--A l’âge de seize ans, dit la Fosseuse, quoique je fusse malingre,

j’étais forcée de mendier mon pain sur les routes de la Savoie. Je

couchais aux Échelles, dans une grande crèche pleine de paille.

L’aubergiste qui me logeait était un bon homme, mais sa femme ne

pouvait pas me souffrir et m’injuriait toujours. Ça me faisait bien

de la peine, car je n’étais pas une mauvaise pauvresse; je priais

Dieu soir et matin, je ne volais point, j’allais au commandement du

ciel, demandant de quoi vivre, parce que je ne savais rien faire et

que j’étais vraiment malade, tout à fait incapable de lever une houe

ou de dévider du coton. Eh! bien, je fus chassée de chez l’aubergiste

à cause d’un chien. Sans parents, sans amis, depuis ma naissance, je

n’avais jamais rencontré chez personne de regards qui me fissent du

bien. La bonne femme Morin qui m’a élevée était morte, elle a été

bien bonne pour moi; mais je ne me souviens guère de ses caresses;

d’ailleurs, la pauvre vieille travaillait à la terre comme un homme;

et, si elle me dorlotait, elle me donnait aussi des coups de cuiller

sur les doigts quand j’allais trop vite en mangeant notre soupe dans

son écuelle. Pauvre vieille, il ne se passe point de jours que je ne la

mette dans mes prières! veuille le bon Dieu lui faire là-haut une vie

plus heureuse qu’ici-bas, surtout un lit meilleur; elle se plaignait

toujours du grabat où nous couchions toutes les deux. Vous ne sauriez

vous imaginer, mes chers messieurs, comme ça vous blesse l’âme que de

ne récolter que des injures, des rebuffades et des regards qui vous

percent le cœur comme si l’on vous y donnait des coups de couteau. J’ai

fréquenté de vieux pauvres à qui ça ne faisait plus rien du tout; mais

je n’étais point née pour ce métier-là. Un _non_ m’a toujours fait

pleurer. Chaque soir, je revenais plus triste, et je ne me consolais

qu’après avoir dit mes prières. Enfin, dans toute la création de Dieu,

il ne se trouvait pas un seul cœur où je pusse reposer le mien! Je

n’avais que le bleu du ciel pour ami. J’ai toujours été heureuse en

voyant le ciel tout bleu. Quand le vent avait balayé les nuages, je me

couchais dans un coin des rochers, et je regardais le temps. Je rêvais

alors que j’étais une grande dame. A force de voir, je me croyais

baignée dans ce bleu; je vivais là-haut en idée, je ne me sentais plus

rien de pesant, je montais, montais, et je devenais tout aise. Pour en

revenir à mes amours, je vous dirai que l’aubergiste avait eu de sa

chienne un petit chien gentil comme une personne, blanc, moucheté de

noir aux pattes; je le vois toujours ce chérubin! Ce pauvre petit est

la seule créature qui dans ce temps-là m’ait jeté des regards d’amitié,

je lui gardais mes meilleurs morceaux, il me connaissait, venait

au-devant de moi le soir, n’avait point honte de ma misère, sautait sur

moi, me léchait les pieds; enfin il y avait dans ses yeux quelque chose

de si bon, de si reconnaissant, que souvent je pleurais en le voyant.

--Voilà pourtant le seul être qui m’aime bien, disais-je. L’hiver il

se couchait à mes pieds. Je souffrais tant de le voir battu, que je

l’avais accoutumé à ne plus entrer dans les maisons pour y voler des

os, et il se contentait de mon pain. Si j’étais triste, il se mettait

devant moi, me regardait dans les yeux, et semblait me dire: --Tu es

donc triste, ma pauvre Fosseuse? Si les voyageurs me jetaient des sous,

il les ramassait dans la poussière et me les apportait, ce bon caniche.

