les longs cheveux noirs d’une femme. Tout à coup le silence fut
interrompu par le bruit d’une multitude armée. Corentin entra dans le
corps de garde en précédant quatre soldats qui, sur leurs fusils placés
en forme de civière, portaient Montauran, auquel plusieurs coups de
feu avaient cassé les deux cuisses et les bras. Le marquis fut déposé
sur le lit de camp auprès de sa femme, il l’aperçut et trouva la force
de lui prendre la main par un geste convulsif. La mourante tourna
péniblement la tête, reconnut son mari, frissonna par une secousse
horrible à voir, et murmura ces paroles d’une voix presque éteinte:
--Un jour sans lendemain!... Dieu m’a trop bien exaucée.
--Commandant, dit le marquis en rassemblant toutes ses forces et sans
quitter la main de Marie, je compte sur votre probité pour annoncer ma
mort à mon jeune frère qui se trouve à Londres, écrivez-lui que s’il
veut obéir à mes dernières paroles, il ne portera pas les armes contre
la France, sans néanmoins abandonner le service du roi.
--Ce sera fait, dit Hulot en serrant la main du mourant.
--Portez-les à l’hôpital voisin, s’écria Corentin.
Hulot prit l’espion par le bras, de manière à lui laisser l’empreinte
de ses ongles dans la chair, et lui dit: --Puisque ta besogne est finie
par ici, fiche-moi le camp, et regarde bien la figure du commandant
Hulot, pour ne jamais te trouver sur son passage, si tu ne veux pas
qu’il fasse de ton ventre le fourreau de son bancal.
Et déjà le vieux soldat tirait son sabre.
--Voilà encore un de mes honnêtes gens qui ne feront jamais fortune, se
dit Corentin quand il fut loin du corps de garde.
Le marquis put encore remercier par un signe de tête son adversaire, en
lui témoignant cette estime que les soldats ont pour de loyaux ennemis.
En 1827, un vieil homme accompagné de sa femme marchandait des bestiaux
sur le marché de Fougères, et personne ne lui disait rien quoiqu’il
eût tué plus de cent personnes, on ne lui rappelait même point son
surnom de Marche-à-terre; la personne à qui l’on doit de précieux
renseignements sur tous les personnages de cette Scène, le vit emmenant
une vache et allant de cet air simple, ingénu qui fait dire: --Voilà un
bien brave homme!
Quant à Cibot, dit Pille-miche, on a déjà vu comment il a fini.
Peut-être Marche-à-terre essaya-t-il, mais vainement, d’arracher son
compagnon à l’échafaud, et se trouvait-il sur la place d’Alençon, lors
de l’effroyable tumulte qui fut un des événements du fameux procès
Rifoël, Briond et La Chanterie.
Fougères, août 1827.
UNE PASSION DANS LE DÉSERT
--Ce spectacle est effrayant! s’écria-t-elle en sortant de la ménagerie
de monsieur Martin.
Elle venait de contempler ce hardi spéculateur _travaillant_ avec sa
hyène, pour parler en style d’affiche.
--Par quels moyens, dit-elle en continuant, peut-il avoir apprivoisé
ses animaux au point d’être assez certain de leur affection pour...
--Ce fait qui vous semble un problème, répondis-je en l’interrompant,
est cependant une chose naturelle...
--Oh! s’écria-t-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire
d’incrédulité.
--Vous croyez donc les bêtes entièrement dépourvues de passions? lui
demandai-je, apprenez que nous pouvons leur donner tous les vices dus à
notre état de civilisation.
Elle me regarda d’un air étonné.
--Mais, repris-je, en voyant monsieur Martin pour la première fois,
j’avoue qu’il m’est échappé, comme à vous, une exclamation de surprise.
Je me trouvais alors près d’un ancien militaire amputé de la jambe
droite entré avec moi. Cette figure m’avait frappé. C’était une de ces
têtes intrépides, marquées du sceau de la guerre et sur lesquelles sont
écrites les batailles de Napoléon. Ce vieux soldat avait surtout un
air de franchise et de gaieté qui me prévient toujours favorablement.
