Galope-chopine obtint quelque répit, par sa manière d’accuser ses

péchés; mais, malgré le nombre et les circonstances des crimes, il

finit par atteindre au bout de son chapelet.

--Hélas! dit-il en terminant, après tout, mon cousin, puisque je te

parle comme à un confesseur, je t’assure par le saint nom de Dieu, que

je n’ai guère à me reprocher que d’avoir, par-ci par-là, un peu trop

beurré mon pain, et j’atteste saint Labre que voici au-dessus de la

cheminée, que je n’ai _rin_ dit sur le Gars. Non, mes bons amis, je

n’ai pas trahi.

--Allons, c’est bon, cousin, relève-toi, tu t’entendras sur tout cela

avec le bon Dieu, dans le temps comme dans le temps.

--Mais laissez-moi dire un petit brin d’adieu à Barbe...

--Allons, répondit Marche-à-terre, si tu veux qu’on ne t’en veuille pas

plus qu’il ne faut, comporte-toi en Breton, et finis proprement.

Les deux Chouans saisirent de nouveau Galope-chopine, le couchèrent

sur le banc, où il ne donna plus d’autres signes de résistance que ces

mouvements convulsifs produits par l’instinct de l’animal; enfin il

poussa quelques hurlements sourds qui cessèrent aussitôt que le son

lourd du couperet eut retenti. La tête fut tranchée d’un seul coup.

Marche-à-terre prit cette tête par une touffe de cheveux, sortit de la

chaumière, chercha et trouva dans le grossier chambranle de la porte

un grand clou autour duquel il tortilla les cheveux qu’il tenait, et

y laissa pendre cette tête sanglante à laquelle il ne ferma seulement

pas les yeux. Les deux Chouans se lavèrent les mains sans aucune

précipitation, dans une grande terrine pleine d’eau, reprirent leurs

chapeaux, leurs carabines, et franchirent l’échalier en sifflant l’air

de la ballade du Capitaine. Pille-miche entonna d’une voix enrouée, au

bout du champ, ces strophes prises au hasard dans cette naïve chanson

dont les rustiques cadences furent emportés par le vent.

A la première ville,

Son amant l’habille

Tout en satin blanc;

A la seconde ville,

Son amant l’habille

En or, en argent.

Elle était si belle

Qu’on lui tendait les voiles

Dans tout le régiment.

Cette mélodie devint insensiblement confuse à mesure que les deux

Chouans s’éloignaient; mais le silence de la campagne était si profond,

que plusieurs notes parvinrent à l’oreille de Barbette, qui revenait

alors au logis en tenant son petit gars par la main. Une paysanne

n’entend jamais froidement ce chant, si populaire dans l’ouest de la

France; aussi Barbette commença-t-elle involontairement les premières

strophes de la ballade.

Allons, partons, belle,

Partons pour la guerre,

Partons, il est temps.

Brave capitaine,

Que ça ne te fasse pas de peine,

Ma fille n’est pas pour toi.

Tu ne l’auras sur terre,

Tu ne l’auras sur mer,

Si ce n’est par trahison.

Le père prend sa fille

Qui la déshabille

Et la jette à l’eau.

Capitaine plus sage,

Se jette à la nage,

La ramène à bord.

Allons, partons, belle,

Partons pour la guerre,

Partons, il est temps.

A la première ville, etc.

Au moment où Barbette se retrouvait en chantant à la reprise de la

ballade par où avait commencé Pille-miche, elle était arrivée dans sa

cour, sa langue se glaça, elle resta immobile, et un grand cri, soudain

réprimé, sortit de sa bouche béante.

--Qu’as-tu donc, ma chère mère? demanda l’enfant.

--Marche tout seul, s’écria sourdement Barbette en lui retirant la main

et le poussant avec une incroyable rudesse, tu n’as plus ni père ni

mère.

L’enfant, qui se frottait l’épaule en criant, vit la tête clouée, et

son frais visage garda silencieusement la convulsion nerveuse que

les pleurs donnent aux traits. Il ouvrit de grands yeux, regarda

longtemps la tête de son père avec un air stupide qui ne trahissait

aucune émotion; puis sa figure, abrutie par l’ignorance, arriva jusqu’à

exprimer une curiosité sauvage. Tout à coup Barbette reprit la main

de son enfant, la serra violemment, et l’entraîna d’un pas rapide

dans la maison. Pendant que Pille-miche et Marche-à-terre couchaient

Galope-chopine sur le banc, un de ses souliers était tombé sous son cou

de manière à se remplir de sang, et ce fut le premier objet que vit sa

veuve.

