parlez-moi à cœur ouvert, je vous en donne l’exemple. Ce chef de
demi-brigade est plus rusé qu’il ne le paraît, et, si vous vouliez
tromper sa surveillance, je ne vous serais pas inutile. Songez qu’il a
infesté les vallées de Contre-Chouans et surprendrait bien promptement
vos rendez-vous! En restant ici, sous ses yeux, vous êtes à la merci
de sa police. Voyez avec quelle rapidité il a su que ce Chouan était
chez vous! Sa sagacité militaire ne doit-elle pas lui faire comprendre
que vos moindres mouvements lui indiqueront ceux du marquis, si vous en
êtes aimée?
Mademoiselle de Verneuil n’avait jamais entendu de voix si doucement
affectueuse, Corentin était tout bonne foi, et paraissait plein de
confiance. Le cœur de la pauvre fille recevait si facilement des
impressions généreuses qu’elle allait livrer son secret au serpent
qui l’enveloppait dans ses replis; cependant, elle pensa que rien ne
prouvait la sincérité de cet artificieux langage, elle ne se fit donc
aucun scrupule de tromper son surveillant.
--Eh! bien, répondit-elle, vous avez deviné, Corentin. Oui, j’aime le
marquis; mais je n’en suis pas aimée! du moins je le crains; aussi, le
rendez-vous qu’il me donne me semble-t-il cacher quelque piége.
--Mais, répliqua Corentin, vous nous avez dit hier qu’il vous avait
accompagnée jusqu’à Fougères... S’il eût voulu exercer des violences
contre vous, vous ne seriez pas ici.
--Vous avez le cœur sec, Corentin. Vous pouvez établir de savantes
combinaisons sur les événements de la vie humaine, et non sur ceux
d’une passion. Voilà peut-être d’où vient la constante répugnance
que vous m’inspirez. Puisque vous êtes si clairvoyant, cherchez à
comprendre comment un homme de qui je me suis séparée violemment
avant-hier, m’attend avec impatience aujourd’hui sur la route de
Mayenne, dans une maison de Florigny, vers le soir...
A cet aveu qui semblait échappé dans un emportement assez naturel à
cette créature franche et passionnée, Corentin rougit, car il était
encore jeune; mais il jeta sur elle et à la dérobée un de ces regards
perçants qui vont chercher l’âme. La naïveté de mademoiselle de
Verneuil était si bien jouée qu’elle trompa l’espion, et il répondit
avec une bonhomie factice: --Voulez-vous que je vous accompagne de
loin? j’aurais avec moi des soldats déguisés, et nous serions prêts à
vous obéir.
--J’y consens, dit-elle; mais promettez-moi, sur votre honneur... Oh!
non, je n’y crois pas! par votre salut, mais vous ne croyez pas en
Dieu! par votre âme, vous n’en avez peut-être pas. Quelle assurance
pouvez-vous donc me donner de votre fidélité? Et je me fie à vous,
cependant, et je remets en vos mains plus que ma vie, ou mon amour ou
ma vengeance.
Le léger sourire qui apparut sur la figure blafarde de Corentin fit
connaître à mademoiselle de Verneuil le danger qu’elle venait d’éviter.
Le sbire, dont les narines se contractaient au lieu de se dilater, prit
la main de sa victime, la baisa avec les marques du respect le plus
profond, et la quitta en lui faisant un salut qui n’était pas dénué de
grâce.
