l’avez entendu. N’est-il pas déplorable de voir se perdre de si belles
qualités? Que l’ennemi envahisse la France, Butifer, à la tête de cent
jeunes gens, arrêterait dans la Maurienne une division pendant un mois;
mais en temps de paix, il ne peut déployer son énergie que dans des
situations où les lois sont bravées. Il lui faut une force quelconque
à vaincre; quand il ne risque pas sa vie, il lutte avec la Société,
il aide les contrebandiers. Ce gaillard-là passe le Rhône, seul sur
une petite barque, pour porter des souliers en Savoie; il se sauve
tout chargé sur un pic inaccessible, où il peut rester deux jours en
vivant avec des croûtes de pain. Enfin, il aime le danger comme un
autre aime le sommeil. A force de goûter le plaisir que donnent des
sensations extrêmes, il s’est mis en dehors de la vie ordinaire. Moi je
ne veux pas qu’en suivant la pente insensible d’une voie mauvaise, un
pareil homme devienne un brigand et meure sur un échafaud. Mais voyez,
capitaine, comment se présente notre bourg?
Genestas aperçut de loin une grande place circulaire plantée d’arbres,
au milieu de laquelle était une fontaine entourée de peupliers.
L’enceinte en était marquée par des talus sur lesquels s’élevaient
trois rangées d’arbres différents: d’abord des acacias, puis des vernis
du Japon, et, sur le haut du couronnement, de petits ormes.
--Voilà le champ où se tient notre foire, dit Benassis. Puis la grande
rue commence par les deux belles maisons dont je vous ai parlé, celle
du juge de paix et celle du notaire.
Ils entrèrent alors dans une large rue assez soigneusement pavée en
gros cailloux, de chaque côté de laquelle se trouvait une centaine de
maisons neuves presque toutes séparées par des jardins. L’église,
dont le portail formait une jolie perspective, terminait cette rue,
à moitié de laquelle deux autres étaient nouvellement tracées, et où
s’élevaient déjà plusieurs maisons. La Mairie, située sur la place de
l’Église, faisait face au Presbytère. A mesure que Benassis avançait,
les femmes, les enfants et les hommes, dont la journée était finie,
arrivaient aussitôt sur leurs portes; les uns lui ôtaient leurs
bonnets, les autres lui disaient bonjour, les petits enfants criaient
en sautant autour de son cheval, comme si la bonté de l’animal leur fût
connue autant que celle du maître. C’était une sourde allégresse qui,
semblable à tous les sentiments profonds, avait sa pudeur particulière
et son attraction communicative. En voyant cet accueil fait au
médecin, Genestas pensa que la veille il avait été trop modeste dans
la manière dont il lui avait peint l’affection que lui portaient les
habitants du Canton. C’était bien là la plus douce des royautés, celle
dont les titres sont écrits dans les cœurs des sujets, royauté vraie
d’ailleurs. Quelque puissants que soient les rayonnements de la gloire
ou du pouvoir dont jouit un homme, son âme a bientôt fait justice des
sentiments que lui procure toute action extérieure, et il s’aperçoit
promptement de son néant réel, en ne trouvant rien de changé, rien de
nouveau, rien de plus grand dans l’exercice de ses facultés physiques.
Les rois, eussent-ils la terre à eux, sont condamnés, comme les autres
hommes, à vivre dans un petit cercle dont ils subissent les lois, et
leur bonheur dépend des impressions personnelles qu’ils y éprouvent. Or
Benassis ne rencontrait partout dans le Canton qu’obéissance et amitié.
CHAPITRE III.
LE NAPOLÉON DU PEUPLE.
--Arrivez donc, monsieur, dit Jacquotte. Il y a joliment longtemps que
ces messieurs vous attendent. C’est toujours comme ça. Vous me faites
manquer mon dîner quand il faut qu’il soit bon. Maintenant tout est
pourri de cuire.
--Eh! bien, nous voilà, répondit Benassis en souriant.
Les deux cavaliers descendirent de cheval, se dirigèrent vers le salon,
où se trouvaient les personnes invitées par le médecin.