--Ote ton sabot, dit la mère à son fils. Mets ton pied là-dedans.

Bien. Souviens-toi toujours, s’écria-t-elle d’un son de voix lugubre,

du soulier de ton père, et ne t’en mets jamais un aux pieds sans te

rappeler celui qui était plein du sang versé par les _Chuins_, et tue

les _Chuins_.

En ce moment, elle agita sa tête par un mouvement si convulsif, que les

mèches de ses cheveux noirs retombèrent sur son cou et donnèrent à sa

figure une expression sinistre.

--J’atteste saint Labre, reprit-elle, que je te voue aux Bleus. Tu

seras soldat pour venger ton père. Tue, tue les _Chuins_, et fais comme

moi. Ah! ils ont pris la tête de mon homme, je vais donner celle du

Gars aux Bleus.

Elle sauta d’un seul bond sur le lit, s’empara d’un petit sac d’argent

dans une cachette, reprit la main de son fils étonné, l’entraîna

violemment sans lui laisser le temps de reprendre son sabot, et ils

marchèrent tous deux d’un pas rapide vers Fougères, sans que l’un ou

l’autre retournât la tête vers la chaumière qu’ils abandonnaient. Quand

ils arrivèrent sur le sommet des rochers de Saint-Sulpice, Barbette

attisa le feu des fagots, et son gars l’aida à les couvrir de genêts

verts chargés de givre, afin d’en rendre la fumée plus forte.

--Ça durera plus que ton père, plus que moi et plus que le Gars, dit

Barbette d’un air farouche en montrant le feu à son fils.

Au moment où la veuve de Galope-chopine et son fils au pied sanglant

regardaient, avec une sombre expression de vengeance et de curiosité,

tourbillonner la fumée, mademoiselle de Verneuil avait les yeux

attachés sur cette roche, et tâchait, mais en vain, d’y découvrir

le signal annoncé par le marquis. Le brouillard, qui s’était

insensiblement accru, ensevelissait toute la région sous un voile dont

les teintes grises cachaient les masses du paysage les plus près de

la ville. Elle contemplait tour à tour, avec une douce anxiété, les

rochers, le château, les édifices, qui ressemblaient dans ce brouillard

à des brouillards plus noirs encore. Auprès de sa fenêtre, quelques

arbres se détachaient de ce fond bleuâtre comme ces madrépores que la

mer laisse entrevoir quand elle est calme. Le soleil donnait au ciel

la couleur blafarde de l’argent terni, ses rayons coloraient d’une

rougeur douteuse les branches nues des arbres, où se balançaient

encore quelques dernières feuilles. Mais des sentiments trop délicieux

agitaient l’âme de Marie, pour qu’elle vît de mauvais présages dans ce

spectacle, en désaccord avec le bonheur dont elle se repaissait par

avance. Depuis deux jours, ses idées s’étaient étrangement modifiées.

L’âpreté, les éclats désordonnés de ses passions avaient lentement subi

l’influence de l’égale température que donne à la vie un véritable

amour. La certitude d’être aimée, qu’elle était allée chercher à

travers tant de périls, avait fait naître en elle le désir de rentrer

dans les conditions sociales qui sanctionnent le bonheur, et d’où

elle n’était sortie que par désespoir. N’aimer que pendant un moment

lui sembla de l’impuissance. Puis elle se vit soudain reportée, du

fond de la société où le malheur l’avait plongée, dans le haut rang

où son père l’avait un moment placée. Sa vanité, comprimée par les

cruelles alternatives d’une passion tour à tour heureuse ou méconnue,

s’éveilla, lui fit voir tous les bénéfices d’une grande position. En

quelque sorte née marquise, épouser Montauran, n’était-ce pas pour elle

agir et vivre dans la sphère qui lui était propre? Après avoir connu

les hasards d’une vie tout aventureuse, elle pouvait mieux qu’une autre

femme apprécier la grandeur des sentiments qui font la famille. Puis

le mariage, la maternité et ses soins, étaient pour elle moins une

tâche qu’un repos. Elle aimait cette vie vertueuse et calme entrevue à

travers ce dernier orage, comme une femme lasse de la vertu peut jeter

un regard de convoitise sur une passion illicite. La vertu était pour

elle une nouvelle séduction.

