Montauran lui marqua quelque surprise, elle sourit tristement, lui

montra du doigt un quartier de roche, comme pour lui ordonner de

s’asseoir, et resta debout dans une attitude de mélancolie. Les

déchirantes émotions de son âme ne lui permettaient plus de déployer

ces artifices qu’elle avait prodigués. En ce moment, elle se serait

agenouillée sur des charbons ardents, sans les plus sentir que le

marquis n’avait senti le tison dont il s’était saisi pour attester

la violence de sa passion. Ce fut après avoir contemplé son amant

par un regard empreint de la plus profonde douleur, qu’elle lui dit

ces affreuses paroles: --Tout ce que vous avez soupçonné de moi est

vrai! Le marquis laissa échapper un geste. --Ah! par grâce, dit-elle

en joignant les mains, écoutez-moi sans m’interrompre. --Je suis

réellement, reprit-elle d’une voix émue, la fille du duc de Verneuil,

mais sa fille naturelle. Ma mère, une demoiselle de Casteran, qui

s’est faite religieuse pour échapper aux tortures qu’on lui préparait

dans sa famille, expia sa faute par quinze années de larmes et mourut

à Séez. A son lit de mort seulement, cette chère abbesse implora pour

moi l’homme qui l’avait abandonnée, car elle me savait sans amis, sans

fortune, sans avenir... Cet homme, toujours présent sous le toit de

la mère de Francine, aux soins de qui je fus remise, avait oublié son

enfant. Néanmoins le duc m’accueillit avec plaisir, et me reconnut

parce que j’étais belle, et que peut-être il se revoyait jeune en moi.

C’était un de ces seigneurs qui, sous le règne précédent, mirent leur

gloire à montrer comment on pouvait se faire pardonner un crime en le

commettant avec grâce. Je n’ajouterai rien, il fut mon père! Cependant

laissez-moi vous expliquer comment mon séjour à Paris a dû me gâter

l’âme. La société du duc de Verneuil et celle où il m’introduisit

étaient engouées de cette philosophie moqueuse dont s’enthousiasmait la

France, parce qu’on l’y professait partout avec esprit. Les brillantes

conversations qui flattèrent mon oreille se recommandaient par la

finesse des aperçus, ou par un mépris spirituellement formulé pour ce

qui était religieux et vrai. Les hommes, en se moquant des sentiments,

les peignaient d’autant mieux qu’ils ne les éprouvaient pas; et ils

séduisaient autant par leurs expressions épigrammatiques que par la

bonhomie avec laquelle ils savaient mettre toute une aventure dans un

mot; mais souvent ils péchaient par trop d’esprit, et fatiguaient les

femmes en faisant de l’amour un art plutôt qu’une affaire de cœur. J’ai

faiblement résisté à ce torrent. Cependant mon âme, pardonnez-moi cet

orgueil, était assez passionnée pour sentir que l’esprit avait desséché

tous les cœurs; mais la vie que j’ai menée alors a eu pour résultat

d’établir une lutte perpétuelle entre mes sentiments naturels et les

habitudes vicieuses que j’y ai contractées. Quelques gens supérieurs

s’étaient plu à développer en moi cette liberté de pensée, ce mépris

de l’opinion publique qui ravissent à la femme une certaine modestie

d’âme sans laquelle elle perd de son charme. Hélas! le malheur n’a

pas eu le pouvoir de détruire les défauts que me donna l’opulence.

--Mon père, poursuivit-elle après avoir laissé échapper un soupir,

le duc de Verneuil, mourut après m’avoir reconnue et avantagée par

un testament qui diminuait considérablement la fortune de mon frère,

son fils légitime. Je me trouvai un matin sans asile ni protecteur.

