--N’est-ce pas? répondit-il. Je me suis vingt fois dit qu’elle ferait

une charmante femme; mais je ne saurais l’aimer autrement que comme on

aime sa sœur ou sa fille, mon cœur est mort.

--A-t-elle des parents? demanda Genestas. Que faisaient son père et sa

mère?

--Oh! c’est toute une histoire, reprit Benassis. Elle n’a plus ni

père, ni mère, ni parents. Il n’est pas jusqu’à son nom qui ne m’ait

intéressé. La Fosseuse est née dans le bourg. Son père, journalier de

Saint-Laurent-du-Pont, se nommait _le Fosseur_, abréviation sans doute

de fossoyeur, car depuis un temps immémorial la charge d’enterrer

les morts était restée dans sa famille. Il y a dans ce nom toutes

les mélancolies du cimetière. En vertu d’une coutume romaine encore

en usage ici comme dans quelques autres pays de la France, et qui

consiste à donner aux femmes le nom de leurs maris, en y ajoutant une

terminaison féminine, cette fille a été appelée la Fosseuse, du nom de

son père. Ce journalier avait épousé par amour la femme de chambre de

je sais quelle comtesse, dont la terre se trouve à quelques lieues du

bourg. Ici, comme dans toutes les campagnes, la passion entre pour peu

de chose dans les mariages. En général, les paysans veulent une femme

pour avoir des enfants, pour avoir une ménagère qui leur fasse de bonne

soupe et leur apporte à manger aux champs, qui leur file des chemises

et raccommode leurs habits. Depuis longtemps pareille aventure n’était

arrivée dans ce pays, où souvent un jeune homme quitte sa _promise_

pour une jeune fille plus riche qu’elle de trois ou quatre arpents de

terre. Le sort du Fosseur et de sa femme n’a pas été assez heureux pour

déshabituer nos Dauphinois de leurs calculs intéressés. La Fosseuse,

qui était une belle personne, est morte en accouchant de sa fille.

Le mari prit tant de chagrin de cette perte, qu’il en est mort dans

l’année, ne laissant rien au monde à son enfant qu’une vie chancelante

et naturellement fort précaire. La petite fut charitablement recueillie

par une voisine qui l’éleva jusqu’à l’âge de neuf ans. La nourriture

de la Fosseuse devenant une charge trop lourde pour cette bonne femme,

elle envoya sa pupille mendier son pain dans la saison où il passe des

voyageurs sur les routes. Un jour l’orpheline étant allée demander du

pain au château de la comtesse, y fut gardée en mémoire de sa mère.

Élevée alors pour servir un jour de femme de chambre à la fille de la

maison, qui se maria cinq ans après, la pauvre petite a été pendant ce

temps la victime de tous les caprices des gens riches, lesquels pour

la plupart n’ont rien de constant ni de suivi dans leur générosité:

bienfaisants par accès ou par boutades, tantôt protecteurs, tantôt

amis, tantôt maîtres, ils faussent encore la situation déjà fausse des

enfants malheureux auxquels ils s’intéressent, et ils en jouent le

cœur, la vie ou l’avenir avec insouciance, en les regardant comme peu

de chose. La Fosseuse devint d’abord presque la compagne de la jeune

héritière: on lui apprit alors à lire, à écrire, et sa future maîtresse

s’amusa quelquefois à lui donner des leçons de musique. Tour à tour

demoiselle de compagnie et femme de chambre, on fit d’elle un être

incomplet. Elle prit là le goût du luxe, de la parure, et contracta

des manières en désaccord avec sa situation réelle. Depuis, le malheur

a bien rudement réformé son âme, mais il n’a pu en effacer le vague

sentiment d’une destinée supérieure. Enfin un jour, jour bien funeste

pour cette pauvre fille, la jeune comtesse, alors mariée, surprit la

Fosseuse, qui n’était plus que sa femme de chambre, parée d’une de

ses robes de bal et dansant devant une glace. L’orpheline, alors âgée

de seize ans, fut renvoyée sans pitié; son indolence la fit retomber

dans la misère, errer sur les routes, mendier, travailler, comme je

vous l’ai dit. Souvent elle pensait à se jeter à l’eau, quelquefois

aussi à se donner au premier venu; la plupart du temps elle se couchait

au soleil le long du mur, sombre, pensive, la tête dans l’herbe; les

voyageurs lui jetaient alors quelques sous, précisément parce qu’elle

ne leur demandait rien. Elle est restée pendant un an à l’hôpital

d’Annecy, après une moisson laborieuse, à laquelle elle n’avait

travaillé que dans l’espoir de mourir. Il faut lui entendre raconter

à elle-même ses sentiments et ses idées durant cette période de sa

vie, elle est souvent bien curieuse dans ses naïves confidences. Enfin

elle est revenue au bourg vers l’époque où je résolus de m’y fixer.

