l’escalier de la Reine et le château, s’écria le commandant. Ah! quel
tonnerre de brouillard. Mais patience! je vais envoyer, au pied du
rocher, une cinquantaine d’hommes, sous la conduite d’un lieutenant. Il
ne faut pas les attaquer là, car ces animaux-là sont si durs qu’ils se
laisseraient rouler jusqu’en bas du précipice comme des pierres, sans
se casser un membre.
La cloche fêlée du beffroi sonna deux heures lorsque le commandant
revint sur la Promenade, après avoir pris les précautions militaires
les plus sévères, afin de saisir des Chouans commandés par
Marche-à-terre. En ce moment, tous les postes ayant été doublés, la
maison de mademoiselle de Verneuil était devenue le centre d’une petite
armée. Le commandant trouva Corentin absorbé dans la contemplation de
la fenêtre qui dominait la tour du Papegaut.
--Citoyen, lui dit Hulot, je crois que le ci-devant nous embête, car
rien n’a encore bougé.
--Il est là, s’écria Corentin en montrant la fenêtre. J’ai vu l’ombre
d’un homme sur les rideaux! Je ne comprends pas ce qu’est devenu mon
petit gars. Ils l’auront tué ou séduit. Tiens, commandant, vois-tu?
voici un homme! marchons!
--Je n’irai pas le saisir au lit, tonnerre de Dieu! Il sortira, s’il
est entré; Gudin ne le manquera pas, s’écria Hulot, qui avait ses
raisons pour attendre.
--Allons, commandant, je t’enjoins, au nom de la loi, de marcher à
l’instant sur cette maison.
--Tu es encore un joli coco pour vouloir me faire aller.
Sans s’émouvoir de la colère du commandant, Corentin lui dit
froidement: --Tu m’obéiras! Voici un ordre en bonne forme, signé
du ministre de la guerre, qui t’y forcera, reprit-il, en tirant de
sa poche un papier. Est-ce que tu t’imagines que nous sommes assez
simples pour laisser cette fille agir comme elle l’entend. C’est la
guerre civile que nous étouffons, et la grandeur du résultat absout la
petitesse des moyens.
--Je prends la liberté, citoyen, de t’envoyer faire... tu me
comprends? Suffit. Pars du pied gauche, laisse-moi tranquille et plus
vite que ça.
--Mais lis, dit Corentin.
--Ne m’embête pas de tes fonctions, s’écria Hulot indigné de recevoir
des ordres d’un être qu’il trouvait si méprisable.
En ce moment, le fils de Galope-chopine se trouva au milieu d’eux comme
un rat qui serait sorti de terre.
--Le Gars est en route, s’écria-t-il.
--Par où...
--Par la rue Saint-Léonard.
--Beau-pied, dit Hulot à l’oreille du caporal qui se trouvait auprès
de lui, cours prévenir ton lieutenant de s’avancer sur la maison et de
faire un joli petit feu de file, tu m’entends! --Par file à gauche, en
avant sur la tour, vous autres, s’écria le commandant.
Pour la parfaite intelligence du dénoûment, il est nécessaire de
rentrer dans la maison de mademoiselle de Verneuil avec elle.
Quand les passions arrivent à une catastrophe, elles nous soumettent à
une puissance d’enivrement bien supérieure aux mesquines irritations
du vin ou de l’opium. La lucidité que contractent alors les idées,
la délicatesse des sens trop exaltés, produisent les effets les plus
étranges et les plus inattendus. En se trouvant sous la tyrannie d’une
même pensée, certaines personnes aperçoivent clairement les objets les
moins perceptibles, tandis que les choses les plus palpables sont pour
elles comme si elles n’existaient pas. Mademoiselle de Verneuil était
en proie à cette espèce d’ivresse qui fait de la vie réelle une vie
semblable à celle des somnambules, lorsqu’après avoir lu la lettre du
marquis elle s’empressa de tout ordonner pour qu’il ne pût échapper à
sa vengeance, comme naguère elle avait tout préparé pour la première
fête de son amour. Mais quand elle vit sa maison soigneusement entourée
par ses ordres d’un triple rang de baïonnettes, une lueur soudaine
brilla dans son âme. Elle jugea sa propre conduite et pensa avec une
sorte d’horreur qu’elle venait de commettre un crime. Dans un premier
mouvement d’anxiété, elle s’élança vivement vers le seuil de sa porte,
et y resta pendant un moment immobile, en s’efforçant de réfléchir
sans pouvoir achever un raisonnement. Elle doutait si complétement de
ce qu’elle venait de faire, qu’elle chercha pourquoi elle se trouvait
dans l’antichambre de sa maison, en tenant un enfant inconnu par la
main. Devant elle, des milliers d’étincelles nageaient en l’air comme
des langues de feu. Elle se mit à marcher pour secouer l’horrible
torpeur dont elle était enveloppée, mais, semblable à une personne
qui sommeille, aucun objet ne lui apparaissait avec sa forme ou sous
ses couleurs vraies. Elle serrait la main du petit garçon avec une
violence qui ne lui était pas ordinaire, et l’entraînait par une marche
si précipitée, qu’elle semblait avoir l’activité d’une folle. Elle ne
vit rien de tout ce qui était dans le salon quand elle le traversa, et
cependant elle y fut saluée par trois hommes qui se séparèrent pour lui
donner passage.