Quand j’ai eu cet ami-là, j’ai été moins malheureuse. Je mettais de

côté tous les jours quelques sous pour tâcher de faire cinquante francs

afin de l’acheter au père Manseau. Un jour, sa femme, voyant que le

chien m’aimait, s’avisa d’en raffoler. Notez que le chien ne pouvait

pas la souffrir. Ces bêtes-là, ça flaire les âmes! elles voient tout

de suite quand on les aime. J’avais une pièce d’or de vingt francs

cousue dans le haut de mon jupon; alors je dis à monsieur Manseau:

--Mon cher monsieur, je comptais vous offrir mes économies de l’année

pour votre chien; mais avant que votre femme ne le veuille pour elle,

quoiqu’elle ne s’en soucie guère, vendez-le-moi vingt francs; tenez,

les voici. --Non, ma mignonne, me dit-il, serrez vos vingt francs. Le

ciel me préserve de prendre l’argent des pauvres! Gardez le chien. Si

ma femme crie trop, allez-vous-en. Sa femme lui fit une scène pour le

chien... ah! mon Dieu, l’on aurait dit que le feu était à la maison;

et vous ne savez pas ce qu’elle imagina? Voyant que le chien était

à moi d’amitié, qu’elle ne pourrait jamais l’avoir, elle l’a fait

empoisonner. Mon pauvre caniche est mort entre mes bras, je l’ai pleuré

comme si c’eût été mon enfant, et je l’ai enterré sous un sapin. Vous

ne savez pas tout ce que j’ai mis dans cette fosse. Je me suis dit, en

m’asseyant là, que je serais donc toujours seule sur la terre, que rien

ne me réussirait, que j’allais redevenir comme j’étais auparavant, sans

personne au monde, et que je ne verrais pour moi d’amitié dans aucun

regard. Je suis restée enfin là toute une nuit, à la belle étoile,

priant Dieu de m’avoir en pitié. Quand je revins sur la route, je vis

un petit pauvre de dix ans qui n’avait pas de mains. Le bon Dieu m’a

exaucée, pensais-je, je ne l’avais jamais prié comme je le fis pendant

cette nuit-là. Je vais prendre soin de ce pauvre petit, me dis-je, nous

mendierons ensemble et je serai sa mère; à deux on doit mieux réussir;

j’aurai peut-être plus de courage pour lui que je n’en ai pour moi!

D’abord le petit a paru content, il lui aurait été bien difficile de

ne pas l’être, je faisais tout ce qu’il voulait, je lui donnais ce que

j’avais de meilleur, enfin j’étais son esclave, il me tyrannisait;

mais ça me semblait toujours mieux que d’être seule. Bah! aussitôt

que le petit ivrogne a su que j’avais vingt francs dans le haut de ma

robe, il l’a décousue et m’a volé ma pièce d’or, le prix de mon pauvre

caniche! je voulais faire dire des messes avec. Un enfant sans mains!

ça fait trembler. Ce vol m’a plus découragée de la vie que je ne sais

quoi. Je ne pouvais donc rien aimer qui ne me pérît entre les mains.

Un jour je vois venir une jolie calèche française qui montait la côte

des Échelles. Il se trouvait dedans une demoiselle belle comme une

vierge Marie, et un jeune homme qui lui ressemblait. --«Vois donc la

jolie fille?» lui dit ce jeune homme en me jetant une pièce d’argent.

Vous seul, monsieur Benassis, pouvez savoir le bonheur que me causa ce

compliment, le seul que j’aie jamais entendu; mais le monsieur aurait

bien dû ne pas me jeter d’argent. Aussitôt, poussée par mille je ne

sais quoi qui m’ont tarabusté la tête, je me suis mise à courir par des

sentiers qui coupaient au plus court; et me voilà dans les rochers des

Échelles, bien avant la calèche qui montait tout doucement. J’ai pu

revoir le jeune homme, il a été tout surpris de me retrouver, et moi

j’étais si aise que le cœur me battait dans la gorge; un je ne sais

quoi m’attirait vers lui; quand il m’eut reconnue, je repris ma course,

en me doutant bien que la demoiselle et lui s’arrêteraient pour voir la

cascade de Couz; lorsqu’ils sont descendus, ils m’ont encore aperçue

sous les noyers de la route, ils m’ont alors questionnée en paraissant

s’intéresser à moi. Jamais de ma vie je n’avais entendu de voix plus

douce que celle de ce beau jeune homme et de sa sœur, car c’était

sûrement sa sœur; j’y ai pensé pendant un an, j’espérais toujours

qu’ils reviendraient. J’aurais donné deux ans de ma vie, rien que pour

revoir ce voyageur, il paraissait si doux! Voilà, jusqu’au jour où j’ai

connu monsieur Benassis, les plus grands événements de ma vie; car,

quand ma maîtresse m’a renvoyée pour avoir mis sa méchante robe de

bal, j’ai eu pitié d’elle, je lui ai pardonné; et foi d’honnête fille,

si vous me permettez de vous parler franchement, je me suis crue bien

meilleure qu’elle ne l’était, quoiqu’elle fût comtesse.

