preuves de ma bonne foi; mais je les réserve pour le moment où vous
m’en aurez donné de la vôtre.
--Adieu, mademoiselle, dit sèchement Corentin.
--Allons, reprit la jeune fille en souriant, asseyez-vous, mettez-vous
là et ne boudez pas, sinon je saurais bien me passer de vous pour
sauver le marquis. Quant aux trois cent mille francs que vous voyez
toujours étalés devant vous, je puis vous les mettre en or, là, sur
cette cheminée, à l’instant où le marquis sera en sûreté.
Corentin se leva, recula de quelques pas et regarda mademoiselle de
Verneuil.
--Vous êtes devenue riche en peu de temps, dit-il d’un ton dont
l’amertume était mal déguisée.
--Montauran, reprit-elle en souriant de pitié, pourra vous offrir
lui-même bien davantage pour sa rançon. Ainsi, prouvez-moi que vous
avez les moyens de le garantir de tout danger, et...
--Ne pouvez-vous pas, s’écria tout à coup Corentin, le faire évader au
moment même de son arrivée, puisque Hulot en ignore l’heure et... Il
s’arrêta comme s’il se reprochait à lui-même d’en trop dire. --Mais
est-ce bien vous qui me demandez une ruse, reprit-il en souriant de la
manière la plus naturelle? Écoutez, Marie, je suis certain de votre
loyauté. Promettez-moi de me dédommager de tout ce que je perds en
vous servant, et j’endormirai si bien cette buse de commandant, que le
marquis sera libre à Fougères comme à Saint-James.
--Je vous le promets, répondit la jeune fille avec une sorte de
solennité.
--Non pas ainsi, reprit-il, jurez-le-moi par votre mère.
Mademoiselle de Verneuil tressaillit; et, levant une main tremblante,
elle fit le serment demandé par cet homme, dont les manières venaient
de changer subitement.
--Vous pouvez disposer de moi, dit Corentin. Ne me trompez pas, et vous
me bénirez ce soir.
--Je vous crois, Corentin, s’écria mademoiselle de Verneuil tout
attendrie. Elle le salua par une douce inclination de tête, et lui
sourit avec une bonté mêlée de surprise en lui voyant sur la figure une
expression de tendresse mélancolique.
--Quelle ravissante créature! s’écria Corentin en s’éloignant. Ne
l’aurai-je donc jamais, pour en faire à la fois, l’instrument de ma
fortune et la source de mes plaisirs? Se mettre à mes pieds, elle!...
Oh! oui, le marquis périra. Et si je ne puis obtenir cette femme qu’en
la plongeant dans un bourbier, je l’y plongerai. --Enfin, se dit-il
à lui-même en arrivant sur la place où ses pas le conduisirent à
son insu, elle ne se défie peut-être plus de moi. Cent mille écus à
l’instant! Elle me croit avare. C’est une ruse, ou elle l’a épousé.
Corentin, perdu dans ses pensées, n’osait prendre une résolution.
Le brouillard que le soleil avait dissipé vers le milieu du jour,
reprenait insensiblement toute sa force et devint si épais que Corentin
n’apercevait plus les arbres même à une faible distance. --Voilà un
nouveau malheur, se dit-il en rentrant à pas lents chez lui. Il est
impossible d’y voir à six pas. Le temps protége nos amants. Surveillez
donc une maison gardée par un tel brouillard. --Qui vive! s’écria-t-il
en saisissant le bras d’un inconnu qui semblait avoir grimpé sur la
promenade à travers les roches les plus périlleuses.
--C’est moi, répondit naïvement une voix enfantine.
--Ah! c’est le petit gars au pied rouge. Ne veux-tu pas venger ton
père? lui demanda Corentin.
--Oui! dit l’enfant.
--C’est bien. Connais-tu le Gars?
--Oui.
