amour?
--Mais il me semble qu’il est difficile que vous restiez en France,
près de moi, et plus difficile encore que vous la quittiez avec moi.
--Y a-t-il donc quelque chose d’impossible à qui aime bien?
--Ah! oui, je crois que tout est possible. N’ai-je pas eu le courage de
renoncer à vous, pour vous!
--Quoi! vous vous êtes donnée à un être affreux que vous n’aimiez pas,
et vous ne voulez pas faire le bonheur d’un homme qui vous adore, de
qui vous remplirez la vie, et qui jure de n’être jamais qu’à vous?
Écoute-moi, Marie, m’aimes-tu?
--Oui, dit-elle.
--Eh! bien, sois à moi.
--Avez-vous oublié que j’ai repris le rôle infâme d’une courtisane,
et que c’est vous qui devez être à moi? Si je veux vous fuir, c’est
pour ne pas laisser retomber sur votre tête le mépris que je pourrais
encourir; sans cette crainte, peut-être...
--Mais si je ne redoute rien...
--Et qui m’en assurera? Je suis défiante. Dans ma situation, qui ne
le serait pas?... Si l’amour que nous inspirons ne dure pas, au moins
doit-il être complet, et nous faire supporter avec joie l’injustice du
monde. Qu’avez-vous fait pour moi?... Vous me désirez. Croyez-vous vous
être élevé par là bien au-dessus de ceux qui m’ont vue jusqu’à présent?
Avez-vous risqué, pour une heure de plaisir, vos Chouans, sans plus
vous en soucier que je ne m’inquiétais des Bleus massacrés quand tout
fut perdu pour moi? Et si je vous ordonnais de renoncer à toutes vos
idées, à vos espérances, à votre Roi qui m’offusque et qui peut-être
se moquera de vous quand vous périrez pour lui; tandis que je saurais
mourir pour vous avec un saint respect! Enfin, si je voulais que vous
envoyassiez votre soumission au premier Consul pour que vous pussiez
me suivre à Paris?... si j’exigeais que nous allassions en Amérique
y vivre loin d’un monde où tout est vanité, afin de savoir si vous
m’aimez bien pour moi-même, comme en ce moment je vous aime. Pour tout
dire en un mot, si je voulais, au lieu de m’élever à vous, que vous
tombassiez jusqu’à moi, que feriez-vous?
--Tais-toi, Marie, ne te calomnie pas. Pauvre enfant, je t’ai devinée!
Va, si mon premier désir est devenu de la passion, ma passion est
maintenant de l’amour. Chère âme de mon âme, je le sais, tu es aussi
noble que ton nom, aussi grande que belle; je suis assez noble et me
sens assez grand moi-même pour t’imposer au monde. Est-ce parce que je
pressens en toi des voluptés inouïes et incessantes? est-ce parce que
je crois rencontrer en ton âme ces précieuses qualités qui nous font
toujours aimer la même femme? j’en ignore la cause, mais mon amour est
sans bornes, et il me semble que je ne puis plus me passer de toi. Oui,
ma vie serait pleine de dégoût si tu n’étais toujours près de moi...
--Comment près de vous?
--Oh! Marie, tu ne veux donc pas deviner ton Alphonse?
--Ah! croiriez-vous me flatter beaucoup en m’offrant votre nom, votre
main? dit-elle avec un apparent dédain, mais en regardant fixement le
marquis pour en surprendre les moindres pensées. Et savez-vous si vous
m’aimerez dans six mois, et alors quel serait mon avenir?... Non, non,
une maîtresse est la seule femme qui soit sûre des sentiments qu’un
homme lui témoigne; car le devoir, les lois, le monde, l’intérêt des
enfants, n’en sont pas les tristes auxiliaires, et si son pouvoir est
durable, elle y trouve des flatteries et un bonheur qui font accepter
les plus grands chagrins du monde. Être votre femme et avoir la chance
de vous peser un jour!... A cette crainte je préfère un amour passager,
mais vrai, quand même la mort et la misère en seraient la fin. Oui, je
pourrais être, mieux que toute autre, une mère vertueuse, une épouse
dévouée; mais pour entretenir de tels sentiments dans l’âme d’une
femme, il ne faut pas qu’un homme l’épouse dans un accès de passion.
D’ailleurs, sais-je moi-même si vous me plairez demain? Non, je ne veux
pas faire votre malheur, je quitte la Bretagne, dit-elle en apercevant
de l’hésitation dans son regard, je retourne à Fougères, et vous ne
viendrez pas me chercher là...
