--Jansénius, évêque d’Ypres, fit un livre où l’on crut trouver des

propositions en désaccord avec les doctrines du Saint-Siége. Plus

tard les propositions textuelles ne semblèrent plus offrir d’hérésie,

quelques auteurs allèrent même jusqu’à nier l’existence matérielle

des maximes. Ces débats insignifiants firent naître dans l’Église

gallicane deux partis, celui des jansénistes, et celui des jésuites.

Des deux côtés se rencontrèrent de grands hommes. Ce fut une lutte

entre deux corps puissants. Les jansénistes accusèrent les jésuites de

professer une morale trop relâchée, et affectèrent une excessive pureté

de mœurs et de principes; les jansénistes furent donc en France des

espèces de puritains catholiques, si toutefois ces deux mots peuvent

s’allier. Pendant la Révolution française il se forma, par suite du

schisme peu important qu’y produisit le Concordat, une congrégation

de catholiques purs qui ne reconnurent pas les évêques institués

par le pouvoir révolutionnaire et par les transactions du pape. Ce

troupeau de fidèles forma ce que l’on nomme la _petite Église_ dont

les ouailles professèrent, comme les jansénistes, cette exemplaire

régularité de vie, qui semble être une loi nécessaire à l’existence

de toutes les sectes proscrites et persécutées. Plusieurs familles

jansénistes appartenaient à la petite Église. Les parents de cette

jeune fille avaient embrassé ces deux puritanismes également sévères

qui donnent au caractère et à la physionomie quelque chose d’imposant;

car le propre des doctrines absolues est d’agrandir les plus simples

actions en les rattachant à la vie future; de là cette magnifique et

suave pureté du cœur, ce respect des autres et de soi; de là je ne sais

quel chatouilleux sentiment du juste et de l’injuste; puis une grande

charité, mais aussi l’équité stricte, et pour tout dire implacable;

enfin une profonde horreur pour les vices, surtout pour le mensonge qui

les comprend tous. Je ne me souviens pas d’avoir connu de moments plus

délicieux que ceux pendant lesquels j’admirai pour la première fois,

chez mon vieil ami, la jeune fille vraie, timide, façonnée à toutes les

obéissances, en qui éclataient toutes les vertus particulières à cette

secte, sans qu’elle en témoignât néanmoins aucun orgueil. Sa taille

souple et déliée donnait à ses mouvements une grâce que son rigorisme

ne pouvait atténuer; la coupe de son visage avait les distinctions, et

ses traits avaient la finesse d’une jeune personne appartenant à une

famille noble; son regard était à la fois doux et fier, son front était

calme; puis sur sa tête s’élevaient des cheveux abondants, simplement

nattés, qui lui servaient à son insu de parure. Enfin, capitaine,

elle m’offrit le type d’une perfection que nous trouvons toujours

dans la femme de qui nous sommes épris; pour l’aimer, ne faut-il pas

rencontrer en elle les caractères de cette beauté rêvée qui concorde

à nos idées particulières? Quand je lui adressai la parole, elle me

répondit simplement, sans empressement ni fausse honte, en ignorant

le plaisir que causaient les harmonies de son organe et de ses dons

extérieurs. Tous ces anges ont les mêmes signes auxquels le cœur

les reconnaît: même douceur de voix, même tendresse dans le regard,

même blancheur de teint, quelque chose de joli dans les gestes. Ces

qualités s’harmonient, se fondent et s’accordent pour charmer sans

qu’on puisse saisir en quoi consiste le charme. Une âme divine s’exhale

par tous les mouvements. J’aimai passionnément. Cet amour réveilla,

satisfit les sentiments qui m’agitaient: ambition, fortune, tous mes

rêves, enfin! Belle, noble, riche et bien élevée, cette jeune fille

possédait les avantages que le monde exige arbitrairement d’une femme

placée dans la haute position où je voulais arriver; instruite, elle

s’exprimait avec cette spirituelle éloquence à la fois rare et commune

en France, où chez beaucoup de femmes, les plus jolis mots sont vides,

tandis qu’en elle l’esprit était plein de sens. Enfin, elle avait

surtout un sentiment profond de sa dignité qui imprimait le respect;

je ne sais rien de plus beau pour une épouse. Je m’arrête, capitaine!

on ne peint jamais que très-imparfaitement une femme aimée; entre

elle et nous il préexiste des mystères qui échappent à l’analyse.