Je voulais connaître le moral de mes administrés, j’étudiai donc son

caractère, qui me frappa; puis, après avoir observé ses imperfections

organiques, je résolus de prendre soin d’elle. Peut-être avec le temps

finira-t-elle par s’accoutumer au travail de la couture, mais en tout

cas j’ai assuré son sort.

--Elle est bien seule là, dit Genestas.

--Non, une de mes bergères vient coucher chez elle, répondit le

médecin. Vous n’avez pas aperçu les bâtiments de ma ferme qui sont

au-dessus de la maison, ils sont cachés par les sapins. Oh! elle est en

sûreté. D’ailleurs il n’y a point de mauvais sujets dans notre vallée;

si par hasard il s’en rencontre, je les envoie à l’armée, où ils font

d’excellents soldats.

--Pauvre fille! dit Genestas.

--Ah! les gens du canton ne la plaignent point, reprit Benassis, ils la

trouvent au contraire bien heureuse; mais il existe cette différence

entre elle et les autres femmes, qu’à celles-ci Dieu a donné la force,

à elle la faiblesse; et ils ne voient pas cela.

Au moment où les deux cavaliers débouchèrent sur la route de Grenoble,

Benassis, qui prévoyait l’effet de ce nouveau coup d’œil sur Genestas,

s’arrêta d’un air satisfait pour jouir de sa surprise. Deux pans de

verdure hauts de soixante pieds meublaient à perte de vue un large

chemin bombé comme une allée de jardin, et composaient un monument

naturel qu’un homme pouvait s’enorgueillir d’avoir créé. Les arbres,

non taillés, formaient tous l’immense palme verte qui rend le peuplier

d’Italie un des plus magnifiques végétaux. Un côté du chemin atteint

déjà par l’ombre représentait une vaste muraille de feuilles noires;

tandis que fortement éclairé par le soleil couchant qui donnait aux

jeunes pousses des teintes d’or, l’autre offrait le contraste des jeux

et des reflets que produisaient la lumière et la brise sur son mouvant

rideau.

--Vous devez être bien heureux ici, s’écria Genestas. Tout y est

plaisir pour vous.

--Monsieur, dit le médecin, l’amour pour la nature est le seul qui ne

trompe pas les espérances humaines. Ici point de déceptions. Voilà des

peupliers de dix ans. En avez-vous jamais vu d’aussi bien venus que les

miens?

--Dieu est grand! dit le militaire en s’arrêtant au milieu de ce chemin

dont il n’apercevait ni la fin ni le commencement.

--Vous me faites du bien, s’écria Benassis. J’ai du plaisir à vous

entendre répéter ce que je dis souvent au milieu de cette avenue. Il

se trouve, certes, ici quelque chose de religieux. Nous y sommes comme

deux points, et le sentiment de notre petitesse nous ramène toujours

devant Dieu.

Ils allèrent alors lentement et en silence, écoutant le pas de leurs

chevaux qui résonnait dans cette galerie de verdure, comme s’ils

eussent été sous les voûtes d’une cathédrale.

--Combien d’émotions dont ne se doutent pas les gens de la ville,

dit le médecin. Sentez-vous les parfums exhalés par la propolis des

peupliers et par les sueurs du mélèze? Quelles délices!

--Écoutez, s’écria Genestas, arrêtons-nous.

Ils entendirent alors un chant dans le lointain.

--Est-ce une femme ou un homme, est-ce un oiseau? demanda tout bas le

commandant. Est-ce la voix de ce grand paysage?

--Il y a de tout cela, répondit le médecin en descendant de son cheval

et en l’attachant à une branche de peuplier.