--La voici, dit l’un d’eux.
--Elle est bien belle, s’écria le prêtre.
--Oui, répondit le premier; mais comme elle est pâle et agitée...
--Et distraite, ajouta le troisième, elle ne nous voit pas.
A la porte de sa chambre, mademoiselle de Verneuil aperçut la figure
douce et joyeuse de Francine qui lui dit à l’oreille: --Il est là,
Marie.
Mademoiselle de Verneuil se réveilla, put réfléchir, regarda l’enfant
qu’elle tenait, le reconnut et répondit à Francine: --Enferme ce petit
garçon, et, si tu veux que je vive, garde-toi bien de le laisser
s’évader.
En prononçant ces paroles avec lenteur, elle avait fixé les yeux
sur la porte de sa chambre, où ils restèrent attachés avec une si
effrayante immobilité, qu’on eût dit qu’elle voyait sa victime à
travers l’épaisseur des panneaux. Elle poussa doucement la porte, et la
ferma sans se retourner, car elle aperçut le marquis debout devant la
cheminée. Sans être trop recherchée, la toilette du gentilhomme avait
un certain air de fête et de parure qui ajoutait encore à l’éclat que
toutes les femmes trouvent à leurs amants. A cet aspect, mademoiselle
de Verneuil retrouva toute sa présence d’esprit. Ses lèvres, fortement
contractées quoique entr’ouvertes, laissèrent voir l’émail de ses dents
blanches et dessinèrent un sourire arrêté dont l’expression était plus
terrible que voluptueuse. Elle marcha d’un pas lent vers le jeune
homme, et lui montrant du doigt la pendule:
--Un homme digne d’amour vaut bien la peine qu’on l’attende, dit-elle
avec une fausse gaieté.
Mais, abattue par la violence de ses sentiments, elle tomba sur le
sopha qui se trouvait auprès de la cheminée.
--Ma chère Marie, vous êtes bien séduisante quand vous êtes en
colère! dit le marquis en s’asseyant auprès d’elle, lui prenant une
main qu’elle laissa prendre et implorant un regard qu’elle refusait.
J’espère, continua-t-il d’une voix tendre et caressante, que Marie sera
dans un instant bien chagrine d’avoir dérobé sa tête à son heureux mari.
En entendant ces mots, elle se tourna brusquement et le regarda dans
les yeux.
--Que signifie ce regard terrible? reprit-il en riant. Mais ta main est
brûlante! mon amour, qu’as-tu?
--Mon amour! répondit-elle d’une voix sourde et altérée.
--Oui, dit-il en se mettant à genoux devant elle et lui prenant les
deux mains qu’il couvrit de baisers, oui, mon amour, je suis à toi pour
la vie.
Elle le poussa violemment et se leva. Ses traits se contractèrent, elle
rit comme rient les fous et lui dit: --Tu n’en crois pas un mot, homme
plus fourbe que le plus ignoble scélérat. Elle sauta vivement sur le
poignard qui se trouvait auprès d’un vase de fleurs, et le fit briller
à deux doigts de la poitrine du jeune homme surpris. --Bah! dit-elle en
jetant cette arme, je ne t’estime pas assez pour te tuer! Ton sang est
même trop vil pour être versé par des soldats, et je ne vois pour toi
que le bourreau.
Ces paroles furent péniblement prononcées d’un ton bas, et elle
trépignait des pieds comme un enfant gâté qui s’impatiente. Le marquis
s’approcha d’elle en cherchant à la saisir.
