--Monsieur Janvier, au milieu des vérités que vous avez exprimées,

il se rencontre une grave erreur, dit Benassis. Je n’aime pas, vous

le savez, à discuter les intérêts généraux mis en question par les

écrivains et par le pouvoir modernes. A mon avis, un homme qui conçoit

un système politique doit, s’il se sent la force de l’appliquer, se

taire, s’emparer du pouvoir et agir; mais s’il reste dans l’heureuse

obscurité du simple citoyen, n’est-ce pas folie que de vouloir

convertir les masses par des discussions individuelles? Néanmoins je

vais vous combattre, mon cher pasteur, parce qu’ici je m’adresse à des

gens de bien, habitués à mettre leurs lumières en commun pour chercher

en toute chose le vrai. Mes pensées pourront vous paraître étranges,

mais elles sont le fruit des réflexions que m’ont inspirées les

catastrophes de nos quarante dernières années. Le suffrage universel

que réclament aujourd’hui les personnes appartenant à l’Opposition dite

constitutionnelle fut un principe excellent dans l’Église, parce que,

comme vous venez de le faire observer, cher pasteur, les individus y

étaient tous instruits, disciplinés par le sentiment religieux, imbus

du même système, sachant bien ce qu’ils voulaient et où ils allaient.

Mais le triomphe des idées avec lesquelles le libéralisme moderne

fait imprudemment la guerre au gouvernement prospère des Bourbons

serait la perte de la France et des Libéraux eux-mêmes. Les chefs du

_Côté gauche_ le savent bien. Pour eux, cette lutte est une simple

question de pouvoir. Si, à Dieu ne plaise, la bourgeoisie abattait,

sous la bannière de l’opposition, les supériorités sociales contre

lesquelles sa vanité regimbe, ce triomphe serait immédiatement suivi

d’un combat soutenu par la bourgeoisie contre le peuple, qui, plus

tard, verrait en elle une sorte de noblesse, mesquine il est vrai,

mais dont les fortunes et les priviléges lui seraient d’autant plus

odieux qu’il les sentirait de plus près. Dans ce combat, la société,

je ne dis pas la nation, périrait de nouveau; parce que le triomphe

toujours momentané de la masse souffrante implique les plus grands

désordres. Il suit de là qu’un gouvernement n’est jamais plus fortement

organisé, conséquemment plus parfait, que lorsqu’il est établi pour

la défense d’un PRIVILÉGE plus restreint. Ce que je nomme en ce

moment le _privilége_ n’est pas un de ces droits abusivement concédés

jadis à certaines personnes au détriment de tous; non, il exprime

plus particulièrement le cercle social dans lequel se renferment les

évolutions du pouvoir. Le pouvoir est en quelque sorte le cœur d’un

état. Or, dans toutes ses créations, la nature a resserré le principe

vital, pour lui donner plus de ressort: ainsi du corps politique. Je

vais expliquer ma pensée par des exemples. Admettons en France cent

pairs, ils ne causeront que cent froissements. Abolissez la pairie,

tous les gens riches deviennent des privilégiés; au lieu de cent,

vous en aurez dix mille, et vous aurez élargi la plaie des inégalités

sociales. En effet, pour le peuple, le droit de vivre sans travailler

constitue seul un privilége. A ses yeux, qui consomme sans produire est

un spoliateur. Il veut des travaux visibles et ne tient aucun compte

des productions intellectuelles qui l’enrichissent le plus. Ainsi donc,

en multipliant les froissements, vous étendez le combat sur tous les

points du corps social au lieu de la contenir dans un cercle étroit.

Quand l’attaque et la résistance sont générales, la ruine d’un pays

est imminente. Il y aura toujours moins de riches que de pauvres;

donc à ceux-ci la victoire aussitôt que la lutte devient matérielle.

