quelquefois des remords. Pendant les quinze années que nous nous sommes
battus, il ne m’est pas arrivé une seule fois de tuer un homme hors
le cas de légitime défense. Nous sommes en ligne, nous chargeons; si
nous ne renversons pas ceux qui sont devant nous, ils ne nous demandent
pas permission pour nous saigner; donc il faut tuer pour ne pas être
démoli, la conscience est tranquille. Mais, mon cher monsieur, il
m’est arrivé de casser les reins d’un camarade dans une circonstance
particulière. Par réflexion, la chose m’a fait de la peine, et la
grimace de cet homme me revient quelquefois. Vous allez en juger?...
C’était pendant la retraite de Moscou. Nous avions plus l’air d’être
un troupeau de bœufs harassés que d’être la Grande Armée. Adieu la
discipline et les drapeaux! chacun était son maître, et l’Empereur,
on peut le dire, a su là où finissait son pouvoir. En arrivant à
Studzianka, petit village au-dessus de la Bérézina, nous trouvâmes
des granges, des cabanes à démolir, des pommes de terre enterrées et
quelques betteraves. Depuis quelque temps nous n’avions rencontré ni
maisons ni mangeaille, l’armée a fait bombance. Les premiers venus,
comme vous pensez, ont tout mangé. Je suis arrivé un des derniers.
Heureusement pour moi je n’avais faim que de sommeil. J’avise une
grange, j’y entre, j’y vois une vingtaine de généraux, des officiers
supérieurs, tous hommes, sans les flatter, de grand mérite: Junot,
Narbonne, l’aide de camp de l’Empereur, enfin les grosses têtes de
l’armée. Il y avait aussi de simples soldats qui n’auraient pas donné
leur lit de paille à un maréchal de France. Les uns dormaient debout,
appuyés contre le mur faute de place, les autres étaient étendus à
terre, et tous si bien pressés les uns contre les autres afin de se
tenir chauds, que je cherche vainement un coin pour m’y mettre. Me
voilà marchant sur ce plancher d’hommes: les uns grognaient, les autres
ne disaient rien, mais personne ne se dérangeait. On ne se serait pas
dérangé pour éviter un boulet de canon; mais on n’était pas obligé
là de suivre les maximes de la civilité puérile et honnête. Enfin
j’aperçois au fond de la grange une espèce de toit intérieur sur
lequel personne n’avait eu l’idée ou la force peut-être de grimper,
j’y monte, je m’y arrange, et quand je suis étalé tout de mon long, je
regarde ces hommes étendus comme des veaux. Ce triste spectacle me fit
presque rire. Les uns rongeaient des carottes glacées en exprimant une
sorte de plaisir animal, et des généraux enveloppés de mauvais châles
ronflaient comme des tonnerres. Une branche de sapin allumée éclairait
la grange, elle y aurait mis le feu, personne ne se serait levé pour
l’éteindre. Je me couche sur le dos, et avant de m’endormir je lève
naturellement les yeux en l’air, je vois alors la maîtresse poutre
sur laquelle reposait le toit et qui supportait les solives, faire
un léger mouvement d’orient en occident. Cette sacrée poutre dansait
très-joliment. «Messieurs, leur dis-je, il se trouve dehors un camarade
qui veut se chauffer à nos dépens.» La poutre allait bientôt tomber.
«Messieurs, messieurs, nous allons périr, voyez la poutre! criai-je
encore assez fort pour réveiller mes camarades de lit. Monsieur, ils
ont bien regardé la poutre; mais ceux qui dormaient se sont remis à
dormir, et ceux qui mangeaient ne m’ont même pas répondu. Voyant cela,
il me fallut quitter ma place, au risque de la voir prendre, car il
s’agissait de sauver ce tas de gloires. Je sors donc, je tourne la
grange, et j’avise un grand diable de Wurtembergeois qui tirait la
poutre avec un certain enthousiasme. «--Aho! aho, lui dis-je en lui
faisant comprendre qu’il fallait cesser son travail. --_Geht mir aus
dem gesicht, oder ich schlag dich todt!_ cria-t-il. --Ah bien oui? _Qué
mire aous dem guesit_, lui répondis-je, il ne s’agit pas de cela!» Je
prends son fusil qu’il avait laissé par terre, je lui casse les reins,
je rentre et je dors. Voilà l’affaire.
--Mais c’était un cas de légitime défense appliquée contre un homme
au profit de plusieurs, vous n’avez donc rien à vous reprocher, dit
Benassis.