Mon frère attaquait le testament qui me faisait riche. Trois années

passées auprès d’une famille opulente avaient développé ma vanité. En

satisfaisant à toutes mes fantaisies, mon père m’avait créé des besoins

de luxe, des habitudes desquelles mon âme encore jeune et naïve ne

s’expliquait ni les dangers, ni la tyrannie. Un ami de mon père, le

maréchal duc de Lenoncourt, âgé de soixante-dix ans, s’offrit à me

servir de tuteur. J’acceptai; je me retrouvai, quelques jours après

le commencement de cet odieux procès, dans une maison brillante où je

jouissais de tous les avantages que la cruauté d’un frère me refusait

sur le cercueil de notre père. Tous les soirs le vieux maréchal venait

passer auprès de moi quelques heures, pendant lesquelles ce vieillard

ne me faisait entendre que des paroles douces et consolantes. Ses

cheveux blancs, et toutes les preuves touchantes qu’il me donnait

d’une tendresse paternelle, m’engageaient à reporter sur son cœur les

sentiments du mien, et je me plus à me croire sa fille. J’acceptais les

parures qu’il m’offrait, et je ne lui cachais aucun de mes caprices,

en le voyant si heureux de les satisfaire. Un soir, j’appris que tout

Paris me croyait la maîtresse de ce pauvre vieillard. On me prouva

qu’il était hors de mon pouvoir de reconquérir une innocence de

laquelle chacun me dépouillait gratuitement. L’homme qui avait abusé

de mon inexpérience ne pouvait pas être un amant, et ne voulait pas

être mon mari. Dans la semaine où je fis cette horrible découverte, la

veille du jour fixé pour mon union avec celui de qui je sus exiger le

nom, seule réparation qu’il me pût offrir, il partit pour Coblentz. Je

fus honteusement chassée de la petite maison où le maréchal m’avait

mise, et qui ne lui appartenait pas. Jusqu’à présent, je vous ai dit la

vérité comme si j’étais devant Dieu; mais maintenant, ne demandez pas à

une infortunée le compte des souffrances ensevelies dans sa mémoire.

Un jour, monsieur, je me trouvai mariée à Danton. Quelques jours plus

tard, l’ouragan renversait le chêne immense autour duquel j’avais

tourné mes bras. En me revoyant plongée dans la plus profonde misère,

je résolus cette fois de mourir. Je ne sais si l’amour de la vie, si

l’espoir de fatiguer le malheur et de trouver au fond de cet abîme

sans fin un bonheur qui me fuyait, furent à mon insu mes conseillers,

ou si je fus séduite par les raisonnements d’un jeune homme de Vendôme

qui, depuis deux ans, s’est attaché à moi comme un serpent à un arbre,

en croyant sans doute qu’un extrême malheur peut me donner à lui;

enfin, j’ignore comment j’ai accepté l’odieuse mission d’aller, pour

trois cent mille francs, me faire aimer d’un inconnu que je devais

livrer. Je vous ai vu, monsieur, et vous ai reconnu tout d’abord par

un de ces pressentiments qui ne nous trompent jamais; cependant je me

plaisais à douter, car plus je vous aimais, plus la certitude m’était

affreuse. En vous sauvant des mains du commandant Hulot, j’abjurai

donc mon rôle, et résolus de tromper les bourreaux au lieu de tromper

leur victime. J’ai eu tort de me jouer ainsi des hommes, de leur vie,

de leur politique et de moi-même avec l’insouciance d’une fille qui

ne voit que des sentiments dans le monde. Je me suis crue aimée, et

me suis laissé aller à l’espoir de recommencer ma vie; mais tout, et

jusqu’à moi-même peut-être, a trahi mes désordres passés, car vous avez

dû vous défier d’une femme aussi passionnée que je le suis. Hélas! qui

n’excuserait pas et mon amour et ma dissimulation? Oui, monsieur, il

me sembla que j’avais fait un pénible sommeil, et qu’en me réveillant

je me retrouvais à seize ans. N’étais-je pas dans Alençon, où mon

enfance me livrait ses chastes et purs souvenirs? J’ai eu la folle

simplicité de croire que l’amour me donnerait un baptême d’innocence.