Puis il fit signe à l’officier de l’imiter et de le suivre. Ils

allèrent à pas lents le long d’un sentier bordé de deux haies d’épine

blanche en fleur qui répandaient de pénétrantes odeurs dans l’humide

atmosphère du soir. Les rayons du soleil entraient dans le sentier

avec une sorte d’impétuosité que l’ombre projetée par le long rideau

de peupliers rendait encore plus sensible, et ces vigoureux jets de

lumière enveloppaient de leurs teintes rouges une chaumière située

au bout de ce chemin sablonneux. Une poussière d’or semblait être

jetée sur son toit de chaume, ordinairement brun comme la coque d’une

châtaigne, et dont les crêtes délabrées étaient verdies par des

joubarbes et de la mousse. La chaumière se voyait à peine dans ce

brouillard de lumière; mais les vieux murs, la porte, tout y avait un

éclat fugitif, tout en était fortuitement beau, comme l’est par moments

une figure humaine, sous l’empire de quelque passion qui l’échauffe et

la colore. Il se rencontre dans la vie en plein air de ces suavités

champêtres et passagères qui nous arrachent le souhait de l’apôtre

disant à Jésus-Christ sur la montagne: _Dressons une tente et restons

ici._ Ce paysage semblait avoir en ce moment une voix pure et douce

autant qu’il était pur et doux, mais une voix triste comme la lueur

près de finir à l’occident; vague image de la mort, avertissement

divinement donné dans le ciel par le soleil, comme le donnent sur

la terre les fleurs et les jolis insectes éphémères. A cette heure,

les tons du soleil sont empreints de mélancolie, et ce chant était

mélancolique; chant populaire d’ailleurs, chant d’amour et de regret,

qui jadis a servi la haine nationale de la France contre l’Angleterre,

mais auquel Beaumarchais a rendu sa vraie poésie, en le traduisant sur

la scène française et le mettant dans la bouche d’un page qui ouvre

son cœur à sa marraine. Cet air était modulé sans paroles sur un ton

plaintif par une voix qui vibrait dans l’âme et l’attendrissait.

--C’est le chant du cygne, dit Benassis. Dans l’espace d’un siècle,

cette voix ne retentit pas deux fois aux oreilles des hommes.

Hâtons-nous, il faut l’empêcher de chanter! Cet enfant se tue, il y

aurait de la cruauté à l’écouter encore.

--Tais-toi donc, Jacques! Allons, tais-toi, cria le médecin.

La musique cessa. Genestas demeura debout, immobile et stupéfait. Un

nuage couvrait le soleil, le paysage et la voix s’étaient tus ensemble.

L’ombre, le froid, le silence remplaçaient les douces splendeurs de

la lumière, les chaudes émanations de l’atmosphère et les chants de

l’enfant.

--Pourquoi, disait Benassis, me désobéis-tu? je ne te donnerai plus ni

gâteaux de riz, ni bouillons d’escargot, ni dattes fraîches, ni pain

blanc. Tu veux donc mourir et désoler ta pauvre mère?

Genestas s’avança dans une petite cour assez proprement tenue, et vit

un garçon de quinze ans, faible comme une femme, blond, mais ayant peu

de cheveux, et coloré comme s’il eût mis du rouge. Il se leva lentement

du banc où il était assis sous un gros jasmin, sous des lilas en fleur

qui poussaient à l’aventure et l’enveloppaient de leurs feuillages.

--Tu sais bien, dit le médecin, que je t’ai dit de te coucher avec le

soleil, de ne pas t’exposer au froid du soir, et de ne pas parler.

Comment t’avises-tu de chanter?

--Dame, monsieur Benassis, il faisait bien chaud là, et c’est si bon

d’avoir chaud! J’ai toujours froid. En me sentant bien, sans y penser,

je me suis mis à dire pour m’amuser: _Malbroug s’en va-t-en guerre_,

et je me suis écouté moi-même, parce que ma voix ressemblait presque à

celle du flûtiau de votre berger.

--Allons, mon pauvre Jacques, que cela ne t’arrive plus, entends-tu?

Donne-moi la main.

Le médecin lui tâta le pouls. L’enfant avait des yeux bleus

habituellement empreints de douceur, mais qu’une expression fiévreuse

rendait alors brillants.

--Eh! bien, j’en étais sûr, tu es en sueur, dit Benassis. Ta mère n’est

donc pas là?

--Non, monsieur.

--Allons! rentre et couche-toi.