Trois heures après cette scène, mademoiselle de Verneuil, qui
craignait le retour de Corentin, sortit furtivement par la porte
Saint-Léonard, et gagna le petit sentier du Nid-aux-crocs qui
conduisait dans la vallée du Nançon. Elle se crut sauvée en marchant
sans témoins à travers le dédale des sentiers qui menaient à la cabane
de Galope-chopine où elle allait gaiement, conduite par l’espoir de
trouver enfin le bonheur, et par le désir de soustraire son amant au
sort qui le menaçait. Pendant ce temps, Corentin était à la recherche
du commandant. Il eut de la peine à reconnaître Hulot, en le trouvant
sur une petite place où il s’occupait de quelques préparatifs
militaires. En effet, le brave vétéran avait fait un sacrifice dont le
mérite sera difficilement apprécié. Sa queue et ses moustaches étaient
coupées, et ses cheveux, soumis au régime ecclésiastique, avaient un
œil de poudre. Chaussé de gros souliers ferrés, ayant troqué son vieil
uniforme bleu et son épée contre une peau de bique, armé d’une ceinture
de pistolets et d’une lourde carabine, il passait en revue deux cents
habitants de Fougères, dont les costumes auraient pu tromper l’œil
du Chouan le plus exercé. L’esprit belliqueux de cette petite ville
et le caractère breton se déployaient dans cette scène, qui n’était
pas nouvelle. Çà et là, quelques mères, quelques sœurs, apportaient à
leurs fils, à leurs frères, une gourde d’eau-de-vie ou des pistolets
oubliés. Plusieurs vieillards s’enquéraient du nombre et de la bonté
des cartouches de ces gardes nationaux déguisés en Contre-Chouans, et
dont la gaieté annonçait plutôt une partie de chasse qu’une expédition
dangereuse. Pour eux, les rencontres de la chouannerie, où les Bretons
des villes se battaient avec les Bretons des campagnes, semblaient
avoir remplacé les tournois de la chevalerie. Cet enthousiasme
patriotique avait peut-être pour principe quelques acquisitions de
biens nationaux. Néanmoins les bienfaits de la Révolution mieux
appréciés dans les villes, l’esprit de parti, un certain amour national
pour la guerre entraient aussi pour beaucoup dans cette ardeur. Hulot
émerveillé parcourait les rangs en demandant des renseignements à
Gudin, sur lequel il avait reporté tous les sentiments d’amitié jadis
voués à Merle et à Gérard. Un grand nombre d’habitants examinaient les
préparatifs de l’expédition, en comparant la tenue de leurs tumultueux
compatriotes à celle d’un bataillon de la demi-brigade de Hulot. Tous
immobiles et silencieusement alignés, les Bleus attendaient, sous la
conduite de leurs officiers, les ordres du commandant, que les yeux de
chaque soldat suivaient de groupe en groupe. En parvenant auprès du
vieux chef de demi-brigade, Corentin ne put s’empêcher de sourire du
changement opéré sur la figure de Hulot. Il avait l’air d’un portrait
qui ne ressemble plus à l’original.
--Qu’y a-t-il donc de nouveau? lui demanda Corentin.
--Viens faire avec nous le coup de fusil et tu le sauras, lui répondit
le commandant.
--Oh! je ne suis pas de Fougères, répliqua Corentin.
--Cela se voit bien, citoyen, lui dit Gudin.
Quelques rires moqueurs partirent de tous les groupes voisins.
--Crois-tu, reprit Corentin, qu’on ne puisse servir la France qu’avec
des baïonnettes?...
Puis il tourna le dos aux rieurs, et s’adressa à une femme pour
apprendre le but et la destination de cette expédition.
--Hélas! mon bon homme, les Chouans sont déjà à Florigny! On dit qu’ils
sont plus de trois mille et s’avancent pour prendre Fougères.
--Florigny, s’écria Corentin pâlissant. Le rendez-vous n’est pas là!
Est-ce bien, reprit-il, Florigny sur la route de Mayenne?
--Il n’y a pas deux Florigny, lui répondit la femme en lui montrant le
chemin terminé par le sommet de la Pèlerine.
--Est-ce le marquis de Montauran que vous cherchez? demanda Corentin au
commandant.
--Un peu, répondit brusquement Hulot.
--Il n’est pas à Florigny, répliqua Corentin. Dirigez sur ce point
votre bataillon et la garde nationale, mais gardez avec vous
quelques-uns de vos Contre-Chouans et attendez-moi.
--Il est trop malin pour être fou, s’écria le commandant en voyant
Corentin s’éloigner à grands pas. C’est bien le roi des espions!
En ce moment, Hulot donna l’ordre du départ à son bataillon. Les
soldats républicains marchèrent sans tambour et silencieusement le
long du faubourg étroit qui mène à la route de Mayenne, en dessinant
une longue ligne bleue et rouge à travers les arbres et les maisons;
les gardes nationaux déguisés les suivaient; mais Hulot resta sur la
petite place avec Gudin et une vingtaine des plus adroits jeunes gens
de la ville, en attendant Corentin dont l’air mystérieux avait piqué
sa curiosité. Francine apprit elle-même le départ de mademoiselle de
Verneuil à cet espion sagace, dont tous les soupçons se changèrent
en certitude, et qui sortit aussitôt pour recueillir des lumières
sur une fuite à bon droit suspecte. Instruit par les soldats de
garde au poste Saint-Léonard, du passage de la belle inconnue par
le Nid-aux-crocs, Corentin courut sur la promenade, et y arriva
malheureusement assez à propos pour apercevoir de là les moindres
mouvements de Marie. Quoiqu’elle eût mis une robe et une capote
vertes pour être vue moins facilement, les soubresauts de sa marche
presque folle faisaient reconnaître, à travers les haies dépouillées
de feuilles et blanches de givre, le point vers lequel ses pas se
dirigeaient.