--Eh! bien, après demain, si dès le matin tu vois de la fumée sur les
roches de Saint-Sulpice, le soir je serai chez toi, amant, époux, ce
que tu voudras que je sois. J’aurai tout bravé!
--Mais, Alphonse, tu m’aimes donc bien, dit-elle avec ivresse, pour
risquer ainsi ta vie avant de me la donner?
Il ne répondit pas, il la regarda, elle baissa les yeux; mais il lut
sur l’ardent visage de sa maîtresse un délire égal au sien, et alors il
lui tendit les bras. Une sorte de folie entraîna Marie, qui alla tomber
mollement sur le sein du marquis, décidée à s’abandonner à lui pour
faire de cette faute le plus grand des bonheurs, en y risquant tout
son avenir, qu’elle rendait plus certain si elle sortait victorieuse
de cette dernière épreuve. Mais à peine sa tête s’était-elle posée
sur l’épaule de son amant, qu’un léger bruit retentit au dehors. Elle
s’arracha de ses bras comme si elle se fût réveillée, et s’élança hors
de la chaumière. Elle put alors recouvrer un peu de sang-froid et
penser à sa situation.
--Il m’aurait acceptée et se serait moqué de moi, peut-être, se
dit-elle. Ah! si je pouvais le croire, je le tuerais. --Ah! pas encore
cependant, reprit-elle en apercevant Beau-pied, à qui elle fit un signe
que le soldat comprit à merveille.
Le pauvre garçon tourna brusquement sur ses talons, en feignant de
n’avoir rien vu. Tout à coup, mademoiselle de Verneuil rentra dans
le salon en invitant le jeune chef à garder le plus profond silence,
par la manière dont elle se pressa les lèvres sous l’index de sa main
droite.
--Ils sont là, dit-elle avec terreur et d’une voix sourde.
--Qui?
--Les Bleus.
--Ah! je ne mourrai pas sans avoir...
--Oui, prends...
Il la saisit froide et sans défense, et cueillit sur ses lèvres un
baiser plein d’horreur et de plaisir, car il pouvait être à la fois le
premier et le dernier. Puis ils allèrent ensemble sur le seuil de la
porte, en y plaçant leurs têtes de manière à tout examiner sans être
vus. Le marquis aperçut Gudin à la tête d’une douzaine d’hommes qui
tenaient le bas de la vallée du Couësnon. Il se tourna vers l’enfilade
des échaliers, le gros tronc d’arbre pourri était gardé par sept
soldats. Il monta sur la pièce de cidre, enfonça le toit de bardeau
pour sauter sur l’éminence; mais il retira précipitamment sa tête du
trou qu’il venait de faire: Hulot couronnait la hauteur et lui coupait
le chemin de Fougères. En ce moment, il regarda sa maîtresse qui
jeta un cri de désespoir: elle entendait les trépignements des trois
détachements réunis autour de la maison.
--Sors la première, lui dit-il, tu me préserveras.
En entendant ce mot, pour elle sublime, elle se plaça toute heureuse
en face de la porte, pendant que le marquis armait son tromblon. Après
avoir mesuré l’espace qui existait entre le seuil de la cabane et le
gros tronc d’arbre, le Gars se jeta devant les sept Bleus, les cribla
de sa mitraille et se fit un passage au milieu d’eux. Les trois troupes
se précipitèrent autour de l’échalier que le chef avait sauté, et le
virent alors courant dans le champ avec une incroyable célérité.
--Feu, feu, mille noms d’un diable! Vous n’êtes pas Français, feu donc,
mâtins! cria Hulot d’une voix tonnante.
Au moment où il prononçait ces paroles du haut de l’éminence, ses
hommes et ceux de Gudin firent une décharge générale qui heureusement
fut mal dirigée. Déjà le marquis arrivait à l’échalier qui terminait le
premier champ; mais au moment où il passait dans le second, il faillit
être atteint par Gudin qui s’était élancé sur ses pas avec violence.
En entendant ce redoutable adversaire à quelques toises, le Gars
redoubla de vitesse. Néanmoins, Gudin et le marquis arrivèrent presque
en même temps à l’échalier; mais Montauran lança si adroitement son
tromblon à la tête de Gudin, qu’il le frappa et en retarda la marche.
