consolider ce mariage commencé le détruisit, et fut la cause première
de mes malheurs. Mon père mourut en laissant une fortune considérable;
les affaires de sa succession m’appelèrent pendant quelques mois en
Languedoc, et j’y allai seul. Je retrouvai donc ma liberté. Toute
obligation, même la plus douce, pèse au jeune âge: il faut avoir
expérimenté la vie pour reconnaître la nécessité d’un joug et celle
du travail. Je sentis, avec la vivacité d’un Languedocien, le plaisir
d’aller et de venir sans avoir à rendre compte de mes actions à
personne, même volontairement. Si je n’oubliai pas complétement les
liens que j’avais contractés, j’étais occupé d’intérêts qui m’en
divertissaient, et insensiblement le souvenir s’en abolit. Je ne
songeai pas sans un sentiment pénible à les reprendre à mon retour;
puis je me demandai pourquoi les reprendre. Cependant je recevais des
lettres empreintes d’une tendresse vraie; mais à vingt-deux ans, un
jeune homme imagine les femmes toutes également tendres; il ne sait pas
encore distinguer entre le cœur et la passion; il confond tout dans
les sensations du plaisir qui semblent d’abord tout comprendre; plus
tard seulement, en connaissant mieux les hommes et les faits, je sus
apprécier ce qu’il y avait de véritable noblesse dans ces lettres où
jamais rien de personnel ne se mêlait à l’expression des sentiments,
où l’on se réjouissait pour moi de ma fortune, où l’on s’en plaignait
pour soi, où l’on ne supposait pas que je pusse changer, parce qu’on se
sentait incapable de changement. Mais déjà je me livrais à d’ambitieux
calculs, et pensais à me plonger dans les joies du riche, à devenir
un personnage, à faire une belle alliance. Je me contentais de dire:
Elle m’aime bien! avec la froideur d’un fat. Déjà j’étais embarrassé de
savoir comment je me dégagerais de cette liaison. Cet embarras, cette
honte, mènent à la cruauté; pour ne point rougir devant sa victime,
l’homme qui a commencé par la blesser, la tue. Les réflexions que j’ai
faites sur ces jours d’erreurs m’ont dévoilé plusieurs abîmes du cœur.
Oui, croyez-moi, monsieur, ceux qui ont sondé le plus avant les vices
et les vertus de la nature humaine sont des gens qui l’ont étudiée en
eux-mêmes avec bonne foi. Notre conscience est le point de départ. Nous
allons de nous aux hommes, jamais des hommes à nous. Quand je revins à
Paris, j’habitai un hôtel que j’avais fait louer sans avoir prévenu,
ni de mon changement ni de mon retour, la seule personne qui y fût
intéressée. Je désirais jouer un rôle au milieu des jeunes gens à la
mode. Après avoir goûté pendant quelques jours les premières délices
de l’opulence, et lorsque j’en fus assez ivre pour ne pas faiblir,
j’allai visiter la pauvre créature que je voulais délaisser. Aidée
par le tact naturel aux femmes, elle devina mes sentiments secrets,
et me cacha ses larmes. Elle dut me mépriser; mais toujours douce
et bonne, elle ne me témoigna jamais de mépris. Cette indulgence me
tourmenta cruellement. Assassins de salon ou de grande route, nous
aimons que nos victimes se défendent, le combat semble alors justifier
leur mort. Je renouvelai d’abord très-affectueusement mes visites. Si
je n’étais pas tendre, je faisais des efforts pour paraître aimable;
puis je devins insensiblement poli; un jour, par une sorte d’accord
tacite, elle me laissa la traiter comme une étrangère, et je crus
avoir agi très-convenablement. Néanmoins je me livrai presque avec
furie au monde, pour étouffer dans ses fêtes le peu de remords qui me
restaient encore. Qui se mésestime ne saurait vivre seul, je menai
donc la vie dissipée que mènent à Paris les jeunes gens qui ont de la
fortune. Possédant de l’instruction et beaucoup de mémoire, je parus
avoir plus d’esprit que je n’en avais réellement, et crus alors valoir
mieux que les autres: les gens intéressés à me prouver que j’étais un
homme supérieur me trouvèrent tout convaincu. Cette supériorité fut si
facilement reconnue, que je ne pris même pas la peine de la justifier.