--Ah! s’écria-t-il, tu dois aller à Florigny et tu descends dans le
val de Gibarry! Je ne suis qu’un sot, elle m’a joué. Mais patience,
j’allume ma lampe le jour aussi bien que la nuit.
Corentin, devinant alors à peu près le lieu du rendez-vous des deux
amants, accourut sur la place au moment où Hulot allait la quitter et
rejoindre ses troupes.
--Halte, mon général! cria-t-il au commandant qui se retourna.
En un instant, Corentin instruisit le soldat des événements dont la
trame, quoique cachée, laissait voir quelques-uns de ses fils, et
Hulot, frappé par la perspicacité du diplomate, lui saisit vivement le
bras.
--Mille tonnerres! citoyen curieux, tu as raison. Les brigands font
là-bas une fausse attaque! Les deux colonnes mobiles que j’ai envoyées
inspecter les environs, entre la route d’Antrain et de Vitré, ne
sont pas encore revenues; ainsi, nous trouverons dans la campagne
des renforts qui ne nous seront sans doute pas inutiles, car le Gars
n’est pas assez niais pour se risquer sans avoir avec lui ses sacrées
chouettes.
--Gudin, dit-il au jeune Fougerais, cours avertir le capitaine Lebrun
qu’il peut se passer de moi à Florigny pour y frotter les brigands,
et reviens plus vite que ça. Tu connais les sentiers, je t’attends
pour aller à la chasse du ci-devant et venger les assassinats de la
Vivetière. --Tonnerre de Dieu, comme il court! reprit-il en voyant
partir Gudin qui disparut comme par enchantement. Gérard aurait-il aimé
ce garçon-là!
A son retour, Gudin trouva la petite troupe de Hulot augmentée de
quelques soldats pris aux différents postes de la ville. Le commandant
dit au jeune Fougerais de choisir une douzaine de ses compatriotes les
mieux dressés au difficile métier de Contre-Chouan, et lui ordonna de
se diriger par la porte Saint-Léonard, afin de longer le revers des
montagnes de Saint-Sulpice qui regardait la grande vallée du Couësnon,
et sur lequel était située la cabane de Galope-chopine; puis il se
mit lui-même à la tête du reste de la troupe, et sortit par la porte
Saint-Sulpice pour aborder les montagnes à leur sommet, où, suivant ses
calculs, il devait rencontrer les gens de Beau-pied qu’il se proposait
d’employer à renforcer un cordon de sentinelles chargées de garder les
rochers, depuis le faubourg Saint-Sulpice jusqu’au Nid-aux-crocs.
Corentin, certain d’avoir remis la destinée du chef des Chouans entre
les mains de ses plus implacables ennemis, se rendit promptement sur la
Promenade pour mieux saisir l’ensemble des dispositions militaires de
Hulot. Il ne tarda pas à voir la petite escouade de Gudin débouchant
par la vallée du Nançon et suivant les rochers du côté de la grande
vallée du Couësnon, tandis que Hulot, débusquant le long du château de
Fougères, gravissait le sentier périlleux qui conduisait sur le sommet
des montagnes de Saint-Sulpice. Ainsi, les deux troupes se déployaient
sur deux lignes parallèles. Tous les arbres et les buissons, décorés
par le givre de riches arabesques, jetaient sur la campagne un reflet
blanchâtre qui permettait de bien voir, comme des lignes grises, ces
deux petits corps d’armée en mouvement. Arrivé sur le plateau des
rochers, Hulot détacha de sa troupe tous les soldats qui étaient en
uniforme, et Corentin les vit établissant, par les ordres de l’habile
commandant, une ligne de sentinelles ambulantes séparées chacune par un
espace convenable, dont la première devait correspondre avec Gudin et
la dernière avec Hulot, de manière qu’aucun buisson ne devait échapper
aux baïonnettes de ces trois lignes mouvantes qui allaient traquer le
Gars à travers les montagnes et les champs.