Il est impossible de dépeindre l’anxiété de Marie et l’intérêt que
manifestaient à ce spectacle Hulot et sa troupe. Tous, ils répétaient
silencieusement, à leur insu, les gestes des deux coureurs. Le Gars et
Gudin parvinrent ensemble au rideau blanc de givre formé par le petit
bois; mais l’officier rétrograda tout à coup et s’effaça derrière un
pommier. Une vingtaine de Chouans, qui n’avaient pas tiré de peur
de tuer leur chef, se montrèrent et criblèrent l’arbre de balles.
Toute la petite troupe de Hulot s’élança au pas de course pour sauver
Gudin, qui, se trouvant sans armes, revenait de pommier en pommier, en
saisissant, pour courir, le moment où les Chasseurs du Roi chargeaient
leurs armes. Son danger dura peu. Les Contre-Chouans mêlés aux Bleus,
et Hulot à leur tête, vinrent soutenir le jeune officier à la place où
le marquis avait jeté son tromblon. En ce moment, Gudin aperçut son
adversaire tout épuisé, assis sous un des arbres du petit bouquet de
bois; il laissa ses camarades se canardant avec les Chouans retranchés
derrière une haie latérale du champ, il les tourna et se dirigea vers
le marquis avec la vivacité d’une bête fauve. En voyant cette manœuvre,
les Chasseurs du Roi poussèrent d’effroyables cris pour avertir leur
chef; puis, après avoir tiré sur les Contre-Chouans avec le bonheur
qu’ont les braconniers, ils essayèrent de leur tenir tête; mais ceux-ci
gravirent courageusement la haie qui servait de rempart à leurs
ennemis, et y prirent une sanglante revanche. Les Chouans gagnèrent
alors le chemin qui longeait le champ dans l’enceinte duquel cette
scène avait lieu, et s’emparèrent des hauteurs que Hulot avait commis
la faute d’abandonner. Avant que les Bleus eussent eu le temps de se
reconnaître, les Chouans avaient pris pour retranchements les brisures
que formaient les arêtes de ces rochers à l’abri desquels ils pouvaient
tirer sans danger sur les soldats de Hulot, si ceux-ci faisaient
quelque démonstration de vouloir venir les y combattre.
Pendant que Hulot, suivi de quelques soldats, allait lentement vers
le petit bois pour y chercher Gudin, les Fougerais demeurèrent pour
dépouiller les Chouans morts et achever les vivants. Dans cette
épouvantable guerre, les deux partis ne faisaient pas de prisonniers.
Le marquis sauvé, les Chouans et les Bleus reconnurent mutuellement la
force de leurs positions respectives et l’inutilité de la lutte, en
sorte que chacun ne songea qu’à se retirer.
--Si je prends ce jeune homme-là, s’écria Hulot en regardant le bois
avec attention, je ne veux plus faire d’amis!
--Ah! ah! dit un des jeunes gens de Fougères occupé à dépouiller les
morts, voilà un oiseau qui a des plumes jaunes.
Et il montrait à ses compatriotes une bourse pleine de pièces d’or
qu’il venait de trouver dans la poche d’un gros homme vêtu de noir.
--Mais qu’a-t-il donc là? reprit un autre qui tira un bréviaire de la
redingote du défunt.
--C’est pain bénit, c’est un prêtre! s’écria-t-il en jetant le
bréviaire à terre.
--Le voleur, il nous fait banqueroute, dit un troisième en ne
trouvant que deux écus de six francs dans les poches du Chouan qu’il
déshabillait.
--Oui, mais il a une fameuse paire de souliers, répondit un soldat qui
se mit en devoir de les prendre.
--Tu les auras s’ils tombent dans ton lot, lui répliqua l’un des
Fougerais, en les arrachant des pieds du mort et les lançant au tas des
effets déjà rassemblés.
Un quatrième Contre-Chouan recevait l’argent, afin de faire les parts
lorsque tous les soldats de l’expédition seraient réunis. Quand Hulot
revint avec le jeune officier, dont la dernière entreprise pour joindre
le Gars avait été aussi périlleuse qu’inutile, il trouva une vingtaine
de ses soldats et une trentaine de Contre-Chouans devant onze ennemis
morts dont les corps avaient été jetés dans un sillon tracé au bas de
la haie.
--Soldats, s’écria Hulot d’une voix sévère, je vous défends de
partager ces haillons. Formez vos rangs, et plus vite que ça.
--Mon commandant, dit un soldat en montrant à Hulot ses souliers, au
bout desquels les cinq doigts de ses pieds se voyaient à nu, bon pour
l’argent; mais cette chaussure-là, ajouta-t-il en montrant avec la
crosse de son fusil la paire de souliers ferrés, cette chaussure-là,
mon commandant, m’irait comme un gant.
