--Vous partez sans vous recommander à Dieu, dit Francine qui s’était

retournée pour contempler le clocher de Saint-Léonard.

La pieuse Bretonne s’arrêta, joignit les mains, et dit un _Ave_ à

sainte Anne d’Auray, en la suppliant de rendre ce voyage heureux,

tandis que sa maîtresse resta pensive en regardant tour à tour et la

pose naïve de sa femme de chambre qui priait avec ferveur, et les

effets de la nuageuse lumière de la lune qui, en se glissant à travers

les découpures de l’église, donnait au granit la légèreté d’un ouvrage

en filigrane. Les deux voyageuses arrivèrent promptement à la chaumière

de Galope-chopine. Quelque léger que fût le bruit de leurs pas, il

éveilla l’un de ces gros chiens à la fidélité desquels les Bretons

confient la garde du simple loquet de bois qui ferme leurs portes. Le

chien accourut vers les deux étrangères, et ses aboiements devinrent si

menaçants qu’elles furent forcées d’appeler au secours en rétrogradant

de quelques pas; mais rien ne bougea. Mademoiselle de Verneuil siffla

le cri de la chouette, aussitôt les gonds rouillés de la porte du logis

rendirent un son aigu, et Galope-chopine, levé en toute hâte, montra sa

mine ténébreuse.

--Il faut, dit Marie en présentant au Surveillant de Fougères le gant

du marquis de Montauran, que je me rende promptement à Saint-James. M.

le comte de Bauvan m’a dit que ce serait toi qui m’y conduirais et qui

me servirais de défenseur. Ainsi, mon cher Galope-chopine, procure-nous

deux ânes pour monture, et prépare-toi à nous accompagner. Le temps est

précieux, car si nous n’arrivons pas avant demain soir à Saint-James,

nous ne verrons ni le Gars, ni le bal.