L’histoire se charge d’appuyer mon principe. La république romaine a

dû la conquête du monde à la constitution du privilége sénatorial. Le

sénat maintenait fixe la pensée du pouvoir. Mais lorsque les chevaliers

et les hommes nouveaux eurent étendu l’action du gouvernement en

élargissant le patriciat, la chose publique a été perdue. Malgré

Sylla, et après César, Tibère en a fait l’empire romain, système où

le pouvoir, s’étant concentré dans la main d’un seul homme, a donné

quelques siècles de plus à cette grande domination. L’empereur n’était

plus à Rome, quand la Ville éternelle tomba sous les Barbares. Lorsque

notre sol fut conquis, les Francs, qui se le partagèrent, inventèrent

le privilége féodal pour se garantir leurs possessions particulières.

Les cent ou les mille chefs qui possédèrent le pays établirent leurs

institutions dans le but de défendre les droits acquis par la conquête.

Aussi, la féodalité dura-t-elle tant que le privilége fut restreint.

Mais quand les _hommes de cette nation_, véritable traduction du mot

gentilshommes, au lieu d’être cinq cents, furent cinquante mille, il

y eut révolution. Trop étendue, l’action de leur pouvoir était sans

ressort ni force, et se trouvait d’ailleurs sans défense contre les

manumissions de l’argent et de la pensée qu’ils n’avaient pas prévues.

Donc le triomphe de la bourgeoisie sur le système monarchique ayant

pour objet d’augmenter aux yeux du peuple le nombre des privilégiés,

le triomphe du peuple sur la bourgeoisie serait l’effet inévitable de

ce changement. Si cette perturbation arrive, elle aura pour moyen le

droit de suffrage étendu sans mesure aux masses. Qui vote, discute.

Les pouvoirs discutés n’existent pas. Imaginez-vous une société sans

pouvoir? Non. Eh! bien, qui dit pouvoir dit force. La force doit

reposer sur des _choses jugées_. Telles sont les raisons qui m’ont

conduit à penser que le principe de l’Élection est un des plus funestes

à l’existence des gouvernements modernes. Certes je crois avoir assez

prouvé mon attachement à la classe pauvre et souffrante, je ne saurais

être accusé de vouloir son malheur; mais tout en l’admirant dans la

voie laborieuse où elle chemine, sublime de patience et de résignation,

je la déclare incapable de participer au gouvernement. Les prolétaires

me semblent les mineurs d’une nation, et doivent toujours rester en

tutelle. Ainsi, selon moi, messieurs, le mot _élection_ est près de

causer autant de dommage qu’en ont fait les mots _conscience_ et

_liberté_, mal compris, mal définis, et jetés aux peuples comme des

symboles de révolte et des ordres de destruction. La tutelle des masses

me paraît donc une chose juste et nécessaire au soutien des sociétés.

--Ce système rompt si bien en visière à toutes nos idées d’aujourd’hui

que nous avons un peu le droit de vous demander vos raisons, dit

Genestas en interrompant le médecin.

--Volontiers, capitaine.

--Qu’est-ce que dit donc notre maître? s’écria Jacquotte en rentrant

dans sa cuisine. Ne voilà-t-il pas ce pauvre cher homme qui leur

conseille d’écraser le peuple! et ils l’écoutent.

--Je n’aurais jamais cru cela de monsieur Benassis, répondit Nicolle.

--Si je réclame des lois vigoureuses pour contenir la masse ignorante,

reprit le médecin après une légère pause, je veux que le système

social ait des réseaux faibles et complaisants, pour laisser surgir de

la foule quiconque a le vouloir et se sent les facultés de s’élever

vers les classes supérieures. Tout pouvoir tend à sa conservation.