--Hé! bien, dit Genestas après un moment de silence, vous voyez que

Dieu vous a prise en amitié; ici, vous êtes comme le poisson dans l’eau.

A ces mots, la Fosseuse regarda Benassis avec des yeux pleins de

reconnaissance.

--Je voudrais être riche! dit l’officier.

Cette exclamation fut suivie d’un profond silence.

--Vous me devez une histoire, dit enfin la Fosseuse d’un son de voix

câlin.

--Je vais vous la dire, répondit Genestas. La veille de la bataille de

Friedland, reprit-il après une pause, j’avais été envoyé en mission au

quartier du général Davoust, et je revenais à mon bivouac, lorsqu’au

détour d’un chemin je me trouve nez à nez avec l’empereur. Napoléon

me regarde: «--Tu es le capitaine Genestas? me dit-il. --Oui, sire.

--Tu es allé en Égypte? --Oui, sire. --Ne continue pas d’aller par

ce chemin-là, me dit-il, prends à gauche, tu te trouveras plus tôt

à ta division.» Vous ne sauriez imaginer avec quel accent de bonté

l’empereur me dit ces paroles, lui qui avait bien d’autres chats à

fouetter, car il parcourait le pays pour reconnaître son champ de

bataille. Je vous raconte cette aventure pour vous faire voir quelle

mémoire il avait, et vous apprendre que j’étais un de ceux dont la

figure lui était connue. En 1815, j’ai prêté le serment. Sans cette

faute-là je serais peut-être colonel aujourd’hui; mais je n’ai jamais

eu l’intention de trahir les Bourbons; dans ce temps-là je n’ai vu

que la France à défendre. Je me suis trouvé chef d’escadron dans

les grenadiers de la garde impériale, et malgré les douleurs que je

ressentais encore de ma blessure, j’ai fait ma partie de moulinet à la

bataille de Waterloo. Quand tout a été dit, j’ai accompagné Napoléon

à Paris; puis, lorsqu’il a gagné Rochefort, je l’ai suivi malgré ses

ordres; j’étais bien aise de veiller à ce qu’il ne lui arrivât pas de

malheurs en route. Aussi, lorsqu’il vint se promener sur le bord de la

mer, me trouva-t-il en faction à dix pas de lui. «--Hé! bien, Genestas,

me dit-il en s’approchant de moi, nous ne sommes donc pas morts?» Ce

mot-là m’a crevé le cœur. Si vous l’aviez entendu, vous auriez frémi,

comme moi, de la tête aux pieds. Il me montra ce scélérat de vaisseau

anglais qui bloquait le port, et me dit: «--En voyant ça, je regrette

de ne m’être pas noyé dans le sang de ma garde!» --Oui, dit Genestas en

regardant le médecin et la Fosseuse, voilà ses propres paroles. «--Les

maréchaux qui vous ont empêché de charger vous-même, lui dis-je, et qui

vous ont mis dans votre berlingot, n’étaient pas vos amis. --Viens avec

moi, s’écria-t-il vivement, la partie n’est pas finie. --Sire, je vous

rejoindrai volontiers; mais quant à présent j’ai sur les bras un enfant

sans mère, et je ne suis pas libre.» Adrien que vous voyez là m’a donc

empêché d’aller à Sainte-Hélène. «--Tiens, me dit-il, je ne t’ai jamais

rien donné, tu n’étais pas de ceux qui avaient toujours une main pleine

et l’autre ouverte; voici la tabatière qui m’a servi pendant cette

dernière campagne. Reste en France, il y faut des braves après tout!