Ma confidence fut bientôt faite à mon vieil ami, qui me présenta

dans la famille, où il m’appuya de sa respectable autorité. Quoique

reçu d’abord avec cette froide politesse particulière aux personnes

exclusives qui n’abandonnent plus les amis qu’elles ont une fois

adoptés, plus tard je parvins à être accueilli familièrement. Je dus

sans doute ce témoignage d’estime à la conduite que je tins en cette

occurrence. Malgré ma passion, je ne fis rien qui pût me déshonorer à

mes yeux, je n’eus aucune complaisance servile, je ne flattai point

ceux de qui dépendait ma destinée, je me montrai tel que j’étais, et

homme avant tout. Lorsque mon caractère fut bien connu, mon vieil

ami, désireux autant que moi de voir finir mon triste célibat, parla

de mes espérances, auxquelles on fit un favorable accueil, mais avec

cette finesse dont se dépouillent rarement les gens du monde, et dans

le désir de me procurer un _bon mariage_, expression qui fait d’un

acte si solennel une sorte d’affaire commerciale où l’un des deux

époux cherche à tromper l’autre, le vieillard garda le silence sur ce

qu’il nommait une erreur de ma jeunesse. Selon lui, l’existence de mon

enfant exciterait des répulsions morales en comparaison desquelles la

question de fortune ne serait rien et qui détermineraient une rupture.