Pour vivre, aujourd’hui comme autrefois, les gouvernements doivent

s’assimiler les hommes forts, en les prenant partout où ils se

trouvent, afin de s’en faire des défenseurs, et enlever aux masses les

gens d’énergie qui les soulèvent. En offrant à l’ambition publique des

chemins à la fois ardus et faciles, ardus aux velléités incomplètes,

faciles aux volontés réelles, un État prévient les révolutions que

cause la gêne du mouvement ascendant des véritables supériorités vers

leur niveau. Nos quarante années de tourmente ont dû prouver à un

homme de sens que les supériorités sont une conséquence de l’ordre

social. Elles sont de trois sortes et incontestables: supériorité de

pensée, supériorité politique, supériorité de fortune. N’est-ce pas

l’art, le pouvoir et l’argent, ou autrement: le principe, le moyen et

le résultat? Or, comme, en supposant table rase, les unités sociales

parfaitement égales, les naissances en même proportion, et donnant à

chaque famille une même part de terre, vous retrouveriez en peu de

temps les irrégularités de fortune actuellement existantes, il résulte

de cette vérité flagrante que la supériorité de fortune, de pensée

et de pouvoir est un fait à subir, un fait que la masse considérera

toujours comme oppressif, en voyant des priviléges dans les droits le

plus justement acquis. Le contrat social, partant de cette base, sera

donc un pacte perpétuel entre ceux qui possèdent contre ceux qui ne

possèdent pas. D’après ce principe, les lois seront faites par ceux

auxquels elles profitent, car ils doivent avoir l’instinct de leur

conservation, et prévoir leurs dangers. Ils sont plus intéressés à

la tranquillité de la masse que ne l’est la masse elle-même. Il faut

aux peuples un bonheur tout fait. En vous mettant à ce point de vue

pour considérer la société, si vous l’embrassez dans son ensemble,

vous allez bientôt reconnaître avec moi que le droit d’élection ne

doit être exercé que par les hommes qui possèdent la fortune, le

pouvoir ou l’intelligence, et vous reconnaîtrez également que leurs

mandataires ne peuvent avoir que des fonctions extrêmement restreintes.

Le législateur, messieurs, doit être supérieur à son siècle. Il

constate la tendance des erreurs générales, et précise les points vers

lesquels inclinent les idées d’une nation; il travaille donc encore

plus pour l’avenir que pour le présent, plus pour la génération qui

grandit que pour celle qui s’écoule. Or, si vous appelez la masse à

faire la loi, la masse peut-elle être supérieure à elle-même? Non. Plus

l’assemblée représentera fidèlement les opinions de la foule, moins

elle aura l’entente du gouvernement, moins ses vues seront élevées,

moins précise, plus vacillante sera sa législation. La loi emporte

un assujettissement à des règles, toute règle est en opposition aux

mœurs naturelles, aux intérêts de l’individu; la masse portera-t-elle

des lois contre elle-même? Non. Souvent la tendance des lois doit

être en raison inverse de la tendance des mœurs. Mouler les lois sur

les mœurs générales, ne serait-ce pas donner, en Espagne, des primes

d’encouragement à l’intolérance religieuse et à la fainéantise; en

Angleterre, à l’esprit mercantile; en Italie, à l’amour des arts

destinés à exprimer la société, mais qui ne peuvent pas être toute la

société; en Allemagne, aux classifications nobiliaires; en France,

à l’esprit de légèreté, à la vogue des idées, aux factions qui nous

ont toujours dévorés. Qu’est-il arrivé depuis plus de quarante ans

que les colléges électoraux mettent la main aux lois! nous avons

quarante mille lois. Un peuple qui a quarante mille lois n’a pas de

loi. Cinq cents intelligences médiocres peuvent-elles avoir la force

de s’élever à ces considérations? Non. Les hommes sortis de cinq

cents localités différentes ne comprendront jamais d’une même manière

l’esprit de la loi, et la loi doit être une. Mais, je vais plus loin.

Tôt ou tard une assemblée tombe sous le sceptre d’un homme, et au lieu

d’avoir des dynasties de rois, vous avez les changeantes et coûteuses

dynasties des premiers ministres. Au bout de toute délibération se

trouvent Mirabeau, Danton, Robespierre ou Napoléon: des proconsuls

ou un empereur. En effet il faut une quantité déterminée de force

pour soulever un poids déterminé, cette force peut être distribuée

sur un plus ou moins grand nombre de leviers; mais, en définitif, la

force doit être proportionnée au poids: ici, le poids est la masse

ignorante et souffrante qui forme la première assise de toutes les

sociétés. Le pouvoir, étant répressif de sa nature, a besoin d’une

grande concentration pour opposer une résistance égale au mouvement

populaire. C’est l’application du principe que je viens de développer

en vous parlant de la restriction du privilége gouvernemental. Si vous

admettez des gens à talent, ils se soumettent à cette loi naturelle et

y soumettent le pays; si vous assemblez des hommes médiocres, ils sont

vaincus tôt ou tard par le génie supérieur: le député de talent sent

la raison d’État, le député médiocre transige avec la force. En somme,

une assemblée cède à une idée comme la Convention pendant la Terreur;