Galope-chopine, tout ébaubi, prit le gant, le tourna, le retourna, et

alluma une chandelle en résine, grosse comme le petit doigt et de la

couleur du pain d’épice. Cette marchandise importée en Bretagne du nord

de l’Europe accuse, comme tout ce qui se présente aux regards dans

ce singulier pays, une ignorance de tous les principes commerciaux,

même les plus vulgaires. Après avoir vu le ruban vert, et regardé

mademoiselle de Verneuil, s’être gratté l’oreille, avoir bu un piché de

cidre en en offrant un verre à la belle dame, Galope-chopine la laissa

devant la table sur le banc de châtaignier poli, et alla chercher deux

ânes. La lueur violette que jetait la chandelle exotique, n’était pas

assez forte pour dominer les jets capricieux de la lune qui nuançaient

par des points lumineux les tons noirs du plancher et des meubles de

la chaumière enfumée. Le petit gars avait levé sa jolie tête étonnée,

et au-dessus de ses beaux cheveux, deux vaches montraient, à travers

les trous du mur de l’étable, leurs mufles roses et leurs gros yeux

brillants. Le grand chien, dont la physionomie n’était pas la moins

intelligente de la famille, semblait examiner les deux étrangères

avec autant de curiosité qu’en annonçait l’enfant. Un peintre aurait

admiré long-temps les effets de nuit de ce tableau; mais, peu

curieuse d’entrer en conversation avec Barbette qui se dressait sur

son séant comme un spectre et commençait à ouvrir de grands yeux en

la reconnaissant, Marie sortit pour échapper à l’air empesté de ce

taudis et aux questions que la Bécanière allait lui faire. Elle monta

lestement l’escalier du rocher qui abritait la hutte de Galope-chopine,

et y admira les immenses détails de ce paysage, dont les points de vue

subissaient autant de changements que l’on faisait de pas en avant

ou en arrière, vers le haut des sommets ou le bas des vallées. La

lumière de la lune enveloppait alors, comme d’une brume lumineuse,

la vallée de Couësnon. Certes, une femme qui portait en son cœur un

amour méconnu devait savourer la mélancolie que cette lueur douce

fait naître dans l’âme, par les apparences fantastiques imprimées aux

masses, et par les couleurs dont elle nuance les eaux. En ce moment le

silence fut troublé par le cri des ânes; Marie redescendit promptement

à la cabane du Chouan, et ils partirent aussitôt. Galope-chopine, armé

d’un fusil de chasse à deux coups, portait une longue peau de bique

qui lui donnait l’air de Robinson Crusoé. Son visage bourgeonné et

plein de rides se voyait à peine sous le large chapeau que les paysans

conservent encore comme une tradition des anciens temps, orgueilleux

d’avoir conquis à travers leur servitude l’antique ornement des têtes

seigneuriales. Cette nocturne caravane, protégée par ce guide dont le

costume, l’attitude et la figure avaient quelque chose de patriarcal,

ressemblait à cette scène de la fuite en Égypte due aux sombres

pinceaux de Rembrandt. Galope-chopine évita soigneusement la grande

route, et guida les deux étrangères à travers l’immense dédale de

chemins de traverse de la Bretagne.

Mademoiselle de Verneuil comprit alors la guerre des Chouans. En

parcourant ces routes elle put mieux apprécier l’état de ces campagnes

qui, vues d’un point élevé, lui avaient paru si ravissantes; mais dans

lesquelles il faut s’enfoncer pour en concevoir et les dangers et les

inextricables difficultés. Autour de chaque champ, et depuis un temps

immémorial, les paysans ont élevé un mur en terre, haut de six pieds,

de forme prismatique, sur le faîte duquel croissent des châtaigniers,

des chênes, ou des hêtres. Ce mur, ainsi planté, s’appelle une

_haie_ (la haie normande), et les longues branches des arbres qui

la couronnent, presque toujours rejetées sur le chemin, décrivent

au-dessus un immense berceau. Les chemins, tristement encaissés par

ces murs tirés d’un sol argileux, ressemblent aux fossés des places

fortes, et lorsque le granit qui, dans ces contrées, arrive presque

toujours à fleur de terre, n’y fait pas une espèce de pavé raboteux,

ils deviennent alors tellement impraticables que la moindre charrette

ne peut y rouler qu’à l’aide de deux paires de bœufs et de deux chevaux

petits, mais généralement vigoureux. Ces chemins sont si habituellement

marécageux, que l’usage a forcément établi pour les piétons dans le

champ et le long de la haie un sentier nommé une _rote_, qui commence

et finit avec chaque pièce de terre. Pour passer d’un champ dans un

autre, il faut donc remonter la haie au moyen de plusieurs marches que

la pluie rend souvent glissantes.

Les voyageurs avaient encore bien d’autres obstacles à vaincre dans

ces routes tortueuses. Ainsi fortifié, chaque morceau de terre a

son entrée qui, large de dix pieds environ, est fermée par ce qu’on

nomme dans l’Ouest un _échalier_. L’échalier est un tronc ou une

forte branche d’arbre dont l’un des bouts, percé de part en part,

s’emmanche dans une autre pièce de bois informe qui lui sert de pivot.

L’extrémité de l’échalier se prolonge un peu au delà de ce pivot, de

manière à recevoir une charge assez pesante pour former un contre-poids

et permettre à un enfant de manœuvrer cette singulière fermeture

champêtre dont l’autre extrémité repose dans un trou fait à la partie

intérieure de la haie. Quelquefois les paysans économisent la pierre du

contre-poids en laissant dépasser le gros bout du tronc de l’arbre ou

de la branche.

Cette clôture varie suivant le génie de chaque propriétaire. Souvent

l’échalier consiste en une seule branche d’arbre dont les deux bouts

sont scellés par de la terre dans la haie. Souvent il a l’apparence

d’une porte carrée, composée de plusieurs menues branches d’arbres,

placées de distance en distance, comme les bâtons d’une échelle mise en

travers. Cette porte tourne alors comme un échalier et roule à l’autre

bout sur une petite roue pleine.

Ces haies et ces échaliers donnent au sol la physionomie d’un immense

échiquier dont chaque champ forme une case parfaitement isolée des

autres, close comme une forteresse, protégée comme elle par des

remparts. La porte, facile à défendre, offre à des assaillants la

plus périlleuse de toutes les conquêtes. En effet, le paysan breton

croit engraisser la terre qui se repose, en y encourageant la venue

de genêts immenses, arbuste si bien traité dans ces contrées qu’il y

arrive en peu de temps à hauteur d’homme. Ce préjugé, digne de gens qui

placent leurs fumiers dans la partie la plus élevée de leurs cours,

entretient sur le sol et dans la proportion d’un champ sur quatre, des

forêts de genêts, au milieu desquelles on peut dresser mille embûches.