--Il est rusé, ce vieux loup de guérite, s’écria Corentin en perdant de
vue les dernières pointes de fusil qui brillèrent dans les ajoncs, le
Gars est cuit. Si Marie avait livré ce damné marquis, nous eussions,
elle et moi, été unis par le plus fort des liens, une infamie... Mais
elle sera bien à moi!...
Les douze jeunes Fougerais conduits par le sous-lieutenant Gudin
atteignirent bientôt le versant que forment les rochers de
Saint-Sulpice, en s’abaissant par petites collines dans la vallée de
Gibarry. Gudin, lui, quitta les chemins, sauta lestement l’échalier
du premier champ de genêts qu’il rencontra, et où il fut suivi par
six de ses compatriotes; les six autres se dirigèrent, d’après ses
ordres, dans les champs de droite, afin d’opérer les recherches de
chaque côté des chemins. Gudin s’élança vivement vers un pommier qui se
trouvait au milieu du genêt. Au bruissement produit par la marche des
six Contre-Chouans qu’il conduisait à travers cette forêt de genêts en
tâchant de ne pas en agiter les touffes givrées, sept ou huit hommes
à la tête desquels était Beau-pied, se cachèrent derrière quelques
châtaigniers par lesquels la haie de ce champ était couronnée. Malgré
le reflet blanc qui éclairait la campagne et malgré leur vue exercée,
les Fougerais n’aperçurent pas d’abord leurs adversaires qui s’étaient
fait un rempart des arbres.
--Chut! les voici, dit Beau-pied qui le premier leva la tête. Les
brigands nous ont excédés, mais, puisque nous les avons au bout de nos
fusils, ne les manquons pas, ou, nom d’une pipe! nous ne serions pas
susceptibles d’être soldats du pape!
Cependant les yeux perçants de Gudin avaient fini par découvrir
quelques canons de fusil dirigés vers sa petite escouade. En ce moment,
par une amère dérision, huit grosses voix crièrent _qui vive!_ et huit
coups de fusil partirent aussitôt. Les balles sifflèrent autour des
Contre-Chouans. L’un d’eux en reçut une dans le bras et un autre tomba.
Les cinq Fougerais qui restaient sains et saufs ripostèrent par une
décharge en répondant: --Amis! Puis, ils marchèrent rapidement sur les
ennemis, afin de les atteindre avant qu’ils n’eussent rechargé leurs
armes.
--Nous ne savions pas si bien dire, s’écria le jeune sous-lieutenant en
reconnaissant les uniformes et les vieux chapeaux de sa demi-brigade.
Nous avons agi en vrais Bretons, nous nous sommes battus avant de nous
expliquer.
Les huit soldats restèrent stupéfaits en reconnaissant Gudin.
--Dame! mon officier, qui diable ne vous prendrait pas pour des
brigands sous vos peaux de bique, s’écria douloureusement Beau-pied.
--C’est un malheur, et nous en sommes tous innocents, puisque vous
n’étiez pas prévenus de la sortie de nos Contre-Chouans. Mais où en
êtes-vous? lui demanda Gudin.
--Mon officier, nous sommes à la recherche d’une douzaine de Chouans
qui s’amusent à nous échiner. Nous courons comme des rats empoisonnés;
mais, à force de sauter ces échaliers et ces haies que le tonnerre
confonde, nos compas s’étaient rouillés et nous nous reposions. Je
crois que les brigands doivent être maintenant dans les environs de
cette grande baraque d’où vous voyez sortir de la fumée.
--Bon! s’écria Gudin. Vous autres, dit-il aux huit soldats et à
Beau-pied, vous allez vous replier sur les rochers de Saint-Sulpice,
à travers les champs, et vous y appuierez la ligne de sentinelles que
le commandant y a établie. Il ne faut pas que vous restiez avec nous
autres, puisque vous êtes en uniforme. Nous voulons, mille cartouches!
venir à bout de ces chiens-là, le Gars est avec eux! Les camarades
vous en diront plus long que je ne vous en dis. Filez sur la droite,
et n’administrez pas de coups de fusil à six de nos peaux de bique que
vous pourrez rencontrer. Vous reconnaîtrez nos Contre-Chouans à leurs
cravates qui sont roulées en corde sans nœud.