--Tu veux à tes pieds des souliers anglais! lui répliqua Hulot.
--Commandant, dit respectueusement un des Fougerais, nous avons, depuis la
guerre, toujours partagé le butin.
--Je ne vous empêche pas, vous autres, de suivre vos usages, répliqua
durement Hulot en l’interrompant.
--Tiens, Gudin, voilà une bourse là qui contient trois louis, tu as eu
de la peine, ton chef ne s’opposera pas à ce que tu la prennes, dit à
l’officier l’un de ses anciens camarades.
Hulot regarda Gudin de travers, et le vit pâlissant.
--C’est la bourse de mon oncle, s’écria le jeune homme.
Tout épuisé qu’il était par la fatigue, il fit quelques pas vers le
monceau de cadavres, et le premier corps qui s’offrit à ses regards
fut précisément celui de son oncle; mais à peine en vit-il le visage
rubicond sillonné de bandes bleuâtres, les bras roidis, et la plaie
faite par le coup de feu, qu’il jeta un cri étouffé et s’écria:
--Marchons, mon commandant.
La troupe de Bleus se mit en route. Hulot soutenait son jeune ami en
lui donnant le bras.
--Tonnerre de Dieu, cela ne sera rien, lui disait le vieux soldat.
--Mais il est mort, répondit Gudin, mort! C’était mon seul parent,
et, malgré ses malédictions, il m’aimait. Le Roi revenu, tout le pays
aurait voulu ma tête, le bonhomme m’aurait caché sous sa soutane.
--Est-il bête! disaient les gardes nationaux restés à se partager les
dépouilles; le bonhomme est riche, et comme ça, il n’a pas eu le temps
de faire un testament par lequel il l’aurait déshérité.
Le partage fait, les Contre-Chouans rejoignirent le petit bataillon de
Bleus et le suivirent de loin.
Une horrible inquiétude se glissa, vers la nuit, dans la chaumière
de Galope-chopine, où jusqu’alors la vie avait été si naïvement
insoucieuse. Barbette et son petit gars portant tous deux sur leur
dos, l’une sa pesante charge d’ajoncs, l’autre une provision d’herbes
pour les bestiaux, revinrent à l’heure où la famille prenait le repas
du soir. En entrant au logis, la mère et le fils cherchèrent en
vain Galope-chopine; et jamais cette misérable chambre ne leur parut
si grande, tant elle était vide. Le foyer sans feu, l’obscurité,
le silence, tout leur prédisait quelque malheur. Quand la nuit fut
venue, Barbette s’empressa d’allumer un feu clair et deux _oribus_,
nom donné aux chandelles de résine dans le pays compris entre les
rivages de l’Armorique jusqu’en haut de la Loire, et encore usité
en deçà d’Amboise dans les campagnes du Vendômois. Barbette mettait
à ces apprêts la lenteur dont sont frappées les actions quand un
sentiment profond les domine; elle écoutait le moindre bruit; mais
souvent trompée par le sifflement des rafales, elle allait sur la
porte de sa misérable hutte et en revenait toute triste. Elle nettoya
deux pichés, les remplit de cidre et les posa sur la longue table de
noyer. A plusieurs reprises, elle regarda son garçon qui surveillait
la cuisson des galettes de sarrasin, mais sans pouvoir lui parler. Un
instant les yeux du petit gars s’arrêtèrent sur les deux clous qui
servaient à supporter la canardière de son père, et Barbette frissonna
en voyant comme lui cette place vide. Le silence n’était interrompu
que par les mugissements des vaches, ou par les gouttes de cidre qui
tombaient périodiquement de la bonde du tonneau. La pauvre femme
soupira en apprêtant dans trois écuelles de terre brune une espèce de
soupe composée de lait, de galette coupée par petits morceaux et de
châtaignes cuites.
--Ils se sont battus dans la pièce qui dépend de la Béraudière, dit le
petit gars.
--Vas-y donc voir, répondit la mère.
Le gars y courut, reconnut au clair de la lune le monceau de cadavres,
n’y trouva point son père, et revint tout joyeux en sifflant; il
avait ramassé quelques pièces de cent sous foulées aux pieds par les
vainqueurs et oubliées dans la boue. Il trouva sa mère assise sur une
escabelle et occupée à filer du chanvre au coin du feu. Il fit un
signe négatif à Barbette, qui n’osa croire à quelque chose d’heureux;
puis, dix heures ayant sonné à Saint-Léonard, le petit gars se coucha
après avoir marmotté une prière à la sainte Vierge d’Auray. Au jour,
Barbette, qui n’avait pas dormi, poussa un cri de joie, en entendant
retentir dans le lointain un bruit de gros souliers ferrés qu’elle
reconnut, et Galope-chopine montra bientôt sa mine renfrognée.