Pendant un moment j’ai pensé que j’étais vierge encore puisque je

n’avais pas encore aimé. Mais hier au soir votre passion m’a paru

vraie, et une voix m’a crié: Pourquoi le tromper? --Sachez-le donc,

monsieur le marquis, reprit-elle d’une voix gutturale qui sollicitait

une réprobation avec fierté, sachez-le bien, je ne suis qu’une créature

déshonorée, indigne de vous. Dès ce moment, je reprends mon rôle de

fille perdue, fatiguée que je suis de jouer celui d’une femme que

vous aviez rendue à toutes les saintetés du cœur. La vertu me pèse.

Je vous mépriserais si vous aviez la faiblesse de m’épouser. C’est

une sottise que peut faire un comte de Bauvan; mais vous, monsieur,

soyez digne de votre avenir et quittez-moi sans regret. La courtisane,

voyez-vous, serait trop exigeante, elle vous aimerait tout autrement

que la jeune enfant simple et naïve qui s’est senti au cœur pendant

un moment la délicieuse espérance de pouvoir être votre compagne, de

vous rendre toujours heureux, de vous faire honneur, de devenir une

noble, une grande épouse, et qui a puisé dans ce sentiment le courage

de ranimer sa mauvaise nature de vice et d’infamie, afin de mettre

entre elle et vous une éternelle barrière. Je vous sacrifie honneur

et fortune. L’orgueil que me donne ce sacrifice me soutiendra dans ma

misère, et le destin peut disposer de mon sort à son gré. Je ne vous

livrerai jamais. Je retourne à Paris. Là, votre nom sera pour moi tout

un autre moi-même, et la magnifique valeur que vous saurez lui imprimer

me consolera de tous mes chagrins. Quant à vous, vous êtes homme, vous

m’oublierez. Adieu.

Elle s’élança dans la direction des vallées de Saint-Sulpice, et

disparut avant que le marquis se fût levé pour la retenir; mais elle

revint sur ses pas, profita des cavités d’une roche pour se cacher,

leva la tête, examina le marquis avec une curiosité mêlée de doute, et

le vit marchant sans savoir où il allait, comme un homme accablé.

--Serait-ce donc une tête faible?... se dit-elle lorsqu’il eut disparu

et qu’elle se sentit séparée de lui. Me comprendra-t-il?

Elle tressaillit. Puis tout à coup elle se dirigea seule vers Fougères

à grands pas, comme si elle eût craint d’être suivie par le marquis

dans cette ville où il aurait trouvé la mort.

--Eh! bien, Francine, que t’a-t-il dit?... demanda-t-elle à sa fidèle

Bretonne lorsqu’elles furent réunies.

--Hélas! Marie, il m’a fait pitié. Vous autres grandes dames, vous

poignardez un homme à coups de langue.

--Comment donc était-il en t’abordant?

--Est-ce qu’il m’a vue? Oh! Marie, il t’aime!

--Oh! il m’aime ou il ne m’aime pas! répondit-elle, deux mots qui pour

moi sont le paradis ou l’enfer. Entre ces deux extrêmes je ne trouve

pas une place où je puisse poser mon pied.

Après avoir ainsi accompli son terrible destin, Marie put s’abandonner

à toute sa douleur, et sa figure, jusque-là soutenue par tant de

sentiments divers, s’altéra si rapidement, qu’après une journée pendant

laquelle elle flotta sans cesse entre un pressentiment de bonheur et

le désespoir, elle perdit l’éclat de sa beauté et cette fraîcheur dont

le principe est dans l’absence de toute passion ou dans l’ivresse de

la félicité. Curieux de connaître le résultat de sa folle entreprise,

Hulot et Corentin étaient venus voir Marie peu de temps après son

arrivée: elle les reçut d’un air riant.

--Eh! bien, dit-elle au commandant, dont la figure soucieuse avait

une expression très-interrogative, le renard revient à portée de vos

fusils, et vous allez bientôt remporter une bien glorieuse victoire.

--Qu’est-il donc arrivé? demanda négligemment Corentin en jetant à

mademoiselle de Verneuil un de ces regards obliques par lesquels ces

espèces de diplomates espionnent la pensée.

--Ah! répondit-elle, le Gars est plus que jamais épris de ma personne,

et je l’ai contraint à nous accompagner jusqu’aux portes de Fougères.

