Après avoir examiné la situation du soleil, Benassis dit à son

compagnon: --Nous avons encore deux heures de jour, et si vous n’êtes

pas trop affamé, nous irons voir une charmante créature à qui je donne

presque toujours le temps qui me reste entre l’heure de mon dîner et

celle où mes visites sont terminées. On la nomme _ma bonne amie_ dans

le Canton; mais ne croyez pas que ce surnom, en usage ici pour désigner

une future épouse, puisse couvrir ou autoriser la moindre médisance.

Quoique mes soins pour cette pauvre enfant la rendent l’objet d’une

jalousie assez concevable, l’opinion que chacun a prise de mon

caractère interdit tout méchant propos. Si personne ne s’explique la

fantaisie à laquelle je parais céder en faisant à la Fosseuse une

rente pour qu’elle vive sans être obligée de travailler, tout le monde

croit à sa vertu; tout le monde sait que si mon affection dépassait

une fois les bornes d’une amicale protection, je n’hésiterais pas un

instant à l’épouser. Mais, ajouta le médecin en s’efforçant de sourire,

il n’existe de femme pour moi ni dans ce Canton ni ailleurs. Un homme

très-expansif, mon cher monsieur, éprouve un invincible besoin de

s’attacher particulièrement à une chose ou à un être entre tous les

êtres et les choses dont il est entouré, surtout quand pour lui la vie

est déserte. Aussi croyez-moi, monsieur, jugez toujours favorablement

un homme qui aime son chien ou son cheval! Parmi le troupeau souffrant

que le hasard m’a confié, cette pauvre petite malade est pour moi ce

qu’est dans mon pays de soleil, dans le Languedoc, la brebis chérie à

laquelle les bergères mettent des rubans fanés, à qui elles parlent,

qu’elles laissent pâturer le long des blés, et de qui jamais le chien

ne hâte la marche indolente.

En disant ces paroles Benassis restait debout, tenant les crins de son

cheval, prêt à le monter, mais ne le montant pas, comme si le sentiment

dont il était agité ne pouvait s’accorder avec de brusques mouvements.

--Allons, s’écria-t-il, venez la voir! Vous mener chez elle, n’est-ce

pas vous dire que je la traite comme une sœur?

Quand les deux cavaliers furent à cheval, Genestas dit au médecin:

--Serais-je indiscret en vous demandant quelques renseignements sur

votre Fosseuse? Parmi toutes les existences que vous m’avez fait

connaître, elle ne doit pas être la moins curieuse.

--Monsieur, répondit Benassis en arrêtant son cheval, peut-être

ne partagerez-vous pas tout l’intérêt que m’inspire la Fosseuse.

Sa destinée ressemble à la mienne: notre vocation a été trompée;

le sentiment que je lui porte et les émotions que j’éprouve en la

voyant viennent de la parité de nos situations. Une fois entré dans

la carrière des armes, vous avez suivi votre penchant, ou vous avez

pris goût à ce métier; sans quoi vous ne seriez pas resté jusqu’à

votre âge sous le pesant harnais de la discipline militaire; vous

ne devez donc comprendre ni les malheurs d’une âme dont les désirs

renaissent toujours et sont toujours trahis, ni les chagrins constants

d’une créature forcée de vivre ailleurs que dans sa sphère. De telles

souffrances restent un secret entre ces créatures et Dieu qui leur

envoie ces afflictions, car elles seules connaissent la force des

impressions que leur causent les événements de la vie. Cependant

vous-même, témoin blasé de tant d’infortunes produites par le cours

d’une longue guerre, n’avez-vous pas surpris dans votre cœur quelque

tristesse en rencontrant un arbre dont les feuilles étaient jaunes au

milieu du printemps, un arbre languissant et mourant faute d’avoir été

planté dans le terrain où se trouvaient les principes nécessaires à son

entier développement? Dès l’âge de vingt ans, la passive mélancolie

d’une plante rabougrie me faisait mal à voir; aujourd’hui, je détourne

toujours la tête à cet aspect. Ma douleur d’enfant était le vague

pressentiment de mes douleurs d’homme, une sorte de sympathie entre mon

présent et un avenir que j’apercevais instinctivement dans cette vie

végétale courbée avant le temps vers le terme où vont les arbres et les

hommes.

--Je pensais en vous voyant si bon que vous aviez souffert!