Enfin il n’existe peut-être pas de champ où il ne se trouve quelques

vieux pommiers à cidre qui y abaissent leurs branches basses et par

conséquent mortelles aux productions du sol qu’elles couvrent; or, si

vous venez à songer au peu d’étendue des champs dont toutes les haies

supportent d’immenses arbres à racines gourmandes qui prennent le quart

du terrain, vous aurez une idée de la culture et de la physionomie du

pays que parcourait alors mademoiselle de Verneuil.

On ne sait si le besoin d’éviter les contestations a, plus que

l’usage si favorable à la paresse d’enfermer les bestiaux sans les

garder, conseillé de construire ces clôtures formidables dont les

permanents obstacles rendent le pays impénétrable, et la guerre des

masses impossible. Quand on a, pas à pas, analysé cette disposition

du terrain, alors se révèle l’insuccès nécessaire d’une lutte entre

des troupes régulières et des partisans; car cinq cents hommes peuvent

défier les troupes d’un royaume. Là était tout le secret de la guerre

des Chouans. Mademoiselle de Verneuil comprit alors la nécessité

où se trouvait la République d’étouffer la discorde plutôt par des

moyens de police et de diplomatie, que par l’inutile emploi de la

force militaire. Que faire en effet contre des gens assez habiles

pour mépriser la possession des villes et s’assurer celle de ces

campagnes à fortifications indestructibles? Comment ne pas négocier

lorsque toute la force de ces paysans aveuglés résidait dans un chef

habile et entreprenant? Elle admira le génie du ministre qui devinait

du fond d’un cabinet le secret de la paix. Elle crut entrevoir les

considérations qui agissent sur les hommes assez puissants pour voir

tout un empire d’un regard, et dont les actions, criminelles aux yeux

de la foule, ne sont que des jeux d’une pensée immense. Il y a chez ces

âmes terribles, on ne sait quel partage entre le pouvoir de la fatalité

et celui du destin, on ne sait quelle prescience dont les signes les

élèvent tout à coup; la foule les cherche un moment parmi elle, elle

lève les yeux et les voit planant. Ces pensées semblaient justifier

et même ennoblir les désirs de vengeance formés par mademoiselle

de Verneuil; puis, ce travail de son âme et ses espérances lui

communiquaient assez d’énergie pour lui faire supporter les étranges

fatigues de son voyage.

Au bout de chaque héritage, Galope-chopine était forcé de faire

descendre les deux voyageuses pour les aider à gravir les passages

difficiles, et lorsque les rotes cessaient, elles étaient obligées de

reprendre leurs montures et de se hasarder dans ces chemins fangeux

qui se ressentaient de l’approche de l’hiver. La combinaison de ces

grands arbres, des chemins creux et des clôtures, entretenait dans les

bas-fonds une humidité qui souvent enveloppait les trois voyageurs

d’un manteau de glace. Après de pénibles fatigues, ils atteignirent,

au lever du soleil, les bois de Marignay. Le voyage devint alors moins

difficile dans le large sentier de la forêt. La voûte formée par les

branches, l’épaisseur des arbres, mirent les voyageurs à l’abri de

l’inclémence du ciel, et les difficultés multipliées qu’ils avaient eu

à surmonter d’abord ne se représentèrent plus.