--Peut-être, dit-elle en revenant de la croisée sans avoir vu de feu

sur la roche de Saint-Sulpice, ai-je été bien coquette avec lui? Mais

aussi n’ai-je pas su combien je suis aimée!... Francine, ce n’est plus

un songe, je serai ce soir la marquise de Montauran. Qu’ai-je donc fait

pour mériter un si complet bonheur? Oh! je l’aime, et l’amour seul peut

payer l’amour. Néanmoins, Dieu veut sans doute me récompenser d’avoir

conservé tant de cœur malgré tant de misères et me faire oublier mes

souffrances; car, tu le sais, mon enfant, j’ai bien souffert.

--Ce soir, marquise de Montauran, vous, Marie! Ah! tant que ce ne sera

pas fait, moi je croirai rêver. Qui donc lui a dit tout ce que vous

valez?

--Mais, ma chère enfant, il n’a pas seulement de beaux yeux, il a aussi

une âme. Si tu l’avais vu comme moi dans le danger! Oh! il doit bien

savoir aimer, il est si courageux!

--Si vous l’aimez tant, pourquoi souffrez-vous donc qu’il vienne à

Fougères?

--Est-ce que nous avons eu le temps de nous dire un mot quand nous

avons été surpris. D’ailleurs, n’est-ce pas une preuve d’amour? Et en

a-t-on jamais assez! En attendant coiffe-moi.

Mais elle dérangea cent fois, par des mouvements comme électriques,

les heureuses combinaisons de sa coiffure, en mêlant des pensées

encore orageuses à tous les soins de la coquetterie. En crêpant les

cheveux d’une boucle, ou en rendant ses nattes plus brillantes, elle

se demandait, par un reste de défiance, si le marquis ne la trompait

pas, et alors elle pensait qu’une semblable rouerie devait être

impénétrable, puisqu’il s’exposait audacieusement à une vengeance

immédiate en venant la trouver à Fougères. En étudiant malicieusement

à son miroir les effets d’un regard oblique, d’un sourire, d’un léger

pli du front, d’une attitude de colère, d’amour ou de dédain, elle

cherchait une ruse de femme pour sonder jusqu’au dernier moment le cœur

du jeune chef.

--Tu as raison! Francine, dit-elle, je voudrais comme toi que ce

mariage fût fait. Ce jour est le dernier de mes jours nébuleux, il

est gros de ma mort ou de notre bonheur. Le brouillard est odieux,

ajouta-t-elle en regardant de nouveau vers les sommets de Saint-Sulpice

toujours voilés.

Elle se mit à draper elle-même les rideaux de soie et de mousseline qui

décoraient la fenêtre, en se plaisant à intercepter le jour de manière

à produire dans la chambre un voluptueux clair-obscur.

--Francine, dit-elle, ôte ces babioles qui encombrent la cheminée,

et n’y laisse que la pendule et les deux vases de Saxe dans lesquels

j’arrangerai moi-même les fleurs d’hiver que Corentin m’a trouvées...

Sors toutes les chaises, je ne veux voir ici que le canapé et un

fauteuil. Quand tu auras fini, mon enfant, tu brosseras le tapis de

manière à en ranimer les couleurs, puis tu garniras de bougies les bras

de cheminée et les flambeaux...