--C’est encore mieux. Eh! bien, ne me quitte pas, sois exact à faire
tout ce que je te dirai, tu achèveras l’ouvrage de ta mère, et tu
gagneras des gros sous. Aimes-tu les gros sous?
--Oui.
--Tu aimes les gros sous et tu veux tuer le Gars, je prendrai soin de
toi. --Allons, se dit en lui-même Corentin après une pause, Marie,
tu nous le livreras toi-même! Elle est trop violente pour juger le
coup que je m’en vais lui porter; d’ailleurs, la passion ne réfléchit
jamais. Elle ne connaît pas l’écriture du marquis, voici donc le
moment de tendre le piége dans lequel son caractère la fera donner
tête baissée. Mais pour assurer le succès de ma ruse, Hulot m’est
nécessaire, et je cours le voir.
En ce moment, mademoiselle de Verneuil et Francine délibéraient sur les
moyens de soustraire le marquis à la douteuse générosité de Corentin et
aux baïonnettes de Hulot.
--Je vais aller le prévenir, s’écriait la petite Bretonne.
--Folle, sais-tu donc où il est? Moi-même, aidée par tout l’instinct du
cœur, je pourrais bien le chercher longtemps sans le rencontrer.
Après avoir inventé bon nombre de ces projets insensés, si faciles à
exécuter au coin du feu, mademoiselle de Verneuil s’écria: --Quand je
le verrai, son danger m’inspirera.
Puis elle se plut, comme tous les esprits ardents, à ne vouloir prendre
son parti qu’au dernier moment, se fiant à son étoile ou à cet instinct
d’adresse qui abandonne rarement les femmes. Jamais peut-être son cœur
n’avait subi de si fortes contractions. Tantôt elle restait comme
stupide, les yeux fixes, et tantôt, au moindre bruit, elle tressaillait
comme ces arbres presque déracinés que les bûcherons agitent fortement
avec une corde pour en hâter la chute. Tout à coup une détonation
violente, produite par la décharge d’une douzaine de fusils, retentit
dans le lointain. Mademoiselle de Verneuil pâlit, saisit la main de
Francine, et lui dit: --Je meurs, ils me l’ont tué.
Le pas pesant d’un soldat se fit entendre dans le salon. Francine
épouvantée se leva et introduisit un caporal. Le Républicain, après
avoir fait un salut militaire à mademoiselle de Verneuil, lui présenta
des lettres dont le papier n’était pas très-propre. Le soldat, ne
recevant aucune réponse de la jeune fille, lui dit en se retirant:
--Madame, c’est de la part du commandant.
Mademoiselle de Verneuil, en proie à de sinistres pressentiments,
lisait une lettre écrite probablement à la hâte par Hulot.
«Mademoiselle, mes Contre-Chouans viennent de s’emparer d’un des
messagers du Gars qui vient d’être fusillé. Parmi les lettres
interceptées, celle que je vous transmets peut vous être de quelque
utilité, etc.»
--Grâce au ciel, ce n’est pas lui qu’ils viennent de tuer,
s’écria-t-elle en jetant cette lettre au feu.
Elle respira plus librement et lut avec avidité le billet qu’on venait
de lui envoyer; il était du marquis et semblait adressé à madame du Gua.
«Non, mon ange, je n’irai pas ce soir à la Vivetière. Ce soir, vous
perdez votre gageure avec le comte et je triomphe de la République en
la personne de cette fille délicieuse, qui vaut certes bien une nuit,
convenez-en. Ce sera le seul avantage réel que je remporterai dans
cette campagne, car la Vendée se soumet. Il n’y a plus rien à faire en
France, et nous repartirons sans doute ensemble pour l’Angleterre. Mais
à demain les affaires sérieuses.»
Le billet lui échappa des mains, elle ferma les yeux, garda un profond
silence, et resta penchée en arrière, la tête appuyée sur un coussin.
Après une longue pause, elle leva les yeux sur la pendule qui alors
marquait quatre heures.