C’était sans doute un de ces troupiers que rien ne surprend, qui
trouvent matière à rire dans la dernière grimace d’un camarade,
l’ensevelissent ou le dépouillent gaiement, interpellent les boulets
avec autorité, dont enfin les délibérations sont courtes, et qui
fraterniseraient avec le diable. Après avoir regardé fort attentivement
le propriétaire de la ménagerie au moment où il sortait de la loge, mon
compagnon plissa ses lèvres de manière à formuler un dédain moqueur
par cette espèce de moue significative que se permettent les hommes
supérieurs pour se faire distinguer des dupes. Aussi, quand je me
récriai sur le courage de monsieur Martin, sourit-il, et me dit-il d’un
air capable en hochant la tête: --Connu!
--Comment, connu? lui répondis-je. Si vous voulez m’expliquer ce
mystère, je vous serai très-obligé.
Après quelques instants pendant lesquels nous fîmes connaissance, nous
allâmes dîner chez le premier restaurateur dont la boutique s’offrit à
nos regards. Au dessert, une bouteille de vin de Champagne rendit aux
souvenirs de ce curieux soldat toute leur clarté. Il me raconta son
histoire et je vis qu’il avait eu raison de s’écrier: --_Connu!_
Rentrée chez elle, elle me fit tant d’agaceries, tant de promesses,
que je consentis à lui rédiger la confidence du soldat. Le lendemain
elle reçut donc cet épisode d’une épopée qu’on pourrait intituler: Les
Français en Égypte.
* * * * *
Lors de l’expédition entreprise dans la Haute-Égypte par le général
Desaix, un soldat provençal, étant tombé au pouvoir des Maugrabins, fut
emmené par ces Arabes dans les déserts situés au delà des cataractes du
Nil. Afin de mettre entre eux et l’armée française un espace suffisant
pour leur tranquillité, les Maugrabins firent une marche forcée, et
ne s’arrêtèrent qu’à la nuit. Ils campèrent autour d’un puits masqué
par des palmiers, auprès desquels ils avaient précédemment enterré
quelques provisions. Ne supposant pas que l’idée de fuir pût venir
à leur prisonnier, ils se contentèrent de lui attacher les mains,
et s’endormirent tous après avoir mangé quelques dattes et donné de
l’orge à leurs chevaux. Quand le hardi Provençal vit ses ennemis hors
d’état de le surveiller, il se servit de ses dents pour s’emparer d’un
cimeterre, puis, s’aidant de ses genoux pour en fixer la lame, il
trancha les cordes qui lui ôtaient l’usage de ses mains et se trouva
libre. Aussitôt il se saisit d’une carabine et d’un poignard, se
précautionna d’une provision de dattes sèches, d’un petit sac d’orge,
de poudre et de balles, ceignit un cimeterre, monta sur un cheval,
et piqua vivement dans la direction où il supposa que devait être
l’armée française. Impatient de revoir un bivouac, il pressa tellement
le coursier déjà fatigué, que le pauvre animal expira, les flancs
déchirés, laissant le Français au milieu du désert.
Après avoir marché pendant quelque temps dans le sable avec tout le
courage d’un forçat qui s’évade, le soldat fut forcé de s’arrêter,
le jour finissait. Malgré la beauté du ciel pendant les nuits en
Orient, il ne se sentit pas la force de continuer son chemin. Il
avait heureusement pu gagner une éminence sur le haut de laquelle
s’élançaient quelques palmiers, dont les feuillages aperçus depuis
longtemps avaient réveillé dans son cœur les plus douces espérances.
Sa lassitude était si grande qu’il se coucha sur une pierre de granit,
capricieusement taillée en lit de camp, et s’y endormit sans prendre
aucune précaution pour sa défense pendant son sommeil. Il avait fait
le sacrifice de sa vie. Sa dernière pensée fut même un regret. Il
se repentait déjà d’avoir quitté les Maugrabins dont la vie errante
commençait à lui sourire, depuis qu’il était loin d’eux et sans
secours. Il fut réveillé par le soleil, dont les impitoyables rayons,
tombant d’aplomb sur le granit, y produisaient une chaleur intolérable.