--Grâces à saint Labre à qui j’ai promis un beau cierge, le Gars a été
sauvé! N’oublie pas que nous devons maintenant trois cierges au saint.
Puis, Galope-chopine saisit un piché et l’avala tout entier sans
reprendre haleine. Lorsque sa femme lui eut servi sa soupe, l’eut
débarrassé de sa canardière et qu’il se fut assis sur le banc de
noyer, il dit en s’approchant du feu: --Comment les Bleus et les
Contre-Chouans sont-ils donc venus ici? On se battait à Florigny. Quel
diable a pu leur dire que le Gars était chez nous? car il n’y avait que
lui, sa belle garce et nous qui le savions.
La femme pâlit.
--Les Contre-Chouans m’ont persuadé qu’ils étaient des gars de
Saint-Georges, répondit-elle en tremblant, et c’est moi qui leur ai dit
où était le Gars.
Galope-chopine pâlit à son tour, et laissa son écuelle sur le bord de
la table.
--Je t’ai envoyé not’ gars pour te prévenir, reprit Barbette effrayée,
il ne t’a pas rencontré.
Le Chouan se leva, et frappa si violemment sa femme, qu’elle alla
tomber pâle comme un mort sur le lit.
--Garce maudite, tu m’as tué, dit-il. Mais saisi d’épouvante, il prit
sa femme dans ses bras: --Barbette? s’écria-t-il, Barbette? Sainte
Vierge! j’ai eu la main trop lourde.
--Crois-tu, lui dit-elle en ouvrant les yeux, que Marche-à-terre vienne
à le savoir?
--Le Gars, répondit le Chouan, a dit de s’enquérir d’où venait cette
trahison.
--L’a-t-il dit à Marche-à-terre?
--Pille-miche et Marche-à-terre étaient à Florigny.
Barbette respira plus librement.
--S’ils touchent à un seul cheveu de ta tête, dit-elle, je rincerai
leurs verres avec du vinaigre.
--Ah! je n’ai plus faim, s’écria tristement Galope-chopine.
Sa femme poussa devant lui un autre piché plein, il n’y fit pas même
attention. Deux grosses larmes sillonnèrent alors les joues de Barbette
et humectèrent les rides de son visage fané.
--Écoute, ma femme, il faudra demain matin amasser des fagots au
_dret_ de Saint-Léonard sur les rochers de Saint-Sulpice et y mettre
le feu. C’est le signal convenu entre le Gars et le vieux recteur de
Saint-Georges qui viendra lui dire une messe.
--Il ira donc à Fougères?
--Oui, chez sa belle garce. J’ai à courir aujourd’hui à cause de ça!
Je crois bien qu’il va l’épouser et l’enlever, car il m’a dit d’aller
louer des chevaux et de les égailler sur la route de Saint-Malo.
Là-dessus, Galope-chopine fatigué se coucha pour quelques heures
et se remit en course. Le lendemain matin il rentra après s’être
soigneusement acquitté des commissions que le marquis lui avait
confiées. En apprenant que Marche-à-terre et Pille-miche ne s’étaient
pas présentés, il dissipa les inquiétudes de sa femme, qui partit
presque rassurée pour les roches de Saint-Sulpice, où la veille elle
avait préparé sur le mamelon qui faisait face à Saint-Léonard quelques
fagots couverts de givre. Elle emmena par la main son petit gars qui
portait du feu dans un sabot cassé. A peine son fils et sa femme
avaient-ils disparu derrière le toit du hangar, que Galope-chopine
entendit deux hommes sautant le dernier des échaliers en enfilade,
et insensiblement il vit à travers un brouillard assez épais des
formes anguleuses se dessinant comme des ombres indistinctes.
--C’est Pille-miche et Marche-à-terre, se dit-il mentalement. Et il
tressaillit. Les deux Chouans montrèrent dans la petite cour leurs
visages ténébreux qui ressemblaient assez, sous leurs grands chapeaux
usés, à ces figures que des graveurs ont faites avec des paysages.
--Bonjour, Galope-chopine, dit gravement Marche-à-terre.
--Bonjour, monsieur Marche-à-terre, répondit humblement le mari de
Barbette. Voulez-vous entrer ici et vider quelques pichés? J’ai de la
galette froide et du beurre fraîchement battu.
