conservé, comme vous voyez, et qui, pour moi, représente aujourd’hui
toutes mes joies, mais flétries, reprit Benassis, je tombai dans un
abattement inexprimable. Les liens qui peuvent ici-bas attacher un
homme à l’existence se trouvaient réunis dans cette chaste espérance,
désormais perdue. Il fallait dire adieu aux délices de l’amour permis,
et laisser mourir les idées généreuses qui florissaient au fond de mon
cœur. Les vœux d’une âme repentante qui avait soif du beau, du bon, de
l’honnête étaient repoussés par des gens vraiment religieux. Monsieur,
dans le premier moment, mon esprit fut agité par les résolutions
les plus extravagantes, mais l’aspect de mon fils les combattit
heureusement. Je sentis alors mon attachement pour lui s’accroître de
tous les malheurs dont il était la cause innocente et dont je devais
m’accuser seul. Il devint donc toute ma consolation. A trente-quatre
ans, je pouvais encore espérer d’être noblement utile à mon pays, je
résolus d’y devenir un homme célèbre afin d’effacer à force de gloire
ou sous l’éclat de la puissance la faute qui entachait la naissance de
mon fils. Combien de beaux sentiments je lui dois, et combien il m’a
fait vivre pendant les jours où je m’occupais de son avenir! J’étouffe,
s’écria Benassis. Après onze ans, je ne puis encore penser à cette
funeste année... Cet enfant, monsieur, je l’ai perdu.
Le médecin se tut et se cacha la figure dans ses mains, qu’il laissa
tomber quand il eut repris un peu de calme. Genestas ne vit pas alors
sans émotion les larmes qui baignaient les yeux de son hôte.
--Monsieur, ce coup de foudre me déracina d’abord, reprit Benassis.
Je ne recueillis les lumières d’une saine morale qu’après m’être
transplanté dans un sol autre que celui du monde social. Je ne reconnus
que plus tard la main de Dieu dans mes malheurs, et plus tard je sus me
résigner en écoutant sa voix. Ma résignation ne pouvait être subite,
mon caractère exalté dut se réveiller; je dépensai les dernières
flammes de ma fougue dans un dernier orage, j’hésitai longtemps avant
de choisir le seul parti qu’il convient à un catholique de prendre.
D’abord je voulus me tuer. Tous ces événements ayant, outre mesure,
développé chez moi le sentiment mélancolique, je me décidai froidement
à cet acte de désespoir. Je pensai qu’il nous était permis de quitter
la vie quand la vie nous quittait. Le suicide me semblait être dans
la nature. Les peines doivent produire sur l’âme de l’homme les mêmes
ravages que l’extrême douleur cause dans son corps; or, cet être
intelligent, souffrant par une maladie morale, a bien le droit de se
tuer au même titre que la brebis qui, poussée par le _tournis_, se
brise la tête contre un arbre. Les maux de l’âme sont-ils donc plus
faciles à guérir que ne le sont les maux corporels? j’en doute encore.
Entre celui qui espère toujours et celui qui n’espère plus, je ne sais
lequel est le plus lâche. Le suicide me parut être la dernière crise
d’une maladie morale, comme la mort naturelle est celle d’une maladie
physique; mais la vie morale étant soumise aux lois particulières
de la volonté humaine, sa cessation ne doit-elle pas concorder aux
manifestations de l’intelligence? Aussi est-ce une pensée qui tue et
non le pistolet. D’ailleurs le hasard qui nous foudroie au moment où la
vie est toute heureuse, n’absout-il pas l’homme qui se refuse à traîner
une vie malheureuse? Mais, monsieur, les méditations que je fis en ces
jours de deuil m’élevèrent à de plus hautes considérations. Pendant
quelque temps je fus complice des grands sentiments de l’antiquité
païenne; mais en y cherchant des droits nouveaux pour l’homme, je crus
pouvoir, à la lueur des flambeaux modernes, creuser plus avant que les
Anciens les questions jadis réduites en systèmes. Épicure permettait le
suicide. N’était-ce pas le complément de sa morale? il lui fallait à
tout prix la jouissance des sens; cette condition défaillant, il était
doux et loisible à l’être animé de rentrer dans le repos de la nature
inanimée; la seule fin de l’homme étant le bonheur ou l’espérance du
bonheur, pour qui souffrait et souffrait sans espoir, la mort devenait
un bien; se la donner volontairement était un dernier acte de bon
sens. Cet acte, il ne le vantait pas, il ne le blâmait pas; il se
contentait de dire, en faisant une libation à Bacchus: _Mourir, il n’y
a pas de quoi rire, il n’y a pas de quoi pleurer._ Plus moral et plus
imbu de la doctrine des devoirs que les Épicuriens, Zénon, et tout
le Portique, prescrivaient, en certains cas, le suicide au stoïcien.