De toutes les pratiques du monde, la louange est la plus habilement
perfide. A Paris surtout, les politiques en tout genre savent étouffer
un talent dès sa naissance, sous des couronnes profusément jetées dans
son berceau. Je ne fis donc pas honneur à ma réputation, je ne profitai
pas de ma vogue pour m’ouvrir une carrière, et ne contractai point de
liaisons utiles. Je donnai dans mille frivolités de tout genre. J’eus
de ces passions éphémères qui sont la honte des salons de Paris, où
chacun va cherchant un amour vrai, se blase à sa poursuite, tombe dans
un libertinage de bon ton, et arrive à s’étonner d’une passion réelle
autant que le monde s’étonne d’une belle action. J’imitais les autres,
je blessais souvent des âmes fraîches et nobles par les mêmes coups
qui me meurtrissaient secrètement. Malgré ces fausses apparences qui
me faisaient mal juger, il y avait en moi une intraitable délicatesse
à laquelle j’obéissais toujours. Je fus dupé dans bien des occasions
où j’eusse rougi de ne pas l’être, et je me déconsidérai par cette
bonne foi de laquelle je m’applaudissais intérieurement. En effet,
le monde est plein de respect pour l’habileté, sous quelque forme
qu’elle se montre. Pour lui, le résultat fait en tout la loi. Le monde
m’attribua donc des vices, des qualités, des victoires et des revers
que je n’avais pas; il me prêtait des succès galants que j’ignorais;
il me blâmait d’actions auxquelles j’étais étranger; par fierté, je
dédaignais de démentir les calomnies, et j’acceptais par amour-propre
les médisances favorables. Ma vie était heureuse en apparence,
misérable en réalité. Sans les malheurs qui fondirent bientôt sur moi,
j’aurais graduellement perdu mes bonnes qualités et laissé triompher
les mauvaises par le jeu continuel des passions, par l’abus des
jouissances qui énervent le corps, et par les détestables habitudes
de l’égoïsme qui usent les ressorts de l’âme. Je me ruinai. Voici
comment. A Paris, quelle que soit la fortune d’un homme, il rencontre
toujours une fortune supérieure de laquelle il fait son point de mire
et qu’il veut surpasser. Victime de ce combat comme tant d’écervelés,
je fus obligé de vendre, au bout de quatre ans, quelques propriétés,
et d’hypothéquer les autres. Puis un coup terrible vint me frapper.
J’étais resté près de deux ans sans avoir vu la personne que j’avais
abandonnée; mais au train dont j’allais, le malheur m’aurait sans doute
ramené vers elle. Un soir, au milieu d’une joyeuse partie, je reçus
un billet tracé par une main faible, et qui contenait à peu près ces
mots: «_Je n’ai plus que quelques moments à vivre; mon ami, je voudrais
vous voir pour connaître le sort de mon enfant, savoir s’il sera le
vôtre; et aussi, pour adoucir les regrets que vous pourriez avoir un
jour de ma mort._» Cette lettre me glaça, elle révélait les douleurs
secrètes du passé, comme elle renfermait les mystères de l’avenir. Je
sortis, à pied, sans attendre ma voiture, et traversai tout Paris,
poussé par mes remords, en proie à la violence d’un premier sentiment
qui devint durable aussitôt que je vis ma victime. La propreté sous
laquelle se cachait la misère de cette femme peignait les angoisses
de sa vie; elle m’en épargna la honte en m’en parlant avec une noble
réserve, lorsque j’eus solennellement promis d’adopter notre enfant.
Cette femme mourut, monsieur, malgré les soins que je lui prodiguai,
malgré toutes les ressources de la science vainement invoquée. Ces
soins, ce dévouement tardif, ne servirent qu’à rendre ses derniers
moments moins amers. Elle avait constamment travaillé pour élever, pour
nourrir son enfant. Le sentiment maternel avait pu la soutenir contre
le malheur, mais non contre le plus vif de ses chagrins, mon abandon.
Cent fois elle avait voulu tenter une démarche près de moi, cent fois
sa fierté de femme l’avait arrêtée; elle se contentait de pleurer
sans me maudire, en pensant que, de cet or répandu à flots pour mes
caprices, pas une goutte détournée par un souvenir ne tombait dans son
pauvre ménage pour aider à la vie d’une mère et de son enfant. Cette
grande infortune lui avait semblé la punition naturelle de sa faute.
Secondée par un bon prêtre de Saint-Sulpice, dont la voix indulgente
lui avait rendu le calme, elle était venue essuyer ses larmes à
l’ombre des autels et y chercher des espérances. L’amertume versée à
flots par moi dans son cœur s’était insensiblement adoucie. Un jour,
ayant entendu son fils disant: _Mon père!_ mots qu’elle ne lui avait
pas appris, elle me pardonna mon crime. Mais dans les larmes et les
douleurs, dans les travaux journaliers et nocturnes, sa santé s’était
affaiblie. La religion lui apporta trop tard ses consolations et le
courage de supporter les maux de la vie. Elle était atteinte d’une
maladie au cœur, causée par ses angoisses, par l’attente perpétuelle
de mon retour, espoir toujours renaissant, quoique toujours trompé.
