Tous les soldats restèrent immobiles. Le commandant avait fait dérouler

les longs cheveux noirs d’une femme. Tout à coup le silence fut

interrompu par le bruit d’une multitude armée. Corentin entra dans le

corps de garde en précédant quatre soldats qui, sur leurs fusils placés

en forme de civière, portaient Montauran, auquel plusieurs coups de

feu avaient cassé les deux cuisses et les bras. Le marquis fut déposé

sur le lit de camp auprès de sa femme, il l’aperçut et trouva la force

de lui prendre la main par un geste convulsif. La mourante tourna

péniblement la tête, reconnut son mari, frissonna par une secousse

horrible à voir, et murmura ces paroles d’une voix presque éteinte:

--Un jour sans lendemain!... Dieu m’a trop bien exaucée.

--Commandant, dit le marquis en rassemblant toutes ses forces et sans

quitter la main de Marie, je compte sur votre probité pour annoncer ma

mort à mon jeune frère qui se trouve à Londres, écrivez-lui que s’il

veut obéir à mes dernières paroles, il ne portera pas les armes contre

la France, sans néanmoins abandonner le service du roi.

--Ce sera fait, dit Hulot en serrant la main du mourant.

--Portez-les à l’hôpital voisin, s’écria Corentin.

Hulot prit l’espion par le bras, de manière à lui laisser l’empreinte

de ses ongles dans la chair, et lui dit: --Puisque ta besogne est finie

par ici, fiche-moi le camp, et regarde bien la figure du commandant

Hulot, pour ne jamais te trouver sur son passage, si tu ne veux pas

qu’il fasse de ton ventre le fourreau de son bancal.

Et déjà le vieux soldat tirait son sabre.

--Voilà encore un de mes honnêtes gens qui ne feront jamais fortune, se

dit Corentin quand il fut loin du corps de garde.

Le marquis put encore remercier par un signe de tête son adversaire, en

lui témoignant cette estime que les soldats ont pour de loyaux ennemis.

En 1827, un vieil homme accompagné de sa femme marchandait des bestiaux

sur le marché de Fougères, et personne ne lui disait rien quoiqu’il

eût tué plus de cent personnes, on ne lui rappelait même point son

surnom de Marche-à-terre; la personne à qui l’on doit de précieux

renseignements sur tous les personnages de cette Scène, le vit emmenant

une vache et allant de cet air simple, ingénu qui fait dire: --Voilà un

bien brave homme!

Quant à Cibot, dit Pille-miche, on a déjà vu comment il a fini.

Peut-être Marche-à-terre essaya-t-il, mais vainement, d’arracher son

compagnon à l’échafaud, et se trouvait-il sur la place d’Alençon, lors

de l’effroyable tumulte qui fut un des événements du fameux procès

Rifoël, Briond et La Chanterie.

Fougères, août 1827.

UNE PASSION DANS LE DÉSERT

--Ce spectacle est effrayant! s’écria-t-elle en sortant de la ménagerie

de monsieur Martin.

Elle venait de contempler ce hardi spéculateur _travaillant_ avec sa

hyène, pour parler en style d’affiche.

--Par quels moyens, dit-elle en continuant, peut-il avoir apprivoisé

ses animaux au point d’être assez certain de leur affection pour...

--Ce fait qui vous semble un problème, répondis-je en l’interrompant,

est cependant une chose naturelle...

--Oh! s’écria-t-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire

d’incrédulité.

--Vous croyez donc les bêtes entièrement dépourvues de passions? lui

demandai-je, apprenez que nous pouvons leur donner tous les vices dus à

notre état de civilisation.

Elle me regarda d’un air étonné.

--Mais, repris-je, en voyant monsieur Martin pour la première fois,

j’avoue qu’il m’est échappé, comme à vous, une exclamation de surprise.

Je me trouvais alors près d’un ancien militaire amputé de la jambe

droite entré avec moi. Cette figure m’avait frappé. C’était une de ces

têtes intrépides, marquées du sceau de la guerre et sur lesquelles sont

écrites les batailles de Napoléon. Ce vieux soldat avait surtout un

air de franchise et de gaieté qui me prévient toujours favorablement.