Voici comment il raisonnait: l’homme diffère de la brute en ce qu’il
dispose souverainement de sa personne; ôtez-lui ce droit de vie et de
mort sur lui-même, vous le rendez esclave des hommes et des événements.
Ce droit de vie et de mort bien reconnu forme le contre-poids efficace
de tous les maux naturels et sociaux; ce même droit, conféré à l’homme
sur son semblable, engendre toutes les tyrannies. La puissance de
l’homme n’existe donc nulle part sans une liberté indéfinie dans
ses actes: faut-il échapper aux conséquences honteuses d’une faute
irrémédiable? l’homme vulgaire boit la honte et vit, le sage avale la
ciguë et meurt; faut-il disputer les restes de sa vie à la goutte qui
broie les os, au cancer qui dévore la face, le sage juge de l’instant
opportun, congédie les charlatans, et dit un dernier adieu à ses amis
qu’il attristait de sa présence. Tombé au pouvoir du tyran que l’on
a combattu les armes à la main, que faire? l’acte de soumission est
dressé, il n’y a plus qu’à signer ou à tendre le cou: l’imbécile tend
le cou, le lâche signe, le sage finit par un dernier acte de liberté,
il se frappe. «Hommes libres, s’écriait alors le stoïcien, sachez
vous maintenir libres! Libres de vos passions en les sacrifiant aux
devoirs, libres de vos semblables en leur montrant le fer ou le poison
qui vous met hors de leurs atteintes, libres de la destinée en fixant
le point au delà duquel vous ne lui laissez aucune prise sur vous,
libres des préjugés en ne les confondant pas avec les devoirs, libres
de toutes les appréhensions animales en sachant surmonter l’instinct
grossier qui enchaîne à la vie tant de malheureux.» Après avoir dégagé
cette argumentation dans le fatras philosophique des Anciens, je crus y
imprimer une forme chrétienne en la corroborant par les lois du libre
arbitre que Dieu nous a données afin de pouvoir nous juger un jour à
son tribunal, et je me disais: «J’y plaiderai!» Mais, monsieur, ces
raisonnements me forcèrent de penser au lendemain de la mort, et je
me trouvai aux prises avec mes anciennes croyances ébranlées. Tout
alors devient grave dans la vie humaine quand l’éternité pèse sur la
plus légère de nos déterminations. Lorsque cette idée agit de toute
sa puissance sur l’âme d’un homme, et lui fait sentir en lui je ne
sais quoi d’immense qui le met en contact avec l’infini, les choses
changent étrangement. De ce point de vue, la vie est bien grande et
bien petite. Le sentiment de mes fautes ne me fit point songer au ciel
tant que j’eus des espérances sur la terre, tant que je trouvai des
soulagements à mes maux dans quelques occupations sociales. Aimer,
se vouer au bonheur d’une femme, être chef d’une famille, n’était-ce
pas donner de nobles aliments à ce besoin d’expier mes fautes qui me
poignait? Cette tentative ayant échoué, n’était-ce pas encore une
expiation que de se consacrer à un enfant? Mais quand, après ces
deux efforts de mon âme, le dédain et la mort y eurent mis un deuil
éternel, quand tous mes sentiments furent blessés à la fois, et que
je n’aperçus plus rien ici-bas, je levai les yeux vers le ciel et j’y
rencontrai Dieu. Cependant j’essayai de rendre la religion complice de
ma mort. Je relus les Évangiles, et ne vis aucun texte où le suicide
fût interdit; mais cette lecture me pénétra de la divine pensée du
Sauveur des hommes. Certes, il n’y dit rien de l’immortalité de l’âme,
mais il nous parle du beau royaume de son père; il ne nous défend
aussi nulle part le parricide, mais il condamne tout ce qui est mal.
