ses pieux sentiments.

L’avarice de ce ménage ne cédait qu’à la voix de la religion. Les vieux

ferrailleurs rendaient exactement le pain bénit, et donnaient aux

quêtes. Si le vicaire de Saint-Étienne venait chez eux pour demander

des secours, Sauviat ou sa femme allaient aussitôt chercher sans façons

ni grimaces ce qu’ils croyaient être leur quote-part dans les aumônes

de la paroisse. La Vierge mutilée de leur pilier fut toujours, dès

1799, ornée de buis à Pâques. A la saison des fleurs, les passants la

voyaient fêtée par des bouquets rafraîchis dans des cornets de verre

bleu, surtout depuis la naissance de Véronique. Aux processions, les

Sauviat tendaient soigneusement leur maison de draps chargés de fleurs,

et contribuaient à l’ornement, à la construction du reposoir, l’orgueil

de leur carrefour.

[Illustration: SAUVIAT.

Pour sa fille il adoucissait sa voix rude.

(LE CURÉ DE CAMPAGNE.)]

Véronique Sauviat fut donc élevée chrétiennement. Dès l’âge de sept

ans, elle eut pour institutrice une sœur grise auvergnate à qui les

Sauviat avaient rendu quelques petits services. Tous deux, assez

obligeants tant qu’il ne s’agissait que de leur personne ou de leur

temps, étaient serviables à la manière des pauvres gens, qui se prêtent

eux-mêmes avec une sorte de cordialité. La sœur grise enseigna la

lecture et l’écriture à Véronique, elle lui apprit l’histoire du peuple

de Dieu, le Catéchisme, l’Ancien et le Nouveau-Testament, quelque

peu de calcul. Ce fut tout, la sœur crut que ce serait assez, c’était

déjà trop. A neuf ans, Véronique étonna le quartier par sa beauté.

Chacun admirait un visage qui pouvait être un jour digne du pinceau des

peintres empressés à la recherche du beau idéal. Surnommée _la petite

Vierge_, elle promettait d’être bien faite et blanche. Sa figure de

madone, car la voix du peuple l’avait bien nommée, fut complétée par

une riche et abondante chevelure blonde qui fit ressortir la pureté de

ses traits. Quiconque a vu la sublime petite Vierge de Titien dans son

grand tableau de la Présentation au Temple, saura ce que fut Véronique

en son enfance: même candeur ingénue, même étonnement séraphique dans

les yeux, même attitude noble et simple, même port d’infante.

A onze ans, elle eut la petite-vérole, et ne dut la vie qu’aux soins

de la sœur Marthe. Pendant les deux mois que leur fille fut en

danger, les Sauviat donnèrent à tout le quartier la mesure de leur

tendresse. Sauviat n’alla plus aux ventes, il resta tout le temps

dans sa boutique, montant chez sa fille, redescendant de moments en

moments, la veillant toutes les nuits, de compagnie avec sa femme. Sa

douleur muette parut trop profonde pour que personne osât lui parler,

les voisins le regardaient avec compassion, et ne demandaient des

nouvelles de Véronique qu’à la sœur Marthe. Durant les jours où le

danger atteignit au plus haut degré, les passants et les voisins virent

pour la seule et unique fois de la vie de Sauviat les larmes roulant

long-temps entre ses paupières et tombant le long de ses joues creuses;

il ne les essuya point, il resta quelques heures comme hébété, n’osant

point monter chez sa fille, regardant sans voir, on aurait pu le voler.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 50 / 72 段