Demeure au service, souviens-toi de moi. Tu es de mon armée le dernier

Égyptien que j’aurai vu debout en France.» Et il me donna une petite

tabatière. «--Fais graver dessus: _honneur et patrie_, me dit-il,

c’est l’histoire de nos deux dernières campagnes.» Puis ceux qui

l’accompagnaient l’ayant rejoint, je restai pendant toute la matinée

avec eux. L’empereur allait et venait sur la côte, il était toujours

calme, mais il fronçait parfois les sourcils. A midi, son embarquement

fut jugé tout à fait impossible. Les Anglais savaient qu’il était à

Rochefort, il fallait ou se livrer à eux ou retraverser la France. Nous

étions tous inquiets! Les minutes étaient comme des heures. Napoléon se

trouvait entre les Bourbons qui l’auraient fusillé, et les Anglais qui

ne sont point des gens honorables, car ils ne se laveront jamais de la

honte dont ils se sont couverts en jetant sur un rocher un ennemi qui

leur demandait l’hospitalité. Dans cette anxiété, je ne sais quel homme

de sa suite lui présente le lieutenant Doret, un marin qui venait lui

proposer les moyens de passer en Amérique. En effet, il y avait dans

le port un brick de l’État et un bâtiment marchand. «--Capitaine! lui

dit l’empereur, comment vous y prendriez-vous donc? --Sire, répondit

l’homme, vous serez sur le vaisseau marchand, je monterai le brick sous

pavillon blanc avec des hommes dévoués, nous aborderons l’anglais,

nous y mettrons le feu, nous sauterons, vous passerez. --Nous irons

avec vous!» criai-je au capitaine. Napoléon nous regarda tous et dit:

«--Capitaine Doret, restez à la France.» C’est la seule fois que j’ai

vu Napoléon ému. Puis il nous fit un signe de main et rentra. Je partis

quand je l’eus vu abordant le vaisseau anglais. Il était perdu, il

le savait. Il y avait dans le port un traître qui, par des signaux,

avertissait les ennemis de la présence de l’empereur. Napoléon a donc

essayé un dernier moyen, il a fait ce qu’il faisait sur les champs de

bataille, il est allé à eux, au lieu de les laisser venir à lui. Vous

parlez de chagrins, rien ne peut vous peindre le désespoir de ceux qui

l’ont aimé pour lui.

--Où donc est sa tabatière? dit la Fosseuse.

--Elle est à Grenoble, dans une boîte, répondit le commandant.

--J’irai la voir, si vous me le permettez. Dire que vous avez une chose

où il a mis ses doigts. Il avait une belle main?

--Très-belle.

--Est-il vrai qu’il soit mort? demanda-t-elle. Là, dites-moi bien la

vérité.

--Oui, certes, il est mort, ma pauvre enfant.

--J’étais si petite en 1815, que je n’ai jamais pu voir que son

chapeau, encore ai-je manqué d’être écrasée à Grenoble.

--Voilà de bien bon café à la crème, dit Genestas. Hé! bien, Adrien, ce

pays-ci vous plaira-t-il? viendrez-vous voir mademoiselle?

L’enfant ne répondit pas, il paraissait avoir peur de regarder la

Fosseuse. Benassis ne cessait d’examiner ce jeune homme, dans l’âme

duquel il semblait lire.

--Certes, il viendra la voir, dit Benassis. Mais revenons au logis, il

faut que j’aille prendre un de mes chevaux pour faire une course assez

longue. Pendant mon absence vous vous entendrez avec Jacquotte.

--Venez donc avec nous, dit Genestas à la Fosseuse.

--Volontiers, répondit-elle, j’ai plusieurs choses à rendre à madame

Jacquotte.

Ils se mirent en route pour revenir chez le médecin, et la Fosseuse,

que cette compagnie rendait gaie, les conduisit par de petits sentiers

à travers les endroits les plus sauvages de la montagne.

--Monsieur l’officier, dit-elle après un moment de silence, vous ne

m’avez rien dit de vous, et j’aurais voulu vous entendre raconter

quelque aventure de guerre. J’aime bien ce que vous avez dit de

Napoléon, mais ça m’a fait mal... Si vous étiez bien aimable...

--Elle a raison, s’écria doucement Benassis, vous devriez nous conter

quelque bonne aventure, pendant que nous marchons. Allons, une affaire

intéressante, comme celle de votre poutre, à la Bérézina.