Or, le Provençal avait eu la maladresse de se placer en sens inverse
de l’ombre projetée par les têtes verdoyantes et majestueuses des
palmiers... Il regarda ces arbres solitaires, et tressaillit! ils lui
rappelèrent les fûts élégants et couronnés de longues feuilles qui
distinguent les colonnes sarrasines de la cathédrale d’Arles. Mais
quand, après avoir compté les palmiers, il jeta les yeux autour de lui,
le plus affreux désespoir fondit sur son âme. Il voyait un océan sans
bornes. Les sables noirâtres du désert s’étendaient à perte de vue
dans toutes les directions, et ils étincelaient comme une lame d’acier
frappée par une vive lumière. Il ne savait pas si c’était une mer de
glaces ou des lacs unis comme un miroir. Emportée par lames, une vapeur
de feu tourbillonnait au-dessus de cette terre mouvante. Le ciel avait
un éclat oriental d’une pureté désespérante, car il ne laisse alors
rien à désirer à l’imagination. Le ciel et la terre étaient en feu.
Le silence effrayait par sa majesté sauvage et terrible. L’infini,
l’immensité, pressaient l’âme de toutes parts: pas un nuage au ciel,
pas un souffle dans l’air, pas un accident au sein du sable agité par
petites vagues menues; enfin l’horizon finissait, comme en mer, quand
il fait beau, par une ligne de lumière aussi déliée que le tranchant
d’un sabre. Le Provençal serra le tronc d’un des palmiers, comme si
c’eût été le corps d’un ami; puis, à l’abri de l’ombre grêle et droite
que l’arbre dessinait sur le granit, il pleura, s’assit et resta
là, contemplant avec une tristesse profonde la scène implacable qui
s’offrait à ses regards. Il cria comme pour tenter la solitude. Sa
voix, perdue dans les cavités de l’éminence, rendit au loin un son
maigre qui ne réveilla point d’écho; l’écho était dans son cœur: le
Provençal avait vingt-deux ans, il arma sa carabine.
--Il sera toujours bien temps! se dit-il en posant à terre l’arme
libératrice.
Regardant tour à tour l’espace noirâtre et l’espace bleu, le soldat
rêvait à la France. Il sentait avec délice les ruisseaux de Paris, il
se rappelait les villes par lesquelles il avait passé, les figures de
ses camarades, et les plus légères circonstances de sa vie. Enfin,
son imagination méridionale lui fit bientôt entrevoir les cailloux de
sa chère Provence dans les jeux de la chaleur qui ondoyait au-dessus
de la nappe étendue dans le désert. Craignant tous les dangers de ce
cruel mirage, il descendit le revers opposé à celui par lequel il était
monté, la veille, sur la colline. Sa joie fut grande en découvrant une
espèce de grotte, naturellement taillée dans les immenses fragments de
granit qui formaient la base de ce monticule. Les débris d’une natte
annonçaient que cet asile avait été jadis habité. Puis à quelques pas
il aperçut des palmiers chargés de dattes. Alors l’instinct qui nous
attache à la vie se réveilla dans son cœur. Il espéra vivre assez pour
attendre le passage de quelques Maugrabins, ou peut-être! entendrait-il
bientôt le bruit des canons; car, en ce moment, Bonaparte parcourait
l’Égypte. Ranimé par cette pensée, le Français abattit quelques régimes
de fruits mûrs sous le poids desquels les dattiers semblaient fléchir,
et il s’assura en goûtant cette manne inespérée, que l’habitant de la
grotte avait cultivé les palmiers. La chair savoureuse et fraîche de
la datte accusait en effet les soins de son prédécesseur. Le Provençal
passa subitement d’un sombre désespoir à une joie presque folle. Il
remonta sur le haut de la colline, et s’occupa pendant le reste du jour
à couper un des palmiers inféconds qui, la veille, lui avaient servi
de toit. Un vague souvenir lui fit penser aux animaux du désert; et,
prévoyant qu’ils pourraient venir boire à la source perdue dans les
sables qui apparaissait au bas des quartiers de roche, il résolut de
se garantir de leurs visites en mettant une barrière à la porte de son
ermitage. Malgré son ardeur, malgré les forces que lui donna la peur
d’être dévoré pendant son sommeil, il lui fut impossible de couper le
palmier en plusieurs morceaux dans cette journée; mais il réussit à
l’abattre. Quand, vers le soir, ce roi du désert tomba, le bruit de
sa chute retentit au loin, et ce fut comme un gémissement poussé par
la solitude; le soldat en frémit comme s’il eût entendu quelque voix
lui prédire un malheur. Mais, comme un héritier qui ne s’apitoie pas
longtemps sur la mort d’un parent, il dépouilla ce bel arbre des larges
et hautes feuilles vertes qui en sont le poétique ornement, et s’en
servit pour réparer la natte sur laquelle il allait se coucher. Fatigué
par la chaleur et le travail, il s’endormit sous les lambris rouges
de sa grotte humide. Au milieu de la nuit son sommeil fut troublé par
un bruit extraordinaire. Il se dressa sur son séant, et le silence
profond qui régnait lui permit de reconnaître l’accent alternatif
d’une respiration dont la sauvage énergie ne pouvait appartenir à une
créature humaine. Une profonde peur, encore augmentée par l’obscurité,
par le silence et par les fantaisies du réveil lui glaça le cœur. Il
sentit même à peine la douloureuse contraction de sa chevelure quand,
à force de dilater les pupilles de ses yeux, il aperçut dans l’ombre
deux lueurs faibles et jaunes. D’abord il attribua ces lumières à
quelque reflet de ses prunelles; mais bientôt, le vif éclat de la
nuit l’aidant par degrés à distinguer les objets qui se trouvaient
dans la grotte, il aperçut un énorme animal couché à deux pas de lui.