Enfin, se voyant au plus mal, elle m’avait écrit de son lit de mort ce
peu de mots exempts de reproches et dictés par la religion, mais aussi
par sa croyance en ma bonté. Elle me savait, disait-elle, plus aveuglé
que perverti; elle alla jusqu’à s’accuser d’avoir porté trop loin sa
fierté de femme. «Si j’eusse écrit plus tôt, me dit-elle, peut-être
aurions-nous eu le temps de légitimer notre enfant par un mariage.»
Elle ne souhaitait ces liens que pour son fils, et ne les eût pas
réclamés si elle ne les avait sentis déjà dénoués par la mort. Mais
il n’était plus temps, elle n’avait alors que peu d’heures à vivre.
Monsieur, près de ce lit où j’appris à connaître le prix d’un cœur
dévoué, je changeai de sentiments pour toujours. J’étais dans l’âge où
les yeux ont encore des larmes. Pendant les derniers jours que dura
cette vie précieuse, mes paroles, mes actions et mes pleurs attestèrent
le repentir d’un homme frappé dans le cœur. Je reconnaissais trop tard
l’âme d’élite que les petitesses du monde, que la futilité, l’égoïsme
des femmes à la mode m’avaient appris à désirer, à chercher. Las
de voir tant de masques, las d’écouter tant de mensonges, j’avais
appelé l’amour vrai que me faisaient rêver des passions factices;
je l’admirais là, tué par moi, sans pouvoir le retenir près de moi,
quand il était encore si bien à moi. Une expérience de quatre années
m’avait révélé mon propre et véritable caractère. Mon tempérament, la
nature de mon imagination, mes principes religieux, moins détruits
qu’endormis, mon genre d’esprit, mon cœur méconnu, tout en moi depuis
quelque temps me portait à résoudre ma vie par les voluptés du cœur,
et la passion par les délices de la famille, les plus vraies de
toutes. A force de me débattre dans le vide d’une existence agitée
sans but, de presser un plaisir toujours dénué des sentiments qui
le doivent embellir, les images de la vie intime excitaient mes
plus vives émotions. Ainsi la révolution qui se fit dans mes mœurs
fut durable, quoique rapide. Mon esprit méridional, adultéré par le
séjour de Paris, m’eût porté certes à ne point m’apitoyer sur le sort
d’une pauvre fille trompée, et j’eusse ri de ses douleurs si quelque
plaisant me les avait racontées en joyeuse compagnie; en France,
l’horreur d’un crime disparaît toujours dans la finesse d’un bon mot;
mais, en présence de cette céleste créature à qui je ne pouvais rien
reprocher, toutes les subtilités se taisaient: le cercueil était là,
mon enfant me souriait sans savoir que j’assassinais sa mère. Cette
femme mourut, elle mourut heureuse en s’apercevant que je l’aimais,
et que ce nouvel amour n’était dû ni à la pitié, ni même au lien qui
nous unissait forcément. Jamais je n’oublierai les dernières heures de
l’agonie où l’amour reconquis et la maternité satisfaite firent taire
les douleurs. L’abondance, le luxe dont elle se vit alors entourée, la
joie de son enfant qui devint plus beau dans les jolis vêtements du
premier âge, furent les gages d’un heureux avenir pour ce petit être en
qui elle se voyait revivre. Le vicaire de Saint-Sulpice, témoin de mon
désespoir, le rendit plus profond en ne me donnant pas de consolations
banales, en me faisant apercevoir la gravité de mes obligations; mais
je n’avais pas besoin d’aiguillon, ma conscience me parlait assez
haut. Une femme s’était fiée à moi noblement, et je lui avais menti
en lui disant que je l’aimais, alors que je la trahissais; j’avais
causé toutes les douleurs d’une pauvre fille qui, après avoir accepté
les humiliations du monde, devait m’être sacrée; elle mourait en me
pardonnant, en oubliant tous ses maux, parce qu’elle s’endormait sur la
parole d’un homme qui déjà lui avait manqué de parole. Après m’avoir
donné sa foi de jeune fille, Agathe avait encore trouvé dans son cœur
la foi de la mère à me livrer. Oh! monsieur, cet enfant! son enfant!