--Les autres, reprit Genestas, ont cru que j’avais eu quelque lubie;
mais lubie ou non, beaucoup de ces gens-là vivent à leur aise
aujourd’hui dans de beaux hôtels sans avoir le cœur oppressé par la
reconnaissance.
--N’auriez-vous donc fait le bien que pour en percevoir cet exorbitant
intérêt appelé reconnaissance? dit en riant Benassis. Ce serait faire
l’usure.
--Ah! je sais bien, répondit Genestas, que le mérite d’une bonne action
s’envole au moindre profit qu’on en retire; la raconter, c’est s’en
constituer une rente d’amour-propre qui vaut bien la reconnaissance.
Cependant si l’honnête homme se taisait toujours, l’obligé ne parlerait
guère du bienfait. Dans votre système, le peuple a besoin d’exemples;
or, par ce silence général, où donc en trouverait-il? Encore autre
chose! si notre pauvre pontonnier qui a sauvé l’armée française, et qui
ne s’est jamais trouvé en position d’en jaser avec fruit, n’avait pas
conservé l’exercice de ses bras, sa conscience lui donnerait-elle du
pain?... répondez à cela, philosophe?
--Peut-être n’y a-t-il rien d’absolu en morale, répondit Benassis; mais
cette idée est dangereuse, elle laisse l’égoïsme interpréter les cas
de conscience au profit de l’intérêt personnel. Écoutez, capitaine:
l’homme qui obéit strictement aux principes de la morale n’est-il
pas plus grand que celui qui s’en écarte, même par nécessité? Notre
pontonnier, tout à fait perclus et mourant de faim, ne serait-il pas
sublime au même chef que l’est Homère! La vie humaine est sans doute
une dernière épreuve pour la vertu comme pour le génie également
réclamés par un monde meilleur. La vertu, le génie, me semblent les
deux plus belles formes de ce complet et constant dévouement que
Jésus-Christ est venu apprendre aux hommes. Le génie reste pauvre en
éclairant le monde, la vertu garde le silence en se sacrifiant pour le
bien général.
--D’accord, monsieur, dit Genestas, mais la terre est habitée par des
hommes et non par des anges, nous ne sommes pas parfaits.
--Vous avez raison, reprit Benassis. Pour mon compte, j’ai rudement
abusé de la faculté de commettre des fautes. Mais ne devons-nous pas
tendre à la perfection? La vertu n’est-elle pas pour l’âme un beau
idéal qu’il faut contempler sans cesse comme un céleste modèle?
--_Amen_, dit le militaire. On vous le passe, l’homme vertueux est une
belle chose; mais convenez aussi que la Vertu est une divinité qui peut
se permettre un petit bout de conversation, en tout bien tout honneur.
--Ah! monsieur, dit le médecin en souriant avec une sorte de mélancolie
amère, vous avez l’indulgence de ceux qui vivent en paix avec
eux-mêmes, tandis que je suis sévère comme un homme qui voit bien des
taches à effacer dans sa vie.
Les deux cavaliers étaient arrivés à une chaumière située sur le bord
du torrent. Le médecin y entra. Genestas demeura sur le seuil de la
porte, regardant tour à tour le spectacle offert par ce frais paysage,
et l’intérieur de la chaumière où se trouvait un homme couché. Après
avoir examiné son malade, Benassis s’écria tout à coup: --Je n’ai pas
besoin de venir ici, ma bonne femme, si vous ne faites pas ce que
j’ordonne. Vous avez donné du pain à votre mari, vous voulez donc le
tuer? Sac à papier! si vous lui faites prendre maintenant autre chose
que son eau de chiendent, je ne remets pas les pieds ici, et vous irez
chercher un médecin où vous voudrez.
--Mais, mon cher monsieur Benassis, le pauvre vieux criait la faim, et
quand un homme n’a rien mis dans son estomac depuis quinze jours...
--Ah! çà, voulez-vous m’écouter? Si vous laissez manger une seule
bouchée de pain à votre homme avant que je lui permette de se nourrir,
vous le tuerez, entendez-vous?
--On le privera de tout, mon cher monsieur. Va-t-il mieux? dit-elle en
suivant le médecin.
--Mais non, vous avez empiré son état en lui donnant à manger. Je
ne puis donc pas vous persuader, mauvaise tête que vous êtes, de
ne pas nourrir les gens qui doivent faire diète? Les paysans sont
incorrigibles! ajouta Benassis en se tournant vers l’officier. Quand un
malade n’a rien pris depuis quelques jours, ils le croient mort, et le
bourrent de soupe ou de vin. Voilà une malheureuse femme qui a failli
tuer son mari.