--Et monsieur se fait attendre, dit-elle avec une cruelle ironie.
--Oh! s’il pouvait ne pas venir, reprit Francine.
--S’il ne venait pas, dit Marie d’une voix sourde, j’irais au-devant
de lui, moi! Mais non, il ne peut tarder maintenant, Francine, suis-je
bien belle?
--Vous êtes bien pâle!
--Vois, reprit mademoiselle de Verneuil, cette chambre parfumée, ces
fleurs, ces lumières, cette vapeur enivrante, tout ici pourra-t-il bien
donner l’idée d’une vie céleste à celui que je veux plonger cette nuit
dans les délices de l’amour.
--Qu’y a-t-il donc, mademoiselle?
--Je suis trahie, trompée, abusée, jouée, rouée, perdue, et je veux
le tuer, le déchirer. Mais oui, il y avait toujours dans ses manières
un mépris qu’il cachait mal, et que je ne voulais pas voir! Oh! j’en
mourrai! --Sotte que je suis, dit-elle en riant, il vient, j’ai la nuit
pour lui apprendre que, mariée ou non, un homme qui m’a possédée ne
peut plus m’abandonner. Je lui mesurerai la vengeance à l’offense, et
il périra désespéré. Je lui croyais quelque grandeur dans l’âme, mais
c’est sans doute le fils d’un laquais! Il m’a certes bien habilement
trompée, car j’ai peine à croire encore que l’homme capable de me
livrer à Pille-miche sans pitié puisse descendre à des fourberies
dignes de Scapin. Il est si facile de se jouer d’une femme aimante, que
c’est la dernière des lâchetés. Qu’il me tue, bien; mais mentir, lui
que j’avais tant grandi! A l’échafaud! à l’échafaud! Ah! je voudrais
le voir guillotiner. Suis-je donc si cruelle? Il ira mourir couvert de
caresses, de baisers qui lui auront valu vingt ans de vie...
--Marie, reprit Francine avec une douceur angélique, comme tant
d’autres, soyez victime de votre amant, mais ne vous faites ni sa
maîtresse ni son bourreau. Gardez son image au fond de votre cœur, sans
vous la rendre à vous-même cruelle. S’il n’y avait aucune joie dans
un amour sans espoir, que deviendrions-nous, pauvres femmes que nous
sommes! Ce Dieu, Marie, auquel vous ne pensez jamais, nous récompensera
d’avoir obéi à notre vocation sur la terre: aimer et souffrir!
--Petite chatte, répondit mademoiselle de Verneuil en caressant la main
de Francine, ta voix est bien douce et bien séduisante! La raison a
bien des attraits sous ta forme! Je voudrais bien t’obéir...
--Vous lui pardonnez, vous ne le livrerez pas!
--Tais-toi, ne me parle plus de cet homme-là. Comparé à lui, Corentin
est une noble créature. Me comprends-tu?
Elle se leva en cachant sous une figure horriblement calme, et
l’égarement qui la saisit et une soif inextinguible de vengeance. Sa
démarche lente et mesurée annonçait je ne sais quoi d’irrévocable dans
ses résolutions. En proie à ses pensées, dévorant son injure, et trop
fière pour avouer le moindre de ses tourments, elle alla au poste de la
porte Saint-Léonard pour y demander la demeure du commandant. A peine
était-elle sortie de sa maison que Corentin y entra.
--Oh! monsieur Corentin, s’écria Francine, si vous vous intéressez à ce
jeune homme, sauvez-le, mademoiselle va le livrer. Ce misérable papier
a tout détruit.
Corentin prit négligemment la lettre en demandant: --Et où est-elle
allée?
--Je ne sais.
--Je cours, dit-il, la sauver de son propre désespoir.
Il disparut en emportant la lettre, franchit la maison avec rapidité,
et dit au petit gars qui jouait devant la porte: --Par où s’est dirigée
la dame qui vient de sortir?