à une puissance, comme le corps législatif sous Napoléon; à un système

ou à l’argent, comme aujourd’hui. L’assemblée républicaine que rêvent

quelques bons esprits est impossible; ceux qui la veulent sont des

dupes toutes faites, ou des tyrans futurs. Une assemblée délibérante

qui discute les dangers d’une nation, quand il faut la faire agir, ne

vous semble-t-elle donc pas ridicule? Que le peuple ait des mandataires

chargés d’accorder ou de refuser les impôts, voilà qui est juste,

et qui a existé de tous temps, sous le plus cruel tyran comme sous

le prince le plus débonnaire. L’argent est insaisissable, l’impôt a

d’ailleurs des bornes naturelles au delà desquelles une nation se

soulève pour le refuser, ou se couche pour mourir. Que ce corps électif

et changeant comme les besoins, comme les idées qu’il représente,

s’oppose à concéder l’obéissance de tous à une loi mauvaise, tout est

bien. Mais supposer que cinq cents hommes, venus de tous les coins d’un

empire, feront une bonne loi, n’est-ce pas une mauvaise plaisanterie

que les peuples expient tôt ou tard? Ils changent alors de tyrans,

voilà tout. Le pouvoir, la loi, doivent donc être l’œuvre d’un seul,

qui, par la force des choses, est obligé de soumettre incessamment ses

actions à une approbation générale. Mais les modifications apportées à

l’exercice du pouvoir, soit d’un seul, soit de plusieurs, soit de la

multitude, ne peuvent se trouver que dans les institutions religieuses

d’un peuple. La religion est le seul contre-poids vraiment efficace aux

abus de la suprême puissance. Si le sentiment religieux périt chez

une nation, elle devient séditieuse par principe, et le prince se fait

tyran par nécessité. Les Chambres qu’on interpose entre les souverains

et les sujets ne sont que des palliatifs à ces deux tendances. Les

assemblées, selon ce que je viens de dire, deviennent complices ou de

l’insurrection ou de la tyrannie. Néanmoins le gouvernement d’un seul,

vers lequel je penche, n’est pas bon d’une bonté absolue, car les

résultats de la politique dépendront éternellement des mœurs et des

croyances. Si une nation est vieillie, si le philosophisme et l’esprit

de discussion l’ont corrompue jusqu’à la moelle des os, cette nation

marche au despotisme malgré les formes de la liberté; de même que les

peuples sages savent presque toujours trouver la liberté sous les

formes du despotisme. De tout ceci résulte la nécessité d’une grande

restriction dans les droits électoraux, la nécessité d’un pouvoir fort,

la nécessité d’une religion puissante qui rende le riche ami du pauvre,

et commande au pauvre une entière résignation. Enfin il existe une

véritable urgence de réduire les assemblées à la question de l’impôt et

à l’enregistrement des lois, en leur en enlevant la confection directe.