--Tuer mon homme pour une pauvre petite trempette au vin!
--Certainement, ma bonne femme. Je suis étonné de le trouver encore en
vie après la trempette que vous lui avez apprêtée. N’oubliez pas de
faire bien exactement ce que je vous ai dit.
--Oh! mon cher monsieur, j’aimerais mieux mourir moi-même que d’y
manquer.
--Allons, je verrai bien cela. Demain soir je reviendrai le saigner.
--Suivons à pied le torrent, dit Benassis à Genestas, d’ici à la maison
où je dois me rendre il n’existe point de chemin pour les chevaux. Le
petit garçon de cet homme nous gardera nos bêtes. --Admirez un peu
notre jolie vallée, reprit-il, n’est-ce pas un jardin anglais? Nous
allons maintenant chez un ouvrier inconsolable de la mort d’un de ses
enfants. Son aîné, jeune encore, a voulu pendant la dernière moisson
travailler comme un homme, le pauvre enfant a excédé ses forces, il
est mort de langueur à la fin de l’automne. Voici la première fois que
je rencontre le sentiment paternel si développé. Ordinairement les
paysans regrettent dans leurs enfants morts la perte d’une chose utile
qui fait partie de leur fortune, les regrets sont en raison de l’âge.
Une fois adulte, un enfant devient un capital pour son père. Mais ce
pauvre homme aimait son fils véritablement. «--Rien ne me console de
cette perte!» m’a-t-il dit un jour que je le vis dans un pré, debout,
immobile, oubliant son ouvrage, appuyé sur sa faux, tenant à la main
sa pierre à repasser qu’il avait prise pour s’en servir et dont il ne
se servait pas. Il ne m’a plus reparlé de son chagrin; mais il est
devenu taciturne et souffrant. Aujourd’hui, l’une de ses petites filles
est malade...
Tout en causant, Benassis et son hôte étaient arrivés à une maisonnette
située sur la chaussée d’un moulin à tan. Là, sous un saule, ils
aperçurent un homme d’environ quarante ans qui restait debout en
mangeant du pain frotté d’ail.
--Eh! bien, Gasnier, la petite va-t-elle mieux?
--Je ne sais pas, monsieur, dit-il d’un air sombre, vous allez la voir,
ma femme est auprès d’elle. Malgré vos soins, j’ai bien peur que la
mort ne soit entrée chez moi pour tout m’emporter.
--La mort ne se loge chez personne, Gasnier, elle n’a pas le temps. Ne
perdez pas courage.
Benassis entra dans la maison suivi du père. Une demi-heure après,
il sortit accompagné de la mère, à laquelle il dit: --Soyez sans
inquiétude, faites ce que je vous ai recommandé de faire, elle est
sauvée.
--Si tout cela vous ennuyait, dit ensuite le médecin au militaire en
remontant à cheval, je pourrais vous mettre dans le chemin du bourg, et
vous y retourneriez.
--Non, par ma foi, je ne m’ennuie pas.
--Mais vous verrez partout des chaumières qui se ressemblent, rien
n’est en apparence plus monotone que la campagne.
--Marchons, dit le militaire.
Pendant quelques heures ils coururent ainsi dans le pays, traversèrent
le canton dans sa largeur, et vers le soir, ils revinrent dans la
partie qui avoisinait le bourg.
--Il faut que j’aille maintenant là-bas, dit le médecin à Genestas
en lui montrant un endroit où s’élevaient des ormes. Ces arbres ont
peut-être deux cents ans, ajouta-t-il. Là demeure cette femme pour
laquelle un garçon est venu me chercher hier au moment de dîner, en me
disant qu’elle était devenue blanche.
--Était-ce dangereux?
--Non, dit Benassis, effet de grossesse. Cette femme est à son dernier
mois. Souvent dans cette période quelques femmes éprouvent des spasmes.
Mais il faut toujours, par précaution, que j’aille voir s’il n’est rien
survenu d’alarmant; j’accoucherai moi-même cette femme. D’ailleurs je
vous montrerai là l’une de nos industries nouvelles, une briqueterie.
Le chemin est beau, voulez-vous galoper?
--Votre bête me suivra-t-elle, dit Genestas en criant à son cheval:
Haut, Neptune!