Le fils de Galope-chopine fit quelques pas avec Corentin pour lui
montrer la rue en pente qui menait à la porte Saint-Léonard.
--C’est par là, dit-il, sans hésiter en obéissant à la vengeance que sa
mère lui avait soufflée au cœur.
En ce moment, quatre hommes déguisés entrèrent chez mademoiselle de
Verneuil sans avoir été vus ni par le petit gars, ni par Corentin.
--Retourne à ton poste, répondit l’espion. Aie l’air de t’amuser à
faire tourner le loqueteau des persiennes, mais veille bien, et regarde
partout, même sur les toits.
Corentin s’élança rapidement dans la direction indiquée par le
petit gars, crut reconnaître mademoiselle de Verneuil au milieu du
brouillard, et la rejoignit effectivement au moment où elle atteignait
le poste Saint-Léonard.
--Où allez-vous? dit-il en lui offrant le bras, vous êtes pâle,
qu’est-il donc arrivé? Est-il convenable de sortir ainsi toute seule?
prenez mon bras.
--Où est le commandant, lui demanda-t-elle?
A peine mademoiselle de Verneuil avait-elle achevé sa phrase, qu’elle
entendit le mouvement d’une reconnaissance militaire en dehors de la
porte Saint-Léonard, et distingua bientôt la grosse voix de Hulot au
milieu du tumulte.
--Tonnerre de Dieu! s’écria-t-il, jamais je n’ai vu moins clair qu’en
ce moment à faire la ronde. Ce ci-devant a commandé le temps.
--De quoi vous plaignez-vous, répondit mademoiselle de Verneuil en
lui serrant fortement le bras, ce brouillard peut cacher la vengeance
aussi bien que la perfidie. Commandant, ajouta-t-elle à voix basse, il
s’agit de prendre avec moi des mesures telles que le Gars ne puisse pas
échapper aujourd’hui.
--Est-il chez vous? lui demanda-t-il d’une voix dont l’émotion accusait
son étonnement.
--Non, répondit-elle, mais vous me donnerez un homme sûr et je
l’enverrai vous avertir de l’arrivée de ce marquis.
--Qu’allez-vous faire? dit Corentin avec empressement à Marie, un
soldat chez vous l’effaroucherait, mais un enfant, et j’en trouverai
un, n’inspirera pas de défiance...
--Commandant, reprit mademoiselle de Verneuil, grâce à ce brouillard
que vous maudissez, vous pouvez, dès à présent, cerner ma maison.
Mettez des soldats partout. Placez un poste dans l’église Saint-Léonard
pour vous assurer de l’esplanade sur laquelle donnent les fenêtres de
mon salon. Apostez des hommes sur la promenade; car, quoique la fenêtre
de ma chambre soit à vingt pieds du sol, le désespoir prête quelquefois
la force de franchir les distances les plus périlleuses. Écoutez!
Je ferai probablement sortir ce monsieur par la porte de ma maison;
ainsi, ne donnez qu’à un homme courageux la mission de la surveiller;
car, dit-elle en poussant un soupir, on ne peut pas lui refuser de la
bravoure, et il se défendra!
--Gudin! s’écria le commandant.
Aussitôt le jeune Fougerais s’élança du milieu de la troupe revenue
avec Hulot et qui avait gardé ses rangs à une certaine distance.
--Écoute, mon garçon, lui dit le vieux militaire à voix basse, ce
tonnerre de fille nous livre le Gars sans que je sache pourquoi, c’est
égal, ça n’est pas notre affaire. Tu prendras dix hommes avec toi et
tu te placeras de manière à garder le cul-de-sac au fond duquel est la
maison de cette fille; mais arrange-toi pour qu’on ne voie ni toi ni
tes hommes.
--Oui, mon commandant, je connais le terrain.