La gloire de ses évangélistes et la preuve de leur mission est moins
d’avoir fait des lois que d’avoir répandu sur la terre l’esprit nouveau
des lois nouvelles. Le courage qu’un homme déploie en se tuant me
parut alors être sa propre condamnation: quand il se sent la force de
mourir, il doit avoir celle de lutter; se refuser à souffrir n’est pas
force, mais faiblesse; d’ailleurs, quitter la vie par découragement
n’est-ce pas abjurer la foi chrétienne, à laquelle Jésus a donné pour
base ces sublimes paroles: _Heureux ceux qui souffrent!_ Le suicide
ne me parut donc plus excusable dans aucune crise, même chez l’homme
qui par une fausse entente de la grandeur d’âme dispose de lui-même
un instant avant que le bourreau ne le frappe de sa hache. En se
laissant crucifier, Jésus-Christ ne nous a-t-il pas enseigné à obéir à
toutes les lois humaines, fussent-elles injustement appliquées? Le mot
_Résignation_, gravé sur la croix, si intelligible pour ceux qui savent
lire les caractères sacrés, m’apparut alors dans sa divine clarté.
Je possédais encore quatre-vingt mille francs, je voulus d’abord
aller loin des hommes, user ma vie en végétant au fond de quelque
campagne; mais la misanthropie, espèce de vanité cachée sous une peau
de hérisson, n’est pas une vertu catholique. Le cœur d’un misanthrope
ne saigne pas, il se contracte, et le mien saignait par toutes ses
veines. En pensant aux lois de l’Église, aux ressources qu’elle offre
aux affligés, je parvins à comprendre la beauté de la prière dans la
solitude, et j’eus pour idée fixe d’_entrer en religion_, suivant la
belle expression de nos pères. Quoique mon parti fût pris avec fermeté,
je me réservai néanmoins la faculté d’examiner les moyens que je devais
employer pour parvenir à mon but. Après avoir réalisé les restes de
ma fortune, je partis presque tranquille. _La paix dans le Seigneur_
était une espérance qui ne pouvait me tromper. Séduit d’abord par la
règle de saint Bruno, je vins à la Grande-Chartreuse à pied, en proie
à de sérieuses pensées. Ce jour fut un jour solennel pour moi. Je ne
m’attendais pas au majestueux spectacle offert par cette route, où je
ne sais quel pouvoir surhumain se montre à chaque pas. Ces rochers
suspendus, ces précipices, ces torrents qui font entendre une voix
dans le silence, cette solitude bornée par de hautes montagnes et
néanmoins sans bornes, cet asile où de l’homme il ne parvient que
sa curiosité stérile, cette sauvage horreur tempérée par les plus
pittoresques créations de la nature, ces sapins millénaires et ces
plantes d’un jour, tout cela rend grave. Il serait difficile de rire en
traversant le désert de Saint-Bruno, car là triomphent les sentiments
de la mélancolie. Je vis la Grande-Chartreuse, je me promenai sous
ces vieilles voûtes silencieuses, j’entendis sous les arcades l’eau
de la source tombant goutte à goutte. J’entrai dans une cellule pour
y prendre la mesure de mon néant, je respirai la paix profonde que
mon prédécesseur y avait goûtée, et je lus avec attendrissement
l’inscription qu’il avait mise sur sa porte suivant la coutume du
cloître; tous les préceptes de la vie que je voulais mener y étaient
résumés par trois mots latins: _Fuge_, _late_, _tace_...
Genestas inclina la tête comme s’il comprenait.
J’étais décidé, reprit Benassis. Cette cellule boisée en sapin,
ce lit dur, cette retraite, tout allait à mon âme. Les Chartreux
étaient à la chapelle, j’allai prier avec eux. Là, mes résolutions
s’évanouirent. Monsieur, je ne veux pas juger l’Église catholique,
je suis très-orthodoxe, je crois à ses œuvres et à ses lois. Mais en
entendant ces vieillards inconnus au monde et morts au monde chanter
leurs prières, je reconnus au fond du cloître une sorte d’égoïsme
sublime. Cette retraite ne profite qu’à l’homme et n’est qu’un long
suicide, je ne la condamne pas, monsieur. Si l’Église a ouvert ces
tombes, elles sont sans doute nécessaires à quelques chrétiens tout à
fait inutiles au monde. Je crus mieux agir, en rendant mon repentir
profitable au monde social. Au retour, je me plus à chercher quelles
étaient les conditions où je pourrais accomplir mes pensées de
résignation. Déjà je menais imaginairement la vie d’un simple matelot,
je me condamnais à servir la patrie en me plaçant au dernier rang, et