En un clin d’œil l’officier fut emporté à cent pas, et disparut dans
un tourbillon de poussière; mais malgré la vitesse de son cheval,
il entendit toujours le médecin à ses côtés. Benassis dit un mot à
sa monture, et devança le commandant qui ne le rejoignit qu’à la
briqueterie, au moment où le médecin attachait tranquillement son
cheval au pivot d’un échalier.
--Que le diable vous emporte! s’écria Genestas en regardant le cheval
qui ne suait ni ne soufflait. Quelle bête avez-vous donc là?
--Ha! répondit en riant le médecin, vous l’avez prise pour une rosse.
Pour le moment, l’histoire de ce bel animal nous prendrait trop de
temps, qu’il vous suffise de savoir que Roustan est un vrai barbe venu
de l’Atlas. Un cheval barbe vaut un cheval arabe. Le mien gravit les
montagnes au grand galop sans mouiller son poil, et trotte d’un pied
sûr le long des précipices. C’est un cadeau bien gagné, d’ailleurs.
Un père a cru me payer ainsi la vie de sa fille, une des plus riches
héritières de l’Europe, que j’ai trouvée mourant sur la route de
Savoie. Si je vous disais comment j’ai guéri cette jeune personne,
vous me prendriez pour un charlatan. Eh! eh! j’entends des grelots de
chevaux et le bruit d’une charrette dans le sentier, voyons si par
hasard ce serait Vigneau lui-même, et regardez bien cet homme.
Bientôt l’officier aperçut quatre énormes chevaux harnachés comme
ceux que possèdent les cultivateurs les plus aisés de la Brie. Les
bouffettes de laine, les grelots, les cuirs avaient une sorte de
propreté cossue. Dans cette vaste charrette, peinte en bleu, se
trouvait un gros garçon joufflu bruni par le soleil, et qui sifflait en
tenant son fouet comme un fusil au port d’armes.
--Non, ce n’est que le charretier, dit Benassis. Admirez un peu comme
le bien-être industriel du maître se reflète sur tout, même sur
l’équipage de ce voiturier! N’est-ce pas l’indice d’une intelligence
commerciale assez rare au fond des campagnes?
--Oui, oui, tout cela paraît très-bien ficelé, reprit le militaire.
--Eh! bien, Vigneau possède deux équipages semblables. En outre, il
a le petit bidet d’allure sur lequel il va faire ses affaires, car
son commerce s’étend maintenant fort loin, et quatre ans auparavant
cet homme ne possédait rien; je me trompe, il avait des dettes. Mais
entrons.
--Mon garçon, dit Benassis au charretier, madame Vigneau doit être chez
elle?
--Monsieur, elle est dans le jardin, je viens de l’y voir par-dessus la
haie, je vais la prévenir de votre arrivée.
Genestas suivit Benassis qui lui fit parcourir un vaste terrain fermé
par des haies. Dans un coin étaient amoncelées les terres blanches
et l’argile nécessaires à la fabrication des tuiles et des carreaux;
d’un autre côté, s’élevaient en tas les fagots de bruyères et le
bois pour chauffer le four; plus loin, sur une aire enceinte par
des claies, plusieurs ouvriers concassaient des pierres blanches ou
manipulaient les terres à brique; en face de l’entrée, sous les grands
ormes, était la fabrique de tuiles rondes et carrées, grande salle de
verdure terminée par les toits de la sécherie, près de laquelle se
voyait le four et sa gueule profonde, ses longues pelles, son chemin
creux et noir. Il se trouvait, parallèlement à ces constructions,
un bâtiment d’aspect assez misérable qui servait d’habitation à la
famille et où les remises, les écuries, les étables, la grange avaient
été pratiquées. Des volailles et des cochons vaquaient dans le grand
terrain. La propreté qui régnait dans ces différents établissements et
leur bon état de réparation attestaient la vigilance du maître.
--Le prédécesseur de Vigneau, dit Benassis, était un malheureux, un
fainéant qui n’aimait qu’à boire. Jadis ouvrier, il savait chauffer
son four et payer ses façons, voilà tout; il n’avait d’ailleurs ni
activité ni esprit commercial. Si on ne venait pas chercher ses
marchandises, elles restaient là, se détérioraient et se perdaient.