C’était sans doute un de ces troupiers que rien ne surprend, qui

trouvent matière à rire dans la dernière grimace d’un camarade,

l’ensevelissent ou le dépouillent gaiement, interpellent les boulets

avec autorité, dont enfin les délibérations sont courtes, et qui

fraterniseraient avec le diable. Après avoir regardé fort attentivement

le propriétaire de la ménagerie au moment où il sortait de la loge, mon

compagnon plissa ses lèvres de manière à formuler un dédain moqueur

par cette espèce de moue significative que se permettent les hommes

supérieurs pour se faire distinguer des dupes. Aussi, quand je me

récriai sur le courage de monsieur Martin, sourit-il, et me dit-il d’un

air capable en hochant la tête: --Connu!

--Comment, connu? lui répondis-je. Si vous voulez m’expliquer ce

mystère, je vous serai très-obligé.

Après quelques instants pendant lesquels nous fîmes connaissance, nous

allâmes dîner chez le premier restaurateur dont la boutique s’offrit à

nos regards. Au dessert, une bouteille de vin de Champagne rendit aux

souvenirs de ce curieux soldat toute leur clarté. Il me raconta son

histoire et je vis qu’il avait eu raison de s’écrier: --_Connu!_

Rentrée chez elle, elle me fit tant d’agaceries, tant de promesses,

que je consentis à lui rédiger la confidence du soldat. Le lendemain

elle reçut donc cet épisode d’une épopée qu’on pourrait intituler: Les

Français en Égypte.

* * * * *

Lors de l’expédition entreprise dans la Haute-Égypte par le général

Desaix, un soldat provençal, étant tombé au pouvoir des Maugrabins, fut

emmené par ces Arabes dans les déserts situés au delà des cataractes du

Nil. Afin de mettre entre eux et l’armée française un espace suffisant

pour leur tranquillité, les Maugrabins firent une marche forcée, et

ne s’arrêtèrent qu’à la nuit. Ils campèrent autour d’un puits masqué

par des palmiers, auprès desquels ils avaient précédemment enterré

quelques provisions. Ne supposant pas que l’idée de fuir pût venir

à leur prisonnier, ils se contentèrent de lui attacher les mains,

et s’endormirent tous après avoir mangé quelques dattes et donné de

l’orge à leurs chevaux. Quand le hardi Provençal vit ses ennemis hors

d’état de le surveiller, il se servit de ses dents pour s’emparer d’un

cimeterre, puis, s’aidant de ses genoux pour en fixer la lame, il

trancha les cordes qui lui ôtaient l’usage de ses mains et se trouva

libre. Aussitôt il se saisit d’une carabine et d’un poignard, se

précautionna d’une provision de dattes sèches, d’un petit sac d’orge,

de poudre et de balles, ceignit un cimeterre, monta sur un cheval,

et piqua vivement dans la direction où il supposa que devait être

l’armée française. Impatient de revoir un bivouac, il pressa tellement

le coursier déjà fatigué, que le pauvre animal expira, les flancs

déchirés, laissant le Français au milieu du désert.

Après avoir marché pendant quelque temps dans le sable avec tout le

courage d’un forçat qui s’évade, le soldat fut forcé de s’arrêter,

le jour finissait. Malgré la beauté du ciel pendant les nuits en

Orient, il ne se sentit pas la force de continuer son chemin. Il

avait heureusement pu gagner une éminence sur le haut de laquelle

s’élançaient quelques palmiers, dont les feuillages aperçus depuis

longtemps avaient réveillé dans son cœur les plus douces espérances.

Sa lassitude était si grande qu’il se coucha sur une pierre de granit,

capricieusement taillée en lit de camp, et s’y endormit sans prendre

aucune précaution pour sa défense pendant son sommeil. Il avait fait

le sacrifice de sa vie. Sa dernière pensée fut même un regret. Il

se repentait déjà d’avoir quitté les Maugrabins dont la vie errante

commençait à lui sourire, depuis qu’il était loin d’eux et sans

secours. Il fut réveillé par le soleil, dont les impitoyables rayons,

tombant d’aplomb sur le granit, y produisaient une chaleur intolérable.