--Il paraît que votre pouvoir a cessé là, reprit Corentin, et que la

peur du ci-devant surpasse encore l’amour que vous lui inspirez.

Mademoiselle de Verneuil jeta un regard de mépris à Corentin.

--Vous le jugez d’après vous-même, lui répondit-elle.

--Eh! bien, dit-il sans s’émouvoir, pourquoi ne l’avez-vous pas amené

jusque chez vous?

--S’il m’aimait véritablement, commandant, dit-elle à Hulot en lui

jetant un regard plein de malice, m’en voudriez-vous beaucoup de le

sauver, en l’emmenant hors de France?

Le vieux soldat s’avança vivement vers elle et lui prit la main pour

la baiser, avec une sorte d’enthousiasme; puis il la regarda fixement

et lui dit d’un air sombre: --Vous oubliez mes deux amis et mes

soixante-trois hommes.

--Ah! commandant, dit-elle avec toute la naïveté de la passion, il n’en

est pas comptable, il a été joué par une mauvaise femme, la maîtresse

de Charrette, qui boirait, je crois, le sang des Bleus...

--Allons, Marie, reprit Corentin, ne vous moquez pas du commandant, il

n’est pas encore au fait de vos plaisanteries.

--Taisez-vous, lui répondit-elle, et sachez que le jour où vous m’aurez

un peu trop déplu, n’aura pas de lendemain pour vous.

--Je vois, mademoiselle, dit Hulot, sans amertume, que je dois

m’apprêter à combattre.

--Vous n’êtes pas en mesure, cher colonel. Je leur ai vu plus de six

mille hommes à Saint-James, des troupes régulières, de l’artillerie et

des officiers anglais. Mais que deviendraient ces gens-là sans lui? Je

pense comme Fouché, sa tête est tout.

--Eh! bien, l’aurons-nous? demanda Corentin impatienté.

--Je ne sais pas, répondit-elle avec insouciance.

--Des Anglais! cria Hulot en colère, il ne lui manquait plus que ça

pour être un brigand fini! Ah! je vais t’en donner, moi, des Anglais!...

--Il paraît, citoyen diplomate, que tu te laisses périodiquement mettre

en déroute par cette fille-là, dit Hulot à Corentin quand ils se

trouvèrent à quelques pas de la maison.

--Il est tout naturel, citoyen commandant, répliqua Corentin d’un

air pensif, que dans tout ce qu’elle nous a dit, tu n’aies vu que du

feu. Vous autres troupiers, vous ne savez pas qu’il existe plusieurs

manières de guerroyer. Employer habilement les passions des hommes

ou des femmes comme des ressorts que l’on fait mouvoir au profit de

l’État, mettre les rouages à leur place dans cette grande machine

que nous appelons un gouvernement, et se plaire à y renfermer les

plus indomptables sentiments comme des détentes que l’on s’amuse à

surveiller, n’est-ce pas créer, et, comme Dieu, se placer au centre de

l’univers?...

--Tu me permettras de préférer mon métier au tien, répliqua sèchement

le militaire. Ainsi, vous ferez tout ce que vous voudrez avec vos

rouages; mais je ne connais d’autre supérieur que le ministre de la

guerre, j’ai mes ordres, je vais me mettre en campagne avec des lapins

qui ne boudent pas, et prendre en face l’ennemi que tu veux saisir par

derrière.

--Oh! tu peux te préparer à marcher, reprit Corentin. D’après ce que

cette fille m’a laissé deviner, quelque impénétrable qu’elle te semble,

tu vas avoir à t’escarmoucher, et je te procurerai avant peu le plaisir

d’un tête-à-tête avec le chef de ces brigands.

--Comment ça? demanda Hulot en reculant pour mieux regarder cet étrange

personnage.

--Mademoiselle de Verneuil aime le Gars, reprit Corentin d’une voix

sourde, et peut-être en est-elle aimée! Un marquis, cordon-rouge, jeune

et spirituel, qui sait même s’il n’est pas riche encore, combien de

tentations! Elle serait bien sotte de ne pas agir pour son compte, en

tâchant de l’épouser plutôt que de nous le livrer! Elle cherche à nous

amuser. Mais j’ai lu dans les yeux de cette fille quelque incertitude.