Il existe dans plusieurs têtes d’autres idées, je le sais. Aujourd’hui,

comme autrefois, il se rencontre des esprits ardents à chercher _le

mieux_, et qui voudraient ordonner les sociétés plus sagement qu’elles

ne le sont. Mais les innovations qui tendent à opérer de complets

déménagements sociaux ont besoin d’une sanction universelle. Aux

novateurs, la patience. Quand je mesure le temps qu’a nécessité

l’établissement du christianisme, révolution morale qui devait être

purement pacifique, je frémis en songeant aux malheurs d’une révolution

dans les intérêts matériels, et je conclus au maintien des institutions

existantes. A chacun sa pensée, a dit le christianisme, à chacun son

champ, a dit la loi moderne. La loi moderne s’est mise en harmonie

avec le christianisme. A chacun sa pensée, est la consécration des

droits de l’intelligence; à chacun son champ, est la consécration de la

propriété due aux efforts du travail. De là notre société. La nature a

basé la vie humaine sur le sentiment de la conservation individuelle,

la vie sociale s’est fondée sur l’intérêt personnel. Tels sont pour

moi les vrais principes politiques. En écrasant ces deux sentiments

égoïstes sous la pensée d’une vie future, la religion modifie la dureté

des contacts sociaux. Ainsi Dieu tempère les souffrances que produit

le frottement des intérêts, par le sentiment religieux qui fait une

vertu de l’oubli de lui-même, comme il a modéré par des lois inconnues

les frottements dans le mécanisme de ses mondes. Le christianisme

dit au pauvre de souffrir le riche, au riche de soulager les misères

du pauvre; pour moi, ce peu de mots est l’essence de toutes les lois

divines et humaines.

--Moi, qui ne suis pas un homme d’État, dit le notaire, je vois dans

un souverain le liquidateur d’une société qui doit demeurer en état

constant de liquidation, il transmet à son successeur un actif égal à

celui qu’il a reçu.

--Je ne suis pas un homme d’État, répliqua vivement Benassis en

interrompant le notaire. Il ne faut que du bon sens pour améliorer le

sort d’une Commune, d’un Canton ou d’un Arrondissement; le talent est

déjà nécessaire à celui qui gouverne un Département; mais ces quatre

sphères administratives offrent des horizons bornés que les vues

ordinaires peuvent facilement embrasser; leurs intérêts se rattachent

au grand mouvement de l’État par des liens visibles. Dans la région

supérieure tout s’agrandit, le regard de l’homme d’État doit dominer

le point de vue où il est placé. Là, où pour produire beaucoup de bien

dans un Département, dans un Arrondissement, dans un Canton ou dans

une Commune, il n’était besoin que de prévoir un résultat à dix ans

d’échéance, il faut, dès qu’il s’agit d’une nation, en pressentir les

destinées, les mesurer au cours d’un siècle. Le génie des Colbert,

des Sully n’est rien s’il ne s’appuie sur la volonté qui fait les

Napoléon et les Cromwell. Un grand ministre, messieurs, est une grande

pensée écrite sur toutes les années du siècle dont la splendeur et

les prospérités ont été préparées par lui. La constance est la vertu

qui lui est le plus nécessaire. Mais aussi, en toute chose humaine,

la constance n’est-elle pas la plus haute expression de la force?

Nous voyons depuis quelque temps trop d’hommes n’avoir que des idées

ministérielles au lieu d’avoir des idées nationales, pour ne pas

admirer le véritable homme d’État comme celui qui nous offre la plus

immense poésie humaine. Toujours voir au delà du moment et devancer la

destinée, être au-dessus du pouvoir et n’y rester que par le sentiment

de l’utilité dont on est sans s’abuser sur ses forces, dépouiller ses

passions et même toute ambition vulgaire pour demeurer maître de ses

facultés, pour prévoir, vouloir et agir sans cesse; se faire juste

et absolu, maintenir l’ordre en grand, imposer silence à son cœur et

n’écouter que son intelligence; n’être ni défiant, ni confiant, ni

douteur ni crédule, ni reconnaissant ni ingrat, ni en arrière avec un

événement ni surpris par une pensée; vivre enfin par le sentiment des

masses, et toujours les dominer en étendant les ailes de son esprit, le

volume de sa voix et la pénétration de son regard, en voyant non pas

les détails, mais les conséquences de toute chose, n’est-ce pas être un

peu plus qu’un homme? Aussi les noms de ces grands et nobles pères des

nations devraient-ils être à jamais populaires.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les convives

s’entre-regardèrent.

--Messieurs, vous n’avez rien dit de l’armée, s’écria Genestas.

L’organisation militaire me paraît le vrai type de toute bonne société

civile, l’épée est la tutrice d’un peuple.

--Capitaine, répondit en riant le juge de paix, un vieil avocat a dit

que les empires commençaient par l’épée et finissaient par l’écritoire,

nous en sommes à l’écritoire.

--Maintenant, messieurs, que nous avons réglé le sort du monde, parlons

d’autre chose. Allons, capitaine, un verre de vin de l’Ermitage,

s’écria le médecin en riant.

--Deux plutôt qu’un, dit Genestas en tendant son verre, et je veux

les boire à votre santé comme à celle d’un homme qui fait honneur à

l’espèce.