Or, le Provençal avait eu la maladresse de se placer en sens inverse

de l’ombre projetée par les têtes verdoyantes et majestueuses des

palmiers... Il regarda ces arbres solitaires, et tressaillit! ils lui

rappelèrent les fûts élégants et couronnés de longues feuilles qui

distinguent les colonnes sarrasines de la cathédrale d’Arles. Mais

quand, après avoir compté les palmiers, il jeta les yeux autour de lui,

le plus affreux désespoir fondit sur son âme. Il voyait un océan sans

bornes. Les sables noirâtres du désert s’étendaient à perte de vue

dans toutes les directions, et ils étincelaient comme une lame d’acier

frappée par une vive lumière. Il ne savait pas si c’était une mer de

glaces ou des lacs unis comme un miroir. Emportée par lames, une vapeur

de feu tourbillonnait au-dessus de cette terre mouvante. Le ciel avait

un éclat oriental d’une pureté désespérante, car il ne laisse alors

rien à désirer à l’imagination. Le ciel et la terre étaient en feu.

Le silence effrayait par sa majesté sauvage et terrible. L’infini,

l’immensité, pressaient l’âme de toutes parts: pas un nuage au ciel,

pas un souffle dans l’air, pas un accident au sein du sable agité par

petites vagues menues; enfin l’horizon finissait, comme en mer, quand

il fait beau, par une ligne de lumière aussi déliée que le tranchant

d’un sabre. Le Provençal serra le tronc d’un des palmiers, comme si

c’eût été le corps d’un ami; puis, à l’abri de l’ombre grêle et droite

que l’arbre dessinait sur le granit, il pleura, s’assit et resta

là, contemplant avec une tristesse profonde la scène implacable qui

s’offrait à ses regards. Il cria comme pour tenter la solitude. Sa

voix, perdue dans les cavités de l’éminence, rendit au loin un son

maigre qui ne réveilla point d’écho; l’écho était dans son cœur: le

Provençal avait vingt-deux ans, il arma sa carabine.

--Il sera toujours bien temps! se dit-il en posant à terre l’arme

libératrice.