--Messieurs, dit-il en prenant Genestas par la main, j’ai l’honneur de
vous présenter monsieur Bluteau, capitaine au régiment de cavalerie en
garnison à Grenoble, un vieux soldat qui m’a promis de rester quelque
temps parmi nous. Puis s’adressant à Genestas, il lui montra un grand
homme sec, à cheveux gris, et vêtu de noir. --Monsieur, lui dit-il, est
monsieur Dufau, le juge de paix, de qui je vous ai déjà parlé, et qui
a si fortement contribué à la prospérité de la Commune. --Monsieur,
reprit-il en le mettant en présence d’un jeune homme maigre, pâle, de
moyenne taille, également vêtu de noir, et qui portait des lunettes,
monsieur est monsieur Tonnelet, le gendre de monsieur Gravier, et le
premier notaire établi dans le bourg. Puis se tournant vers un gros
homme, demi-paysan, demi-bourgeois, à figure grossière, bourgeonnée,
mais pleine de bonhomie: --Monsieur, dit-il en continuant, est mon
digne adjoint, monsieur Cambon, le marchand de bois à qui je dois la
bienveillante confiance que m’accordent les habitants. Il est un des
créateurs du chemin que vous avez admiré. --Je n’ai pas besoin, ajouta
Benassis en montrant le curé, de vous dire quelle est la profession de
monsieur. Vous voyez un homme que personne ne peut se défendre d’aimer.
La figure du prêtre absorba l’attention du militaire par l’expression
d’une beauté morale dont les séductions étaient irrésistibles. Au
premier aspect, le visage de monsieur Janvier pouvait paraître
disgracieux, tant les lignes en étaient sévères et heurtées. Sa petite
taille, sa maigreur, son attitude, annonçaient une grande faiblesse
physique; mais sa physionomie, toujours placide, attestait la profonde
paix intérieure du chrétien et la force qu’engendre la chasteté
de l’âme. Ses yeux, où semblait se refléter le ciel, trahissaient
l’inépuisable foyer de charité qui consumait son cœur. Ses gestes,
rares et naturels, étaient ceux d’un homme modeste, ses mouvements
avaient la pudique simplicité de ceux des jeunes filles. Sa vue
inspirait le respect et le désir vague d’entrer dans son intimité.
--Ah! monsieur le maire, dit-il en s’inclinant comme pour échapper à
l’éloge que faisait de lui Benassis.
Le son de sa voix remua les entrailles du commandant, qui fut jeté dans
une rêverie presque religieuse par les deux mots insignifiants que
prononça ce prêtre inconnu.
--Messieurs, dit Jacquotte en entrant jusqu’au milieu du salon, et y
restant le poing sur la hanche, votre soupe est sur la table.
Sur l’invitation de Benassis, qui les interpella chacun à son tour
pour éviter les politesses de préséance, les cinq convives du médecin
passèrent dans la salle à manger et s’y attablèrent, après avoir
entendu le _Benedicite_ que le curé prononça sans emphase à demi-voix.
La table était couverte d’une nappe de cette toile damassée inventée
sous Henri IV par les frères Graindorge, habiles manufacturiers qui
ont donné leur nom à ces épais tissus si connus des ménagères. Ce
linge étincelait de blancheur et sentait le thym mis par Jacquotte
dans ses lessives. La vaisselle était en faïence blanche bordée de
bleu, parfaitement conservée. Les carafes avaient cette antique forme
octogone que la province seule conserve de nos jours. Les manches
des couteaux, tous en corne travaillée, représentaient des figures
bizarres. En examinant ces objets d’un luxe ancien et néanmoins presque
neufs, chacun les trouvait en harmonie avec la bonhomie et la franchise
du maître de la maison. L’attention de Genestas s’arrêta pendant un
moment sur le couvercle de la soupière que couronnaient des légumes en
relief très-bien coloriés, à la manière de Bernard de Palissy, célèbre
artiste du XVIe siècle. Cette réunion ne manquait pas d’originalité.
Les têtes vigoureuses de Benassis et de Genestas contrastaient
admirablement avec la tête apostolique de monsieur Janvier; de même
que les visages flétris du juge de paix et de l’adjoint faisaient
ressortir la jeune figure du notaire. La société semblait être
représentée par ces physionomies diverses sur lesquelles se peignaient
également le contentement de soi, du présent, et la foi dans l’avenir.
Seulement monsieur Tonnelet et monsieur Janvier, peu avancés dans
la vie, aimaient à scruter les événements futurs qu’ils sentaient
leur appartenir, tandis que les autres convives devaient ramener de
préférence la conversation sur le passé; mais tous envisageaient
gravement les choses humaines, et leurs opinions réfléchissaient une
double teinte mélancolique: l’une avait la pâleur des crépuscules du
soir, c’était le souvenir presque effacé des joies qui ne devaient plus
renaître; l’autre, comme l’aurore, donnait l’espoir d’un beau jour.
--Vous devez avoir eu beaucoup de fatigue aujourd’hui, monsieur le
curé, dit M. Cambon.
--Oui, monsieur, répondit monsieur Janvier; l’enterrement du pauvre
crétin et celui du père Pelletier se sont faits à des heures
différentes.