--Et que nous chérissons tous, dit le curé d’une voix pleine de douceur.

--Monsieur Janvier, voulez-vous donc me faire commettre quelque péché

d’orgueil?

--Monsieur le curé a dit bien bas ce que le Canton dit tout haut,

répliqua Cambon.

--Messieurs, je vous propose de reconduire monsieur Janvier vers le

presbytère, en nous promenant au clair de lune.

--Marchons, dirent les convives qui se mirent en devoir d’accompagner

le curé.

--Allons à ma grange, dit le médecin en prenant Genestas par le bras

après avoir dit adieu au curé et à ses hôtes. Là, capitaine Bluteau,

vous entendrez parler de Napoléon. J’ai quelques compères qui doivent

faire jaser Goguelat, notre piéton, sur ce dieu du peuple. Nicolle,

mon valet d’écurie, nous a dressé une échelle pour monter par une

lucarne en haut du foin, à une place d’où nous verrons toute la scène.

Croyez-moi, venez, une veillée a son prix. Ce n’est pas la première

fois que je me serai mis dans le foin pour écouter un récit de soldat

ou quelque conte de paysan. Mais cachons-nous bien, si ces pauvres gens

voient un étranger, ils font des façons et ne sont plus eux-mêmes.

--Eh! mon cher hôte, dit Genestas, n’ai-je pas souvent fait semblant

de dormir pour entendre mes cavaliers au bivouac? Tenez, je n’ai

jamais ri aux spectacles de Paris d’aussi bon cœur qu’au récit de la

déroute de Moscou, racontée en farce par un vieux maréchal-des-logis

à des conscrits qui avaient peur de la guerre. Il disait que l’armée

française faisait dans ses draps, qu’on buvait tout à la glace, que les

morts s’arrêtaient en chemin, qu’on avait vu la Russie blanche, qu’on

étrillait les chevaux à coups de dents, que ceux qui aimaient à patiner

s’étaient bien régalés, que les amateurs de gelées de viande en avaient

eu leur soûl, que les femmes étaient généralement froides, et que la

seule chose qui avait été sensiblement désagréable était de n’avoir

pas eu d’eau chaude pour se raser. Enfin il débitait des gaudrioles

si comiques, qu’un vieux fourrier qui avait eu le nez gelé, et qu’on

appelait _Nezrestant_, en riait lui-même.

--Chut, dit Benassis, nous voici arrivés, je passe le premier,

suivez-moi.

Tous deux montèrent à l’échelle et se blottirent dans le foin, sans

avoir été entendus par les gens de la veillée, au-dessus desquels ils

se trouvèrent assis de manière à les bien voir. Groupées par masses

autour de trois ou quatre chandelles, quelques femmes cousaient,

d’autres filaient, plusieurs restaient oisives, le cou tendu, la tête

et les yeux tournés vers un vieux paysan qui racontait une histoire.

La plupart des hommes se tenaient debout ou couchés sur des bottes de

foin. Ces groupes profondément silencieux étaient à peine éclairés par

les reflets vacillants des chandelles entourées de globes de verre

pleins d’eau qui concentraient la lumière en rayons, dans la clarté

desquelles se tenaient les travailleuses. L’étendue de la grange, dont

le haut restait sombre et noir, affaiblissait encore ces lueurs qui

coloraient inégalement les têtes en produisant de pittoresques effets

de clair-obscur. Ici brillaient le front brun et les yeux clairs d’une

petite paysanne curieuse; là, des bandes lumineuses découpaient les

rudes fronts de quelques vieux hommes, et dessinaient fantasquement

leurs vêtements usés ou décolorés. Tous ces gens attentifs, et divers

dans leurs poses, exprimaient sur leurs physionomies immobiles l’entier

abandon qu’ils faisaient de leur intelligence au conteur. C’était un

tableau curieux où éclatait la prodigieuse influence exercée sur tous

les esprits par la poésie. En exigeant de son narrateur un merveilleux

toujours simple ou de l’impossible presque croyable, le paysan ne se

montre-t-il pas ami de la plus pure poésie?

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 41 / 72 段