renonçant à toutes les manifestations intellectuelles; mais si c’était
une vie de travail et de dévouement, elle ne me parut pas encore assez
utile. N’était-ce pas tromper les vues de Dieu? s’il m’avait doué de
quelque force dans l’esprit, mon devoir n’était-il pas de l’employer au
bien de mes semblables? Puis, s’il m’est permis de parler franchement,
je sentais en moi je ne sais quel besoin d’expansion que blessaient des
obligations purement mécaniques. Je ne voyais dans la vie des marins
aucune pâture pour cette bonté qui résulte de mon organisation, comme
de chaque fleur s’exhale un parfum particulier. Je fus, comme je vous
l’ai déjà dit, obligé de coucher ici. Pendant la nuit, je crus entendre
un ordre de Dieu dans la compatissante pensée que m’inspira l’état de
ce pauvre pays. J’avais goûté aux cruelles délices de la maternité,
je résolus de m’y livrer entièrement, d’assouvir ce sentiment dans
une sphère plus étendue que celle des mères, en devenant une sœur de
charité pour tout un pays, en y pansant continuellement les plaies
du pauvre. Le doigt de Dieu me parut donc avoir fortement tracé ma
destinée, quand je songeai que la première pensée grave de ma jeunesse
m’avait fait incliner vers l’état de médecin, et je résolus de le
pratiquer ici. D’ailleurs, _aux cœurs blessés l’ombre et le silence_,
avais-je dit dans ma lettre; ce que je m’étais promis à moi-même de
faire, je voulus l’accomplir. Je suis entré dans une voie de silence
et de résignation. Le _Fuge_, _late_, _tace_ du chartreux est ici ma
devise, mon travail est une prière active, mon suicide moral est la
vie de ce canton, sur lequel j’aime, en étendant la main, à semer le
bonheur et la joie, à donner ce que je n’ai pas. L’habitude de vivre
avec des paysans, mon éloignement du monde m’ont réellement transformé.
Mon visage a changé d’expression, il s’est habitué au soleil qui
l’a ridé, durci. J’ai pris d’un campagnard l’allure, le langage, le
costume, le laissez-aller, l’incurie de tout ce qui est grimace. Mes
amis de Paris, ou les petites-maîtresses dont j’étais le _sigisbée_, ne
reconnaîtraient jamais en moi l’homme qui fut un moment à la mode, le
sybarite accoutumé aux colifichets, au luxe, aux délicatesses de Paris.
Aujourd’hui, tout ce qui est extérieur m’est complétement indifférent,
comme à tous ceux qui marchent sous la conduite d’une seule pensée.
Je n’ai plus d’autre but dans la vie que celui de la quitter, je ne
veux rien faire pour en prévenir ni pour en hâter la fin; mais je me
coucherai sans chagrin pour mourir, le jour où la maladie viendra.
Voilà, monsieur, dans toute leur sincérité, les événements de la vie
antérieure à celle que je mène ici. Je ne vous ai rien déguisé de mes
fautes, elles ont été grandes, elles me sont communes avec quelques
hommes. J’ai beaucoup souffert, je souffre tous les jours; mais j’ai
vu dans mes souffrances la condition d’un heureux avenir. Néanmoins,
malgré ma résignation, il est des peines contre lesquelles je suis
sans force. Aujourd’hui j’ai failli succomber à des tortures secrètes,
devant vous, à votre insu...
Genestas bondit sur sa chaise.
--Oui, capitaine Bluteau, vous étiez là. Ne m’avez-vous pas montré le
lit de la mère Colas lorsque nous avons couché Jacques? Hé! bien, s’il
m’est impossible de voir un enfant sans penser à l’ange que j’ai perdu,
jugez de mes douleurs en couchant un enfant condamné à mourir? Je ne
sais pas voir froidement un enfant.
Genestas pâlit.
--Oui, les jolies têtes blondes, les têtes innocentes des enfants
que je rencontre me parlent toujours de mes malheurs et réveillent
mes tourments. Enfin il m’est affreux de penser que tant de gens me
remercient du peu de bien que je fais ici, quand ce bien est le fruit
de mes remords. Vous connaissez seul, capitaine, le secret de ma vie.
Si j’avais puisé mon courage dans un sentiment plus pur que ne l’est
celui de mes fautes, je serais bien heureux! mais aussi, n’aurais-je eu
rien à vous dire de moi.»
CHAPITRE V.
ÉLÉGIES.
Son récit terminé, Benassis remarqua sur la figure du militaire une
expression profondément soucieuse qui le frappa. Touché d’avoir été si
bien compris, il se repentit presque d’avoir affligé son hôte, et lui
dit: --Mais, capitaine Bluteau, mes malheurs...