A peine avaient-ils fait une lieue environ à travers ces bois,

qu’ils entendirent dans le lointain un murmure confus de voix et le

bruit d’une sonnette dont les sons argentins n’avaient pas cette

monotonie que leur imprime la marche des bestiaux. Tout en cheminant,

Galope-chopine écouta cette mélodie avec beaucoup d’attention,

bientôt une bouffée de vent lui apporta quelques mots psalmodiés dont

l’harmonie parut agir fortement sur lui, car il dirigea les montures

fatiguées dans un sentier qui devait écarter les voyageurs du chemin

de Saint-James, et il fit la sourde oreille aux représentations de

mademoiselle de Verneuil, dont les appréhensions s’accrurent en raison

de la sombre disposition des lieux. A droite et à gauche, d’énormes

rochers de granit, posés les uns sur les autres, offraient de bizarres

configurations. A travers ces blocs, d’immenses racines semblables

à de gros serpents se glissaient pour aller chercher au loin les

sucs nourriciers de quelques hêtres séculaires. Les deux côtés de la

route ressemblaient à ces grottes souterraines, célèbres par leurs

stalactites. D’énormes festons de pierre où la sombre verdure du houx

et des fougères s’alliait aux taches verdâtres ou blanchâtres des

mousses, cachaient des précipices et l’entrée de quelques profondes

cavernes. Quand les trois voyageurs eurent fait quelques pas dans

un étroit sentier, le plus étonnant des spectacles vint tout à coup

s’offrir aux regards de mademoiselle de Verneuil, et lui fit concevoir

l’obstination de Galope-chopine.

Un bassin demi-circulaire, entièrement composé de quartiers de granit,

formait un amphithéâtre dans les informes gradins duquel de hauts

sapins noirs et des châtaigniers jaunis s’élevaient les uns sur les

autres en présentant l’aspect d’un grand cirque, où le soleil de

l’hiver semblait plutôt verser de pâles couleurs qu’épancher sa lumière

et où l’automne avait partout jeté le tapis fauve de ses feuilles

séchées. Au centre de cette salle qui semblait avoir eu le déluge pour

architecte, s’élevaient trois énormes pierres druidiques, vaste autel

sur lequel était fixée une ancienne bannière d’église. Une centaine

d’hommes agenouillés, et la tête nue, priaient avec ferveur dans

cette enceinte où un prêtre, assisté de deux autres ecclésiastiques,

disait la messe. La pauvreté des vêtements sacerdotaux, la faible

voix du prêtre qui retentissait comme un murmure dans l’espace, ces

hommes pleins de conviction, unis par un même sentiment et prosternés

devant un autel sans pompe, la nudité de la croix, l’agreste énergie

du temple, l’heure, le lieu, tout donnait à cette scène le caractère

de naïveté qui distingua les premières époques du christianisme.

Mademoiselle de Verneuil resta frappée d’admiration. Cette messe

dite au fond des bois, ce culte renvoyé par la persécution vers sa

source, la poésie des anciens temps hardiment jetée au milieu d’une

nature capricieuse et bizarre, ces Chouans armés et désarmés, cruels

et priant, à la fois hommes et enfants, tout cela ne ressemblait à

rien de ce qu’elle avait encore vu ou imaginé. Elle se souvenait bien

d’avoir admiré dans son enfance les pompes de cette église romaine si

flatteuses pour les sens; mais elle ne connaissait pas encore Dieu

tout seul, sa croix sur l’autel, son autel sur la terre; au lieu des

feuillages découpés qui dans les cathédrales couronnent les arceaux

gothiques, les arbres de l’automne soutenant le dôme du ciel; au lieu

des mille couleurs projetées par les vitraux, le soleil glissant à

peine ses rayons rougeâtres et ses reflets assombris sur l’autel, sur

le prêtre et sur les assistants. Les hommes n’étaient plus là qu’un

fait et non un système, c’était une prière et non une religion. Mais

les passions humaines, dont la compression momentanée laissait à ce

tableau toutes ses harmonies, apparurent bientôt dans cette scène

mystérieuse et l’animèrent puissamment.

A l’arrivée de mademoiselle de Verneuil, l’évangile s’achevait. Elle

reconnut en l’officiant, non sans quelque effroi, l’abbé Gudin, et se

déroba précipitamment à ses regards en profitant d’un immense fragment

de granit qui lui fit une cachette où elle attira vivement Francine;

mais elle essaya vainement d’arracher Galope-chopine de la place qu’il

avait choisie pour participer aux bienfaits de cette cérémonie. Elle

espéra pouvoir échapper au danger qui la menaçait en remarquant que

la nature du terrain lui permettrait de se retirer avant tous les

assistants. A la faveur d’une large fissure du rocher, elle vit l’abbé

Gudin montant sur un quartier de granit qui lui servit de chaire, et

il y commença son prône en ces termes: _In nomine Patris et Filii, et

Spiritûs Sancti_.

A ces mots, les assistants firent tous et pieusement le signe de la

croix.