--Ne me touchez pas! s’écria-t-elle en se reculant par un mouvement
d’horreur.
--Elle est folle, se dit le marquis au désespoir.
--Oui, folle, répéta-t-elle, mais pas encore assez pour être ton jouet.
Que ne pardonnerais-je pas à la passion; mais vouloir me posséder sans
amour, et l’écrire à cette...
--A qui donc ai-je écrit? demanda-t-il avec un étonnement qui certes
n’était pas joué.
--A cette femme chaste qui voulait me tuer.
Là, le marquis pâlit, serra le dos du fauteuil qu’il tenait de manière
à le briser, et s’écria: --Si madame du Gua a été capable de quelque
noirceur...
Mademoiselle de Verneuil chercha la lettre, ne la retrouva plus, appela
Francine, et la Bretonne vint.
--Où est cette lettre?
--M. Corentin l’a prise.
--Corentin! Ah! je comprends tout, il a fait la lettre, et m’a trompée
comme il trompe, avec un art diabolique.
Après avoir jeté un cri perçant, elle alla tomber sur le sopha, et un
déluge de larmes sortit de ses yeux. Le doute comme la certitude était
horrible. Le marquis se précipita aux pieds de sa maîtresse, la serra
contre son cœur en lui répétant dix fois ces mots, les seuls qu’il pût
prononcer: --Pourquoi pleurer, mon ange? où est le mal? Tes injures
sont pleines d’amour. Ne pleure donc pas, je t’aime! je t’aime toujours.
Tout à coup il se sentit presser par elle avec une force surnaturelle,
et, au milieu de ses sanglots: --Tu m’aimes encore?... dit-elle.
--Tu en doutes, répondit-il d’un ton presque mélancolique.
Elle se dégagea brusquement de ses bras et se sauva, comme effrayée et
confuse, à deux pas de lui.
--Si j’en doute?... s’écria-t-elle.
Elle vit le marquis souriant avec une si douce ironie, que les paroles
expirèrent sur ses lèvres. Elle se laissa prendre par la main et
conduire jusque sur le seuil de la porte. Marie aperçut au fond du
salon un autel dressé à la hâte pendant son absence. Le prêtre était
en ce moment revêtu de son costume sacerdotal. Des cierges allumés
jetaient sur le plafond un éclat aussi doux que l’espérance. Elle
reconnut, dans les deux hommes qui l’avaient saluée, le comte de Bauvan
et le baron du Guénic, deux témoins choisis par Montauran.
--Me refuseras-tu toujours? lui dit tout bas le marquis.
A cet aspect elle fit tout à coup un pas en arrière pour regagner sa
chambre, tomba sur les genoux, leva les mains vers le marquis et lui
cria: --Ah! pardon! pardon! pardon!
Sa voix s’éteignit, sa tête se pencha en arrière, ses yeux se
fermèrent, et elle resta entre les bras du marquis et de Francine comme
si elle eût expiré. Quand elle ouvrit les yeux, elle rencontra le
regard du jeune chef, un regard plein d’une amoureuse bonté.
--Marie, patience! cet orage est le dernier, dit-il.
--Le dernier! répéta-t-elle.
Francine et le marquis se regardèrent avec surprise, mais elle leur
imposa silence par un geste.
--Appelez le prêtre, dit-elle, et laissez-moi seule avec lui.
Ils se retirèrent.
--Mon père, dit-elle au prêtre qui apparut soudain devant elle, mon
père, dans mon enfance, un vieillard à cheveux blancs, semblable à
vous, me répétait souvent qu’avec une foi bien vive on obtenait tout de
Dieu, est-ce vrai?
--C’est vrai, répondit le prêtre. Tout est possible à celui qui a tout
créé.
Mademoiselle de Verneuil se précipita à genoux avec un incroyable
enthousiasme: --O mon Dieu! dit-elle dans son extase, ma foi en toi est
égale à mon amour pour lui! inspire-moi! Fais ici un miracle, ou prends
ma vie.
--Vous serez exaucée, dit le prêtre.