--J’ai bien peu de souvenirs, dit Genestas. Il se rencontre des gens

auxquels tout arrive, et moi, je n’ai jamais pu être le héros d’aucune

histoire. Tenez, voici la seule drôlerie qui me soit arrivée. En 1805,

je n’étais encore que sous-lieutenant, je fis partie de la Grande

Armée, et je me trouvai à Austerlitz. Avant de prendre Ulm, nous eûmes

à livrer quelques combats où la cavalerie donna singulièrement. J’étais

alors sous le commandement de Murat, qui ne renonçait guère sur la

couleur. Après une des premières affaires de la campagne, nous nous

emparâmes d’un pays où il y avait plusieurs belles terres. Le soir,

mon régiment se cantonna dans le parc d’un beau château habité par une

jeune et jolie femme, une comtesse; je vais naturellement me loger chez

elle, et j’y cours afin d’empêcher tout pillage. J’arrive au salon

au moment où mon maréchal-des-logis couchait en joue la comtesse, et

lui demandait brutalement ce que cette femme ne pouvait certes lui

donner, il était trop laid; je relève d’un coup de sabre sa carabine,

le coup part dans une glace; puis, je flanque un revers à mon homme, et

l’étends par terre. Aux cris de la comtesse, et en entendant le coup

de fusil, tout son monde accourt et me menace. --«Arrêtez, dit-elle

en allemand à ceux qui voulaient m’embrocher, cet officier m’a sauvé

la vie!» Ils se retirent. Cette dame m’a donné son mouchoir, un beau

mouchoir brodé que j’ai encore, et m’a dit que j’aurais toujours un

asile dans sa terre, et que si j’éprouvais un chagrin, de quelque

nature qu’il fût, je trouverais en elle une sœur et une amie dévouée;

enfin, elle y mit toutes les herbes de la Saint-Jean. Cette femme était

belle comme un jour de noces, mignonne comme une jeune chatte. Nous

avons dîné ensemble. Le lendemain j’étais devenu amoureux fou; mais le

lendemain il fallait se trouver en ligne à Guntzbourg, je crois, et je

délogeai muni du mouchoir. Le combat se livre; je me disais: --A moi

les balles! Mon Dieu, parmi toutes celles qui passent n’y en aura-t-il

pas une pour moi? Mais je ne la souhaitais pas dans la cuisse, je

n’aurais pas pu retourner au château. Je n’étais pas dégoûté, je

voulais une bonne blessure au bras pour pouvoir être pansé, mignotté

par la princesse. Je me précipitais comme un enragé sur l’ennemi. Je

n’ai pas eu de bonheur, je suis sorti de là sain et sauf. Plus de

comtesse, il a fallu marcher. Voilà.

Ils étaient arrivés chez Benassis, qui monta promptement à cheval

et disparut. Lorsque le médecin rentra, la cuisinière, à laquelle

Genestas avait recommandé son fils, s’était déjà emparée d’Adrien, et

l’avait logé dans la fameuse chambre de monsieur Gravier. Elle fut

singulièrement étonnée de voir son maître ordonnant de dresser un

simple lit de sangle dans sa chambre à lui pour le jeune homme, et le

commandant d’un ton si impératif qu’il fut impossible à Jacquotte de

faire la moindre observation. Après le dîner, le commandant reprit

la route de Grenoble, heureux des nouvelles assurances que lui donna

Benassis du prochain rétablissement de l’enfant.

Dans les premiers jours de décembre, huit mois après avoir confié

son enfant au médecin, Genestas fut nommé lieutenant-colonel dans un

régiment en garnison à Poitiers. Il songeait à mander son départ à

Benassis lorsqu’il reçut une lettre de lui par laquelle son ami lui

annonçait le parfait rétablissement d’Adrien.

«L’enfant, disait-il, est devenu grand et fort, il se porte à

merveille. Depuis que vous ne l’avez vu, il a si bien profité des

leçons de Butifer, qu’il est aussi bon tireur que notre contrebandier

lui-même; il est d’ailleurs leste et agile, bon marcheur, bon cavalier.

En lui tout est changé. Le garçon de seize ans, qui naguère paraissait

en avoir douze, semble maintenant en avoir vingt. Il a le regard

assuré, fier. C’est un homme, et un homme à l’avenir de qui vous devez

maintenant songer.»

--J’irai sans doute voir Benassis demain, et je prendrai son avis sur

l’état que je dois faire embrasser à ce camarade-là, se dit Genestas

en allant au repas d’adieu que ses officiers lui donnaient, car il ne

devait plus rester que quelques jours à Grenoble.

Quand le lieutenant-colonel rentra, son domestique lui remit une lettre

apportée par un messager qui en avait long-temps attendu la réponse.

Quoique fort étourdi par les toasts que les officiers venaient de lui

porter, Genestas reconnut l’écriture de son fils, crut qu’il le priait

de satisfaire quelque fantaisie de jeune homme, et laissa la lettre sur

sa table, où il la reprit le lendemain, lorsque les fumées du vin de

Champagne furent dissipées.