Regardant tour à tour l’espace noirâtre et l’espace bleu, le soldat

rêvait à la France. Il sentait avec délice les ruisseaux de Paris, il

se rappelait les villes par lesquelles il avait passé, les figures de

ses camarades, et les plus légères circonstances de sa vie. Enfin,

son imagination méridionale lui fit bientôt entrevoir les cailloux de

sa chère Provence dans les jeux de la chaleur qui ondoyait au-dessus

de la nappe étendue dans le désert. Craignant tous les dangers de ce

cruel mirage, il descendit le revers opposé à celui par lequel il était

monté, la veille, sur la colline. Sa joie fut grande en découvrant une

espèce de grotte, naturellement taillée dans les immenses fragments de

granit qui formaient la base de ce monticule. Les débris d’une natte

annonçaient que cet asile avait été jadis habité. Puis à quelques pas

il aperçut des palmiers chargés de dattes. Alors l’instinct qui nous

attache à la vie se réveilla dans son cœur. Il espéra vivre assez pour

attendre le passage de quelques Maugrabins, ou peut-être! entendrait-il

bientôt le bruit des canons; car, en ce moment, Bonaparte parcourait

l’Égypte. Ranimé par cette pensée, le Français abattit quelques régimes

de fruits mûrs sous le poids desquels les dattiers semblaient fléchir,

et il s’assura en goûtant cette manne inespérée, que l’habitant de la

grotte avait cultivé les palmiers. La chair savoureuse et fraîche de

la datte accusait en effet les soins de son prédécesseur. Le Provençal

passa subitement d’un sombre désespoir à une joie presque folle. Il

remonta sur le haut de la colline, et s’occupa pendant le reste du jour

à couper un des palmiers inféconds qui, la veille, lui avaient servi

de toit. Un vague souvenir lui fit penser aux animaux du désert; et,

prévoyant qu’ils pourraient venir boire à la source perdue dans les

sables qui apparaissait au bas des quartiers de roche, il résolut de

se garantir de leurs visites en mettant une barrière à la porte de son

ermitage. Malgré son ardeur, malgré les forces que lui donna la peur

d’être dévoré pendant son sommeil, il lui fut impossible de couper le

palmier en plusieurs morceaux dans cette journée; mais il réussit à

l’abattre. Quand, vers le soir, ce roi du désert tomba, le bruit de

sa chute retentit au loin, et ce fut comme un gémissement poussé par

la solitude; le soldat en frémit comme s’il eût entendu quelque voix

lui prédire un malheur. Mais, comme un héritier qui ne s’apitoie pas

longtemps sur la mort d’un parent, il dépouilla ce bel arbre des larges

et hautes feuilles vertes qui en sont le poétique ornement, et s’en

servit pour réparer la natte sur laquelle il allait se coucher. Fatigué

par la chaleur et le travail, il s’endormit sous les lambris rouges

de sa grotte humide. Au milieu de la nuit son sommeil fut troublé par

un bruit extraordinaire. Il se dressa sur son séant, et le silence

profond qui régnait lui permit de reconnaître l’accent alternatif

d’une respiration dont la sauvage énergie ne pouvait appartenir à une

créature humaine. Une profonde peur, encore augmentée par l’obscurité,

par le silence et par les fantaisies du réveil lui glaça le cœur. Il

sentit même à peine la douloureuse contraction de sa chevelure quand,

à force de dilater les pupilles de ses yeux, il aperçut dans l’ombre

deux lueurs faibles et jaunes. D’abord il attribua ces lumières à

quelque reflet de ses prunelles; mais bientôt, le vif éclat de la

nuit l’aidant par degrés à distinguer les objets qui se trouvaient

dans la grotte, il aperçut un énorme animal couché à deux pas de lui.

Était-ce un lion, un tigre, ou un crocodile? Le Provençal n’avait pas

assez d’instruction pour savoir dans quel sous-genre était classé son

ennemi; mais son effroi fut d’autant plus violent que son ignorance lui

fit supposer tous les malheurs ensemble. Il endura le cruel supplice

d’écouter, de saisir les caprices de cette respiration, sans en rien

perdre, et sans oser se permettre le moindre mouvement. Une odeur aussi

forte que celle exhalée par les renards, mais plus pénétrante, plus

grave pour ainsi dire, remplissait la grotte; et quand le Provençal

l’eut dégustée du nez, sa terreur fut au comble, car il ne pouvait

plus révoquer en doute l’existence du terrible compagnon, dont l’antre

royal lui servait de bivouac. Bientôt les reflets de la lune qui se

précipitait vers l’horizon éclairant la tanière firent insensiblement

resplendir la peau tachetée d’une panthère. Ce lion d’Égypte dormait,

roulé comme un gros chien, paisible possesseur d’une niche somptueuse

à la porte d’un hôtel; ses yeux, ouverts pendant un moment, s’étaient

refermés. Il avait la face tournée vers le Français. Mille pensées

confuses passèrent dans l’âme du prisonnier de la panthère; d’abord

il voulut la tuer d’un coup de fusil; mais il s’aperçut qu’il n’y

avait pas assez d’espace entre elle et lui pour l’ajuster, le canon

aurait dépassé l’animal. Et s’il l’éveillait? Cette hypothèse le

rendit immobile. En écoutant battre son cœur au milieu du silence,

il maudissait les pulsations trop fortes que l’affluence du sang y

produisait, redoutant de troubler ce sommeil qui lui permettait de

chercher un expédient salutaire. Il mit la main deux fois sur son

cimeterre dans le dessein de trancher la tête à son ennemi; mais la

difficulté de couper un poil ras et dur l’obligea de renoncer à ce

hardi projet. --La manquer? ce serait mourir sûrement, pensa-t-il. Il

préféra les chances d’un combat, et résolut d’attendre le jour. Et le

jour ne se fit pas longtemps désirer. Le Français put alors examiner la

panthère; elle avait le museau teint de sang. --Elle a bien mangé!...

pensa-t-il sans s’inquiéter si le festin avait été composé de chair

humaine, elle n’aura pas faim à son réveil.

C’était une femelle. La fourrure du ventre et des cuisses étincelait

de blancheur. Plusieurs petites taches, semblables à du velours,

formaient de jolis bracelets autour des pattes. La queue musculeuse

était également blanche, mais terminée par des anneaux noirs. Le

dessus de la robe, jaune comme de l’or mat, mais bien lisse et doux,

portait ces mouchetures caractéristiques, nuancées en forme de roses,

qui servent à distinguer les panthères des autres espèces de _felis_.

Cette tranquille et redoutable hôtesse ronflait dans une pose aussi

gracieuse que celle d’une chatte couchée sur le coussin d’une ottomane.