Marie regarda longtemps et avec attention la vieille tapisserie tendue

sur les murs de cette chambre. Guidée par un goût inné, elle sut

trouver, parmi les brillantes nuances de la haute-lisse, les teintes

qui pouvaient servir à lier cette antique décoration aux meubles et

aux accessoires de ce boudoir par l’harmonie des couleurs ou par

le charme des oppositions. La même pensée dirigea l’arrangement

des fleurs dont elle chargea les vases contournés qui ornaient la

chambre. Le canapé fut placé près du feu. De chaque côté du lit, qui

occupait la paroi parallèle à celle où était la cheminée, elle mit,

sur deux petites tables dorées, de grands vases de Saxe remplis de

feuillages et de fleurs qui exhalèrent les plus doux parfums. Elle

tressaillit plus d’une fois en disposant les plis onduleux du lampas

vert au-dessus du lit, et en étudiant les sinuosités de la draperie

à fleurs sous laquelle elle le cacha. De semblables préparatifs ont

toujours un indéfinissable secret de bonheur, et amènent une irritation

si délicieuse, que souvent, au milieu de ces voluptueux apprêts,

une femme oublie tous ses doutes, comme mademoiselle de Verneuil

oubliait alors les siens. N’existe-t-il pas un sentiment religieux

dans cette multitude de soins pris pour un être aimé qui n’est pas là

pour les voir et les récompenser, mais, qui doit les payer plus tard

par ce sourire approbateur qu’obtiennent ces gracieux préparatifs,

toujours si bien compris. Les femmes se livrent alors pour ainsi

dire par avance à l’amour, et il n’en est pas une seule qui ne se

dise, comme mademoiselle de Verneuil le pensait: --Ce soir je serai

bien heureuse! La plus innocente d’entre elles inscrit alors cette

suave espérance dans les plis les moins saillants de la soie ou de la

mousseline; puis, insensiblement, l’harmonie qu’elle établit autour

d’elle imprime à tout une physionomie où respire l’amour. Au sein de

cette sphère voluptueuse, pour elle, les choses deviennent des êtres,

des témoins; et déjà elle en fait les complices de toutes ses joies

futures. A chaque mouvement, à chaque pensée, elle s’enhardit à voler

l’avenir. Bientôt elle n’attend plus, elle n’espère pas, mais elle

accuse le silence, et le moindre bruit lui doit un présage; enfin le

doute vient poser sur son cœur une main crochue, elle brûle, elle

s’agite, elle se sent tordue par une pensée qui se déploie comme une

force purement physique; c’est tour à tour un triomphe et un supplice,

que sans l’espoir du plaisir elle ne supporterait point. Vingt fois,

mademoiselle de Verneuil avait soulevé les rideaux, dans l’espérance

de voir une colonne de fumée s’élevant au-dessus des rochers; mais

le brouillard semblait de moment en moment prendre de nouvelles

teintes grises dans lesquelles son imagination unit par lui montrer de

sinistres présages. Enfin, dans un moment d’impatience, elle laissa

tomber le rideau, en se promettant bien de ne plus venir le relever.

Elle regarda d’un air boudeur cette chambre à laquelle elle avait donné

une âme et une voix, se demanda si ce serait en vain, et cette pensée

la fit songer à tout.

--Ma petite, dit-elle à Francine en l’attirant dans un cabinet de

toilette contigu à sa chambre et qui était éclairé par un œil de

bœuf donnant sur l’angle obscur où les fortifications de la ville se

joignaient aux rochers de la promenade, range-moi cela, que tout soit

propre! Quant au salon, tu le laisseras, si tu veux, en désordre,

ajouta-t-elle en accompagnant ces mots d’un de ces sourires que les

femmes réservent pour leur intimité, et dont jamais les hommes ne

peuvent connaître la piquante finesse.

--Ah! combien vous êtes jolie! s’écria la petite Bretonne.

--Eh! folles que nous sommes toutes, notre amant ne sera-t-il pas

toujours notre plus belle parure?

Francine la laissa mollement couchée sur l’ottomane, et se retira pas

à pas, en devinant que, aimée ou non, sa maîtresse ne livrerait jamais

Montauran.

--Es-tu sûre de ce que tu me débites là, ma vieille? disait Hulot à

Barbette qui l’avait reconnu en entrant à Fougères.

--Avez-vous des yeux? Tenez, regardez les rochers de Saint-Sulpice, là,

mon bon homme, au dret de Saint-Léonard.

Corentin tourna les yeux vers le sommet, dans la direction indiquée par

le doigt de Barbette; et, comme le brouillard commençait à se dissiper,

il put voir assez distinctement la colonne de fumée blanchâtre dont

avait parlé la femme de Galope-chopine.

--Mais quand viendra-t-il, hé! la vieille? Sera-ce ce soir ou cette

nuit?

--Mon bon homme, reprit Barbette, je n’en sais _rin_.

--Pourquoi trahis-tu ton parti? dit vivement Hulot après avoir attiré

la paysanne à quelques pas de Corentin.

--Ah! monseigneur le général, voyez le pied de mon gars! hé! bien, il

est trempé dans le sang de mon homme tué par les Chuins, sous votre

respect, comme un veau, pour le punir des trois mots que vous m’avez

arrachés, avant-hier, quand je labourais. Prenez mon gars, puisque vous

lui avez ôté son père et sa mère, mais faites-en un vrai Bleu, mon bon

homme, et qu’il puisse tuer beaucoup de Chuins. Tenez, voilà deux cents

écus, gardez-les-lui; en les ménageant il ira loin avec ça, puisque son

père a été douze ans à les amasser.

Hulot regarda avec étonnement cette paysanne pâle et ridée dont les

yeux étaient secs.

--Mais toi, dit-il, toi, la mère, que vas-tu devenir? Il vaut mieux que

tu conserves cet argent.