«Mon cher père... --Ah! petit drôle, se dit-il, tu ne manques

jamais de me cajoler quand tu veux quelque chose! Puis il reprit

et lut ces mots: «Le bon monsieur Benassis est mort...» La lettre

tomba des mains de Genestas qui n’en reprit la lecture qu’après une

longue pause. «Ce malheur a jeté la consternation dans le pays, et

nous a d’autant plus surpris, que monsieur Benassis était la veille

parfaitement bien portant, et sans nulle apparence de maladie.

Avant-hier, comme s’il eût connu sa fin, il alla visiter tous ses

malades, même les plus éloignés, il avait parlé à tous les gens qu’il

rencontrait, en leur disant: Adieu, mes amis. Il est revenu, suivant

son habitude, pour dîner avec moi, sur les cinq heures. Jacquotte lui

trouva la figure un peu rouge et violette; comme il faisait froid,

elle ne lui donna pas un bain de pieds, qu’elle avait l’habitude de

le forcer à prendre quand elle lui voyait le sang à la tête. Aussi

la pauvre fille, à travers ses larmes, crie-t-elle depuis deux

jours: Si je lui avais donné un bain de pieds, il vivrait encore!

Monsieur Benassis avait faim, il mangea beaucoup, et fut plus gai

que de coutume. Nous avons beaucoup ri ensemble, et je ne l’avais

jamais vu riant. Après le dîner, sur les sept heures, un homme de

Saint-Laurent-du-Pont vint le chercher pour un cas très-pressé. Il

me dit: «--Il faut que j’y aille; cependant ma digestion n’est pas

faite, et je n’aime pas monter à cheval en cet état, surtout par un

temps froid; il y a de quoi tuer un homme!» Néanmoins il partit.

Goguelat, le piéton, apporta sur les neuf heures une lettre pour

monsieur Benassis. Jacquotte, fatiguée d’avoir fait sa lessive,

alla se coucher en me donnant la lettre, et me pria de préparer le

thé dans notre chambre au feu de monsieur Benassis, car je couche

encore près de lui sur mon petit lit de crin. J’éteignis le feu

du salon, et montai pour attendre mon bon ami. Avant de poser la

lettre sur la cheminée, je regardai, par un mouvement de curiosité,

le timbre et l’écriture. Cette lettre venait de Paris, et l’adresse

me parut avoir été écrite par une femme. Je vous en parle à cause de

l’influence que cette lettre a eue sur l’événement. Vers dix heures

j’entendis les pas du cheval de monsieur Benassis. Il dit à Nicolle:

«--Il fait un froid de loup, je suis mal à mon aise. --Voulez-vous

que j’aille réveiller Jacquotte, lui demanda Nicolle. --Non! non!»

Et il monta. «--Je vous ai apprêté votre thé, lui dis-je. --Merci,

Adrien!» me répondit-il en me souriant comme vous savez. Ce fut son

dernier sourire. Le voilà qui ôte sa cravate comme s’il étouffait.

«--Il fait chaud ici!» dit-il. Puis il se jeta sur un fauteuil.

«--Il est venu une lettre pour vous, mon bon ami, la voici, lui

dis-je.» Il prend la lettre, regarde l’écriture et s’écrie: «--Ha!

mon Dieu, peut-être est-elle libre!» Puis il s’est penché la tête

en arrière, et ses mains ont tremblé; enfin, il mit une lumière sur

la table, et décacheta la lettre. Le ton de son exclamation était

si effrayant, que je le regardai pendant qu’il lisait, et je le vis

rougir et pleurer. Puis tout à coup il tomba la tête la première en

avant, je le relève et lui vois le visage tout violet. «--Je suis

mort, dit-il en bégayant et en faisant un effort affreux pour se

dresser. Saignez, saignez-moi! cria-t-il, en me saisissant la main.

Adrien, brûlez cette lettre!» Et il me tendit la lettre, que je jetai

au feu. J’appelle Jacquotte et Nicolle; mais Nicolle seul m’entend;