--Nous allons maintenant pouvoir démolir les masures du vieux village,
dit Benassis à son adjoint. Ce défrichis de maisons nous vaudra bien
au moins un arpent de prairies; et la Commune gagnera de plus les cent
francs que nous coûtait l’entretien de Chautard le crétin.
--Nous devrions allouer pendant trois ans ces cent francs à la
construction d’un pontceau sur le chemin d’en bas, à l’endroit du grand
ruisseau, dit monsieur Cambon. Les gens du bourg et de la vallée ont
pris l’habitude de traverser la pièce de Jean-François Pastoureau, et
finiront par la gâter de manière à nuire beaucoup à ce pauvre bonhomme.
--Certes, dit le juge de paix, cet argent ne saurait avoir un meilleur
emploi. A mon avis, l’abus des sentiers est une des grandes plaies
de la campagne. Le dixième des procès portés devant les tribunaux de
paix a pour cause d’injustes servitudes. L’on attente ainsi, presque
impunément, au droit de propriété dans une foule de communes. Le
respect des propriétés et le respect de la loi sont deux sentiments
trop souvent méconnus en France, et qu’il est bien nécessaire d’y
propager. Il semble déshonorant à beaucoup de gens de prêter assistance
aux lois, et le: _Va te faire pendre ailleurs!_ phrase proverbiale qui
semble dictée par un sentiment de générosité louable, n’est au fond
qu’une formule hypocrite qui sert à gazer notre égoïsme. Avouons-le!...
nous manquons de patriotisme. Le véritable patriote est le citoyen
assez pénétré de l’importance des lois pour les faire exécuter, même à
ses risques et périls. Laisser aller en paix un malfaiteur, n’est-ce
pas se rendre coupable de ses crimes futurs?
--Tout se tient, dit Benassis. Si les maires entretenaient bien leurs
chemins il n’y aurait pas tant de sentiers. Puis, si les conseillers
municipaux étaient plus instruits, ils soutiendraient le propriétaire
et le maire, quand ceux-ci s’opposent à l’établissement d’une injuste
servitude; tous feraient comprendre aux gens ignorants que le château,
le champ, la chaumière, l’arbre, sont également sacrés, et que le
DROIT ne s’augmente ni ne s’affaiblit par les différentes valeurs
des propriétés. Mais de telles améliorations ne sauraient s’obtenir
promptement, elles tiennent principalement au moral des populations que
nous ne pouvons complétement réformer sans l’efficace intervention des
curés. Ceci ne s’adresse point à vous, monsieur Janvier.
--Je ne le prends pas non plus pour moi, répondit en riant le curé. Ne
m’attaché-je pas à faire coïncider les dogmes de la religion catholique
avec vos vues administratives? Ainsi j’ai souvent tâché, dans mes
instructions pastorales relatives au vol, d’inculquer aux habitants de
la paroisse les mêmes idées que vous venez d’émettre sur le _droit_.
En effet, Dieu ne pèse pas le vol d’après la valeur de l’objet volé,
il juge le voleur. Tel a été le sens des paraboles que j’ai tenté
d’approprier à l’intelligence de mes paroissiens.
--Vous avez réussi, monsieur le curé, dit Cambon. Je puis juger des
changements que vous avez produits dans les esprits, en comparant
l’état actuel de la Commune à son état passé. Il est certes peu de
cantons où les ouvriers soient aussi scrupuleux que le sont les nôtres
sur le temps voulu du travail. Les bestiaux sont bien gardés et ne
causent de dommages que par hasard. Les bois sont respectés. Enfin vous
avez très-bien fait entendre à nos paysans que le loisir des riches est
la récompense d’une vie économe et laborieuse.
--Alors, dit Genestas, vous devez être assez content de vos fantassins,
monsieur le curé?
--Monsieur le capitaine, répondit le prêtre, il ne faut s’attendre
à trouver des anges nulle part, ici-bas. Partout où il y a misère,
il y a souffrance. La souffrance, la misère, sont des forces vives
qui ont leurs abus comme le pouvoir a les siens. Quand des paysans
ont fait deux lieues pour aller à leur ouvrage et reviennent bien
fatigués le soir, s’ils voient des chasseurs passant à travers les
champs et les prairies pour regagner plus tôt la table, croyez-vous
qu’ils se feront un scrupule de les imiter? Parmi ceux qui se fraient
ainsi le sentier dont se plaignaient ces messieurs tout à l’heure,
quel sera le délinquant? celui qui travaille ou celui qui s’amuse?