--Ce n’est pas de refus, mon cousin, dit Pille-miche.
Les deux Chouans entrèrent. Ce début n’avait rien d’effrayant pour le
maître du logis, qui s’empressa d’aller à sa grosse tonne emplir trois
pichés, pendant que Marche-à-terre et Pille-miche, assis de chaque côté
de la longue table sur un des bancs luisants, se coupèrent des galettes
et les garnirent d’un beurre gras et jaunâtre qui, sous le couteau,
laissait jaillir de petites bulles de lait. Galope-chopine posa les
pichés pleins de cidre et couronnés de mousse devant ses hôtes, et les
trois Chouans se mirent à manger; mais de temps en temps le maître du
logis jetait un regard de côté sur Marche-à-terre en s’empressant de
satisfaire sa soif.
--Donne-moi ta chinchoire, dit Marche-à-terre à Pille-miche.
Et après en avoir secoué fortement plusieurs chinchées dans le creux
de sa main, le Breton aspira son tabac en homme qui voulait se préparer
à quelque action grave.
--Il fait froid, dit Pille-miche en se levant pour aller fermer la
partie supérieure de la porte.
Le jour terni par le brouillard ne pénétra plus dans la chambre que par
la petite fenêtre, et n’éclaira que faiblement la table et les deux
bancs; mais le feu y répandit des lueurs rougeâtres. En ce moment,
Galope-chopine, qui avait achevé de remplir une seconde fois les pichés
de ses hôtes, les mettait devant eux; mais ils refusèrent de boire,
jetèrent leurs larges chapeaux et prirent tout à coup un air solennel.
Leurs gestes et le regard par lequel ils se consultèrent firent
frissonner Galope-chopine, qui crut apercevoir du sang sous les bonnets
de laine rouge dont ils étaient coiffés.
--Apporte-nous ton couperet, dit Marche-à-terre.
--Mais, monsieur Marche-à-terre, qu’en voulez-vous donc faire?
--Allons, cousin, tu le sais bien, dit Pille-miche en serrant sa
chinchoire que lui rendit Marche-à-terre, tu es jugé.
Les deux Chouans se levèrent ensemble en saisissant leurs carabines.
--Monsieur Marche-à-terre, je n’ai _rin_ dit sur le Gars...
--Je te dis d’aller chercher ton couperet, répondit le Chouan.
Le malheureux Galope-chopine heurta le bois grossier de la couche de
son garçon, et trois pièces de cent sous roulèrent sur le plancher;
Pille-miche les ramassa.
--Oh! oh! les Bleus t’ont donné des pièces neuves, s’écria
Marche-à-terre.
--Aussi vrai que voilà l’image de saint Labre, reprit Galope-chopine,
je n’ai _rin_ dit. Barbette a pris les Contre-Chouans pour les gars de
Saint-Georges, voilà tout.
--Pourquoi parles-tu d’affaires à ta femme, répondit brutalement
Marche-à-terre.
--D’ailleurs, cousin, nous ne te demandons pas de raisons, mais ton
couperet. Tu es jugé.
A un signe de son compagnon, Pille-miche l’aida à saisir la victime.
En se trouvant entre les mains des deux Chouans, Galope-chopine perdit
toute force, tomba sur ses genoux, et leva vers ses bourreaux des mains
désespérées: --Mes bons amis, mon cousin, que voulez-vous que devienne
mon petit gars?
--J’en prendrai soin, dit Marche-à-terre.
--Mes chers camarades, reprit Galope-chopine devenu blême, je ne suis
pas en état de mourir. Me laisserez-vous partir sans confession? Vous
avez le droit de prendre ma vie, mais non celui de me faire perdre la
bienheureuse éternité.
--C’est juste, dit Marche-à-terre en regardant Pille-miche.
Les deux Chouans restèrent un moment dans le plus grand embarras et
sans pouvoir résoudre ce cas de conscience. Galope-chopine écouta
le moindre bruit causé par le vent, comme s’il eût conservé quelque
espérance. Le son de la goutte de cidre qui tombait périodiquement
du tonneau lui fit jeter un regard machinal sur la pièce et soupirer
tristement. Tout à coup, Pille-miche prit le patient par un bras,
l’entraîna dans un coin et lui dit: --Confesse-moi tous tes péchés,
je les redirai à un prêtre de la véritable Église, il me donnera
l’absolution; et s’il y a des pénitences à faire, je les ferai pour toi.