Les deux amants auront vraisemblablement un rendez-vous, et peut-être

est-il déjà donné. Eh! bien, demain je tiendrai mon homme par les deux

oreilles. Jusqu’à présent, il n’était que l’ennemi de la République,

mais il est devenu le mien depuis quelques instants; or, ceux qui se

sont avisés de se mettre entre cette fille et moi sont tous morts sur

l’échafaud.

En achevant ces paroles, Corentin retomba dans des réflexions qui ne

lui permirent pas de voir le profond dégoût qui se peignit sur le

visage du loyal militaire au moment où il découvrit la profondeur de

cette intrigue et le mécanisme des ressorts employés par Fouché. Aussi,

Hulot résolut-il de contrarier Corentin en tout ce qui ne nuirait pas

essentiellement aux succès et aux vœux du gouvernement, et de laisser à

l’ennemi de la République les moyens de périr avec honneur les armes à

la main, avant d’être la proie du bourreau de qui ce sbire de la haute

police s’avouait être le pourvoyeur.

--Si le premier Consul m’écoutait, dit-il en tournant le dos à

Corentin, il laisserait ces renards-là combattre les aristocrates, ils

sont dignes les uns des autres, et il emploierait les soldats à toute

autre chose.

Corentin regarda froidement le militaire, dont la pensée avait éclairé

le visage, et alors ses yeux reprirent une expression sardonique qui

révéla la supériorité de ce Machiavel subalterne.

--Donnez trois aunes de drap bleu à ces animaux-là, et mettez-leur un

morceau de fer au côté, se dit-il, ils s’imaginent qu’en politique on

ne doit tuer les hommes que d’une façon. Puis, il se promena lentement

pendant quelques minutes, et se dit tout à coup: --Oui, le moment est

venu, cette femme sera donc à moi! depuis cinq ans le cercle que je

trace autour d’elle s’est insensiblement rétréci, je la tiens, et avec

elle j’arriverai dans le gouvernement aussi haut que Fouché. --Oui,

si elle perd le seul homme qu’elle ait aimé, la douleur me la livrera

corps et âme. Il ne s’agit plus que de veiller nuit et jour pour

surprendre son secret.

Un moment après, un observateur aurait distingué la figure pâle de cet

homme, à travers la fenêtre d’une maison d’où il pouvait apercevoir

tout ce qui entrait dans l’impasse formée par la rangée de maisons

parallèle à Saint-Léonard. Avec la patience du chat qui guette la

souris, Corentin était encore, le lendemain matin, attentif au moindre

bruit et occupé à soumettre chaque passant au plus sévère examen. La

journée qui commençait était un jour de marché. Quoique, dans ce temps

calamiteux, les paysans se hasardassent difficilement à venir en ville,

Corentin vit un petit homme à figure ténébreuse, couvert d’une peau de

bique, et qui portait à son bras un petit panier rond de forme écrasée,

se dirigeant vers la maison de mademoiselle de Verneuil, après avoir

jeté autour de lui des regards assez insouciants. Corentin descendit

dans l’intention d’attendre le paysan à sa sortie; mais, tout à coup,

il sentit que s’il pouvait arriver à l’improviste chez mademoiselle de

Verneuil, il surprendrait peut-être d’un seul regard les secrets cachés

dans le panier de cet émissaire. D’ailleurs la renommée lui avait

appris qu’il était presque impossible de lutter avec succès contre les

impénétrables réponses des Bretons et des Normands.

--Galope-chopine! s’écria mademoiselle de Verneuil lorsque Francine

introduisit le Chouan. --Serais-je donc aimée? se dit-elle à voix basse.

Un espoir instinctif répandit les plus brillantes couleurs sur son

teint et la joie dans son cœur. Galope-chopine regarda alternativement

la maîtresse du logis et Francine, en jetant sur cette dernière des

yeux de méfiance; mais un signe de mademoiselle de Verneuil le rassura.