Il avait raison. «Ce sera, me dit-il, une affaire qui s’arrangera

très-bien entre vous et votre femme, de qui vous obtiendrez facilement

une belle et bonne absolution.» Enfin, pour étouffer mes scrupules,

il n’oublia aucun des captieux raisonnements que suggère la sagesse

habituelle du monde. Je vous avouerai, monsieur, que, malgré ma

promesse, mon premier sentiment me porta loyalement à tout découvrir

au chef de la famille; mais sa rigidité me fit réfléchir, et les

conséquences de cet aveu m’effrayèrent; je transigeai lâchement avec

ma conscience, je résolus d’attendre, et d’obtenir de ma prétendue

assez de gages d’affection pour que mon bonheur ne fût pas compromis

par cette terrible confidence. Ma résolution de tout avouer dans un

moment opportun légitima les sophismes du monde et ceux du prudent

vieillard. Je fus donc, à l’insu des amis de la maison, admis comme

un futur époux chez les parents de la jeune fille. Le caractère

distinctif de ces pieuses familles est une discrétion sans bornes, et

l’on s’y tait sur toutes les choses, même sur les indifférentes. Vous

ne sauriez croire, monsieur, combien cette gravité douce, répandue

dans les moindres actions, donne de profondeur aux sentiments. Là, les

occupations étaient toutes utiles; les femmes employaient leur loisir

à faire du linge pour les pauvres; la conversation n’était jamais

frivole, mais le rire n’en était pas banni, quoique les plaisanteries

y fussent simples et sans mordant. Les discours de ces Orthodoxes

semblaient d’abord étranges, dénués du piquant que la médisance et

les histoires scandaleuses donnent aux conversations du monde; car le

père et l’oncle lisaient seuls les journaux, et jamais ma prétendue

n’avait jeté les yeux sur ces feuilles, dont la plus innocente parle

encore des crimes ou des vices publics; mais plus tard l’âme éprouvait,

dans cette pure atmosphère, l’impression que nos yeux reçoivent des

couleurs grises, un doux repos, une suave quiétude. Cette vie était

en apparence d’une monotonie effrayante. L’aspect intérieur de cette

maison avait quelque chose de glacial: j’y voyais chaque jour tous

les meubles, même les plus usagers, exactement placés de la même

façon, et les moindres objets toujours également propres. Néanmoins

cette manière de vivre attachait fortement. Après avoir vaincu la

première répugnance d’un homme habitué aux plaisirs de la variété,

du luxe et du mouvement parisien, je reconnus les avantages de cette

existence; elle développe les idées dans toute leur étendue, et

provoque d’involontaires contemplations; le cœur y domine, rien ne le

distrait, il finit par y apercevoir je ne sais quoi d’immense autant

que la mer. Là, comme dans les cloîtres, en retrouvant sans cesse

les mêmes choses, la pensée se détache nécessairement des choses et

se reporte sans partage vers l’infini des sentiments. Pour un homme

aussi sincèrement épris que je l’étais, le silence, la simplicité de

la vie, la répétition presque monastique des mêmes actes accomplis aux

mêmes heures, donnèrent plus de force à l’amour. Par ce calme profond,

les moindres mouvements, une parole, un geste acquéraient un intérêt

prodigieux. En ne forçant rien dans l’expression des sentiments, un

sourire, un regard offrent, à des cœurs qui s’entendent, d’inépuisables

images pour peindre leurs délices et leurs misères. Aussi ai-je compris

alors que le langage, dans la magnificence de ses phrases, n’a rien

d’aussi varié, d’aussi éloquent que la correspondance des regards et

l’harmonie des sourires. Combien de fois n’ai-je pas tenté de faire

passer mon âme dans mes yeux ou sur mes lèvres, en me trouvant obligé

de taire et de dire tout ensemble la violence de mon amour à une jeune

fille qui, près de moi, restait constamment tranquille, et à laquelle

le secret de ma présence au logis n’avait pas encore été révélé: car

ses parents voulaient lui laisser son libre arbitre dans l’acte le

plus important de sa vie. Mais quand on éprouve une passion vraie,

la présence de la personne aimée n’assouvit-elle pas nos désirs les

plus violents? quand nous sommes admis devant elle, n’est-ce pas le

bonheur du chrétien devant Dieu? Voir, n’est ce pas adorer? Si, pour

moi, plus que pour tout autre, ce fut un supplice de ne pas avoir le

droit d’exprimer les élans de mon cœur; si je fus forcé d’y ensevelir

ces brûlantes paroles qui trompent de plus brûlantes émotions en les

exprimant; néanmoins cette contrainte, en emprisonnant ma passion,

la fit saillir plus vive dans les petites choses, et les moindres

accidents contractèrent alors un prix excessif. L’admirer pendant

des heures entières, attendre une réponse et savourer long-temps les

modulations de sa voix pour y chercher ses plus secrètes pensées; épier

le tremblement de ses doigts quand je lui présentais quelque objet

qu’elle avait cherché, imaginer des prétextes pour effleurer sa robe

ou ses cheveux, pour lui prendre la main, pour la faire parler plus

qu’elle ne le voulait; tous ces riens étaient de grands événements.

Pendant ces sortes d’extases, les yeux, le geste, la voix apportaient

à l’âme d’inconnus témoignages d’amour. Tel fut mon langage, le seul

que me permît la réserve froidement virginale de cette jeune fille;

car ses manières ne changeaient pas, elle était bien toujours avec moi

comme une sœur est avec son frère; seulement, à mesure que ma passion

grandissait, le contraste entre mes paroles et les siennes, entre mes

regards et les siens, devenait plus frappant, et je finis par deviner

que ce timide silence était le seul moyen qui pût servir à cette jeune

fille pour exprimer ses sentiments. N’était-elle pas toujours dans le

salon quand j’y venais? n’y restait-elle pas durant ma visite attendue

et pressentie peut-être! cette fidélité silencieuse n’accusait-elle

pas le secret de son âme innocente? Enfin, n’écoutait-elle pas mes

discours avec un plaisir qu’elle ne savait pas cacher? La naïveté de

nos manières et la mélancolie de notre amour finirent sans doute par

impatienter les parents, qui, me voyant presque aussi timide que

l’était leur fille, me jugèrent favorablement, et me regardèrent comme

un homme digne de leur estime. Le père et la mère se confièrent à mon

vieil ami, lui dirent de moi les choses les plus flatteuses: j’étais

devenu leur fils d’adoption, ils admiraient surtout la moralité de

mes sentiments. Il est vrai qu’alors je m’étais retrouvé jeune. Dans

ce monde religieux et pur, l’homme de trente-deux ans redevenait

l’adolescent plein de croyances. L’été finissait, des occupations

avaient retenu cette famille à Paris contre ses habitudes; mais, au

mois de septembre elle fut libre de partir pour une terre située en

Auvergne, et le père me pria de venir habiter, pendant deux mois,

un vieux château perdu dans les montagnes du Cantal. Quand cette

amicale invitation me fut faite, je ne répondis pas tout d’abord. Mon

hésitation me valut la plus douce, la plus délicieuse des expressions

involontaires par lesquelles une modeste jeune fille puisse trahir les

mystères de son cœur. Évelina...