il monte, et m’aide à mettre monsieur Benassis sur mon petit lit

de crin. Il n’entendait plus, notre bon ami! Depuis ce moment il a

bien ouvert les yeux, mais il n’a plus rien vu. Nicolle, en partant

à cheval, pour aller chercher monsieur Bordier, le chirurgien, a

semé l’alarme dans le bourg. Alors en un moment tout le bourg a

été sur pied. Monsieur Janvier, monsieur Dufau, tous ceux que vous

connaissez sont venus les premiers. Monsieur Benassis était presque

mort, il n’y avait plus de ressources. Monsieur Bordier lui a brûlé

la plante des pieds sans pouvoir en obtenir signe de vie. C’était

à la fois un accès de goutte et un épanchement au cerveau. Je vous

donne fidèlement tous ces détails parce que je sais, mon cher père,

combien vous aimez monsieur Benassis. Quant à moi, je suis bien

triste et bien chagrin. Je puis vous dire qu’excepté vous, il n’est

personne que j’aie mieux aimé. Je profitais plus en causant le soir

avec ce bon monsieur Benassis, que je ne gagnais en apprenant

toutes les choses du collége. Quand le lendemain matin sa mort a

été sue dans le bourg, ç’a été un spectacle incroyable. La cour, le

jardin ont été remplis de monde. C’était des pleurs, des cris; enfin

personne n’a travaillé, chacun se racontait ce que monsieur Benassis

lui avait dit, quand il lui avait parlé pour la dernière fois; l’un

racontait tout ce qu’il lui avait fait de bien; les moins attendris

parlaient pour les autres; la foule croissait d’heure en heure,

et chacun voulait le voir. La triste nouvelle s’est promptement

répandue, les gens du Canton, et ceux même des environs, ont eu la

même idée: hommes, femmes, filles et garçons sont arrivés au bourg

de dix lieues à la ronde. Lorsque le convoi s’est fait, le cercueil

a été porté dans l’église par les quatre plus anciens de la Commune,

mais avec des peines infinies, car il se trouvait entre la maison

de monsieur Benassis et l’église, près de cinq mille personnes

qui, pour la plupart, se sont agenouillées comme à la procession.

L’église ne pouvait pas contenir tout le monde. Quand l’office a

commencé, il s’est fait, malgré les pleurs, un si grand silence, que

l’on entendait la clochette et les chants au bout de la grande rue.

Mais lorsqu’il a fallu transporter le corps au nouveau cimetière

que monsieur Benassis avait donné au bourg, ne se doutant guère,

le pauvre homme, qu’il y serait enterré le premier, il s’est alors

élevé un grand cri. Monsieur Janvier disait les prières en pleurant,

et tous ceux qui étaient là avaient des larmes dans les yeux. Enfin

il a été enterré. Le soir, la foule était dissipée, et chacun s’en

est allé chez soi, semant le deuil et les pleurs dans le pays. Le

lendemain matin, Gondrin, Goguelat, Butifer, le garde-champêtre et

plusieurs personnes se sont mis à travailler pour élever sur la place

où gît monsieur Benassis une espèce de pyramide en terre, haute de

vingt pieds, que l’on gazonne, et à laquelle tout le monde s’emploie.

Tels sont, mon bon père, les événements qui se sont passés ici depuis

trois jours. Le testament de monsieur Benassis a été trouvé tout

ouvert dans sa table, par monsieur Dufau. L’emploi que notre bon ami

fait de ses biens a encore augmenté, s’il est possible, l’attachement

qu’on avait pour lui, et les regrets causés par sa mort. Maintenant,

mon cher père, j’attends par Butifer, qui vous porte cette lettre,

une réponse pour que vous me dictiez ma conduite. Viendrez-vous me

chercher, ou dois-je aller vous rejoindre à Grenoble? Dites-moi

ce que vous souhaitez que je fasse, et soyez sûr de ma parfaite

obéissance.

«Adieu, mon père, je vous envoie les mille tendresses de votre fils

affectionné.

«ADRIEN GENESTAS.»

--Allons, il faut y aller, s’écria le soldat.