--Moi, répondit-elle en branlant la tête avec tristesse, je n’ai plus

besoin de rin! Vous me _clancheriez_ au fin fond de la tour de Mélusine

(et elle montra une des tours du château), que les Chuins sauraient ben

m’y venir tuer!

Elle embrassa son gars avec une sombre expression de douleur, le

regarda, versa deux larmes, le regarda encore, et disparut.

--Commandant, dit Corentin, voici une de ces occasions qui, pour être

mises à profit, demandent plutôt deux bonnes têtes qu’une. Nous savons

tout et nous ne savons rien. Faire cerner, dès à présent, la maison

de mademoiselle de Verneuil, ce serait la mettre contre nous. Nous ne

sommes pas, toi, moi, tes Contre-Chouans et tes deux bataillons, de

force à lutter contre cette fille-là, si elle se met en tête de sauver

son ci-devant. Ce garçon est homme de cour, et par conséquent rusé;

c’est un jeune homme, et il a du cœur. Nous ne pourrons jamais nous en

emparer à son entrée à Fougères. Il s’y trouve d’ailleurs peut-être

déjà. Faire des visites domiciliaires? Absurdité! Ça n’apprend rien, ça

donne l’éveil, et ça tourmente les habitants.

--Je m’en vais, dit Hulot impatienté, donner au factionnaire du poste

Saint-Léonard la consigne d’avancer sa promenade de trois pas de plus,

et il arrivera ainsi en face de la maison de mademoiselle de Verneuil.

Je conviendrai d’un signe avec chaque sentinelle, je me tiendrai au

corps-de-garde, et quand on m’aura signalé l’entrée d’un jeune homme

quelconque, je prends un caporal et quatre hommes, et...

--Et, reprit Corentin en interrompant l’impétueux soldat, si le jeune

homme n’est pas le marquis, si le marquis n’entre pas par la porte,

s’il est déjà chez mademoiselle de Verneuil, si, si...

Là, Corentin regarda le commandant avec un air de supériorité qui

avait quelque chose de si insultant, que le vieux militaire s’écria:

--Mille tonnerres de Dieu! va te promener, citoyen de l’enfer. Est-ce

que tout cela me regarde? Si ce hanneton-là vient tomber dans un de

mes corps-de-garde, il faudra bien que je le fusille; si j’apprends

qu’il est dans une maison, il faudra bien aussi que j’aille le cerner,

le prendre et le fusiller! Mais, du diable si je me creuse la cervelle

pour mettre de la boue sur mon uniforme.

--Commandant, la lettre des trois ministres t’ordonne d’obéir à

mademoiselle de Verneuil.

--Citoyen, qu’elle vienne elle-même, je verrai ce que j’aurai à faire.

--Eh! bien, citoyen, répliqua Corentin avec hauteur, elle ne tardera

pas. Elle te dira, elle-même, l’heure et le moment où le ci-devant sera

entré. Peut-être, même, ne sera-t-elle tranquille que quand elle t’aura

vu posant les sentinelles et cernant sa maison?

--Le diable s’est fait homme, se dit douloureusement le vieux chef de

demi-brigade en voyant Corentin qui remontait à grands pas l’escalier

de la Reine où cette scène avait eu lieu et qui regagnait la porte

Saint-Léonard. --Il me livrera le citoyen Montauran, pieds et poings

liés, reprit Hulot en se parlant à lui-même, et je me trouverai embêté

d’un conseil de guerre à présider. --Après tout, dit-il en haussant les

épaules, le Gars est un ennemi de la République, il m’a tué mon pauvre

Gérard, et ce sera toujours un noble de moins. Au diable!

Il tourna lestement sur les talons de ses bottes, et alla visiter tous

les postes de la ville en sifflant la _Marseillaise_.

Mademoiselle de Verneuil était plongée dans une de ces méditations dont

les mystères restent comme ensevelis dans les abîmes de l’âme, et dont

les mille sentiments contradictoires ont souvent prouvé à ceux qui en

ont été la proie qu’on peut avoir une vie orageuse et passionnée entre

quatre murs, sans même quitter l’ottomane sur laquelle se consume

alors l’existence. Arrivée au dénoûment du drame qu’elle était venue

chercher, cette fille en faisait tour à tour passer devant elle les

scènes d’amour et de colère qui avaient si puissamment animé sa vie

pendant les dix jours écoulés depuis sa première rencontre avec le

marquis. En ce moment le bruit d’un pas d’homme retentit dans le salon

qui précédait sa chambre, elle tressaillit; la porte s’ouvrit, elle

tourna vivement la tête, et vit Corentin.