Aujourd’hui les riches et les pauvres nous donnent autant de mal les
uns que les autres. La foi, comme le pouvoir, doit toujours descendre
des hauteurs ou célestes ou sociales; et certes, de nos jours, les
classes élevées ont moins de foi que n’en a le peuple, auquel Dieu
promet un jour le ciel en récompense de ses maux patiemment supportés.
Tout en me soumettant à la discipline ecclésiastique et à la pensée de
mes supérieurs, je crois que, pendant longtemps, nous devrions être
moins exigeants sur les questions du culte, et tâcher de ranimer le
sentiment religieux au cœur des régions moyennes, là où l’on discute
le christianisme au lieu d’en pratiquer les maximes. Le philosophisme
du riche a été d’un bien fatal exemple pour le pauvre, et a causé de
trop longs interrègnes dans le royaume de Dieu. Ce que nous gagnons
aujourd’hui sur nos ouailles dépend entièrement de notre influence
personnelle, n’est-ce pas un malheur que la foi d’une Commune soit due
à la considération qu’y obtient un homme? Lorsque le christianisme aura
fécondé de nouveau l’ordre social, en imprégnant toutes les classes
de ses doctrines conservatrices, son culte ne sera plus alors mis
en question. Le culte d’une religion est sa forme, les sociétés ne
subsistent que par la forme. A vous des drapeaux, à nous la croix...
--Monsieur le curé, je voudrais bien savoir, dit Genestas, en
interrompant monsieur Janvier, pourquoi vous empêchez ces pauvres gens
de s’amuser à danser le dimanche.
--Monsieur le capitaine, répondit le curé, nous ne haïssons pas la
danse en elle-même; nous la proscrivons comme une cause de l’immoralité
qui trouble la paix et corrompt les mœurs de la campagne. Purifier
l’esprit de la famille, maintenir la sainteté de ses liens, n’est-ce
pas couper le mal dans sa racine?
--Je sais, dit monsieur Tonnelet, que dans chaque canton il se commet
toujours quelques désordres; mais dans le nôtre ils deviennent rares.
Si plusieurs de nos paysans ne se font pas grand scrupule de prendre au
voisin un sillon de terre en labourant, ou d’aller couper des osiers
chez autrui quand ils en ont besoin, c’est des peccadilles en les
comparant aux péchés des gens de la ville. Aussi trouvé-je les paysans
de cette vallée très-religieux.
--Oh! religieux, dit en souriant le curé, le fanatisme n’est pas à
craindre ici.
--Mais, monsieur le curé, reprit Cambon, si les gens du bourg allaient
tous les matins à la messe, s’ils se confessaient à vous chaque
semaine, il serait difficile que les champs fussent cultivés, et trois
prêtres ne pourraient suffire à la besogne.
--Monsieur, reprit le curé, travailler, c’est prier. La pratique
rapporte la connaissance des principes religieux qui font vivre les
sociétés.
--Et que faites-vous donc du patriotisme? dit Genestas.
--Le patriotisme, répondit gravement le curé, n’inspire que des
sentiments passagers, la religion les rend durables. Le patriotisme est
un oubli momentané de l’intérêt personnel, tandis que le christianisme
est un système complet d’opposition aux tendances dépravées de l’homme.
--Cependant, monsieur, pendant les guerres de la Révolution, le
patriotisme...
--Oui, pendant la Révolution nous avons fait des merveilles, dit
Benassis en interrompant Genestas; mais, vingt ans après, en 1814,
notre patriotisme était déjà mort; tandis que la France et l’Europe se
sont jetées sur l’Asie douze fois en cent ans, poussées par une pensée
religieuse.
--Peut-être, dit le juge de paix, est-il facile d’atermoyer les
intérêts matériels qui engendrent les combats de peuple à peuple;
tandis que les guerres entreprises pour soutenir des dogmes, dont
l’objet n’est jamais précis, sont nécessairement interminables.
--Hé! bien, monsieur, vous ne servez pas le poisson, dit Jacquotte, qui
aidée par Nicolle avait enlevé les assiettes.
Fidèle à ses habitudes, la cuisinière apportait chaque plat l’un après
l’autre, coutume qui a l’inconvénient d’obliger les gourmands à manger
considérablement, et de faire délaisser les meilleures choses par les
gens sobres dont la faim s’est apaisée sur les premiers mets.
--Oh! messieurs, dit le prêtre au juge de paix, comment pouvez-vous
avancer que les guerres de religion n’avaient pas de but précis?
Autrefois la religion était un lien si puissant dans les sociétés,
que les intérêts matériels ne pouvaient se séparer des questions
religieuses. Aussi chaque soldat savait-il très-bien pourquoi il se
battait...