--Ne m’appelez pas le capitaine Bluteau, s’écria Genestas en
interrompant le médecin et se levant soudain par un mouvement impétueux
qui semblait accuser une sorte de mécontentement intérieur. Il n’existe
pas de capitaine Bluteau, je suis un gredin!
Benassis regarda, non sans une vive surprise, Genestas qui se promenait
dans le salon comme un bourdon cherchant une issue pour sortir de la
chambre où il est entré par mégarde.
--Mais, monsieur, qui donc êtes-vous? demanda Benassis.
--Ah! voilà! répondit le militaire en revenant se placer devant le
médecin, qu’il n’osait envisager. Je vous ai trompé! reprit-il d’une
voix altérée. Pour la première fois de ma vie, j’ai fait un mensonge,
et j’en suis bien puni, car je ne peux plus vous dire l’objet ni de ma
visite ni de mon maudit espionnage. Depuis que j’ai pour ainsi dire
entrevu votre âme, j’aurais mieux aimé recevoir un soufflet que de vous
entendre m’appeler Bluteau! Vous pouvez me pardonner cette imposture,
vous; mais moi, je ne me la pardonnerai jamais, moi, Pierre-Joseph
Genestas, qui, pour sauver ma vie, ne mentirais pas devant un conseil
de guerre.
--Vous êtes le commandant Genestas, s’écria Benassis en se levant. Il
prit la main de l’officier, la serra fort affectueusement, et dit:
--Monsieur, comme vous le prétendiez tout à l’heure, nous étions
amis sans nous connaître. J’ai bien vivement désiré de vous voir en
entendant parler de vous par monsieur Gravier. Un homme de Plutarque,
me disait-il de vous.
--Je ne suis point de Plutarque, répondit Genestas, je suis indigne
de vous, et je me battrais. Je devais vous avouer tout bonnement mon
secret. Mais non! J’ai bien fait de prendre un masque et de venir
moi-même chercher ici des renseignements sur vous. Je sais maintenant
que je dois me taire. Si j’avais agi franchement, je vous eusse fait de
la peine. Dieu me préserve de vous causer le moindre chagrin!
--Mais je ne vous comprends pas, commandant.
--Restons-en là. Je ne suis pas malade, j’ai passé une bonne journée,
et je m’en irai demain. Quand vous viendrez à Grenoble, vous y
trouverez un ami de plus, et ce n’est pas un ami pour rire. La bourse,
le sabre, le sang, tout est à vous chez Pierre-Joseph Genestas. Après
tout, vous avez semé vos paroles dans un bon terrain. Quand j’aurai
ma retraite, j’irai dans une manière de trou, j’en serai le maire, et
tâcherai de vous imiter. S’il me manque votre science, j’étudierai.
--Vous avez raison, monsieur, le propriétaire qui emploie son temps à
corriger un simple vice d’exploitation dans une commune fait à son pays
autant de bien que peut en faire le meilleur médecin: si l’un soulage
les douleurs de quelques hommes, l’autre panse les plaies de la patrie.
Mais vous excitez singulièrement ma curiosité. Puis-je donc vous être
utile en quelque chose?
--Utile, dit le commandant d’une voix émue. Mon Dieu! mon cher monsieur
Benassis, le service que je venais vous prier de me rendre est presque
impossible. Tenez, j’ai bien tué des chrétiens dans ma vie, mais on
peut tuer les gens et avoir un bon cœur; aussi, quelque rude que je
paraisse, sais-je encore comprendre certaines choses.
--Mais parlez?
--Non, je ne veux pas vous causer volontairement de la peine.
--Oh! commandant, je puis beaucoup souffrir.
--Monsieur, dit le militaire en tremblant, il s’agit de la vie d’un
enfant.
Le front de Benassis se plissa soudain, mais il fit un geste pour prier
Genestas de continuer.
--Un enfant, reprit le commandant, qui peut encore être sauvé par
des soins constants et minutieux. Où trouver un médecin capable de
se consacrer à un seul malade? à coup sûr, il n’était pas dans une
ville. J’avais entendu parler de vous comme d’un excellent homme, mais
j’avais peur d’être la dupe de quelque réputation usurpée. Or, avant
de confier mon petit à ce monsieur Benassis, sur qui l’on me racontait
tant de belles choses, j’ai voulu l’étudier. Maintenant...
--Assez, dit le médecin. Cet enfant est donc à vous?
--Non, mon cher monsieur Benassis, non. Pour vous expliquer ce mystère,
il faudrait vous raconter une histoire où je ne joue pas le plus beau
rôle; mais vous m’avez confié vos secrets, je puis bien vous dire les
miens.