--Petite tricheuse! dit en riant l’agent supérieur de la police,

l’envie de me tromper vous prendra-t-elle encore? Ah! Marie! Marie!

vous jouez un jeu bien dangereux en ne m’intéressant pas à votre

partie, en en décidant les coups sans me consulter. Si le marquis a

échappé à son sort...

--Cela n’a pas été votre faute, n’est-ce pas? répondit mademoiselle de

Verneuil avec une ironie profonde. Monsieur, reprit-elle d’une voix

grave, de quel droit venez-vous encore chez moi?

--Chez vous? demanda-t-il d’un ton amer.

--Vous m’y faites songer, répliqua-t-elle avec noblesse, je ne suis

pas chez moi. Vous avez peut-être sciemment choisi cette maison pour

y commettre plus sûrement vos assassinats, je vais en sortir. J’irais

dans un désert pour ne plus voir des...

--Des espions, dites, reprit Corentin. Mais cette maison n’est ni à

vous ni à moi, elle est au gouvernement; et, quant à en sortir, vous

n’en feriez rien, ajouta-t-il en lui lançant un regard diabolique.

Mademoiselle de Verneuil se leva par un mouvement d’indignation,

s’avança de quelques pas; mais tout à coup elle s’arrêta en voyant

Corentin qui releva le rideau de la fenêtre et se prit à sourire en

l’invitant à venir près de lui.

--Voyez-vous cette colonne de fumée? dit-il avec le calme profond qu’il

savait conserver sur sa figure blême quelque profondes que fussent ses

émotions.

--Quel rapport peut-il exister entre mon départ et de mauvaises herbes

auxquelles on a mis le feu? demanda-t-elle.

--Pourquoi votre voix est-elle si altérée? reprit Corentin. Pauvre

petite! ajouta-t-il d’une voix douce, je sais tout. Le marquis vient

aujourd’hui à Fougères, et ce n’est pas dans l’intention de nous le

livrer que vous avez arrangé si voluptueusement ce boudoir, ces fleurs

et ces bougies.

Mademoiselle de Verneuil pâlit en voyant la mort du marquis écrite

dans les yeux de ce tigre à face humaine, et ressentit pour son amant

un amour qui tenait du délire. Chacun de ses cheveux lui versa dans

la tête une atroce douleur qu’elle ne put soutenir, et elle tomba sur

l’ottomane. Corentin resta un moment les bras croisés sur la poitrine,

moitié content d’une torture qui le vengeait de tous les sarcasmes et

du dédain par lesquels cette femme l’avait accablé, moitié chagrin de

voir souffrir une créature dont le joug lui plaisait toujours, quelque

lourd qu’il fût.

--Elle l’aime, se dit-il d’une voix sourde.

--L’aimer, s’écria-t-elle, eh! qu’est-ce que signifie ce mot? Corentin!

il est ma vie, mon âme, mon souffle. Elle se jeta aux pieds de cet

homme dont le calme l’épouvantait. --Ame de boue, lui dit-elle, j’aime

mieux m’avilir pour lui obtenir la vie, que de m’avilir pour la lui

ôter. Je veux le sauver au prix de tout mon sang. Parle, que te faut-il?

Corentin tressaillit.

--Je venais prendre vos ordres, Marie, dit-il d’un son de voix plein de

douceur et en la relevant avec une gracieuse politesse. Oui, Marie, vos

injures ne m’empêcheront pas d’être tout à vous, pourvu que vous ne me

trompiez plus. Vous savez, Marie, qu’on ne me dupe jamais impunément.

--Ah! si vous voulez que je vous aime, Corentin, aidez-moi à le sauver.

--Eh! bien, à quelle heure vient le marquis? dit-il en s’efforçant de

faire cette demande d’un ton calme.

--Hélas! je n’en sais rien.

Ils se regardèrent tous deux en silence.

--Je suis perdue, se disait mademoiselle de Verneuil.

--Elle me trompe, pensait Corentin. --Marie, reprit-il, j’ai deux

maximes. L’une, de ne jamais croire un mot de ce que disent les femmes,

c’est le moyen de ne pas être leur dupe; l’autre, de toujours chercher

si elles n’ont pas quelque intérêt à faire le contraire de ce qu’elles

ont dit et à se conduire en sens inverse des actions dont elles

veulent bien nous confier le secret. Je crois que nous nous entendons

maintenant.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 25 / 72 段