Dieu! s’écria Benassis, qui resta pensif et silencieux.

--Pardonnez-moi, capitaine Bluteau, reprit-il après une longue pause.

Voici la première fois, depuis douze ans, que je prononce un nom qui

voltige toujours dans ma pensée, et qu’une voix me crie souvent pendant

mon sommeil. Évelina donc, puisque je l’ai nommée, leva la tête par

un mouvement dont la rapidité brève contrastait avec la douceur innée

de ses gestes; elle me regarda sans fierté, mais avec une inquiétude

douloureuse; elle rougit et baissa les yeux. La lenteur avec laquelle

elle déplia ses paupières me causa je ne sais quel plaisir jusqu’alors

ignoré. Je ne pus répondre que d’une voix entrecoupée, en balbutiant.

L’émotion de mon cœur parla vivement au sien, et elle me remercia

par un regard doux, presque humide. Nous nous étions tout dit. Je

suivis la famille à sa terre. Depuis le jour où nos cœurs s’étaient

entendus, les choses avaient pris un nouvel aspect autour de nous;

rien ne nous fut plus indifférent. Quoique l’amour vrai soit toujours

le même, il doit emprunter des formes à nos idées, et se trouver ainsi

constamment semblable et dissemblable à lui-même en chaque être de qui

la passion devient une œuvre unique où s’expriment ses sympathies.

Aussi le philosophe, le poëte, savent-ils seuls la profondeur de cette

définition de l’amour devenue vulgaire: un égoïsme à deux. Nous nous

aimons nous-même en l’_autre_. Mais si l’expression de l’amour est

tellement diverse que chaque couple d’amants n’a pas son semblable

dans la succession des temps, il obéit néanmoins au même mode dans

ses expansions. Ainsi les jeunes filles, même la plus religieuse, la

plus chaste de toutes, emploient le même langage, et ne diffèrent que

par la grâce des idées. Seulement, là où, pour une autre, l’innocente

confidence de ses émotions eût été naturelle, Évelina y voyait une

concession faite à des sentiments tumultueux qui l’emportaient sur

le calme habituel de sa religieuse jeunesse, le plus furtif regard

semblait lui être violemment arraché par l’amour. Cette lutte constante

entre son cœur et ses principes donnait au moindre événement de sa vie,

si tranquille à la surface et si profondément agitée, un caractère de

force bien supérieur aux exagérations des jeunes filles de qui les

manières sont promptement faussées par les mœurs mondaines. Pendant

le voyage, Évelina trouvait à la nature des beautés dont elle parlait

avec admiration. Lorsque nous ne croyons pas avoir le droit d’exprimer

le bonheur causé par la présence de l’être aimé, nous déversons les

sensations dont surabonde notre cœur dans les objets extérieurs que

nos sentiments cachés embellissent. La poésie des sites qui passaient

sous nos yeux était alors pour nous deux un truchement bien compris,

et les éloges que nous leur donnions contenaient pour nos âmes les

secrets de notre amour. A plusieurs reprises, la mère d’Évelina se plut

à embarrasser sa fille par quelques malices de femme: --«Vous avez

passé vingt fois dans cette vallée, ma chère enfant, sans paraître

l’admirer, lui dit-elle après une phrase un peu trop chaleureuse

d’Évelina. --Ma mère, je n’étais sans doute pas arrivée à l’âge où l’on

sait apprécier ces sortes de beautés.» Pardonnez-moi ce détail sans

charme pour vous, capitaine; mais cette réponse si simple me causa des

joies inexprimables, toutes puisées dans le regard qui me fut adressé.