--Vous le voyez, monsieur, reprit le médecin sans répondre à ce mot de

Genestas, parler de la Fosseuse, c’est parler de moi. La Fosseuse est

une plante dépaysée, mais une plante humaine, incessamment dévorée par

des pensées tristes ou profondes qui se multiplient les unes par les

autres. Cette pauvre fille est toujours souffrante. Chez elle, l’âme

tue le corps. Pouvais-je voir avec froideur une faible créature en

proie au malheur le plus grand et le moins apprécié qu’il y ait dans

notre monde égoïste, quand moi, homme et fort contre les souffrances,

je suis tenté de me refuser tous les soirs à porter le fardeau d’un

semblable malheur? Peut-être m’y refuserais-je même, sans une pensée

religieuse qui émousse mes chagrins et répand dans mon cœur de douces

illusions. Nous ne serions pas tous les enfants d’un même Dieu, la

Fosseuse serait encore ma sœur en souffrance.

Benassis pressa les flancs de son cheval, et entraîna le commandant

Genestas comme s’il eût craint de continuer sur ce ton la conversation

commencée.

--Monsieur, reprit-il lorsque les chevaux trottèrent de compagnie,

la nature a pour ainsi dire créé cette pauvre fille pour la douleur,

comme elle a créé d’autres femmes pour le plaisir. En voyant de telles

prédestinations, il est impossible de ne pas croire à une autre vie.

Tout agit sur la Fosseuse: si le temps est gris et sombre, elle est

triste et _pleure avec le ciel_; cette expression lui appartient. Elle

chante avec les oiseaux, se calme et se rassérène avec les cieux,

enfin elle devient belle dans un beau jour, un parfum délicat est pour

elle un plaisir presque inépuisable: je l’ai vue jouissant pendant

toute une journée de l’odeur exhalée par des résédas après une de ces

matinées pluvieuses qui développent l’âme des fleurs et donnent au

jour je ne sais quoi de frais et de brillant, elle s’était épanouie

avec la nature, avec toutes les plantes. Si l’atmosphère est lourde,

électrisante, la Fosseuse a des vapeurs que rien ne peut calmer, elle

se couche et se plaint de mille maux différents sans savoir ce qu’elle

a; si je la questionne, elle me répond que ses os s’amollissent, que

sa chair se fond en eau. Pendant ces heures inanimées, elle ne sent

la vie que par la souffrance; son cœur est en _dehors d’elle_, pour

vous dire encore un de ses mots. Quelquefois j’ai surpris la pauvre

fille pleurant à l’aspect de certains tableaux qui se dessinent dans

nos montagnes au coucher du soleil, quand de nombreux et magnifiques

nuages se rassemblent au-dessus de nos cimes d’or: «--Pourquoi

pleurez-vous, ma petite? lui disais-je. --Je ne sais pas, monsieur,

me répondait-elle, je suis là comme une hébétée à regarder là-haut,

et j’ignore où je suis, à force de voir. --Mais que voyez-vous donc?

--Monsieur, je ne puis vous le dire.» Vous auriez beau la questionner

alors pendant toute la soirée, vous n’en obtiendriez pas une seule

parole; mais elle vous lancerait des regards pleins de pensées, ou

resterait les yeux humides, à demi silencieuse, visiblement recueillie.

Son recueillement est si profond qu’il se communique; du moins elle

agit alors sur moi comme un nuage trop chargé d’électricité. Un jour

je l’ai pressée de questions, je voulais à toute force la faire causer

et je lui dis quelques mots un peu trop vifs; eh! bien, monsieur,

elle s’est mise à fondre en larmes. En d’autres moments, la Fosseuse

est gaie, avenante, rieuse, agissante, spirituelle; elle cause avec

plaisir, exprime des idées neuves, originales. Incapable d’ailleurs

de se livrer à aucune espèce de travail suivi: quand elle allait aux

champs elle demeurait pendant des heures entières occupée à regarder

une fleur, à voir couler l’eau, à examiner les pittoresques merveilles

qui se trouvent sous les ruisseaux clairs et tranquilles, ces jolies

mosaïques composées de cailloux, de terre, de sable, de plantes

aquatiques, de mousse, de sédiments bruns dont les couleurs sont si

douces, dont les tons offrent de si curieux contrastes. Lorsque je

suis venu dans ce pays, la pauvre fille mourait de faim; humiliée

d’accepter le pain d’autrui, elle n’avait recours à la charité publique

qu’au moment où elle y était contrainte par une extrême souffrance.