--Madame, dit-il, approchant deux heures, _il_ sera chez moi, et vous y

attendra.

L’émotion ne permit pas à mademoiselle de Verneuil de faire d’autre

réponse qu’un signe de tête: mais un Samoïède en eût compris toute

la portée. En ce moment, les pas de Corentin retentirent dans le

salon. Galope-chopine ne se troubla pas le moins du monde lorsque le

regard autant que le tressaillement de mademoiselle de Verneuil lui

indiquèrent un danger, et dès que l’espion montra sa face rusée, le

Chouan éleva la voix de manière à fendre la tête.

--Ah! ah! disait-il à Francine, il y a beurre de Bretagne et beurre

de Bretagne. Vous voulez du Gibarry et vous ne donnez que onze sous

de la livre? il ne fallait pas m’envoyer quérir! C’est de bon beurre

ça, dit-il en découvrant son panier pour montrer deux petites mottes

de beurre façonnées par Barbette. --Faut être juste, ma bonne dame,

allons, mettez un sou de plus.

Sa voix caverneuse ne trahit aucune émotion, et ses yeux verts,

ombragés de gros sourcils grisonnants, soutinrent sans faiblir le

regard perçant de Corentin.

--Allons, tais-toi, bon homme, tu n’es pas venu ici vendre du beurre,

car tu as affaire à une femme qui n’a jamais rien marchandé de sa vie.

Le métier que tu fais, mon vieux, te rendra quelque jour plus court de

la tête. Et Corentin le frappant amicalement sur l’épaule, ajouta: --On

ne peut pas être longtemps à la fois l’homme des Chouans et l’homme des

Bleus.

Galope-chopine eut besoin de toute sa présence d’esprit pour dévorer

sa rage et ne pas repousser cette accusation que son avarice rendait

juste. Il se contenta de répondre: --Monsieur veut se gausser de moi.

Corentin avait tourné le dos au Chouan; mais, tout en saluant

mademoiselle de Verneuil dont le cœur se serra, il pouvait facilement

l’examiner dans la glace. Galope-chopine, qui ne se crut plus vu par

l’espion, consulta par un regard Francine, et Francine lui indiqua la

porte en disant: --Venez avec moi, mon bon homme, nous nous arrangerons

toujours bien.

Rien n’avait échappé à Corentin, ni la contraction que le sourire de

mademoiselle de Verneuil déguisait mal, ni sa rougeur et le changement

de ses traits, ni l’inquiétude du Chouan, ni le geste de Francine, il

avait tout aperçu. Convaincu que Galope-chopine était un émissaire du

marquis, il l’arrêta par les longs poils de sa peau de chèvre au moment

où il sortait, le ramena devant lui, et le regarda fixement en lui

disant: --Où demeures-tu, mon cher ami? j’ai besoin de beurre...

--Mon bon monsieur, répondait le Chouan, tout Fougères sait où je

demeure, je suis quasiment de...

--Corentin! s’écria mademoiselle de Verneuil en interrompant la réponse

de Galope-chopine, vous êtes bien hardi de venir chez moi à cette

heure, et de me surprendre ainsi? A peine suis-je habillée... Laissez

ce paysan tranquille, il ne comprend pas plus vos ruses que je n’en

conçois les motifs. Allez, brave homme!

Galope-chopine hésita un instant à partir. L’indécision naturelle ou

jouée d’un pauvre diable qui ne savait à qui obéir, trompait déjà

Corentin, lorsque le Chouan, sur un geste impératif de la jeune fille,

s’éloigna à pas pesants. En ce moment, mademoiselle de Verneuil et

Corentin se contemplèrent en silence. Cette fois, les yeux limpides de

Marie ne purent soutenir l’éclat du feu sec que distillait le regard de

cet homme. L’air résolu avec lequel l’espion pénétra dans la chambre,

une expression de visage que Marie ne lui connaissait pas, le son mat

de sa voix grêle, sa démarche, tout l’effraya; elle comprit qu’une

lutte secrète commençait entre eux, et qu’il déployait contre elle

tous les pouvoirs de sa sinistre influence; mais si elle eut en ce

moment une vue distincte et complète de l’abîme au fond duquel elle se

précipitait, elle puisa des forces dans son amour pour secouer le froid

glacial de ses pressentiments.