Mademoiselle de Verneuil vint s’offrir à tous les regards en s’appuyant
sur le bras de ce vieux prêtre à cheveux blancs. Une émotion profonde
et secrète la livrait à l’amour d’un amant, plus brillante qu’en
aucun jour passé, car une sérénité pareille à celle que les peintres
se plaisent à donner aux martyrs imprimait à sa figure un caractère
imposant. Elle tendit la main au marquis, et ils s’avancèrent ensemble
vers l’autel, où ils s’agenouillèrent. Ce mariage qui allait être béni
à deux pas du lit nuptial, cet autel élevé à la hâte, cette croix,
ces vases, ce calice apportés secrètement par un prêtre, cette fumée
d’encens répandue sous des corniches qui n’avaient encore vu que la
fumée des repas; ce prêtre qui ne portait qu’une étole par-dessus sa
soutane; ces cierges dans un salon, tout formait une scène touchante
et bizarre qui achève de peindre ces temps de triste mémoire où la
discorde civile avait renversé les institutions les plus saintes. Les
cérémonies religieuses avaient alors toute la grâce des mystères. Les
enfants étaient ondoyés dans les chambres où gémissaient encore les
mères. Comme autrefois, le Seigneur allait, simple et pauvre, consoler
les mourants. Enfin les jeunes filles recevaient pour la première fois
le pain sacré dans le lieu même où elles jouaient la veille. L’union
du marquis et de mademoiselle de Verneuil allait être consacrée, comme
tant d’autres unions, par un acte contraire à la législation nouvelle;
mais plus tard, ces mariages, bénis pour la plupart au pied des chênes,
furent tous scrupuleusement reconnus. Le prêtre qui conservait ainsi
les anciens usages jusqu’au dernier moment, était un de ces hommes
fidèles à leurs principes au fort des orages. Sa voix, pure du serment
exigé par la République, ne répandait à travers la tempête que des
paroles de paix. Il n’attisait pas, comme l’avait fait l’abbé Gudin,
le feu de l’incendie; mais il s’était, avec beaucoup d’autres, voué à
la dangereuse mission d’accomplir les devoirs du sacerdoce pour les
âmes restées catholiques. Afin de réussir dans ce périlleux ministère,
il usait de tous les pieux artifices nécessités par la persécution, et
le marquis n’avait pu le trouver que dans une de ces excavations qui,
de nos jours encore, portent le nom de _la cachette du prêtre_. La vue
de cette figure pâle et souffrante inspirait si bien la prière et le
respect, qu’elle suffisait pour donner à cette salle mondaine l’aspect
d’un saint lieu. L’acte de malheur et de joie était tout prêt. Avant
de commencer la cérémonie, le prêtre demanda, au milieu d’un profond
silence, les noms de la fiancée.
--Marie-Nathalie, fille de mademoiselle Blanche de Castéran, décédée
abbesse de Notre-Dame de Séez et de Victor-Amédée, duc de Verneuil.
--Née?
--A la Chasterie, près d’Alençon.
--Je ne croyais pas, dit tout bas le baron au comte, que Montauran
ferait la sottise de l’épouser! La fille naturelle d’un duc, fi donc!
--Si c’était du roi, encore passe, répondit le comte de Bauvan en
souriant, mais ce n’est pas moi qui le blâmerai; l’autre me plaît, et
ce sera sur cette _Jument de Charrette_ que je vais maintenant faire la
guerre. Elle ne roucoule pas, celle-là!...
Les noms du marquis avaient été remplis à l’avance, les deux amants
signèrent et les témoins après. La cérémonie commença. En ce moment,
Marie entendit seule le bruit des fusils et celui de la marche lourde
et régulière des soldats qui venaient sans doute relever le poste de
Bleus qu’elle avait fait placer dans l’église. Elle tressaillit et leva
les yeux sur la croix de l’autel.
--La voilà une sainte, dit tout bas Francine.
--Qu’on me donne de ces saintes-là, et je serai diablement dévot,
ajouta le comte à voix basse.
Lorsque le prêtre fit à mademoiselle de Verneuil la question d’usage,
elle répondit par un oui accompagné d’un soupir profond. Elle se pencha
à l’oreille de son mari et lui dit: --Dans peu vous saurez pourquoi je
manque au serment que j’avais fait de ne jamais vous épouser.
Lorsqu’après la cérémonie, l’assemblée passa dans une salle où le dîner
avait été servi, et au moment où les convives s’assirent, Jérémie
arriva tout épouvanté. La pauvre mariée se leva brusquement, alla
au-devant de lui, suivie de Francine, et, sur un de ces prétextes que
les femmes savent si bien trouver, elle pria le marquis de faire tout
seul pendant un moment les honneurs du repas et emmena le domestique
avant qu’il eût commis une indiscrétion qui serait devenue fatale.