--Eh! bien, mon enfant, reprit Hulot, Beau-pied viendra t’avertir de ma
part du moment où il faudra jouer du bancal. Tâche de joindre toi-même
le marquis, et si tu peux le tuer, afin que je n’aie pas à le fusiller
juridiquement, tu seras lieutenant dans quinze jours, ou je ne me nomme
pas Hulot. --Tenez, mademoiselle, voici un lapin qui ne boudera pas,
dit-il à la jeune fille en lui montrant Gudin. Il fera bonne garde
devant votre maison, et si le ci-devant en sort ou veut y entrer, il ne
le manquera pas.
Gudin partit avec une dizaine de soldats.
--Savez-vous bien ce que vous faites? disait tout bas Corentin à
mademoiselle de Verneuil.
Elle ne lui répondit pas, et vit partir avec une sorte de contentement
les hommes qui, sous les ordres du sous-lieutenant, allèrent se placer
sur la Promenade, et ceux qui, suivant les instructions de Hulot, se
postèrent le long des flancs obscurs de l’église Saint-Léonard.
--Il y a des maisons qui tiennent à la mienne, dit-elle au commandant,
cernez-les aussi. Ne nous préparons pas de repentir en négligeant une
seule des précautions à prendre.
--Elle est enragée, pensa Hulot.
--Ne suis-je pas prophète, lui dit Corentin à l’oreille. Quant à celui
que je vais mettre chez elle, c’est le petit gars au pied sanglant;
ainsi...
Il n’acheva pas. Mademoiselle de Verneuil s’était par un mouvement
soudain élancée vers sa maison, où il la suivit en sifflant comme un
homme heureux; quand il la rejoignit, elle avait déjà atteint le seuil
de la porte où Corentin retrouva le fils de Galope-chopine.
--Mademoiselle, lui dit-il, prenez avec vous ce petit garçon, vous
ne pouvez pas avoir d’émissaire plus innocent et plus actif que lui.
--Quand tu auras vu le Gars entré, quelque chose qu’on te dise,
sauve-toi, viens me trouver au corps de garde, je te donnerai de quoi
manger de la galette pendant toute ta vie.
A ces mots, soufflés pour ainsi dire dans l’oreille du petit gars,
Corentin se sentit presser fortement la main par le jeune Breton, qui
suivit mademoiselle de Verneuil.
--Maintenant, mes bons amis, expliquez-vous quand vous voudrez! s’écria
Corentin lorsque la porte se ferma, si tu fais l’amour, mon petit
marquis, ce sera sur ton suaire.
Mais Corentin, qui ne put se résoudre à quitter de vue cette maison
fatale, se rendit sur la Promenade, où il trouva le commandant occupé à
donner quelques ordres. Bientôt la nuit vint. Deux heures s’écoulèrent
sans que les différentes sentinelles placées de distance en distance,
eussent rien aperçu qui pût faire soupçonner que le marquis avait
franchi la triple enceinte d’hommes attentifs et cachés qui cernaient
les trois côtés par lesquels la tour du Papegaut était accessible.
Vingt fois Corentin était allé de la Promenade au corps de garde, vingt
fois son attente avait été trompée, et son jeune émissaire n’était
pas encore venu le trouver. Abîmé dans ses pensées, l’espion marchait
lentement sur la Promenade en éprouvant le martyre que lui faisaient
subir trois passions terribles dans leur choc: l’amour, l’avarice,
l’ambition. Huit heures sonnèrent à toutes les horloges. La lune se
levait fort tard. Le brouillard et la nuit enveloppaient donc dans
d’effroyables ténèbres les lieux où le drame conçu par cet homme
allait se dénouer. L’agent supérieur de la police sut imposer silence
à ses passions, il se croisa fortement les bras sur la poitrine, et ne
quitta pas des yeux la fenêtre qui s’élevait comme un fantôme lumineux
au-dessus de cette tour. Quand sa marche le conduisait du côté des
vallées au bord des précipices, il épiait machinalement le brouillard
sillonné par les lueurs pâles de quelques lumières qui brillaient
çà et là dans les maisons de la ville ou des faubourgs, au-dessus et
au-dessous du rempart. Le silence profond qui régnait n’était troublé
que par le murmure du Nançon, par les coups lugubres et périodiques du
beffroi, par les pas lourds des sentinelles, ou par le bruit des armes,
quand on venait d’heure en heure relever les postes. Tout était devenu
solennel, les hommes et la Nature.