--Corentin, reprit-elle avec une sorte de gaieté, j’espère que vous

allez me laisser faire ma toilette.

--Marie, dit-il, oui, permettez-moi de vous nommer ainsi. Vous ne

me connaissez pas encore! Écoutez, un homme moins perspicace que

je ne le suis aurait déjà découvert votre amour pour le marquis de

Montauran. Je vous ai à plusieurs reprises offert et mon cœur et ma

main. Vous ne m’avez pas trouvé digne de vous, et peut-être avez-vous

raison; mais si vous vous trouvez trop haut placée, trop belle, ou

trop grande pour moi, je saurai bien vous faire descendre jusqu’à moi.

Mon ambition et mes maximes vous ont donné peu d’estime pour moi; et,

franchement, vous avez tort. Les hommes ne valent pas ce que je les

estime, presque rien. J’arriverai certes à une haute position dont

les honneurs vous flatteront. Qui pourra mieux vous aimer, qui vous

laissera plus souverainement maîtresse de lui, si ce n’est l’homme

par qui vous êtes aimée depuis cinq ans? Quoique je risque de vous

voir prendre de moi une idée qui me sera défavorable, car vous ne

concevez pas qu’on puisse renoncer par excès d’amour à la personne

qu’on idolâtre, je vais vous donner la mesure du désintéressement

avec lequel je vous adore. N’agitez pas ainsi votre jolie tête. Si le

marquis vous aime, épousez-le; mais auparavant, assurez-vous bien de

sa sincérité. Je serais au désespoir de vous savoir trompée, car je

préfère votre bonheur au mien. Ma résolution peut vous étonner, mais ne

l’attribuez qu’à la prudence d’un homme qui n’est pas assez niais pour

vouloir posséder une femme malgré elle. Aussi est-ce moi et non vous

que j’accuse de l’inutilité de mes efforts. J’ai espéré vous conquérir

à force de soumission et de dévouement, car depuis longtemps, vous le

savez, je cherche à vous rendre heureuse suivant mes principes; mais

vous n’avez voulu me récompenser de rien.

--Je vous ai souffert près de moi, dit-elle avec hauteur.

--Ajoutez que vous vous en repentez.

--Après l’infâme entreprise dans laquelle vous m’avez engagée, dois-je

encore vous remercier...

--En vous proposant une entreprise qui n’était pas exempte de blâme

pour des esprits timorés, reprit-il audacieusement, je n’avais que

votre fortune en vue. Pour moi, que je réussisse ou que j’échoue, je

saurai faire servir maintenant toute espèce de résultat au succès de

mes desseins. Si vous épousiez Montauran, je serais charmé de servir

utilement la cause des Bourbons, à Paris, où je suis membre du club de

Clichy. Or, une circonstance qui me mettrait en correspondance avec

les princes, me déciderait à abandonner les intérêts d’une République

qui marche à sa décadence. Le général Bonaparte est trop habile pour

ne pas sentir qu’il lui est impossible d’être à la fois en Allemagne,

en Italie, et ici où la Révolution succombe. Il n’a fait sans doute le

Dix-huit Brumaire que pour obtenir des Bourbons de plus forts avantages

en traitant de la France avec eux, car c’est un garçon très-spirituel

et qui ne manque pas de portée; mais les hommes politiques doivent le

devancer dans la voie où il s’engage. Trahir la France est encore un

de ces scrupules que, nous autres gens supérieurs, laissons aux sots.

Je ne vous cache pas que j’ai les pouvoirs nécessaires pour entamer

des négociations avec les chefs des Chouans, aussi bien que pour les

faire périr; car mon protecteur Fouché est un homme assez profond, il

a toujours joué un double jeu, il était à la fois pour Robespierre et

pour Danton.

--Que vous avez lâchement abandonné, dit-elle.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 22 / 72 段