Était-ce un lion, un tigre, ou un crocodile? Le Provençal n’avait pas
assez d’instruction pour savoir dans quel sous-genre était classé son
ennemi; mais son effroi fut d’autant plus violent que son ignorance lui
fit supposer tous les malheurs ensemble. Il endura le cruel supplice
d’écouter, de saisir les caprices de cette respiration, sans en rien
perdre, et sans oser se permettre le moindre mouvement. Une odeur aussi
forte que celle exhalée par les renards, mais plus pénétrante, plus
grave pour ainsi dire, remplissait la grotte; et quand le Provençal
l’eut dégustée du nez, sa terreur fut au comble, car il ne pouvait
plus révoquer en doute l’existence du terrible compagnon, dont l’antre
royal lui servait de bivouac. Bientôt les reflets de la lune qui se
précipitait vers l’horizon éclairant la tanière firent insensiblement
resplendir la peau tachetée d’une panthère. Ce lion d’Égypte dormait,
roulé comme un gros chien, paisible possesseur d’une niche somptueuse
à la porte d’un hôtel; ses yeux, ouverts pendant un moment, s’étaient
refermés. Il avait la face tournée vers le Français. Mille pensées
confuses passèrent dans l’âme du prisonnier de la panthère; d’abord
il voulut la tuer d’un coup de fusil; mais il s’aperçut qu’il n’y
avait pas assez d’espace entre elle et lui pour l’ajuster, le canon
aurait dépassé l’animal. Et s’il l’éveillait? Cette hypothèse le
rendit immobile. En écoutant battre son cœur au milieu du silence,
il maudissait les pulsations trop fortes que l’affluence du sang y
produisait, redoutant de troubler ce sommeil qui lui permettait de
chercher un expédient salutaire. Il mit la main deux fois sur son
cimeterre dans le dessein de trancher la tête à son ennemi; mais la
difficulté de couper un poil ras et dur l’obligea de renoncer à ce
hardi projet. --La manquer? ce serait mourir sûrement, pensa-t-il. Il
préféra les chances d’un combat, et résolut d’attendre le jour. Et le
jour ne se fit pas longtemps désirer. Le Français put alors examiner la
panthère; elle avait le museau teint de sang. --Elle a bien mangé!...
pensa-t-il sans s’inquiéter si le festin avait été composé de chair
humaine, elle n’aura pas faim à son réveil.
C’était une femelle. La fourrure du ventre et des cuisses étincelait
de blancheur. Plusieurs petites taches, semblables à du velours,
formaient de jolis bracelets autour des pattes. La queue musculeuse
était également blanche, mais terminée par des anneaux noirs. Le
dessus de la robe, jaune comme de l’or mat, mais bien lisse et doux,
portait ces mouchetures caractéristiques, nuancées en forme de roses,
qui servent à distinguer les panthères des autres espèces de _felis_.
Cette tranquille et redoutable hôtesse ronflait dans une pose aussi
gracieuse que celle d’une chatte couchée sur le coussin d’une ottomane.