--Il fait noir comme dans la gueule d’un loup, dit en ce moment
Pille-miche.
--Va toujours, répondit Marche-à-terre, et ne parle pas plus qu’un
chien mort.
--J’ose à peine respirer, répliqua le Chouan.
--Si celui qui vient de laisser rouler une pierre veut que son
cœur serve de gaîne à mon couteau, il n’a qu’à recommencer, dit
Marche-à-terre d’une voix si basse qu’elle se confondait avec le
frissonnement des eaux du Nançon.
--Mais c’est moi, dit Pille-miche.
--Eh! bien, vieux sac à sous, reprit le chef, glisse sur ton ventre
comme une anguille de haie, sinon nous allons laisser là nos carcasses
plus tôt qu’il ne le faudra.
--Hé! Marche-à-terre, dit en continuant l’incorrigible Pille-miche, qui
s’aida de ses mains pour se hisser sur le ventre et arriva sur la ligne
où se trouvait son camarade à l’oreille duquel il parla d’une voix si
étouffée que les Chouans par lesquels ils étaient suivis n’entendirent
pas une syllabe. --Hé! Marche-à-terre, s’il faut en croire notre Grande
Garce, il doit y avoir un fier butin là-haut. Veux-tu faire part à nous
deux?
--Écoute, Pille-miche! dit Marche-à-terre en s’arrêtant à plat ventre.
Toute la troupe imita ce mouvement, tant les Chouans étaient excédés
par les difficultés que le précipice opposait à leur marche.
--Je te connais, reprit Marche-à-terre, pour être un de ces bons
Jean-prend-tout, qui aiment autant donner des coups que d’en recevoir,
quand il n’y a que cela à choisir. Nous ne venons pas ici pour chausser
les souliers des morts, nous sommes diables contre diables, et malheur
à ceux qui auront les griffes courtes. La Grande Garce nous envoie ici
pour sauver le Gars. Il est là, tiens, lève ton nez de chien et regarde
cette fenêtre, au-dessus de la tour!
En ce moment minuit sonna. La lune se leva et donna au brouillard
l’apparence d’une fumée blanche. Pille-miche serra violemment le bras
de Marche-à-terre et lui montra silencieusement à dix pieds au-dessus
d’eux, le fer triangulaire de quelques baïonnettes luisantes.
--Les Bleus y sont déjà, dit Pille-miche, nous n’aurons rien de force.
--Patience, répondit Marche-à-terre, si j’ai bien tout examiné ce
matin, nous devons trouver au bas de la tour du Papegaut, entre les
remparts et la Promenade, une petite place où l’on met toujours du
fumier, et l’on peut se laisser tomber là-dessus comme sur un lit.
--Si saint Labre, dit Pille-miche, voulait changer en bon cidre le
sang qui va couler, les Fougerais en trouveraient demain une terrible
provision.