Dieu seul peut savoir ce qu’il fut pour moi. Ce cher petit être était,
comme sa mère, gracieux dans ses mouvements, dans sa parole, dans
ses idées; mais pour moi n’était-il pas plus qu’un enfant! Ne fut-il
pas mon pardon, mon honneur! je le chérissais comme père, je voulais
encore l’aimer comme l’eût aimé sa mère, et changer mes remords en
bonheur, si je parvenais à lui faire croire qu’il n’avait pas cessé
d’être sur le sein maternel; ainsi, je tenais à lui par tous les liens
humains et par toutes les espérances religieuses. J’ai donc eu dans
le cœur tout ce que Dieu a mis de tendresse chez les mères. La voix
de cet enfant me faisait tressaillir, je le regardais endormi pendant
long-temps avec une joie toujours renaissante, et souvent une larme
tombait sur son front; je l’avais habitué à venir faire sa prière sur
mon lit dès qu’il s’éveillait. Combien de douces émotions m’a données
la simple et pure prière du _Pater noster_ dans la bouche fraîche et
pure de cet enfant; mais aussi combien d’émotions terribles! Un matin,
après avoir dit: «_Notre père qui êtes aux cieux_...» il s’arrêta:
«Pourquoi pas _notre mère_?» me demanda-t-il. Ce mot me terrassa.
J’adorais mon fils, et j’avais déjà semé dans sa vie plusieurs causes
d’infortune. Quoique les lois aient reconnu les fautes de la jeunesse
et les aient presque protégées, en donnant à regret une existence
légale aux enfants naturels, le monde a fortifié par d’insurmontables
préjugés les répugnances de la loi. De cette époque, monsieur, datent
les réflexions sérieuses que j’ai faites sur la base des sociétés,
sur leur mécanisme, sur les devoirs de l’homme, sur la moralité qui
doit animer les citoyens. Le Génie embrasse tout d’abord ces liens
entre les sentiments de l’homme et les destinées de la société;
la Religion inspire aux bons esprits les principes nécessaires au
bonheur; mais le Repentir seul les dicte aux imaginations fougueuses:
le repentir m’éclaira. Je ne vécus que pour un enfant et par cet
enfant, je fus conduit à méditer sur les grandes questions sociales.
Je résolus de l’armer personnellement par avance de tous les moyens
de succès, afin de préparer sûrement son élévation. Ainsi, pour lui
apprendre l’anglais, l’allemand, l’italien et l’espagnol, je mis
successivement autour de lui des gens de ces divers pays, chargés
de lui faire contracter, dès son enfance, la prononciation de leur
langue. Je reconnus avec joie en lui d’excellentes dispositions dont
je profitai pour l’instruire en jouant. Je ne voulus pas laisser
pénétrer une seule idée fausse dans son esprit, je cherchai surtout
à l’accoutumer de bonne heure aux travaux de l’intelligence, à lui
donner ce coup d’œil rapide et sûr qui généralise, et cette patience
qui descend jusque dans le moindre détail des spécialités; enfin, je
lui ai appris à souffrir et à se taire. Je ne permettais pas qu’un mot
impur ou seulement impropre fût prononcé devant lui. Par mes soins,
les hommes et les choses dont il était entouré contribuèrent à lui
ennoblir, à lui élever l’âme, à lui donner l’amour du vrai, l’horreur
du mensonge, à le rendre simple et naturel en paroles, en actions,
en manières. La vivacité de son imagination lui faisait promptement
saisir les leçons extérieures, comme l’aptitude de son intelligence
lui rendait ses autres études faciles. Quelle jolie plante à cultiver!
Combien de joie ont les mères! j’ai compris alors comment la sienne
avait pu vivre et supporter son malheur. Voilà, monsieur, le plus
grand événement de ma vie, et maintenant j’arrive à la catastrophe
qui m’a précipité dans ce canton. Maintenant je vais donc vous dire
l’histoire la plus vulgaire, la plus simple du monde, mais pour moi la
plus terrible. Après avoir donné pendant quelques années tous mes soins
à l’enfant de qui je voulais faire un homme, ma solitude m’effraya;
mon fils grandissait, il allait m’abandonner. L’amour était dans mon
âme un principe d’existence. J’éprouvais un besoin d’affection qui,
toujours trompé, renaissait plus fort et croissait avec l’âge. En
moi se trouvaient alors toutes les conditions d’un attachement vrai.