Aussi mourait-il de faim. Sa femme, qu’il avait rendue presque imbécile
par ses mauvais traitements, croupissait dans la misère. Cette paresse,
cette incurable stupidité me faisaient tellement souffrir, et l’aspect
de cette fabrique m’était si désagréable, que j’évitais de passer
par ici. Heureusement cet homme et sa femme étaient vieux l’un et
l’autre. Un beau jour le tuilier eut une attaque de paralysie, et je
le fis aussitôt placer à l’hospice de Grenoble. Le propriétaire de
la tuilerie consentit à la reprendre sans discussion dans l’état où
elle se trouvait, et je cherchai de nouveaux locataires qui pussent
participer aux améliorations que je voulais introduire dans toutes
les industries du canton. Le mari d’une femme de chambre de madame
Gravier, pauvre ouvrier gagnant fort peu d’argent chez un potier où il
travaillait, et qui ne pouvait soutenir sa famille, écouta mes avis.
Cet homme eut assez de courage pour prendre notre tuilerie à bail sans
avoir un denier vaillant. Il vint s’y installer, apprit à sa femme, à
la vieille mère de sa femme et à la sienne à façonner des tuiles, il
en fit ses ouvriers. Je ne sais pas, foi d’honnête homme! comment ils
s’arrangèrent. Probablement Vigneau emprunta du bois pour chauffer son
four, il alla sans doute chercher ses matériaux la nuit par hottées et
les manipula pendant le jour; enfin il déploya secrètement une énergie
sans bornes, et les deux vieilles mères en haillons travaillèrent
comme des nègres. Vigneau put ainsi cuire quelques fournées, et passa
sa première année en mangeant du pain chèrement payé par les sueurs
de son ménage; mais il se soutint. Son courage, sa patience, ses
qualités le rendirent intéressant à beaucoup de personnes, et il se
fit connaître. Infatigable, il courait le matin à Grenoble, y vendait
ses tuiles et ses briques; puis il revenait chez lui vers le milieu
de la journée, retournait à la ville pendant la nuit; il paraissait
se multiplier. Vers la fin de la première année, il prit deux petits
gars pour l’aider. Voyant cela, je lui prêtai quelque argent. Eh!
bien, monsieur, d’année en année, le sort de cette famille s’améliora.
Dès la seconde année, les deux vieilles mères ne façonnèrent plus de
briques, ne broyèrent plus de pierres; elles cultivèrent les petits
jardins, firent la soupe, raccommodèrent les habits, filèrent pendant
la soirée et allèrent au bois pendant le jour. La jeune femme, qui sait
lire et écrire, tint les comptes. Vigneau eut un petit cheval pour
courir dans les environs, y chercher des pratiques; puis il étudia
l’art du briquetier, trouva le moyen de fabriquer de beaux carreaux
blancs et les vendit au-dessous du cours. La troisième année il eut
une charrette et deux chevaux. Quand il monta son premier équipage sa
femme devint presque élégante. Tout s’accorda dans son ménage avec ses
gains, et toujours il y maintint l’ordre, l’économie, la propreté,
principes générateurs de sa petite fortune. Il put enfin avoir six
ouvriers et les paya bien: il eut un charretier et mit tout chez lui
sur un très-bon pied; bref, petit à petit, en s’ingéniant, en étendant
ses travaux et son commerce, il s’est trouvé dans l’aisance. L’année
dernière, il a acheté la tuilerie; l’année prochaine, il rebâtira sa
maison. Maintenant toutes ces bonnes gens sont bien portants et bien
vêtus. La femme maigre et pâle, qui d’abord partageait les soucis et
les inquiétudes du maître, est redevenue grasse, fraîche et jolie. Les
deux vieilles mères sont très-heureuses et vaquent aux menus détails de
la maison et du commerce. Le travail a produit l’argent, et l’argent,
en donnant la tranquillité, a rendu la santé, l’abondance et la joie.
Vraiment ce ménage est pour moi la vivante histoire de ma Commune et
celle des jeunes États commerçants. Cette tuilerie, que je voyais jadis
morne, vide, malpropre, improductive, est maintenant en plein rapport,
bien habitée, animée, riche et approvisionnée. Voici pour une bonne
somme de bois, et tous les matériaux nécessaires aux travaux de la
saison; car vous savez que l’on ne fabrique la tuile que pendant un
certain temps de l’année, entre juin et septembre. Cette activité ne
fait-elle pas plaisir? Mon tuilier a coopéré à toutes les constructions
du bourg. Toujours éveillé, toujours allant et venant, toujours actif,
il est nommé _le dévorant_ par les gens du Canton.