--Si l’on s’est tant battu pour la religion, dit Genestas, il faut donc
que Dieu en ait bien imparfaitement bâti l’édifice. Une institution
divine ne doit-elle pas frapper les hommes par son caractère de vérité?
Tous les convives regardèrent le curé.
--Messieurs, dit monsieur Janvier, la religion se sent et ne se définit
pas. Nous ne sommes juges ni des moyens ni de la fin du Tout-Puissant.
--Alors, selon vous, il faut croire à tous vos salamalek, dit Genestas
avec la bonhomie d’un militaire qui n’avait jamais pensé à Dieu.
--Monsieur, répondit gravement le prêtre, la religion catholique finit
mieux que toute autre les anxiétés humaines; mais il n’en serait pas
ainsi, je vous demanderais ce que vous risquez en croyant à ses vérités.
--Pas grand’chose, dit Genestas.
--Eh! bien, que ne risquez-vous pas en n’y croyant point? Mais,
monsieur, parlons des intérêts terrestres qui vous touchent le plus.
Voyez combien le doigt de Dieu s’est imprimé fortement dans les
choses humaines en y touchant par la main de son vicaire. Les hommes
ont beaucoup perdu à sortir des voies tracées par le christianisme.
L’Église, de laquelle peu de personnes s’avisent de lire l’histoire,
et que l’on juge d’après certaines opinions erronées, répandues à
dessein dans le peuple, a offert le modèle parfait du gouvernement que
les hommes cherchent à établir aujourd’hui. Le principe de l’Élection
en a fait longtemps une grande puissance politique. Il n’y avait pas
autrefois une seule institution religieuse qui ne fût basée sur la
liberté, sur l’égalité. Toutes les voies coopéraient à l’œuvre. Le
principal, l’abbé, l’évêque, le général d’ordre, le pape, étaient
alors choisis consciencieusement d’après les besoins de l’Église, ils
en exprimaient la pensée; aussi l’obéissance la plus aveugle leur
était-elle due. Je tairai les bienfaits sociaux de cette pensée qui a
fait les nations modernes, inspiré tant de poëmes, de cathédrales, de
statues, de tableaux et d’œuvres musicales, pour vous faire seulement
observer que vos élections plébéiennes, le jury et les deux Chambres
ont pris racine dans les conciles provinciaux et œcuméniques, dans
l’épiscopat et le collége des cardinaux; à cette différence près, que
les idées philosophiques actuelles sur la civilisation me semblent
pâlir devant la sublime et divine idée de la communion catholique,
image d’une communion sociale universelle, accomplie par le Verbe et
par le Fait réunis dans le dogme religieux. Il sera difficile aux
nouveaux systèmes politiques, quelque parfaits qu’on les suppose,
de recommencer les merveilles dues aux âges où l’Église soutenait
l’intelligence humaine.
--Pourquoi? dit Genestas.
--D’abord, parce que l’élection pour être un principe demande chez les
électeurs une égalité absolue, ils doivent être des _quantités égales_,
pour me servir d’une expression géométrique, ce que n’obtiendra jamais
la politique moderne. Puis, les grandes choses sociales ne se font que
par la puissance des sentiments qui seule peut réunir les hommes, et
le philosophisme moderne a basé les lois sur l’intérêt personnel, qui
tend à les isoler. Autrefois plus qu’aujourd’hui se rencontraient,
parmi les nations, des hommes généreusement animés d’un esprit maternel
pour les droits méconnus, pour les souffrances de la masse. Aussi
le Prêtre, enfant de la classe moyenne, s’opposait-il à la force
matérielle et défendait-il les peuples contre leurs ennemis. L’Église
a eu des possessions territoriales, et ses intérêts temporels, qui
paraissaient devoir la consolider, ont fini par affaiblir son action.
En effet, le prêtre a-t-il des propriétés privilégiées, il semble
oppresseur; l’État le paie-t-il, il est un fonctionnaire, il doit
son temps, son cœur, sa vie; les citoyens lui font un devoir de ses
vertus, et sa bienfaisance, tarie dans le principe du libre arbitre,
se dessèche dans son cœur. Mais que le prêtre soit pauvre, qu’il soit
volontairement prêtre, sans autre appui que Dieu, sans autre fortune
que le cœur des fidèles, il redevient le missionnaire de l’Amérique, il
s’institue apôtre, il est le prince du bien. Enfin, il ne règne que par
le dénûment et il succombe par l’opulence.
Monsieur Janvier avait subjugué l’attention. Les convives se taisaient
en méditant des paroles si nouvelles dans la bouche d’un simple curé.