Ainsi, tel village éclairé par le soleil levant, telle ruine couverte

de lierre que nous avons contemplée ensemble, servirent à empreindre

plus fortement dans nos âmes par la souvenance d’une chose matérielle

de douces émotions où pour nous il allait de tout notre avenir. Nous

arrivâmes au château patrimonial, où je restai pendant quarante jours

environ. Ce temps, monsieur, est la seule part de bonheur complet que

le ciel m’ait accordée. Je savourai des plaisirs inconnus aux habitants

des villes. Ce fut tout le bonheur qu’ont deux amants à vivre sous le

même toit, à s’épouser par avance, à marcher de compagnie à travers

les champs, à pouvoir être seuls parfois, à s’asseoir sous un arbre au

fond de quelque jolie petite vallée, à y regarder les constructions

d’un vieux moulin, à s’arracher quelques confidences, vous savez,

de ces petites causeries douces par lesquelles on s’avance tous les

jours un peu plus dans le cœur l’un de l’autre. Ah! monsieur, la vie

en plein air, les beautés du ciel et de la terre, s’accordent si bien

avec la perfection et les délices de l’âme! Se sourire en contemplant

les cieux, mêler des paroles simples aux chants des oiseaux sous la

feuillée humide, revenir au logis à pas lents en écoutant les sons

de la cloche qui vous rappelle trop tôt, admirer ensemble un petit

détail de paysage, suivre les caprices d’un insecte, examiner une

mouche d’or, une fragile création que tient une jeune fille aimante et

pure, n’est-ce pas être attiré tous les jours un peu plus haut dans

les cieux? Il y eut pour moi, dans ces quarante jours de bonheur, des

souvenirs à colorer toute une vie, souvenirs d’autant plus beaux et

plus vastes, que jamais depuis je ne devais être compris. Aujourd’hui,

des images simples en apparence, mais pleines de signifiances amères

pour un cœur brisé, m’ont rappelé des amours évanouis, mais non pas

oubliés. Je ne sais si vous avez remarqué l’effet du soleil couchant

sur la chaumière du petit Jacques. En un moment les feux du soleil ont

fait resplendir la nature, puis soudain le paysage est devenu sombre

et noir. Ces deux aspects si différents me présentaient un fidèle

tableau de cette période de mon histoire. Monsieur, je reçus d’elle

le premier, le seul et sublime témoignage qu’il soit permis à une

jeune fille innocente de donner; et qui, plus furtif il est, plus il

engage: suave promesse d’amour, souvenir du langage parlé dans un monde

meilleur! Sûr alors d’être aimé, je jurai de tout dire, de ne pas avoir

un secret pour elle, j’eus honte d’avoir tant tardé à lui raconter

les chagrins que je m’étais créés. Par malheur, le lendemain de cette

bonne journée, une lettre du précepteur de mon fils me fit trembler

pour une vie qui m’était si chère. Je partis sans dire mon secret

à Évelina, sans donner à la famille d’autre motif que celui d’une

affaire grave. En mon absence, les parents s’alarmèrent. Craignant

que je n’eusse quelques engagements de cœur, ils écrivirent à Paris

pour prendre des informations sur mon compte. Inconséquents avec leurs

principes religieux, ils se défièrent de moi, sans me mettre à même

de dissiper leurs soupçons; un de leurs amis les instruisit, à mon

insu, des événements de ma jeunesse, envenima mes fautes, insista sur

l’existence de mon enfant, que, disait-il, j’avais à dessein cachée.

Lorsque j’écrivis à mes futurs parents, je ne reçus pas de réponse;

ils revinrent à Paris, je me présentai chez eux, je ne fus pas reçu.

Alarmé, j’envoyai mon vieil ami savoir la raison d’une conduite à

laquelle je ne comprenais rien. Lorsqu’il en apprit la cause, le bon

vieillard se dévoua noblement, il assuma sur lui la forfaiture de

mon silence, voulut me justifier et ne put rien obtenir. Les raisons

d’intérêt et de morale étaient trop graves pour cette famille, ses

préjugés étaient trop arrêtés, pour la faire changer de résolution.

Mon désespoir fut sans bornes. D’abord je tâchai de conjurer l’orage;

mais mes lettres me furent renvoyées sans avoir été ouvertes. Lorsque

tous les moyens humains furent épuisés; quand le père et la mère

eurent dit au vieillard, auteur de mon infortune, qu’ils refuseraient

éternellement d’unir leur fille à un homme qui avait à se reprocher

la mort d’une femme et la vie d’un enfant naturel, même quand Évelina

les implorerait à genoux, alors, monsieur, il ne me resta plus qu’un

dernier espoir, faible comme la branche de saule à laquelle s’attache

un malheureux quand il se noie. J’osai croire que l’amour d’Évelina

serait plus fort que les résolutions paternelles, et qu’elle saurait

vaincre l’inflexibilité de ses parents; son père pouvait lui avoir

caché les motifs du refus qui tuait notre amour, je voulus qu’elle

décidât de mon sort en connaissance de cause, je lui écrivis. Hélas!

monsieur, dans les larmes et la douleur, je traçai, non sans de

cruelles hésitations, la seule lettre d’amour que j’aie jamais faite.