--Mes chers frères, reprit l’abbé d’une voix forte, nous prierons

d’abord pour les trépassés: Jean Cochegrue, Nicolas Laferté, Joseph

Brouet, François Parquoi, Sulpice Coupiau, tous de cette paroisse et

morts des blessures qu’ils ont reçues au combat de la Pèlerine et au

siége de Fougères. _De profundis_, etc.

Ce psaume fut récité, suivant l’usage, par les assistants et par les

prêtres, qui disaient alternativement un verset avec une ferveur de

bon augure pour le succès de la prédication. Lorsque le psaume des

morts fut achevé, l’abbé Gudin continua d’une voix dont la violence

alla toujours en croissant, car l’ancien jésuite n’ignorait pas que la

véhémence du débit était le plus puissant des arguments pour persuader

ses sauvages auditeurs.

--Ces défenseurs de Dieu, chrétiens, vous ont donné l’exemple du

devoir, dit-il. N’êtes-vous pas honteux de ce qu’on peut dire de vous

dans le paradis? Sans ces bienheureux qui ont dû y être reçus à bras

ouverts par tous les saints, Notre-Seigneur pourrait croire que votre

paroisse est habitée par des _Mahumétisches_!... Savez-vous, mes

gars, ce qu’on dit de vous dans la Bretagne, et chez le roi?... Vous

ne le savez point, n’est-ce pas? Je vais vous le dire: --«Comment,

les Bleus ont renversé les autels, ils ont tué les recteurs, ils ont

assassiné le roi et la reine, ils veulent prendre tous les paroissiens

de Bretagne pour en faire des Bleus comme eux et les envoyer se battre

hors de leurs paroisses, dans des pays bien éloignés où l’on court

risque de mourir sans confession et d’aller ainsi pour l’éternité dans

l’enfer, et les gars de Marignay, à qui l’on a brûlé leur église, sont

restés les bras ballants? Oh! oh! Cette République de damnés a vendu

à l’encan les biens de Dieu et ceux des seigneurs, elle en a partagé

le prix entre ses Bleus; puis, pour se nourrir d’argent comme elle se

nourrit de sang, elle vient de décréter de prendre trois livres sur

les écus de six francs, comme elle veut emmener trois hommes sur six,

et les gars de Marignay n’ont pas pris leurs fusils pour chasser les

Bleus de Bretagne? Ah! ah!... le paradis leur sera refusé, et ils ne

pourront jamais faire leur salut!» Voilà ce qu’on dit de vous. C’est

donc de votre salut, chrétiens, qu’il s’agit. C’est votre âme que vous

sauverez en combattant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne

d’Auray elle-même m’est apparue avant-hier à deux heures et demie.

Elle m’a dit comme je vous le dis: --«Tu es un prêtre de Marignay?