Le jeune malade, suivi de Benassis et de l’officier, rentra dans la

chaumière.

--Allumez donc une chandelle, capitaine Bluteau, dit le médecin qui

aidait Jacques à ôter ses grossiers haillons.

Quand Genestas eut éclairé la chaumière, il fut frappé de l’extrême

maigreur de cet enfant, qui n’avait plus que la peau et les os. Lorsque

le petit paysan fut couché, Benassis lui frappa sur la poitrine en

écoutant le bruit qu’y produisaient ses doigts; puis, après avoir

étudié des sons de sinistre présage, il ramena la couverture sur

Jacques, se mit à quatre pas, se croisa les bras et l’examina.

--Comment te trouves-tu, mon petit homme?

--Bien, monsieur.

Benassis approcha du lit une table à quatre pieds tournés, chercha

un verre et une fiole sur le manteau de la cheminée, et composa une

boisson en mêlant à de l’eau pure quelques gouttes d’une liqueur brune

contenue dans la fiole et soigneusement mesurées à la lueur de la

chandelle que lui tenait Genestas.

--Ta mère est bien longtemps à revenir.

--Monsieur, elle vient, dit l’enfant, je l’entends dans le sentier.

Le médecin et l’officier attendirent en regardant autour d’eux. Aux

pieds du lit était un matelas de mousse, sans draps ni couverture,

sur lequel la mère couchait tout habillée sans doute. Genestas montra

du doigt ce lit à Benassis, qui inclina doucement la tête comme pour

exprimer que lui aussi avait admiré déjà ce dévouement maternel. Un

bruit de sabots ayant retenti dans la cour, le médecin sortit.

--Il faudra veiller Jacques pendant cette nuit, mère Colas. S’il vous

disait qu’il étouffe, vous lui feriez boire de ce que j’ai mis dans un

verre sur la table. Ayez soin de ne lui en laisser prendre chaque fois

que deux ou trois gorgées. Le verre doit vous suffire pour toute la

nuit. Surtout ne touchez pas à la fiole, et commencez par changer votre

enfant, il est en sueur.

--Je n’ai pu laver ses chemises aujourd’hui, mon cher monsieur, il m’a

fallu porter mon chanvre à Grenoble pour avoir de l’argent.

--Hé! bien, je vous enverrai des chemises.

--Il est donc plus mal, mon pauvre gars? dit la femme.

--Il ne faut rien attendre de bon, mère Colas, il a fait l’imprudence

de chanter; mais ne le grondez pas, ne le rudoyez point, ayez du

courage. Si Jacques se plaignait trop, envoyez-moi chercher par une

voisine. Adieu.

Le médecin appela son compagnon et revint vers le sentier.

--Ce petit paysan est poitrinaire? lui dit Genestas.

--Mon Dieu! oui, répondit Benassis. A moins d’un miracle dans la

nature, la science ne peut le sauver. Nos professeurs, à l’école de

médecine de Paris, nous ont souvent parlé du phénomène dont vous venez

d’être témoin. Certaines maladies de ce genre produisent, dans les

organes de la voix, des changements qui donnent momentanément aux

malades la faculté d’émettre des chants dont la perfection ne peut être

égalée par aucun virtuose. Je vous ai fait passer une triste journée,

monsieur, dit le médecin quand il fut à cheval. Partout la souffrance

et partout la mort, mais aussi partout la résignation. Les gens de la

campagne meurent tous philosophiquement, ils souffrent, se taisent et

se couchent à la manière des animaux. Mais ne parlons plus de mort, et

pressons le pas de nos chevaux. Il faut arriver avant la nuit dans le

bourg, pour que vous puissiez en voir le nouveau quartier.

--Hé! voilà le feu quelque part, dit Genestas en montrant un endroit de

la montagne d’où s’élevait une gerbe de flammes.

--Ce feu n’est pas dangereux. Notre chaufournier fait sans doute une

fournée de chaux. Cette industrie nouvellement venue utilise nos

bruyères.

Un coup de fusil partit soudain, Benassis laissa échapper une

exclamation involontaire, et dit avec un mouvement d’impatience: --Si

c’est Butifer, nous verrons un peu qui de nous deux sera le plus fort.

--On a tiré là, dit Genestas en désignant un bois de hêtres situé

au-dessus d’eux, dans la montagne. Oui, là-haut, croyez-en l’oreille

d’un vieux soldat.