A peine Benassis avait-il achevé ces paroles qu’une jeune femme bien
vêtue, ayant un joli bonnet, des bas blancs, un tablier de soie,
une robe rose, mise qui rappelait un peu son ancien état de femme
de chambre, ouvrit la porte à claire-voie qui menait au jardin, et
s’avança aussi vite que pouvait le permettre son état; mais les deux
cavaliers allèrent à sa rencontre. Madame Vigneau était en effet une
jolie femme assez grasse, au teint basané, mais de qui la peau devait
être blanche. Quoique son front gardât quelques rides, vestiges de son
ancienne misère, elle avait une physionomie heureuse et avenante.
--Monsieur Benassis, dit-elle d’un accent câlin en le voyant s’arrêter,
ne me ferez-vous pas l’honneur de vous reposer un moment chez moi?
--Si bien, répondit-il. Passez, capitaine.
--Ces messieurs doivent avoir bien chaud! Voulez-vous un peu de lait
ou de vin? Monsieur Benassis, goûtez donc au vin que mon mari a eu la
complaisance de se procurer pour mes couches? vous me direz s’il est
bon.
--Vous avez un brave homme pour mari.
--Oui, monsieur, dit-elle avec calme en se retournant, j’ai été bien
richement partagée.
--Nous ne prendrons rien, madame Vigneau, je venais voir seulement s’il
ne vous était rien arrivé de fâcheux.
--Rien, dit-elle. Vous voyez, j’étais au jardin occupée à biner pour
faire quelque chose.
En ce moment, les deux mères arrivèrent pour voir Benassis, et le
charretier resta immobile au milieu de la cour dans une direction qui
lui permettait de regarder le médecin.
--Voyons, donnez-moi votre main, dit Benassis à madame Vigneau.
Il tâta le pouls de la jeune femme avec une attention scrupuleuse, en
se recueillant et demeurant silencieux. Pendant ce temps, les trois
femmes examinaient le commandant avec cette curiosité naïve que les
gens de la campagne n’ont aucune honte à exprimer.
--Au mieux, s’écria gaiement le médecin.
--Accouchera-t-elle bientôt? s’écrièrent les deux mères.
--Mais, cette semaine sans doute. Vigneau est en route? demanda-t-il
après une pause.
--Oui, monsieur, répondit la jeune femme, il se hâte de faire ses
affaires pour pouvoir rester au logis pendant mes couches, le cher
homme!
--Allons, mes enfants, prospérez! Continuez à faire fortune et à faire
le monde.
Genestas était plein d’admiration pour la propreté qui régnait dans
l’intérieur de cette maison presque ruinée. En voyant l’étonnement de
l’officier, Benassis lui dit: --Il n’y a que madame Vigneau pour savoir
approprier ainsi un ménage! Je voudrais que plusieurs gens du bourg
vinssent prendre des leçons ici.
La femme du tuilier détourna la tête en rougissant; mais les deux
mères laissèrent éclater sur leurs physionomies tout le plaisir que
leur causaient les éloges du médecin, et toutes trois l’accompagnèrent
jusqu’à l’endroit où étaient les chevaux.
--Eh! bien, dit Benassis en s’adressant aux deux vieilles, vous voilà
bien heureuses! Ne vouliez-vous pas être grand’mères?
--Ah! ne m’en parlez pas, dit la jeune femme, ils me font enrager. Mes
deux mères veulent un garçon, mon mari désire une petite fille, je
crois qu’il me sera bien difficile de les contenter tous.
--Mais vous, que voulez-vous? dit en riant Benassis.
--Ah! moi, monsieur, je veux un enfant.
--Voyez, elle est déjà mère, dit le médecin à l’officier en prenant son
cheval par la bride.
--Adieu, monsieur Benassis, dit la jeune femme. Mon mari sera bien
désolé de ne pas avoir été ici, quand il saura que vous y êtes venu.
--Il n’a pas oublié de m’envoyer mon millier de tuiles à la
Grange-aux-Belles?
--Vous savez bien qu’il laisserait toutes les commandes du Canton pour
vous servir. Allez, son plus grand regret est de prendre votre argent;
mais je lui dis que vos écus portent bonheur, et c’est vrai.
--Au revoir, dit Benassis.
Les trois femmes, le charretier et les deux ouvriers sortis des
ateliers pour voir le médecin restèrent groupés autour de l’échalier
qui servait de porte à la tuilerie, afin de jouir de sa présence
jusqu’au dernier moment, ainsi que chacun le fait pour les personnes
chères. Les inspirations du cœur ne doivent-elles pas être partout
uniformes! aussi les douces coutumes de l’amitié sont-elles
naturellement suivies en tout pays.