J’avais été éprouvé, je comprenais et les félicités de la constance et
le bonheur de changer un sacrifice en plaisir, la femme aimée devait
toujours être la première dans mes actions et dans mes pensées. Je me
complaisais à ressentir imaginairement un amour arrivé à ce degré de
certitude où les émotions pénètrent si bien deux êtres, que le bonheur
a passé dans la vie, dans les regards, dans les paroles, et ne cause
plus aucun choc. Cet amour est alors dans la vie comme le sentiment
religieux est dans l’âme, il l’anime, la soutient et l’éclaire.
Je comprenais l’amour conjugal autrement que ne le comprend la
plupart des hommes, et je trouvais que sa beauté, que sa magnificence
gît précisément en ces choses qui le font périr dans une foule de
ménages. Je sentais vivement la grandeur morale d’une vie à deux assez
intimement partagée pour que les actions les plus vulgaires n’y soient
plus un obstacle à la perpétuité des sentiments. Mais où rencontrer
des cœurs à battements assez parfaitement isochrones, passez-moi cette
expression scientifique, pour arriver à cette union céleste? s’il en
existe, la nature ou le hasard les jettent à de si grandes distances,
qu’ils ne peuvent se joindre, ils se connaissent trop tard ou sont trop
tôt séparés par la mort. Cette fatalité doit avoir un sens, mais je ne
l’ai jamais cherché. Je souffre trop de ma blessure pour l’étudier.
Peut-être le bonheur parfait est-il un monstre qui ne perpétuerait pas
notre espèce. Mon ardeur pour un mariage de ce genre était excitée
par d’autres causes. Je n’avais point d’amis. Pour moi le monde était
désert. Il est en moi quelque chose qui s’oppose au doux phénomène de
l’union des âmes. Quelques personnes m’ont recherché, mais rien ne
les ramenait près de moi, quelques efforts que je fisse vers elles.
Pour beaucoup d’hommes, j’ai fait taire ce que le monde appelle la
supériorité; je marchais de leur pas, j’épousais leurs idées, je riais
de leur rire, j’excusais les défauts de leur caractère; si j’eusse
obtenu la gloire, je la leur aurais vendue pour un peu d’affection. Ces
hommes m’ont quitté sans regrets. Tout est piége et douleur à Paris
pour les âmes qui veulent y chercher des sentiments vrais. Là où dans
le monde se posaient mes pieds, le terrain se brûlait autour de moi.
Pour les uns, ma complaisance était faiblesse; si je leur montrais les
griffes de l’homme qui se sentait de force à manier un jour le pouvoir,
j’étais méchant; pour les autres, ce rire délicieux qui cesse à vingt
ans, et auquel plus tard nous avons presque honte de nous livrer, était
un sujet de moquerie, je les amusais. De nos jours, le monde s’ennuie
et veut néanmoins de la gravité dans les plus futiles discours.
Horrible époque! où l’on se courbe devant un homme poli, médiocre et
froid que l’on hait, mais à qui l’on obéit. J’ai découvert plus tard
les raisons de ces inconséquences apparentes. La médiocrité, monsieur,
suffit à toutes les heures de la vie; elle est le vêtement journalier
de la société; tout ce qui sort de l’ombre douce projetée par les gens
médiocres est quelque chose de trop éclatant; le génie, l’originalité,
sont des bijoux que l’on serre et que l’on garde pour s’en parer à
certains jours. Enfin, monsieur, solitaire au milieu de Paris, ne
pouvant rien trouver dans le monde, qui ne me rendait rien quand je lui
livrais tout; n’ayant pas assez de mon enfant pour satisfaire mon cœur,
parce que j’étais homme; un jour où je sentis ma vie se refroidir,
où je pliai sous le fardeau de mes misères secrètes, je rencontrai
la femme qui devait me faire connaître l’amour dans sa violence, les
respects pour un amour avoué, l’amour avec ses fécondes espérances de
bonheur, enfin l’amour! J’avais renoué connaissance avec le vieil ami
de mon père, qui jadis prenait soin de mes intérêts; ce fut chez lui
que je vis la jeune personne pour laquelle je ressentis un amour qui
devait durer autant que ma vie. Plus l’homme vieillit, monsieur, plus
il reconnaît la prodigieuse influence des idées sur les événements. Des
préjugés fort respectables, engendrés par de nobles idées religieuses,
furent la cause de mon malheur. Cette jeune fille appartenait à une
famille extrêmement pieuse dont les opinions catholiques étaient dues
à l’esprit d’une secte improprement appelée janséniste, et qui causa
jadis des troubles en France; vous savez pourquoi?
--Non, dit Genestas.