Je ne sais plus que vaguement aujourd’hui ce que me dicta le désespoir;

sans doute, je disais à mon Évelina que, si elle avait été sincère et

vraie, elle ne pouvait, elle ne devait jamais aimer que moi; sa vie

n’était-elle pas manquée, n’était-elle pas condamnée à mentir à son

futur époux ou à moi? ne trahissait-elle pas les vertus de la femme,

en refusant à son amant méconnu le même dévouement qu’elle aurait

déployé pour lui, si le mariage accompli dans nos cœurs se fût célébré?

et quelle femme n’aimerait à se trouver plus liée par les promesses

du cœur que par les chaînes de la loi? Je justifiai mes fautes en

invoquant toutes les puretés de l’innocence, sans rien oublier de ce

qui pouvait attendrir une âme noble et généreuse. Mais, puisque je

vous avoue tout, je vais vous aller chercher sa réponse et ma dernière

lettre, dit Benassis en sortant pour monter à sa chambre.

Il revint bientôt en tenant à la main un portefeuille usé, duquel il

ne tira pas sans une émotion profonde des papiers mal en ordre et qui

tremblèrent dans ses mains.

--Voici la fatale lettre, dit-il. L’enfant qui traça ces caractères ne

savait pas de quelle importance serait pour moi le papier qui contient

ses pensées. Voici, dit-il en montrant une autre lettre, le dernier

cri qui me fut arraché par mes souffrances, et vous en jugerez tout

à l’heure. Mon vieil ami porta ma supplication, la remit en secret,

humilia ses cheveux blancs en priant Évelina de la lire, d’y répondre,

et voici ce qu’elle m’écrivit: «Monsieur ...»

--Moi qui naguère étais son _aimé_, nom chaste trouvé par elle pour

exprimer un chaste amour, elle m’appelait _monsieur_! Ce seul mot

disait tout. Mais écoutez la lettre. «Il est bien cruel pour une jeune

fille d’apercevoir de la fausseté dans l’homme à qui sa vie doit être

confiée; néanmoins j’ai dû vous excuser, nous sommes si faibles! Votre

lettre m’a touchée, mais ne m’écrivez plus, votre écriture me cause des

troubles que je ne puis supporter. Nous sommes séparés pour toujours.

Les raisons que vous m’avez données m’ont séduite, elles ont étouffé

le sentiment qui s’était élevé dans mon âme contre vous, j’aimais

tant à vous savoir pur! Mais vous et moi, nous nous sommes trouvés

trop faibles en présence de mon père! Oui, monsieur, j’ai osé parler

en votre faveur. Pour supplier mes parents, il m’a fallu surmonter

les plus grandes terreurs qui m’aient agitée, et presque mentir aux

habitudes de ma vie. Maintenant, je cède encore à vos prières, et me

rends coupable en vous répondant à l’insu de mon père; mais ma mère

le sait; son indulgence, en me laissant libre d’être seule un moment

avec vous, m’a prouvé combien elle m’aimait, et m’a fortifiée dans

mon respect pour les volontés de la famille, que j’étais bien près

de méconnaître. Aussi, monsieur, vous écrivé-je pour la première et

dernière fois. Je vous pardonne sans arrière-pensée les malheurs que

vous avez semés dans ma vie. Oui, vous avez raison, un premier amour

ne s’efface pas. Je ne suis plus une pure jeune fille, je ne saurais

être une chaste épouse. J’ignore donc quelle sera ma destinée. Vous

le voyez, monsieur, l’année que vous avez remplie aura de longs

retentissements dans l’avenir; mais je ne vous accuse point. Je serai

toujours aimée! pourquoi me l’avoir dit? ces paroles calmeront-elles

l’âme agitée d’une pauvre fille solitaire? Ne m’avez-vous pas déjà

perdue dans ma vie future, en me donnant des souvenirs qui reviendront

toujours! Si maintenant je ne puis être qu’à Jésus, acceptera-t-il un

cœur déchiré? Mais il ne m’a pas envoyé vainement ces afflictions, il

a ses desseins, et voulait sans doute m’appeler à lui, lui mon seul

refuge aujourd’hui. Monsieur, il ne me reste rien sur cette terre.