Gudin laissa ses deux blessés sous le pommier, en se dirigeant vers
la maison de Galope-chopine, que Beau-pied venait de lui indiquer et
dont la fumée lui servit de boussole. Pendant que le jeune officier
était mis sur la piste des Chouans par une rencontre assez commune
dans cette guerre, mais qui aurait pu devenir plus meurtrière, le
petit détachement que commandait Hulot avait atteint sur sa ligne
d’opérations un point parallèle à celui où Gudin était parvenu sur
la sienne. Le vieux militaire, à la tête de ses Contre-Chouans, se
glissait silencieusement le long des haies avec toute l’ardeur d’un
jeune homme, il sautait les échaliers encore assez légèrement en
jetant ses yeux fauves sur toutes les hauteurs, et prêtant, comme un
chasseur, l’oreille au moindre bruit. Au troisième champ dans lequel
il entra, il aperçut une femme d’une trentaine d’années, occupée à
labourer la terre à la houe, et qui, toute courbée, travaillait avec
courage; tandis qu’un petit garçon âgé d’environ sept à huit ans, armé
d’une serpe, secouait le givre de quelques ajoncs qui avaient poussé
çà et là, les coupait et les mettait en tas. Au bruit que fit Hulot en
retombant lourdement de l’autre côté de l’échalier, le petit gars et
sa mère levèrent la tête. Hulot prit facilement cette jeune femme pour
une vieille. Des rides venues avant le temps sillonnaient le front et
la peau du cou de la Bretonne, elle était si grotesquement vêtue d’une
peau de bique usée, que sans une robe de toile jaune et sale, marque
distinctive de son sexe, Hulot n’aurait su à quel sexe la paysanne
appartenait, car les longues mèches de ses cheveux noirs étaient
cachées sous un bonnet de laine rouge. Les haillons dont le petit gars
était à peine couvert en laissaient voir la peau.
--Ho! la vieille, cria Hulot d’un ton bas à cette femme en s’approchant
d’elle, où est le Gars?
En ce moment les vingt Contre-Chouans qui suivaient Hulot franchirent
les enceintes du champ.
--Ah! pour aller au Gars, faut que vous retourniez d’où vous venez,
répondit la femme après avoir jeté un regard de défiance sur la troupe.
--Est-ce que je te demande le chemin du faubourg du Gars à Fougères,
vieille carcasse? répliqua brutalement Hulot. Par sainte Anne d’Auray,
as-tu vu passer le Gars?
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit la femme en se
courbant pour reprendre son travail.
--Garce damnée, veux-tu donc nous faire avaler par les Bleus qui nous
poursuivent? s’écria Hulot.
A ces paroles la femme releva la tête et jeta un nouveau regard de
méfiance sur les Contre-Chouans en leur répondant: --Comment les Bleus
peuvent-ils être à vos trousses? j’en viens de voir passer sept à huit
qui regagnent Fougères par le chemin d’en bas.
--Ne dirait-on pas qu’elle va nous mordre avec son nez? reprit Hulot.
Tiens, regarde, vieille bique.
Et le commandant lui montra du doigt, à une cinquantaine de pas en
arrière, trois ou quatre de ses sentinelles dont les chapeaux, les
uniformes et les fusils étaient faciles à reconnaître.
--Veux-tu laisser égorger ceux que Marche-à-terre envoie au secours du
Gars que les Fougerais veulent prendre? reprit-il avec colère.
--Ah! excusez, reprit la femme; mais il est si facile d’être trompé! De
quelle paroisse êtes-vous donc! demanda-t-elle.
--De Saint-Georges, s’écrièrent deux ou trois Fougerais en bas-breton,
et nous mourons de faim.
--Eh! bien, tenez, répondit la femme, voyez-vous cette fumée, là-bas?
c’est ma maison. En suivant les routins de droite, vous y arriverez par
en haut. Vous trouverez peut-être mon homme en route. Galope-chopine
doit faire le guet pour avertir le Gars, puisque vous savez qu’il vient
aujourd’hui chez nous, ajouta-t-elle avec orgueil.
--Merci, bonne femme, répondit Hulot. --En avant, vous autres,
tonnerre de Dieu! ajouta-t-il en parlant à ses hommes, nous le tenons!
A ces mots, le détachement suivit au pas de course le commandant, qui
s’engagea dans les sentiers indiqués. En entendant le juron si peu
catholique du soi-disant Chouan, la femme de Galope-chopine pâlit. Elle
regarda les guêtres et les peaux de bique des jeunes Fougerais, s’assit
par terre, serra son enfant dans ses bras et dit: --Que la sainte
Vierge d’Auray et le bienheureux saint Labre aient pitié de nous! Je
ne crois pas que ce soient nos gens, leurs souliers sont sans clous.