Marche-à-terre couvrit de sa large main la bouche de son ami; puis, un
avis sourdement donné par lui courut de rang en rang jusqu’au dernier
des Chouans suspendus dans les airs sur les bruyères des schistes. En
effet, Corentin avait une oreille trop exercée pour n’avoir pas entendu
le froissement de quelques arbustes tourmentés par les Chouans, ou le
bruit léger des cailloux qui roulèrent au bas du précipice, et il était
au bord de l’esplanade. Marche-à-terre, qui semblait posséder le don de
voir dans l’obscurité, ou dont les sens continuellement en mouvement
devaient avoir acquis la finesse de ceux des Sauvages, avait entrevu
Corentin; comme un chien bien dressé, peut-être l’avait-il senti. Le
diplomate de la police eut beau écouter le silence et regarder le mur
naturel formé par les schistes, il n’y put rien découvrir. Si la lueur
douteuse du brouillard lui permit d’apercevoir quelques Chouans, il
les prit pour des fragments du rocher, tant ces corps humains gardèrent
bien l’apparence d’une nature inerte. Le danger de la troupe dura peu.
Corentin fut attiré par un bruit très-distinct qui se fit entendre
à l’autre extrémité de la Promenade, au point où cessait le mur de
soutènement et où commençait la pente rapide du rocher. Un sentier
tracé sur le bord des schistes et qui communiquait à l’escalier de la
Reine aboutissait précisément à ce point d’intersection. Au moment où
Corentin y arriva, il vit une figure s’élevant comme par enchantement,
et quand il avança la main pour s’emparer de cet être fantastique ou
réel auquel il ne supposait pas de bonnes intentions, il rencontra les
formes rondes et moelleuses d’une femme.
--Que le diable vous emporte, ma bonne! dit-il en murmurant. Si vous
n’aviez pas eu affaire à moi, vous auriez pu attraper une balle dans
la tête... Mais d’où venez-vous et où allez-vous à cette heure-ci?
Êtes-vous muette? --C’est cependant bien une femme, se dit-il à
lui-même.
Le silence devenant suspect, l’inconnue répondit d’une voix qui
annonçait un grand effroi: --Ah! mon bon homme, je revenons de la
veillée.
--C’est la prétendue mère du marquis, se dit Corentin. Voyons ce
qu’elle va faire.
--Eh! bien, allez par là, la vieille, reprit-il à haute voix en
feignant de ne pas la reconnaître. A gauche donc, si vous ne voulez pas
être fusillée!
Il resta immobile; mais en voyant madame du Gua qui se dirigea vers la
tour du Papegaut, il la suivit de loin avec une adresse diabolique.
Pendant cette fatale rencontre, les Chouans s’étaient très-habilement
postés sur les tas de fumier vers lesquels Marche-à-terre les avait
guidés.
--Voilà la Grande Garce! se dit tout bas Marche-à-terre en se dressant
sur ses pieds le long de la tour comme aurait pu faire un ours.
--Nous sommes là, dit-il à la dame.
--Bien! répondit madame du Gua. Si tu peux trouver une échelle dans la
maison dont le jardin aboutit à six pieds au-dessous du fumier, le Gars
serait sauvé. Vois-tu cet œil-de-bœuf là-haut? Il donne dans un cabinet
de toilette attenant à la chambre à coucher, c’est là qu’il faut
arriver. Ce pan de la tour au bas duquel vous êtes, est le seul qui ne
soit pas cerné. Les chevaux sont prêts, et si tu as gardé le passage
du Nançon, en un quart d’heure nous devons le mettre hors de danger,
malgré sa folie. Mais si cette catin veut le suivre, poignardez-la.
Corentin, apercevant dans l’ombre quelques-unes des formes indistinctes
qu’il avait d’abord prises pour des pierres, se mouvoir avec adresse,
alla sur-le-champ au poste de la porte Saint-Léonard, où il trouva le
commandant dormant tout habillé sur le lit de camp.
--Laissez-le donc, dit brutalement Beau-pied à Corentin, il ne fait que
de se poser là.
--Les Chouans sont ici, cria Corentin dans l’oreille de Hulot.
--Impossible, mais tant mieux! s’écria le commandant tout endormi qu’il
était, au moins l’on se battra.
Lorsque Hulot arriva sur la Promenade, Corentin lui montra dans l’ombre
la singulière position occupée par les Chouans.