Ses sanglantes pattes, nerveuses et bien armées, étaient en avant de sa
tête qui reposait dessus, et de laquelle partaient ces barbes rares et
droites, semblables à des fils d’argent. Si elle avait été ainsi dans
une cage, le Provençal aurait certes admiré la grâce de cette bête et
les vigoureux contrastes des couleurs vives qui donnaient à sa simarre
un éclat impérial; mais en ce moment il sentait sa vue troublée par cet
aspect sinistre. La présence de la panthère, même endormie, lui faisait
éprouver l’effet que les yeux magnétiques du serpent produisent, dit
on, sur le rossignol. Le courage du soldat finit par s’évanouir un
moment devant ce danger, tandis qu’il se serait sans doute exalté sous
la bouche des canons vomissant la mitraille. Cependant, une pensée
intrépide se fit jour en son âme, et tarit, dans sa source, la sueur
froide qui lui découlait du front. Agissant comme les hommes qui,
poussés à bout par le malheur, arrivent à défier la mort et s’offrent
à ses coups, il vit sans s’en rendre compte une tragédie dans cette
aventure, et résolut d’y jouer son rôle avec honneur jusqu’à la
dernière scène.
--Avant-hier, les Arabes m’auraient peut-être tué?... se dit-il. Se
considérant comme mort, il attendit bravement et avec une inquiète
curiosité le réveil de son ennemi. Quand le soleil parut, la
panthère ouvrit subitement les yeux; puis elle étendit violemment
ses pattes, comme pour les dégourdir et dissiper des crampes. Enfin
elle bâilla, montrant ainsi l’épouvantable appareil de ses dents et
sa langue fourchue, aussi dure qu’une râpe. --C’est comme une petite
maîtresse!... pensa le Français en la voyant se rouler et faire les
mouvements les plus doux et les plus coquets. Elle lécha le sang qui
teignait ses pattes, son museau, et se gratta la tête par des gestes
réitérés pleins de gentillesse. --Bien!... Fais un petit bout de
toilette!... dit en lui-même le Français qui retrouva sa gaieté en
reprenant du courage, nous allons nous souhaiter le bonjour. Et il
saisit le petit poignard court dont il avait débarrassé les Maugrabins.
En ce moment, la panthère retourna la tête vers le Français, et le
regarda fixement sans avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et
leur insupportable clarté firent tressaillir le Provençal, surtout
quand la bête marcha vers lui; mais il la contempla d’un air caressant,
et la guignant comme pour la magnétiser, il la laissa venir près
de lui; puis, par un mouvement aussi doux, aussi amoureux que s’il
avait voulu caresser la plus jolie femme, il lui passa la main sur
tout le corps, de la tête à la queue, en irritant avec ses ongles les
flexibles vertèbres qui partageaient le dos jaune de la panthère. La
bête redressa voluptueusement sa queue, ses yeux s’adoucirent; et
quand, pour la troisième fois, le Français accomplit cette flatterie
intéressée, elle fit entendre un de ces _rourou_ par lesquels nos chats
expriment leur plaisir; mais ce murmure partait d’un gosier si puissant
et si profond, qu’il retentit dans la grotte comme les derniers
ronflements des orgues dans une église. Le Provençal, comprenant
l’importance de ses caresses, les redoubla de manière à étourdir, à
stupéfier cette courtisane impérieuse. Quand il se crut sûr d’avoir
éteint la férocité de sa capricieuse compagne, dont la faim avait été
si heureusement assouvie la veille, il se leva et voulut sortir de la
grotte; la panthère le laissa bien partir, mais quand il eut gravi
la colline, elle bondit avec la légèreté des moineaux sautant d’une
branche à une autre, et vint se frotter contre les jambes du soldat en
faisant le gros dos à la manière des chattes. Puis, regardant son hôte
d’un œil dont l’éclat était devenu moins inflexible, elle jeta ce cri
sauvage que les naturalistes comparent au bruit d’une scie.
--Elle est exigeante! s’écria le Français en souriant. Il essaya de
jouer avec les oreilles, de lui caresser le ventre et lui gratter
fortement la tête avec ses ongles. Et, s’apercevant de ses succès,
il lui chatouilla le crâne avec la pointe de son poignard, en épiant
l’heure de la tuer; mais la dureté des os le fit trembler de ne pas
réussir.