Ses sanglantes pattes, nerveuses et bien armées, étaient en avant de sa

tête qui reposait dessus, et de laquelle partaient ces barbes rares et

droites, semblables à des fils d’argent. Si elle avait été ainsi dans

une cage, le Provençal aurait certes admiré la grâce de cette bête et

les vigoureux contrastes des couleurs vives qui donnaient à sa simarre

un éclat impérial; mais en ce moment il sentait sa vue troublée par cet

aspect sinistre. La présence de la panthère, même endormie, lui faisait

éprouver l’effet que les yeux magnétiques du serpent produisent, dit

on, sur le rossignol. Le courage du soldat finit par s’évanouir un

moment devant ce danger, tandis qu’il se serait sans doute exalté sous

la bouche des canons vomissant la mitraille. Cependant, une pensée

intrépide se fit jour en son âme, et tarit, dans sa source, la sueur

froide qui lui découlait du front. Agissant comme les hommes qui,

poussés à bout par le malheur, arrivent à défier la mort et s’offrent

à ses coups, il vit sans s’en rendre compte une tragédie dans cette

aventure, et résolut d’y jouer son rôle avec honneur jusqu’à la

dernière scène.

--Avant-hier, les Arabes m’auraient peut-être tué?... se dit-il. Se

considérant comme mort, il attendit bravement et avec une inquiète

curiosité le réveil de son ennemi. Quand le soleil parut, la

panthère ouvrit subitement les yeux; puis elle étendit violemment

ses pattes, comme pour les dégourdir et dissiper des crampes. Enfin

elle bâilla, montrant ainsi l’épouvantable appareil de ses dents et

sa langue fourchue, aussi dure qu’une râpe. --C’est comme une petite

maîtresse!... pensa le Français en la voyant se rouler et faire les

mouvements les plus doux et les plus coquets. Elle lécha le sang qui

teignait ses pattes, son museau, et se gratta la tête par des gestes

réitérés pleins de gentillesse. --Bien!... Fais un petit bout de

toilette!... dit en lui-même le Français qui retrouva sa gaieté en

reprenant du courage, nous allons nous souhaiter le bonjour. Et il

saisit le petit poignard court dont il avait débarrassé les Maugrabins.

En ce moment, la panthère retourna la tête vers le Français, et le

regarda fixement sans avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et

leur insupportable clarté firent tressaillir le Provençal, surtout

quand la bête marcha vers lui; mais il la contempla d’un air caressant,

et la guignant comme pour la magnétiser, il la laissa venir près

de lui; puis, par un mouvement aussi doux, aussi amoureux que s’il

avait voulu caresser la plus jolie femme, il lui passa la main sur

tout le corps, de la tête à la queue, en irritant avec ses ongles les

flexibles vertèbres qui partageaient le dos jaune de la panthère. La

bête redressa voluptueusement sa queue, ses yeux s’adoucirent; et

quand, pour la troisième fois, le Français accomplit cette flatterie

intéressée, elle fit entendre un de ces _rourou_ par lesquels nos chats

expriment leur plaisir; mais ce murmure partait d’un gosier si puissant

et si profond, qu’il retentit dans la grotte comme les derniers

ronflements des orgues dans une église. Le Provençal, comprenant

l’importance de ses caresses, les redoubla de manière à étourdir, à

stupéfier cette courtisane impérieuse. Quand il se crut sûr d’avoir

éteint la férocité de sa capricieuse compagne, dont la faim avait été

si heureusement assouvie la veille, il se leva et voulut sortir de la

grotte; la panthère le laissa bien partir, mais quand il eut gravi

la colline, elle bondit avec la légèreté des moineaux sautant d’une

branche à une autre, et vint se frotter contre les jambes du soldat en

faisant le gros dos à la manière des chattes. Puis, regardant son hôte

d’un œil dont l’éclat était devenu moins inflexible, elle jeta ce cri

sauvage que les naturalistes comparent au bruit d’une scie.

--Elle est exigeante! s’écria le Français en souriant. Il essaya de

jouer avec les oreilles, de lui caresser le ventre et lui gratter

fortement la tête avec ses ongles. Et, s’apercevant de ses succès,

il lui chatouilla le crâne avec la pointe de son poignard, en épiant

l’heure de la tuer; mais la dureté des os le fit trembler de ne pas

réussir.