Il commanda de seller son cheval, et se mit en route par une de ces

matinées de décembre où le ciel est couvert d’un voile grisâtre, où

le vent n’est pas assez fort pour chasser le brouillard à travers

lequel les arbres décharnés et les maisons humides n’ont plus leur

physionomie habituelle. Le silence était terne, car il est d’éclatants

silences. Par un beau temps, le moindre bruit a de la gaieté; mais par

un temps sombre, la nature n’est pas silencieuse, elle est muette. Le

brouillard, en s’attachant aux arbres, s’y condensait en gouttes qui

tombaient lentement sur les feuilles, comme des pleurs. Tout bruit

mourait dans l’atmosphère. Le colonel Genestas, dont le cœur était

serré par des idées de mort et par de profonds regrets, sympathisait

avec cette nature si triste. Il comparait involontairement le joli

ciel du printemps et la vallée qu’il avait vue si joyeuse pendant son

premier voyage, aux aspects mélancoliques d’un ciel gris de plomb, à

ces montagnes dépouillées de leurs vertes parures, et qui n’avaient

pas encore revêtu leurs robes de neige dont les effets ne manquent

pas de grâce. Une terre nue est un douloureux spectacle pour un

homme qui marche au-devant d’une tombe; pour lui, cette tombe semble

être partout. Les sapins noirs qui, çà et là, décoraient les cimes,

mêlaient des images de deuil à toutes celles qui saisissaient l’âme

de l’officier; aussi, toutes les fois qu’il embrassait la vallée dans

toute son étendue, ne pouvait-il s’empêcher de penser au malheur qui

pesait sur ce Canton, et au vide qu’y faisait la mort d’un homme.

Genestas arriva bientôt à l’endroit où, dans son premier voyage, il

avait pris une tasse de lait. En voyant la fumée de la chaumière où

s’élevaient les enfants de l’hospice, il songea plus particulièrement à

l’esprit bienfaisant de Benassis, et voulut y entrer pour faire en son

nom une aumône à la pauvre femme. Après avoir attaché son cheval à un

arbre, il ouvrit la porte de la maison sans frapper.

--Bonjour, la mère, dit-il à la vieille, qu’il trouva au coin du feu,

et entourée de ses enfants accroupis, me reconnaissez-vous?

--Oh! oui bien, mon cher monsieur. Vous êtes venu par un joli printemps

chez nous, et vous m’avez donné deux écus.

--Tenez, la mère, voilà pour vous et pour les enfants!

--Mon bon monsieur, je vous remercie. Que le ciel vous bénisse!

--Ne me remerciez pas, vous devez cet argent au pauvre père Benassis.

La vieille leva la tête et regarda Genestas.

--Ah! monsieur, quoiqu’il ait donné son bien à notre pauvre pays, et

que nous soyons tous ses héritiers, nous avons perdu notre plus grande

richesse, car il faisait tout venir à bien ici.

--Adieu, la mère, priez pour lui! dit Genestas après avoir donné aux

enfants de légers coups de cravache.

Puis, accompagné de toute la petite famille et de la vieille, il

remonta sur son cheval et partit. En suivant le chemin de la vallée, il

trouva le large sentier qui menait chez la Fosseuse. Il arriva sur la

rampe d’où il pouvait apercevoir la maison; mais il n’en vit pas, sans

une grande inquiétude, les portes et les volets fermés; il revint alors

par la grande route dont les peupliers n’avaient plus de feuilles. En y

entrant, il aperçut le vieux laboureur presque endimanché, qui marchait

lentement tout seul et sans outils.

--Bonjour, bonhomme Moreau.

--Ah! bonjour, monsieur! Je vous remets, ajouta le bonhomme après un

moment de silence. Vous êtes un ami de défunt monsieur notre maire! Ah!

monsieur, ne valait-il pas mieux que le bon Dieu prît à sa place un

pauvre sciatique comme moi. Je ne suis rien ici, tandis que lui était

la joie de tout le monde.

--Savez pourquoi il n’y a personne chez la Fosseuse?

Le bonhomme regarda dans le ciel.

--Quelle heure est-il, monsieur? On ne voit point le soleil, dit-il.

--Il est dix heures.

--Oh! bien, elle est à la messe ou au cimetière. Elle y va tous les

jours, elle est son héritière de cinq cents livres de viager et de la

maison pour sa vie durante; mais elle est quasi folle de sa mort.

--Où allez-vous donc, mon bon homme?

--A l’enterrement de ce pauvre petit Jacques, qu’est mon neveu. Ce

petit chétif est mort hier matin. Il semblait vraiment que ce fût ce

cher monsieur Benassis qui le soutînt. Tous ces jeunes, ça meurt!

ajouta Moreau d’un air moitié plaintif, moitié goguenard.

A l’entrée du bourg, Genestas arrêta son cheval en apercevant Gondrin

et Goguelat tous deux armés de pelles et de pioches.

--Hé! bien, mes vieux troupiers, leur cria-t-il, nous avons donc eu le

malheur de le perdre...

--Assez, assez, mon officier, répondit Goguelat d’un ton bourru, nous

le savons bien, nous venons de tirer des gazons pour sa tombe.

--Ne sera-ce pas une belle vie à raconter? dit Genestas.

--Oui, reprit Goguelat, c’est, sauf les batailles, le Napoléon de notre

vallée.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 49 / 72 段