Souvent la honte lui donnait de l’énergie, pendant quelques jours elle

travaillait à la terre; mais bientôt épuisée, une maladie la forçait

d’abandonner son ouvrage commencé. A peine rétablie, elle entrait dans

quelque ferme aux environs en demandant à y prendre soin des bestiaux;

mais après s’y être acquittée de ses fonctions avec intelligence,

elle en sortait sans dire pourquoi. Son labeur journalier était sans

doute un joug trop pesant pour elle, qui est toute indépendance et

tout caprice. Elle se mettait alors à chercher des truffes ou des

champignons, et les allait vendre à Grenoble. En ville, tentée par des

babioles, elle oubliait sa misère en se trouvant riche de quelques

menues pièces de monnaie, et s’achetait des rubans, des colifichets,

sans penser à son pain du lendemain. Puis si quelque fille du bourg

désirait sa croix de cuivre, son cœur à la Jeannette ou son cordon

de velours, elle les lui donnait, heureuse de lui faire plaisir, car

elle vit par le cœur. Aussi la Fosseuse était-elle tour à tour aimée,

plainte, méprisée. La pauvre fille souffrait de tout, de sa paresse, de

sa bonté, de sa coquetterie; car elle est coquette, friande, curieuse;

enfin elle est femme, elle se laisse aller à ses impressions et à ses

goûts avec une naïveté d’enfant: racontez-lui quelque belle action,

elle tressaille et rougit, son sein palpite, elle pleure de joie; si

vous lui dites une histoire de voleurs, elle pâlira d’effroi. C’est

la nature la plus vraie, le cœur le plus franc et la probité la plus

délicate qui se puissent rencontrer; si vous lui confiez cent pièces

d’or, elle vous les enterrera dans un coin et continuera de mendier son

pain.

La voix de Benassis s’altéra quand il dit ces paroles.

--J’ai voulu l’éprouver, monsieur, reprit-il, et je m’en suis repenti.

Une épreuve, n’est-ce pas de l’espionnage, de la défiance tout au moins?

Ici le médecin s’arrêta comme s’il faisait une réflexion secrète, et

ne remarqua point l’embarras dans lequel ses paroles avaient mis son

compagnon, qui, pour ne pas laisser voir sa confusion, s’occupait à

démêler les rênes de son cheval. Benassis reprit bientôt la parole.

--Je voudrais marier ma Fosseuse, je donnerais volontiers une de mes

fermes à quelque brave garçon qui la rendrait heureuse, et elle le

serait. Oui, la pauvre fille aimerait ses enfants à en perdre la tête,

et tous les sentiments qui surabondent chez elle s’épancheraient dans

celui qui les comprend tous pour la femme, dans _la maternité_; mais

aucun homme n’a su lui plaire. Elle est cependant d’une sensibilité

dangereuse pour elle; elle le sait, et m’a fait l’aveu de sa

prédisposition nerveuse quand elle a vu que je m’en apercevais. Elle

est du petit nombre de femmes sur lesquelles le moindre contact produit

un frémissement dangereux; aussi faut-il lui savoir gré de sa sagesse,

de sa fierté de femme. Elle est fauve comme une hirondelle. Ah! quelle

riche nature, monsieur! Elle était faite pour être une femme opulente,

aimée; elle eût été bienfaisante et constante. A vingt-deux ans, elle

s’affaisse déjà sous le poids de son âme, et dépérit victime de ses

fibres trop vibrantes, de son organisation trop forte ou trop délicate.

Une vive passion trahie la rendrait folle, ma pauvre Fosseuse. Après

avoir étudié son tempérament, après avoir reconnu la réalité de

ses longues attaques de nerfs et de ses aspirations électriques,

après l’avoir trouvée en harmonie flagrante avec les vicissitudes

de l’atmosphère, avec les variations de la lune, fait que j’ai

soigneusement vérifié, j’en pris soin, monsieur, comme d’une créature

en dehors des autres, et de qui la maladive existence ne pouvait être

comprise que par moi. C’est, comme je vous l’ai dit, la brebis aux

rubans. Mais vous allez la voir, voici sa maisonnette.