--Allons-y promptement! cria Benassis, qui, se dirigeant en ligne

droite sur le petit bois, fit voler son cheval à travers les fossés

et les champs, comme s’il s’agissait d’une course au clocher, tant il

désirait surprendre le tireur en flagrant délit.

--L’homme que vous cherchez se sauve, lui cria Genestas qui le suivait

à peine.

Benassis fit retourner vivement son cheval, revint sur ses pas, et

l’homme qu’il cherchait se montra bientôt sur une roche escarpée, à

cent pieds au-dessus des deux cavaliers.

--Butifer, cria Benassis en lui voyant un long fusil, descends!

Butifer reconnut le médecin et répondit par un signe respectueusement

amical qui annonçait une parfaite obéissance.

--Je conçois, dit Genestas, qu’un homme poussé par la peur ou par

quelque sentiment violent ait pu monter sur cette pointe de roc; mais

comment va-t-il faire pour en descendre?

--Je ne suis pas inquiet, répondit Benassis, les chèvres doivent être

jalouses de ce gaillard-là! Vous allez voir.

Habitué, par les événements de la guerre, à juger de la valeur

intrinsèque des hommes, le commandant admira la singulière prestesse,

l’élégante sécurité des mouvements de Butifer, pendant qu’il descendait

le long des aspérités de la roche au sommet de laquelle il était

audacieusement parvenu. Le corps svelte et vigoureux du chasseur

s’équilibrait avec grâce dans toutes les positions que l’escarpement

du chemin l’obligeait à prendre; il mettait le pied sur une pointe

de roc plus tranquillement que s’il l’eût posé sur un parquet, tant

il semblait sûr de pouvoir s’y tenir au besoin. Il maniait son long

fusil comme s’il n’avait eu qu’une canne à la main. Butifer était

un homme jeune, de taille moyenne, mais sec, maigre et nerveux, de

qui la beauté virile frappa Genestas quand il le vit près de lui. Il

appartenait visiblement à la classe des contrebandiers qui font leur

métier sans violence et n’emploient que la ruse et la patience pour

frauder le fisc. Il avait une mâle figure, brûlée par le soleil. Ses

yeux d’un jaune clair, étincelaient comme ceux d’un aigle, avec le bec

duquel son nez mince, légèrement courbé par le bout, avait beaucoup de

ressemblance. Les pommettes de ses joues étaient couvertes de duvet. Sa

bouche rouge, entr’ouverte à demi, laissait apercevoir des dents d’une

étincelante blancheur. Sa barbe, ses moustaches, ses favoris roux qu’il

laissait pousser et qui frisaient naturellement, rehaussaient encore la

mâle et terrible expression de sa figure. En lui, tout était force. Les

muscles de ses mains continuellement exercées avaient une consistance,

une grosseur curieuse. Sa poitrine était large, et sur son front

respirait une sauvage intelligence. Il avait l’air intrépide et résolu,

mais calme d’un homme habitué à risquer sa vie, et qui a si souvent

éprouvé sa puissance corporelle ou intellectuelle en des périls de tout

genre, qu’il ne doute plus de lui-même. Vêtu d’une blouse déchirée par

les épines, il portait à ses pieds des semelles de cuir attachées par

des peaux d’anguilles. Un pantalon de toile bleue rapiécé, déchiqueté

laissait apercevoir ses jambes rouges, fines, sèches et nerveuses comme

celles d’un cerf.

--Vous voyez l’homme qui m’a tiré jadis un coup de fusil, dit à voix

basse Benassis au commandant. Si maintenant je témoignais le désir

d’être délivré de quelqu’un, il le tuerait sans hésiter. --Butifer,

reprit-il en s’adressant au braconnier, je t’ai cru vraiment homme

d’honneur, et j’ai engagé ma parole parce que j’avais la tienne. Ma

promesse au procureur du roi de Grenoble était fondée sur ton serment

de ne plus chasser, de devenir un homme rangé, soigneux, travailleur.

C’est toi qui viens de tirer ce coup de fusil, et tu te trouves

sur les terres du comte de Labranchoir. Hein! si son garde t’avait

entendu, malheureux? Heureusement pour toi, je ne dresserai pas de

procès-verbal, tu serais en récidive, et tu n’as pas de port d’armes!