--Ah! Francine, se sentir mourir, et ne pas pouvoir dire: Je meurs!...
s’écria mademoiselle de Verneuil qui ne reparut plus.
Cette absence pouvait trouver sa justification dans la cérémonie qui
venait d’avoir lieu. A la fin du repas, et au moment où l’inquiétude
du marquis était au comble, Marie revint dans tout l’éclat du vêtement
des mariées. Sa figure était joyeuse et calme, tandis que Francine
qui l’accompagnait avait une terreur si profonde empreinte sur tous
les traits, qu’il semblait aux convives voir dans ces deux figures
un tableau bizarre où l’extravagant pinceau de Salvator Rosa aurait
représenté la vie et la mort se tenant par la main.
--Messieurs, dit-elle au prêtre, au baron, au comte, vous serez mes
hôtes pour ce soir, car il y aurait trop de dangers pour vous à sortir
de Fougères. Cette bonne fille a mes instructions et conduira chacun de
vous dans son appartement.
--Pas de rébellion, dit-elle au prêtre qui allait parler, j’espère que
vous ne désobéirez pas à une femme le jour de ses noces.
Une heure après, elle se trouva seule avec son amant dans la chambre
voluptueuse qu’elle avait si gracieusement disposée. Ils arrivèrent
enfin à ce lit fatal où, comme dans un tombeau, se brisent tant
d’espérances, où le réveil à une belle vie est si incertain, où meurt,
où naît l’amour, suivant la portée des caractères qui ne s’éprouvent
que là. Marie regarda la pendule, et se dit: Six heures à vivre.
--J’ai donc pu dormir, s’écria-t-elle vers le matin réveillée en
sursaut par un de ces mouvements soudains qui nous font tressaillir
lorsqu’on a fait la veille un pacte en soi-même afin de s’éveiller
le lendemain à une certaine heure. --Oui, j’ai dormi, répéta-t-elle
en voyant à la lueur des bougies que l’aiguille de la pendule allait
bientôt marquer deux heures du matin. Elle se retourna et contempla le
marquis endormi, la tête appuyée sur une de ses mains, à la manière des
enfants, et de l’autre serrant celle de sa femme en souriant à demi,
comme s’il se fût endormi au milieu d’un baiser.
--Ah! se dit-elle à voix basse, il a le sommeil d’un enfant! Mais
pouvait-il se défier de moi, de moi qui lui dois un bonheur sans nom?
Elle le poussa légèrement, il se réveilla et acheva de sourire. Il
baisa la main qu’il tenait, et regarda cette malheureuse femme avec des
yeux si étincelants, que, n’en pouvant soutenir le voluptueux éclat,
elle déroula lentement ses larges paupières, comme pour s’interdire
à elle-même une dangereuse contemplation; mais en voilant ainsi le
feu de ses regards, elle excitait si bien le désir en paraissant s’y
refuser, que si elle n’avait pas eu de profondes terreurs à cacher, son
mari aurait pu l’accuser d’une trop grande coquetterie. Ils relevèrent
ensemble leurs têtes charmantes, et se firent mutuellement un signe de
reconnaissance plein des plaisirs qu’ils avaient goûtés; mais après
un rapide examen du délicieux tableau que lui offrait la figure de sa
femme, le marquis, attribuant à un sentiment de mélancolie les nuages
répandus sur le front de Marie, lui dit d’une voix douce: --Pourquoi
cette ombre de tristesse, mon amour?
--Pauvre Alphonse, où crois-tu donc que je t’aie mené? demanda-t-elle
en tremblant.
--Au bonheur.
--A la mort.
Et tressaillant d’horreur, elle s’élança hors du lit; le marquis étonné
la suivit, sa femme l’amena près de la fenêtre. Après un geste délirant
qui lui échappa, Marie releva les rideaux de la croisée, et lui montra
du doigt sur la place une vingtaine de soldats. La lune, ayant dissipé
le brouillard, éclairait de sa blanche lumière les habits, les fusils,
l’impassible Corentin qui allait et venait comme un chacal attendant sa
proie, et le commandant, les bras croisés, immobile, le nez en l’air,
les lèvres retroussées, attentif et chagrin.