En ce moment, ils étaient arrivés au tiers environ de la montagne

par des rampes bordées de buissons, qu’ils gravissaient au pas. En

atteignant au tournant d’une de ces rampes, Genestas aperçut la maison

de la Fosseuse. Cette habitation était située sur une des principales

bosses de la montagne. Là, une jolie pelouse en pente d’environ trois

arpents, plantée d’arbres et d’où jaillissaient plusieurs cascades,

était entourée d’un petit mur assez haut pour servir de clôture,

pas assez pour dérober la vue du pays. La maison, bâtie en briques

et couverte d’un toit plat qui débordait de quelques pieds, faisait

dans le paysage un effet charmant à voir. Elle était composée d’un

rez-de-chaussée et d’un premier étage à porte et contrevents peints

en vert. Exposée au midi, elle n’avait ni assez de largeur ni assez

de profondeur pour avoir d’autres ouvertures que celles de la façade,

dont l’élégance rustique consistait en une excessive propreté. Suivant

la mode allemande, la saillie des auvents était doublée de planches

peintes en blanc. Quelques acacias en fleur et d’autres arbres

odoriférants, des épines roses, des plantes grimpantes, un gros noyer

que l’on avait respecté, puis quelques saules pleureurs plantés dans

les ruisseaux s’élevaient autour de cette maison. Derrière se trouvait

un gros massif de hêtres et de sapins, large fond noir sur lequel cette

jolie bâtisse se détachait vivement. En ce moment du jour l’air était

embaumé par les différentes senteurs de la montagne et du jardin de

la Fosseuse; le ciel, pur et tranquille, était nuageux à l’horizon;

dans le lointain, les cimes commençaient à prendre les teintes de

rose vif que leur donne souvent le coucher du soleil. A cette hauteur

la vallée se voyait tout entière, depuis Grenoble jusqu’à l’enceinte

circulaire de rochers, au bas desquels est le petit lac que Genestas

avait traversé la veille. Au-dessus de la maison et à une assez grande

distance, apparaissait la ligne de peupliers qui indiquait le grand

chemin du bourg à Grenoble. Enfin le bourg, obliquement traversé par

les lueurs du soleil, étincelait comme un diamant en réfléchissant par

toutes ses vitres de rouges lumières qui semblaient ruisseler.

A cet aspect, Genestas arrêta son cheval, montra les fabriques de

la vallée, le nouveau bourg, la maison de la Fosseuse, et dit en

soupirant: --Après la victoire de Wagram et le retour de Napoléon aux

Tuileries en 1815, voilà ce qui m’a donné le plus d’émotions. Je vous

dois ce plaisir, monsieur, car vous m’avez appris à connaître les

beautés qu’un homme peut trouver à la vue d’un pays.

--Oui, dit le médecin en souriant, il vaut mieux bâtir des villes que

de les prendre.

--Oh! monsieur, Wagram et la reddition de Mantoue! Mais vous ne savez

donc pas ce que c’est! N’est-ce pas notre gloire à tous? Vous êtes un

brave homme, mais Napoléon aussi était un bon homme; sans l’Angleterre,

vous vous seriez entendus tous deux, et il ne serait pas tombé, notre

empereur; je peux bien avouer que je l’aime maintenant, il est mort!

Et, dit l’officier en regardant autour de lui, il n’y a pas d’espions

ici. Quel souverain! Il devinait tout le monde! il vous aurait placé

dans son Conseil-d’État, parce qu’il était administrateur, et grand

administrateur, jusqu’à savoir ce qu’il y avait de cartouches dans les

gibernes après une affaire. Pauvre homme! Pendant que vous me parliez

de votre Fosseuse, je pensais qu’il était mort à Sainte-Hélène, lui.

Hein! était-ce le climat et l’habitation qui pouvaient satisfaire un

homme habitué à vivre les pieds dans les étriers et le derrière sur

un trône? On dit qu’il y jardinait. Diantre! il n’était pas fait pour

planter des choux! Maintenant il nous faut servir les Bourbons, et

loyalement, monsieur, car, après tout, la France est la France, comme

vous le disiez hier.

En prononçant ces derniers mots, Genestas descendit de cheval, et imita

machinalement Benassis qui attachait le sien par la bride à un arbre.

--Est-ce qu’elle n’y serait pas? dit le médecin en ne voyant point la

Fosseuse sur le seuil de la porte.

Ils entrèrent, et ne trouvèrent personne dans la salle du

rez-de-chaussée.

--Elle aura entendu le pas de deux chevaux, dit Benassis en souriant,

et sera montée pour mettre un bonnet, une ceinture, quelque chiffon.