--Oui, madame, prêt à vous servir. --Eh! bien, je suis sainte Anne

d’Auray, tante de Dieu, à la mode de Bretagne. Je suis toujours à

Auray et encore ici, parce que je suis venue pour que tu dises aux

gars de Marignay qu’il n’y a pas de salut à espérer pour eux s’ils ne

s’arment pas. Aussi, leur refuseras-tu l’absolution de leurs péchés,

à moins qu’ils ne servent Dieu. Tu béniras leurs fusils, et les gars

qui seront sans péché ne manqueront pas les Bleus, parce que leurs

fusils seront consacrés!...» Elle a disparu en laissant sous le chêne

de la Patte-d’oie, une odeur d’encens. J’ai marqué l’endroit. Une belle

vierge de bois y a été placée par M. le recteur de Saint-James. Or, la

mère de Pierre Leroi dit Marche-à-terre, y étant venue prier, le soir a

été guérie de ses douleurs, à cause des bonnes œuvres de son fils. La

voilà au milieu de vous et vous la verrez de vos yeux marchant toute

seule. C’est un miracle fait, comme la résurrection du bienheureux

Marie Lambrequin, pour vous prouver que Dieu n’abandonnera jamais la

cause des Bretons quand ils combattront pour ses serviteurs et pour le

roi. Ainsi, mes chers frères, si vous voulez faire votre salut et vous

montrer les défenseurs du Roi notre seigneur, vous devez obéir à tout

ce que vous commandera celui que le roi a envoyé et que nous nommons le

Gars. Alors vous ne serez plus comme des Mahumétisches, et vous vous

trouverez avec tous les gars de toute la Bretagne, sous la bannière de

Dieu. Vous pourrez reprendre dans les poches des Bleus tout l’argent

qu’ils auront volé; car, si pendant que vous faites la guerre vos

champs ne sont pas semés, le Seigneur et le Roi vous abandonnent les

dépouilles de ses ennemis. Voulez-vous, chrétiens, qu’il soit dit que

les gars du Marignay sont en arrière des gars du Morbihan, des gars de

Saint-Georges, de ceux de Vitré, d’Antrain, qui tous sont au service

de Dieu et du Roi? Leur laisserez-vous tout prendre? Resterez-vous

comme des hérétiques, les bras croisés, quand tant de Bretons font leur

salut et sauvent leur Roi? --Vous abandonnerez tout pour moi! a dit

l’Évangile. N’avons-nous pas déjà abandonné les dîmes, nous autres!

Abandonnez donc tout pour faire cette guerre sainte! Vous serez comme

les Machabées. Enfin tout vous sera pardonné. Vous trouverez au milieu

de vous les recteurs et leurs curés, et vous triompherez! Faites

attention à ceci, chrétiens, dit-il en terminant, pour aujourd’hui

seulement nous avons le pouvoir de bénir vos fusils. Ceux qui ne

profiteront pas de cette faveur, ne retrouveront plus la sainte d’Auray

aussi miséricordieuse, et elle ne les écouterait plus comme elle l’a

fait dans la guerre précédente.

Cette prédication, soutenue par l’éclat d’un organe emphatique et par

des gestes multipliés qui mirent l’orateur tout en eau, produisit

en apparence peu d’effet. Les paysans immobiles et debout, les yeux

attachés sur l’orateur, ressemblaient à des statues; mais mademoiselle

de Verneuil remarqua bientôt que cette attitude générale était le

résultat d’un charme jeté par l’abbé sur cette foule. Il avait, à la

manière de grands acteurs, manié tout son public comme un seul homme,

en parlant aux intérêts et aux passions. N’avait-il pas absous d’avance

les excès, et délié les seuls liens qui retinssent ces hommes grossiers

dans l’observation des préceptes religieux et sociaux. Il avait

prostitué le sacerdoce aux intérêts politiques; mais, dans ces temps

de révolution, chacun faisait, au profit de son parti, une arme de ce

qu’il possédait, et la croix pacifique de Jésus devenait un instrument

de guerre aussi bien que le soc nourricier des charrues. Ne rencontrant

aucun être avec lequel elle pût s’entendre, mademoiselle de Verneuil se

retourna pour regarder Francine, et ne fut pas médiocrement surprise

de lui voir partager cet enthousiasme, car elle disait dévotieusement

son chapelet sur celui de Galope-chopine qui le lui avait sans doute

abandonné pendant la prédication.

--Francine! lui dit-elle à voix basse, tu as donc peur d’être une

Mahumétische?

--Oh! mademoiselle, répliqua la Bretonne, voyez donc là-bas la mère de

Pierre qui marche...

L’attitude de Francine annonçait une conviction si profonde, que Marie

comprit alors tout le secret de ce prône, l’influence du clergé sur les

campagnes, et les prodigieux effets de la scène qui commença.

Les paysans les plus voisins de l’autel s’avancèrent un à un, et

s’agenouillèrent en offrant leurs fusils au prédicateur qui les

remettait sur l’autel. Galope-chopine se hâta d’aller présenter sa

vieille canardière. Les trois prêtres chantèrent l’hymne du _Veni

Creator_ tandis que le célébrant enveloppait ces instruments de

mort dans un nuage de fumée bleuâtre, en décrivant des dessins qui

semblaient s’entrelacer. Lorsque la brise eut dissipé la vapeur de

l’encens, les fusils furent distribués par ordre. Chaque homme reçut le

sien à genoux, de la main des prêtres qui récitaient une prière latine

en les leur rendant. Lorsque les hommes armés revinrent à leurs places,

le profond enthousiasme de l’assistance, jusque-là muette, éclata

d’une manière formidable, mais attendrissante.

--_Domine, salvum fac regem!_...

Telle était la prière que le prédicateur entonna d’une voix

retentissante et qui fut par deux fois violemment chantée.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 19 / 72 段