Cours par le chemin d’en bas prévenir ton père, il s’agit de sa tête,
dit-elle au petit garçon, qui disparut comme un daim à travers les
genêts et les ajoncs.
Cependant mademoiselle de Verneuil n’avait rencontré sur sa route
aucun des partis Bleus ou Chouans qui se pourchassaient les uns les
autres dans le labyrinthe de champs situés autour de la cabane de
Galope-chopine. En apercevant une colonne bleuâtre s’élevant du tuyau
à demi détruit de la cheminée de cette triste habitation, son cœur
éprouva une de ces violentes palpitations dont les coups précipités et
sonores semblent monter dans le cou comme par flots. Elle s’arrêta,
s’appuya de la main sur une branche d’arbre, et contempla cette fumée
qui devait également servir de fanal aux amis et aux ennemis du jeune
chef. Jamais elle n’avait ressenti d’émotion si écrasante.
--Ah! je l’aime trop, se dit-elle avec une sorte de désespoir;
aujourd’hui je ne serai peut-être plus maîtresse de moi...
Tout à coup elle franchit l’espace qui la séparait de la chaumière, et
se trouva dans la cour, dont la fange avait été durcie par la gelée. Le
gros chien s’élança encore contre elle en aboyant; mais sur un seul mot
prononcé par Galope-chopine, il remua la queue et se tut. En entrant
dans la chaumine, mademoiselle de Verneuil y jeta un de ces regards
qui embrassent tout. Le marquis n’y était pas. Marie respira plus
librement. Elle reconnut avec plaisir que le Chouan s’était efforcé de
restituer quelque propreté à la sale et unique chambre de sa tanière.
Galope-chopine saisit sa canardière, salua silencieusement son hôtesse
et sortit avec son chien; elle le suivit jusque sur le seuil, et le vit
s’en allant par le sentier qui commençait à droite de sa cabane, et
dont l’entrée était défendue par un gros arbre pourri en y formant un
échalier presque ruiné. De là, elle put apercevoir une suite de champs
dont les échaliers présentaient à l’œil comme une enfilade de portes,
car la nudité des arbres et des haies permettait de bien voir les
moindres accidents du paysage. Quand le large chapeau de Galope-chopine
eut tout à fait disparu, mademoiselle de Verneuil se retourna vers
la gauche pour voir l’église de Fougères; mais le hangar la lui
cachait entièrement. Elle jeta les yeux sur la vallée du Couësnon qui
s’offrait à ses regards, comme une vaste nappe de mousseline dont la
blancheur rendait plus terne encore un ciel gris et chargé de neige.
C’était une de ces journées où la nature semble muette, et où les
bruits sont absorbés par l’atmosphère. Aussi, quoique les Bleus et
leurs Contre-Chouans marchassent dans la campagne sur trois lignes, en
formant un triangle qu’ils resserraient en s’approchant de la cabane,
le silence était si profond que mademoiselle de Verneuil se sentit
émue par des circonstances qui ajoutaient à ses angoisses une sorte
de tristesse physique. Il y avait du malheur dans l’air. Enfin, à
l’endroit où un petit rideau de bois terminait l’enfilade d’échaliers,
elle vit un jeune homme sautant les barrières comme un écureuil, et
courant avec une étonnante rapidité.
--C’est lui, dit-elle.
Simplement vêtu comme un Chouan, le Gars portait son tromblon
en bandoulière derrière sa peau de bique, et, sans la grâce de
ses mouvements, il aurait été méconnaissable. Marie se retira
précipitamment dans la cabane, en obéissant à l’une de ces
déterminations instinctives aussi peu explicables que l’est la peur;
mais bientôt le jeune chef fut à deux pas d’elle devant la cheminée,
où brillait un feu clair et animé. Tous deux se trouvèrent sans
voix, craignirent de se regarder, ou de faire un mouvement. Une même
espérance unissait leur pensée, un même doute les séparait, c’était une
angoisse, c’était une volupté.
--Monsieur, dit enfin mademoiselle de Verneuil d’une voix émue, le soin
de votre sûreté m’a seul amenée ici.
--Ma sûreté! reprit-il avec amertume.
--Oui, répondit-elle, tant que je resterai à Fougères votre vie est
compromise, et je vous aime trop pour n’en pas partir ce soir; ne m’y
cherchez donc plus.
--Partir, cher ange! je vous suivrai.
--Me suivre! y pensez-vous? et les Bleus?