La sultane du désert agréa les talents de son esclave en levant la
tête, en tendant le cou, en accusant son ivresse par la tranquillité
de son attitude. Le Français songea soudain que, pour assassiner d’un
seul coup cette farouche princesse, il fallait la poignarder dans la
gorge, et il levait la lame, quand la panthère, rassasiée sans doute,
se coucha gracieusement à ses pieds en jetant de temps en temps des
regards où, malgré une rigueur native, se peignait confusément de la
bienveillance. Le pauvre Provençal mangea ses dattes, en s’appuyant
sur un des palmiers; mais il lançait tour à tour un œil investigateur
sur le désert pour y chercher des libérateurs, et sur sa terrible
compagne pour en épier la clémence incertaine. La panthère regardait
l’endroit où les noyaux de datte tombaient, chaque fois qu’il en
jetait un, et ses yeux exprimaient alors une incroyable méfiance. Elle
examinait le Français avec une prudence commerciale; mais cet examen
lui fut favorable, car lorsqu’il eut achevé son maigre repas, elle lui
lécha ses souliers, et, d’une langue rude et forte, elle en enleva
miraculeusement la poussière incrustée dans les plis.
--Mais quand elle aura faim?... pensa le Provençal. Malgré le frisson
que lui causa son idée, le soldat se mit à mesurer curieusement les
proportions de la panthère, certainement un des plus beaux individus
de l’espèce, car elle avait trois pieds de hauteur et quatre pieds
de longueur, sans y comprendre la queue. Cette arme puissante, ronde
comme un gourdin, était haute de près de trois pieds. La tête, aussi
grosse que celle d’une lionne, se distinguait par une rare expression
de finesse; la froide cruauté des tigres y dominait bien, mais il y
avait aussi une vague ressemblance avec la physionomie d’une femme
artificieuse. Enfin la figure de cette reine solitaire révélait en
ce moment une sorte de gaieté semblable à celle de Néron ivre: elle
s’était désaltérée dans le sang et voulait jouer. Le soldat essaya
d’aller et de venir, la panthère le laissa libre, se contentant de le
suivre des yeux, ressemblant ainsi moins à un chien fidèle qu’à un
gros angora inquiet de tout, même des mouvements de son maître. Quand
il se retourna, il aperçut du côté de la fontaine les restes de son
cheval, la panthère en avait traîné jusque-là le cadavre. Les deux
tiers environ étaient dévorés. Ce spectacle rassura le Français. Il lui
fut facile alors d’expliquer l’absence de la panthère, et le respect
qu’elle avait eu pour lui pendant son sommeil. Ce premier bonheur
l’enhardissant à tenter l’avenir, il conçut le fol espoir de faire bon
ménage avec la panthère pendant toute la journée, en ne négligeant
aucun moyen de l’apprivoiser et de se concilier ses bonnes grâces.
Il revint près d’elle et eut l’ineffable bonheur de lui voir remuer
la queue par un mouvement presque insensible. Il s’assit alors sans
crainte auprès d’elle, et ils se mirent à jouer tous les deux, il lui
prit les pattes, le museau, lui tournilla les oreilles, la renversa sur
le dos, et gratta fortement ses flancs chauds et soyeux. Elle se laissa
faire, et quand le soldat essaya de lui lisser le poil des pattes, elle
rentra soigneusement ses ongles recourbés comme des damas. Le Français,
qui gardait une main sur son poignard, pensait encore à le plonger
dans le ventre de la trop confiante panthère; mais il craignit d’être
immédiatement étranglé dans la dernière convulsion qui l’agiterait.
Et d’ailleurs, il entendit dans son cœur une sorte de remords qui lui
criait de respecter une créature inoffensive. Il lui semblait avoir
trouvé une amie dans ce désert sans bornes. Il songea involontairement
à sa première maîtresse, qu’il avait surnommée _Mignonne_ par
antiphrase, parce qu’elle était d’une si atroce jalousie, que pendant
tout le temps que dura leur passion, il eut à craindre le couteau dont
elle l’avait toujours menacé. Ce souvenir de son jeune âge lui suggéra
d’essayer de faire répondre à ce nom la jeune panthère de laquelle il
admirait, maintenant avec moins d’effroi, l’agilité, la grâce et la
mollesse.
Vers la fin de la journée, il s’était familiarisé avec sa situation
périlleuse, et il en aimait presque les angoisses. Enfin sa compagne
avait fini par prendre l’habitude de le regarder quand il criait en
voix de fausset: «_Mignonne_.» Au coucher du soleil, Mignonne fit
entendre à plusieurs reprises un cri profond et mélancolique.