Vous, pour tromper vos chagrins, vous avez toutes les ambitions

naturelles à l’homme. Ceci n’est point un reproche, mais une sorte de

consolation religieuse. Je pense que si nous portons en ce moment un

fardeau blessant, j’en ai la part la plus pesante. CELUI en qui j’ai

mis tout mon espoir, et de qui vous ne sauriez être jaloux, a noué

notre vie; il saura la dénouer suivant ses volontés. Je me suis aperçu

que vos croyances religieuses n’étaient pas assises sur cette foi vive

et pure qui nous aide à supporter ici-bas nos maux. Monsieur, si Dieu

daigne exaucer les vœux d’une constante et fervente prière, il vous

accordera les dons de sa lumière. Adieu, vous qui avez dû être mon

guide, vous que j’ai pu nommer _mon aimé_ sans crime, et pour qui je

puis encore prier sans honte. Dieu dispose à son gré de nos jours, il

pourrait vous appeler à lui le premier de nous deux; mais si je restais

seule au monde, eh! bien, monsieur, confiez-moi cet enfant.»

--Cette lettre, pleine de sentiments généreux, trompait mes espérances,

reprit Benassis. Aussi d’abord n’écoutai-je que ma douleur; plus tard,

j’ai respiré le parfum que cette jeune fille essayait de jeter sur les

plaies de mon âme en s’oubliant elle-même; mais, dans le désespoir, je

lui écrivis un peu durement.

«Mademoiselle, ce seul mot vous dit que je renonce à vous et que

je vous obéis! Un homme trouve encore je ne sais quelle affreuse

douceur à obéir à la personne aimée, alors même qu’elle lui ordonne

de la quitter. Vous avez raison, et je me condamne moi-même. J’ai

jadis méconnu le dévouement d’une jeune fille, ma passion doit être

aujourd’hui méconnue. Mais je ne croyais pas que la seule femme à qui

j’eusse fait don de mon âme se chargeât d’exercer cette vengeance. Je

n’aurais jamais soupçonné tant de dureté, de vertu peut-être, dans un

cœur qui me paraissait et si tendre et si aimant. Je viens de connaître

l’étendue de mon amour, il a résisté à la plus inouïe de toutes les

douleurs, au mépris que vous me témoignez en rompant sans regret les

liens par lesquels nous nous étions unis. Adieu pour jamais. Je garde

l’humble fierté du repentir, et vais chercher une condition où je

puisse expier des fautes pour lesquelles vous, mon interprète dans les

cieux, avez été sans pitié. Dieu sera peut-être moins cruel que vous ne

l’êtes. Mes souffrances, souffrances pleines de vous, puniront un cœur

blessé qui saignera toujours dans la solitude; car, aux cœurs blessés,

l’ombre et le silence. Aucune autre image d’amour ne s’imprimera plus

dans mon cœur. Quoique je ne sois pas femme, j’ai compris comme vous

qu’en disant: _Je t’aime_, je m’engageais pour toute ma vie. Oui, ces

mots prononcés à l’oreille de _mon aimée_ n’étaient pas un mensonge;

si je pouvais changer, elle aurait raison dans ses mépris; vous serez

donc à jamais l’idole de ma solitude. Le repentir et l’amour sont deux

vertus qui doivent inspirer toutes les autres; ainsi, malgré les abîmes

qui vont nous séparer, vous serez toujours le principe de mes actions.

Quoique vous ayez rempli mon cœur d’amertume, il ne s’y trouvera point

contre vous de pensées amères; ne serait-ce pas mal commencer mes

nouvelles œuvres que de ne pas épurer mon âme de tout levain mauvais?

Adieu donc, vous, le seul cœur que j’aime en ce monde et d’où je suis

chassé. Jamais adieu n’aura embrassé plus de sentiments ni plus de

tendresse; n’emporte-t-il pas une âme et une vie qu’il n’est au pouvoir

de personne de ranimer? Adieu, à vous la paix, à moi tout le malheur!»

Ces deux lettres lues, Genestas et Benassis se regardèrent pendant un

moment, en proie à de tristes pensées qu’ils ne se communiquèrent point.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 46 / 72 段