Il laissa Genestas seul et monta pour aller chercher la Fosseuse. Le

commandant examina la salle. Le mur était tendu d’un papier à fond

gris parsemé de roses, et le plancher couvert d’une natte de paille

en guise de tapis. Les chaises, le fauteuil et la table étaient en

bois encore revêtu de son écorce. Des espèces de jardinières faites

avec des cerceaux et de l’osier, garnies de fleurs et de mousse,

ornaient cette chambre aux fenêtres de laquelle étaient drapés des

rideaux de percale blancs à franges rouges. Sur la cheminée une glace,

un vase en porcelaine unie entre deux lampes; près du fauteuil, un

tabouret de sapin; puis sur la table, de la toile taillée, quelques

goussets appareillés, des chemises commencées, enfin tout l’attirail

d’une lingère, son panier, ses ciseaux, du fil et des aiguilles. Tout

cela était propre et frais comme une coquille jetée par la mer en un

coin de grève. De l’autre côté du corridor, au bout duquel était un

escalier, Genestas aperçut une cuisine. Le premier étage comme le

rez-de-chaussée ne devait être composé que de deux pièces.

--N’ayez-donc pas peur, disait Benassis à la Fosseuse. Allons, venez!...

En entendant ces paroles, Genestas rentra promptement dans la salle.

Une jeune fille mince et bien faite, vêtue d’une robe à guimpe de

percaline rose à mille raies, se montra bientôt, rouge de pudeur

et de timidité. Sa figure n’était remarquable que par un certain

aplatissement dans les traits, qui la faisait ressembler à ces

figures cosaques et russes que les désastres de 1814 ont rendues si

malheureusement populaires en France. La Fosseuse avait en effet, comme

les gens du Nord, le nez relevé du bout et très-rentré; sa bouche était

grande, son menton petit, ses mains et ses bras étaient rouges, ses

pieds larges et forts comme ceux des paysannes. Quoiqu’elle éprouvât

l’action du hâle, du soleil et du grand air, son teint était pâle comme

l’est une herbe flétrie, mais cette couleur rendait sa physionomie

intéressante dès le premier aspect; puis elle avait dans ses yeux

bleus une expression si douce, dans ses mouvements tant de grâce, dans

sa voix tant d’âme, que, malgré le désaccord apparent de ses traits

avec les qualités que Benassis avait vantées au commandant, celui-ci

reconnut la créature capricieuse et maladive en proie aux souffrances

d’une nature contrariée dans ses développements. Après avoir vivement

attisé un feu de mottes et de branches sèches, la Fosseuse s’assit

dans un fauteuil en reprenant une chemise commencée, et resta sous les

yeux de l’officier, honteuse à demi, n’osant lever les yeux, calme

en apparence; mais les mouvements précipités de son corsage, dont la

beauté frappa Genestas, décelaient sa peur.

--Hé! bien, ma pauvre enfant, êtes-vous bien avancée? lui dit Benassis

en maniant les morceaux de toile destinés à faire des chemises.

La Fosseuse regarda le médecin d’un air timide et suppliant: --Ne me

grondez pas, monsieur, répondit-elle, je n’y ai rien fait aujourd’hui,

quoiqu’elles me soient commandées par vous et pour des gens qui en ont

grand besoin; mais le temps a été si beau! je me suis promenée, je vous

ai ramassé des champignons et des truffes blanches que j’ai portés à

Jacquotte; elle a été bien contente, car vous avez du monde à dîner.

J’ai été toute heureuse d’avoir deviné cela. Quelque chose me disait

d’aller en chercher.

Et elle se remit à tirer l’aiguille.

--Vous avez là, mademoiselle, une bien jolie maison, lui dit Genestas.

--Elle n’est point à moi, monsieur, répondit-elle en regardant

l’étranger avec des yeux qui semblaient rougir, elle appartient à

monsieur Benassis. Et elle reporta doucement ses regards sur le médecin.

--Vous savez bien, mon enfant, dit-il en lui prenant la main, qu’on ne

vous en chassera jamais.

La Fosseuse se leva par un mouvement brusque et sortit.

--Hé! bien, dit le médecin à l’officier, comment la trouvez-vous?

--Mais, répondit Genestas, elle m’a singulièrement ému. Comme vous lui

avez gentiment arrangé son nid!

--Bah! du papier à quinze ou vingt sous, mais bien choisi, voilà tout.

Les meubles ne sont pas grand’chose, ils ont été fabriqués par mon

vannier qui a voulu me témoigner sa reconnaissance. La Fosseuse a fait

elle-même les rideaux avec quelques aunes de calicot. Son habitation,

son mobilier si simple vous semblent jolis parce que vous les trouvez

sur le penchant d’une montagne, dans un pays perdu où vous ne vous

attendiez pas à rencontrer quelque chose de propre; mais le secret de

cette élégance est dans une sorte d’harmonie entre la maison et la

nature qui a réuni là des ruisseaux, quelques arbres bien groupés, et

jeté sur cette pelouse ses plus belles herbes, ses fraisiers parfumés,

ses jolies violettes.