Je t’ai laissé ton fusil par condescendance pour ton attachement à

cette arme-là.

--Elle est belle, dit le commandant en reconnaissant une canardière de

Saint-Étienne.

Le contrebandier leva la tête vers Genestas comme pour le remercier de

cette approbation.

--Butifer, dit en continuant Benassis, ta conscience doit te faire des

reproches. Si tu recommences ton ancien métier, tu te trouveras encore

une fois dans un parc enclos de murs; aucune protection ne pourrait

alors te sauver des galères; tu serais marqué, flétri. Tu m’apporteras

ce soir même ton fusil, je te le garderai.

Butifer pressa le canon de son arme par un mouvement convulsif.

--Vous avez raison, monsieur le maire, dit-il. J’ai tort, j’ai rompu

mon ban, je suis un chien. Mon fusil doit aller chez vous, mais vous

aurez mon héritage en me le prenant. Le dernier coup que tirera

l’enfant de ma mère atteindra ma cervelle! Que voulez-vous! j’ai fait

ce que vous avez voulu, je me suis tenu tranquille pendant l’hiver;

mais au printemps, la séve a parti. Je ne sais point labourer, je n’ai

pas le cœur de passer ma vie à engraisser des volailles; je ne puis ni

me courber pour biner des légumes, ni fouailler l’air en conduisant une

charrette, ni rester à frotter le dos d’un cheval dans une écurie; il

faut donc crever de faim? Je ne vis bien que là-haut, dit-il après une

pause en montrant les montagnes. J’y suis depuis huit jours, j’avais

vu un chamois, et le chamois est là, dit-il en montrant le haut de la

roche, il est à votre service! Mon bon monsieur Benassis, laissez-moi

mon fusil. Écoutez, foi de Butifer, je quitterai la Commune, et j’irai

dans les Alpes, où les chasseurs de chamois ne me diront rien; bien au

contraire, ils me recevront avec plaisir, et j’y crèverai au fond de

quelque glacier. Tenez, à parler franchement, j’aime mieux passer un an

ou deux à vivre ainsi dans les hauts, sans rencontrer ni gouvernement,

ni douanier, ni garde-champêtre, ni procureur du roi, que de croupir

cent ans dans votre marécage. Il n’y a que vous que je regretterai,

les autres me scient le dos! Quand vous avez raison, au moins vous

n’exterminez pas les gens.

--Et Louise? lui dit Benassis.

Butifer resta pensif.

--Hé! mon garçon, dit Genestas, apprends à lire, à écrire, viens à

mon régiment, monte sur un cheval, fais-toi carabinier. Si une fois

le boute-selle sonne pour une guerre un peu propre, tu verras que le

bon Dieu t’a fait pour vivre au milieu des canons, des balles, des

batailles, et tu deviendras général.

--Oui, si Napoléon était revenu, répondit Butifer.

--Tu connais nos conventions? lui dit le médecin. A la seconde

contravention, tu m’as promis de te faire soldat. Je te donne six mois

pour apprendre à lire et à écrire; puis je te trouverai quelque fils de

famille à remplacer.

Butifer regarda les montagnes.

--Oh! tu n’iras pas dans les Alpes, s’écria Benassis. Un homme comme

toi, un homme d’honneur, plein de grandes qualités, doit servir son

pays, commander une brigade, et non mourir à la queue d’un chamois.

La vie que tu mènes te conduira droit au bagne. Tes travaux excessifs

t’obligent à de longs repos; à la longue, tu contracterais les

habitudes d’une vie oisive qui détruirait en toi toute idée d’ordre,

qui t’accoutumerait à abuser de ta force, à te faire justice toi-même,

et je veux, malgré toi, te mettre dans le bon chemin.

--Il me faudra donc crever de langueur et de chagrin? J’étouffe quand

je suis dans une ville. Je ne peux pas durer plus d’une journée à

Grenoble quand j’y mène Louise.

--Nous avons tous des penchants qu’il faut savoir ou combattre, ou

rendre utiles à nos semblables. Mais il est tard, je suis pressé, tu

viendras me voir demain en m’apportant ton fusil, nous causerons de

tout cela, mon enfant. Adieu. Vends ton chamois à Grenoble.

Les deux cavaliers s’en allèrent.

--Voilà ce que j’appelle un homme, dit Genestas.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 39 / 72 段