La sultane du désert agréa les talents de son esclave en levant la

tête, en tendant le cou, en accusant son ivresse par la tranquillité

de son attitude. Le Français songea soudain que, pour assassiner d’un

seul coup cette farouche princesse, il fallait la poignarder dans la

gorge, et il levait la lame, quand la panthère, rassasiée sans doute,

se coucha gracieusement à ses pieds en jetant de temps en temps des

regards où, malgré une rigueur native, se peignait confusément de la

bienveillance. Le pauvre Provençal mangea ses dattes, en s’appuyant

sur un des palmiers; mais il lançait tour à tour un œil investigateur

sur le désert pour y chercher des libérateurs, et sur sa terrible

compagne pour en épier la clémence incertaine. La panthère regardait

l’endroit où les noyaux de datte tombaient, chaque fois qu’il en

jetait un, et ses yeux exprimaient alors une incroyable méfiance. Elle

examinait le Français avec une prudence commerciale; mais cet examen

lui fut favorable, car lorsqu’il eut achevé son maigre repas, elle lui

lécha ses souliers, et, d’une langue rude et forte, elle en enleva

miraculeusement la poussière incrustée dans les plis.

--Mais quand elle aura faim?... pensa le Provençal. Malgré le frisson

que lui causa son idée, le soldat se mit à mesurer curieusement les

proportions de la panthère, certainement un des plus beaux individus

de l’espèce, car elle avait trois pieds de hauteur et quatre pieds

de longueur, sans y comprendre la queue. Cette arme puissante, ronde

comme un gourdin, était haute de près de trois pieds. La tête, aussi

grosse que celle d’une lionne, se distinguait par une rare expression

de finesse; la froide cruauté des tigres y dominait bien, mais il y

avait aussi une vague ressemblance avec la physionomie d’une femme

artificieuse. Enfin la figure de cette reine solitaire révélait en

ce moment une sorte de gaieté semblable à celle de Néron ivre: elle

s’était désaltérée dans le sang et voulait jouer. Le soldat essaya

d’aller et de venir, la panthère le laissa libre, se contentant de le

suivre des yeux, ressemblant ainsi moins à un chien fidèle qu’à un

gros angora inquiet de tout, même des mouvements de son maître. Quand

il se retourna, il aperçut du côté de la fontaine les restes de son

cheval, la panthère en avait traîné jusque-là le cadavre. Les deux

tiers environ étaient dévorés. Ce spectacle rassura le Français. Il lui

fut facile alors d’expliquer l’absence de la panthère, et le respect

qu’elle avait eu pour lui pendant son sommeil. Ce premier bonheur

l’enhardissant à tenter l’avenir, il conçut le fol espoir de faire bon

ménage avec la panthère pendant toute la journée, en ne négligeant

aucun moyen de l’apprivoiser et de se concilier ses bonnes grâces.

Il revint près d’elle et eut l’ineffable bonheur de lui voir remuer

la queue par un mouvement presque insensible. Il s’assit alors sans

crainte auprès d’elle, et ils se mirent à jouer tous les deux, il lui

prit les pattes, le museau, lui tournilla les oreilles, la renversa sur

le dos, et gratta fortement ses flancs chauds et soyeux. Elle se laissa

faire, et quand le soldat essaya de lui lisser le poil des pattes, elle

rentra soigneusement ses ongles recourbés comme des damas. Le Français,

qui gardait une main sur son poignard, pensait encore à le plonger

dans le ventre de la trop confiante panthère; mais il craignit d’être

immédiatement étranglé dans la dernière convulsion qui l’agiterait.

Et d’ailleurs, il entendit dans son cœur une sorte de remords qui lui

criait de respecter une créature inoffensive. Il lui semblait avoir

trouvé une amie dans ce désert sans bornes. Il songea involontairement

à sa première maîtresse, qu’il avait surnommée _Mignonne_ par

antiphrase, parce qu’elle était d’une si atroce jalousie, que pendant

tout le temps que dura leur passion, il eut à craindre le couteau dont

elle l’avait toujours menacé. Ce souvenir de son jeune âge lui suggéra

d’essayer de faire répondre à ce nom la jeune panthère de laquelle il

admirait, maintenant avec moins d’effroi, l’agilité, la grâce et la

mollesse.

Vers la fin de la journée, il s’était familiarisé avec sa situation

périlleuse, et il en aimait presque les angoisses. Enfin sa compagne

avait fini par prendre l’habitude de le regarder quand il criait en

voix de fausset: «_Mignonne_.» Au coucher du soleil, Mignonne fit

entendre à plusieurs reprises un cri profond et mélancolique.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 28 / 72 段