--Hé! bien, qu’avez-vous? dit Benassis à la Fosseuse qui revenait.

--Rien, rien, répondit-elle, j’ai cru qu’une de mes poules n’était pas

rentrée.

Elle mentait; mais le médecin fut seul à s’en apercevoir, et il lui dit

à l’oreille: Vous avez pleuré.

--Pourquoi me dites-vous de ces choses-là devant quelqu’un? lui

répondit-elle.

--Mademoiselle, lui dit Genestas, vous avez grand tort de rester ici

toute seule; dans une cage aussi charmante que l’est celle-ci, il vous

faudrait un mari.

--Cela est vrai, dit-elle, mais que voulez-vous, monsieur? je suis

pauvre et je suis difficile. Je ne me sens pas d’humeur à aller porter

la soupe aux champs ou à mener une charrette, à sentir la misère de

ceux que j’aimerais sans pouvoir la faire cesser, à tenir des enfants

sur mes bras toute la journée, et à rapetasser les haillons d’un homme.

Monsieur le curé me dit que ces pensées sont peu chrétiennes, je le

sais bien, mais qu’y faire? En certains jours, j’aime mieux manger un

morceau de pain sec que de m’accommoder quelque chose pour mon dîner.

Pourquoi voulez-vous que j’assomme un homme de mes défauts? il se

tuerait peut-être pour satisfaire mes fantaisies, et ce ne serait pas

juste. Bah! l’on m’a jeté quelque mauvais sort, et je dois le supporter

toute seule.

--D’ailleurs elle est née fainéante, ma pauvre Fosseuse, dit Benassis,

et il faut la prendre comme elle est. Mais ce qu’elle vous dit là

signifie qu’elle n’a encore aimé personne, ajouta-t-il en riant.

Puis il se leva et sortit pendant un moment sur la pelouse.

--Vous devez bien aimer monsieur Benassis, lui demanda Genestas.

--Oh! oui, monsieur! et comme moi bien des gens dans le Canton se

sentent l’envie de se mettre en pièces pour lui. Mais lui qui guérit

les autres, il a quelque chose que rien ne peut guérir. Vous êtes son

ami? vous savez peut-être ce qu’il a? qui donc a pu faire du chagrin à

un homme comme lui, qui est la vraie image du bon Dieu sur terre? J’en

connais plusieurs ici qui croient que leurs blés poussent mieux quand

il a passé le matin le long de leur champ.

--Et vous, que croyez-vous?

--Moi, monsieur, quand je l’ai vu... Elle parut hésiter, puis elle

ajouta: Je suis heureuse pour toute la journée. Elle baissa la tête, et

tira son aiguille avec une prestesse singulière.

--Hé! bien, le capitaine vous a-t-il conté quelque chose sur Napoléon,

dit le médecin en rentrant.

--Monsieur a vu l’Empereur? s’écria la Fosseuse en contemplant la

figure de l’officier avec une curiosité passionnée.

--Parbleu! dit Genestas, plus de mille fois.

--Ah! que je voudrais savoir quelque chose de militaire.

--Demain nous viendrons peut-être prendre une tasse de café au lait

chez vous. Et l’on te contera _quelque chose de militaire_, mon enfant,

dit Benassis en la prenant par le cou et la baisant au front. C’est

ma fille, voyez-vous? ajouta-t-il en se tournant vers le commandant,

lorsque je ne l’ai pas baisée au front, il me manque quelque chose dans

la journée.

La Fosseuse serra la main de Benassis, et lui dit à voix basse: --Oh!

vous êtes bien bon! Ils la quittèrent; mais elle les suivit pour les

voir monter à cheval. Quand Genestas fut en selle: --Qu’est-ce donc que

ce monsieur-là? souffla-t-elle à l’oreille de Benassis.

--Ha! ha! répondit le médecin en mettant le pied à l’étrier, peut-être

un mari pour toi.

Elle resta debout occupée à les voir descendant la rampe, et lorsqu’ils

passèrent au bout du jardin, ils l’aperçurent déjà perchée sur un

monceau de pierres pour les voir encore et leur faire un dernier signe

de tête.

--Monsieur, cette fille a quelque chose d’extraordinaire, dit Genestas

au médecin quand ils furent loin de la maison.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 38 / 72 段