--Eh! laissons-les, Marie, et reviens.
--Pourquoi ris-tu, Alphonse? c’est moi qui les ai placés là.
--Tu rêves?
--Non!
Ils se regardèrent un moment, le marquis devina tout, et la serrant
dans ses bras: --Va! je t’aime toujours, dit-il.
--Tout n’est donc pas perdu, s’écria Marie. --Alphonse, dit-elle après
une pause, il y a de l’espoir.
En ce moment, ils entendirent distinctement le cri sourd de la
chouette, et Francine sortit tout à coup du cabinet de toilette.
--Pierre est là, dit-elle avec une joie qui tenait du délire.
La marquise et Francine revêtirent Montauran d’un costume de Chouan,
avec cette étonnante promptitude qui n’appartient qu’aux femmes.
Lorsque la marquise vit son mari occupé à charger les armes que
Francine apporta, elle s’esquiva lestement après avoir fait un signe
d’intelligence à sa fidèle Bretonne. Francine conduisit alors le
marquis dans le cabinet de toilette attenant à la chambre. Le jeune
chef, en voyant une grande quantité de draps fortement attachés, put
se convaincre de l’active sollicitude avec laquelle la Bretonne avait
travaillé à tromper la vigilance des soldats.
--Jamais je ne pourrai passer par là, dit le marquis en examinant
l’étroite baie de l’œil-de-bœuf.
En ce moment une grosse figure noire en remplit entièrement l’ovale,
et une voix rauque, bien connue de Francine, cria doucement:
--Dépêchez-vous, mon général, ces crapauds de Bleus se remuent.
--Oh! encore un baiser, dit une voix tremblante et douce.
Le marquis, dont les pieds atteignaient l’échelle libératrice, mais qui
avait encore une partie du corps engagée dans l’œil-de-bœuf, se sentit
pressé par une étreinte de désespoir. Il jeta un cri en reconnaissant
ainsi que sa femme avait pris ses habits; il voulut la retenir, mais
elle s’arracha brusquement de ses bras, et il se trouva forcé de
descendre. Il gardait à la main un lambeau d’étoffe, et la lueur de la
lune venant à l’éclairer soudain, il s’aperçut que ce lambeau devait
appartenir au gilet qu’il avait porté la veille.
--Halte! feu de peloton.
Ces mots, prononcés par Hulot au milieu d’un silence qui avait quelque
chose d’horrible, rompirent le charme sous l’empire duquel semblaient
être les hommes et les lieux. Une salve de balles arrivant du fond de
la vallée jusqu’au pied de la tour succéda aux décharges que firent les
Bleus placés sur la Promenade. Le feu des Républicains n’offrit aucune
interruption et fut continuel, impitoyable. Les victimes ne jetèrent
pas un cri. Entre chaque décharge le silence était effrayant.
Cependant Corentin, ayant entendu tomber du haut de l’échelle un des
personnages aériens qu’il avait signalés au commandant, soupçonna
quelque piége.
--Pas un de ces animaux-là ne chante, dit-il à Hulot, nos deux amants
sont bien capables de nous amuser ici par quelque ruse, tandis qu’ils
se sauvent peut-être par un autre côté...
L’espion, impatient d’éclaircir le mystère, envoya le fils de
Galope-chopine chercher des torches. La supposition de Corentin avait
été si bien comprise de Hulot, que le vieux soldat, préoccupé par le
bruit d’un engagement très-sérieux qui avait lieu devant le poste de
Saint-Léonard, s’écria: --C’est vrai, ils ne peuvent pas être deux.
Et il s’élança vers le corps de garde.
--On lui a lavé la tête avec du plomb, mon commandant, lui dit
Beau-pied qui venait à la rencontre de Hulot; mais il a tué Gudin et
blessé deux hommes. Ah! l’enragé! il avait enfoncé trois rangées de nos
lapins, et aurait gagné les champs sans le factionnaire de la porte
Saint-Léonard qui l’a embroché avec sa baïonnette.
En entendant ces paroles, le commandant se précipita dans le corps de
garde, et vit sur le lit de camp un corps ensanglanté que l’on venait
d’y placer; il s’approcha du prétendu marquis, leva le chapeau qui en
couvrait la figure, et tomba sur une chaise.
--Je m’en doutais, s’écria-t-il en se croisant les bras avec force;
elle l’avait, sacré tonnerre, gardé trop longtemps.