--Attendez, commandant, dit le médecin en appelant Jacquotte qui vint
aussitôt, et à laquelle il demanda son thé. Voyez-vous, commandant,
le soir, quand tout dort, je ne dors pas, moi!... Mes chagrins
m’oppressent, je cherche alors à les oublier en buvant du thé. Cette
boisson procure une sorte d’ivresse nerveuse, un sommeil sans lequel je
ne vivrais pas. Refusez-vous toujours d’en prendre?
--Moi, dit Genestas, je préfère votre vin de l’Ermitage.
--Soit. Jacquotte, dit Benassis à sa servante, apportez du vin et des
biscuits.
--Nous nous coifferons pour la nuit, reprit le médecin en s’adressant à
son hôte.
--Ce thé doit vous faire bien du mal, dit Genestas.
--Il me cause d’horribles accès de goutte, mais je ne saurais me
défaire de cette habitude, elle est trop douce, elle me donne tous les
soirs un moment pendant lequel la vie n’est plus pesante. Allons, je
vous écoute, votre récit effacera peut-être l’impression trop vive des
souvenirs que je viens d’évoquer.
--Mon cher monsieur, dit Genestas en plaçant sur la cheminée son verre
vide, après la retraite de Moscou, mon régiment se refit dans une
petite ville de Pologne. Nous y rachetâmes des chevaux à prix d’or, et
nous y restâmes en garnison jusqu’au retour de l’empereur. Voilà qui va
bien. Il faut vous dire que j’avais alors un ami. Pendant la retraite
je fus plus d’une fois sauvé par les soins d’un maréchal-des-logis
nommé Renard, qui fit pour moi de ces choses après lesquelles deux
hommes doivent être frères, sauf les exigences de la discipline. Nous
étions logés dans la même maison, un de ces nids à rats construits
en bois où demeurait tout une famille, et où vous n’auriez pas cru
pouvoir mettre un cheval. Cette bicoque appartenait à des Juifs qui y
pratiquaient leurs trente-six commerces, et le vieux père juif, de
qui les doigts ne se trouvèrent pas gelés pour manier de l’or, avait
très-bien fait ses affaires pendant notre déroute. Ces gens-là, ça
vit dans l’ordure et ça meurt dans l’or. Leur maison était élevée sur
des caves, en bois bien entendu, sous lesquelles ils avaient fourré
leurs enfants, et notamment une fille belle comme une Juive quand
elle se tient propre et qu’elle n’est pas blonde. Ça avait dix-sept
ans, c’était blanc comme neige, des yeux de velours, des cils noirs
comme des queues de rat, des cheveux luisants, touffus qui donnaient
envie de les manier, une créature vraiment parfaite! Enfin, monsieur,
j’aperçus le premier ces singulières provisions, un soir que l’on me
croyait couché, et que je fumais tranquillement ma pipe en me promenant
dans la rue. Ces enfants grouillaient tous, pêle-mêle comme une nichée
de chiens. C’était drôle à voir. Le père et la mère soupaient avec
eux. A force de regarder, je découvris dans le brouillard de fumée
que faisait le père avec ses bouffées de tabac, la jeune Juive qui se
trouvait là comme un napoléon tout neuf dans un tas de gros sous. Moi,
mon cher Benassis, je n’ai jamais eu le temps de réfléchir à l’amour;
cependant, lorsque je vis cette jeune fille, je compris que jusqu’alors
je n’avais fait que céder à la nature; mais cette fois tout en était,
la tête, le cœur et le reste. Je devins donc amoureux de la tête aux
pieds, oh! mais rudement. Je demeurai là, fumant ma pipe, occupé à
regarder la Juive, jusqu’à ce qu’elle eût soufflé sa chandelle et
qu’elle se fût couchée. Impossible de fermer l’œil! je restai pendant
toute la nuit, chargeant ma pipe, la fumant, me promenant dans la rue.
Je n’avais jamais été comme ça. Ce fut la seule fois de ma vie que je
pensai à me marier. Quand vint le jour, j’allai seller mon cheval,
et je trottai pendant deux grandes heures dans la campagne pour me
rafraîchir; et, sans m’en apercevoir, j’avais presque fourbu ma bête...
Genestas s’arrêta, regarda son nouvel ami d’un air inquiet, et lui dit:
--Excusez-moi, Benassis, je ne suis pas orateur, je parle comme ça me
vient, si j’étais dans un salon, je me gênerais, mais avec vous et à la
campagne...
--Continuez, dit le médecin.