déjà dépassé. Bah! j’aurai bien du malheur si, en revenant par ici, il
leur prenait fantaisie de regarder sous le lit.
Il déposa légèrement son fusil auprès de la colonne où Marie se tenait
debout enveloppée dans la serge verte, et il se baissa pour s’assurer
s’il pouvait passer sous le lit. Il allait infailliblement voir les
pieds de la réfugiée, qui, dans ce moment désespéré, saisit le fusil,
sauta vivement dans la chaumière, et menaça le comte; mais il partit
d’un éclat de rire en la reconnaissant; car, pour se cacher, Marie
avait quitté son vaste chapeau de Chouan, et ses cheveux s’échappaient
en grosses touffes de dessous une espèce de résille en dentelle.
--Ne riez pas, comte, vous êtes mon prisonnier. Si vous faites un
geste, vous saurez ce dont est capable une femme offensée.
Au moment où le comte et Marie se regardaient avec de bien diverses
émotions, des voix confuses criaient dans les rochers: --Sauvez le
Gars! Égaillez-vous! sauvez le Gars! Égaillez-vous!...
La voix de Barbette domina le tumulte extérieur et fut entendue dans la
chaumière avec des sensations bien différentes par les deux ennemis,
car elle parlait moins à son fils qu’à eux.
--Ne vois-tu pas les Bleus? s’écria aigrement Barbette. Viens-tu ici,
petit méchant gars, ou je vais à toi! Veux-tu donc attraper des coups
de fusil. Allons, sauve-toi vitement.
Pendant tous ces petits événements qui se passèrent rapidement, un Bleu
sauta dans le marais.
--Beaupied! lui cria mademoiselle de Verneuil.
Beaupied accourut à cette voix et ajusta le comte un peu mieux que ne
le faisait sa libératrice.
--Aristocrate, dit le malin soldat, ne bouge pas ou je te démolis comme
la Bastille, en deux temps.
--Monsieur Beaupied, reprit mademoiselle de Verneuil d’une voix
caressante, vous me répondez de ce prisonnier. Faites comme vous
voudrez, mais il faudra me le rendre sain et sauf à Fougères.
--Suffit, madame.
--La route jusqu’à Fougères est-elle libre maintenant?
--Elle est sûre, à moins que les Chouans ne ressuscitent.
Mademoiselle de Verneuil s’arma gaiement du léger fusil de chasse,
sourit avec ironie en disant à son prisonnier: --Adieu, monsieur le
comte, au revoir! et s’élança dans le sentier après avoir repris son
large chapeau.
--J’apprends un peu trop tard, dit amèrement le comte de Bauvan, qu’il
ne faut jamais plaisanter avec l’honneur de celles qui n’en ont plus.
--Aristocrate, s’écria durement Beaupied, si tu ne veux pas que je
t’envoie dans ton ci-devant paradis, ne dis rien contre cette belle
dame.
Mademoiselle de Verneuil revint à Fougères par les sentiers qui
joignent les roches de Saint-Sulpice au Nid-aux-crocs. Quand elle
atteignit cette dernière éminence et qu’elle courut à travers le chemin
tortueux pratiqué sur les aspérités du granit, elle admira cette jolie
petite vallée du Nançon naguère si turbulente, alors parfaitement
tranquille. Vu de là, le vallon ressemblait à une rue de verdure.
Mademoiselle de Verneuil rentra par la porte Saint-Léonard, à laquelle
aboutissait ce petit sentier. Les habitants, encore inquiets du combat
qui, d’après les coups de fusil entendus dans le lointain, semblait
devoir durer pendant la journée, y attendaient le retour de la garde
nationale pour reconnaître l’étendue de leurs pertes. En voyant cette
fille dans son bizarre costume, les cheveux en désordre, un fusil à la
main, son châle et sa robe frottés contre les murs, souillés par la
boue et mouillés de rosée, la curiosité des Fougerais fut d’autant plus
vivement excitée, que le pouvoir, la beauté, la singularité de cette
Parisienne, défrayaient déjà toutes leurs conversations.
Francine, en proie à d’horribles inquiétudes, avait attendu sa
maîtresse pendant toute la nuit; et quand elle la revit, elle voulut
parler, mais un geste amical lui imposa silence.
--Je ne suis pas morte, mon enfant, dit Marie. Ah! je voulais des
émotions en partant de Paris?... j’en ai eu, ajouta-t-elle après une
pause.
Francine voulut sortir pour commander un repas, en faisant observer à
sa maîtresse qu’elle devait en avoir grand besoin.
--Oh! dit mademoiselle de Verneuil, un bain, un bain! La toilette avant
tout.
Francine ne fut pas médiocrement surprise d’entendre sa maîtresse
lui demandant les modes les plus élégantes de celles qu’elle avait
emballées. Après avoir déjeuné, Marie fit sa toilette avec la recherche
et les soins minutieux qu’une femme met à cette œuvre capitale, quand
elle doit se montrer aux yeux d’une personne chère, au milieu d’un bal.
Francine ne s’expliquait point la gaieté moqueuse de sa maîtresse. Ce
n’était pas la joie de l’amour, une femme ne se trompe pas à cette
expression, c’était une malice concentrée d’assez mauvaise augure.
Marie drapa elle-même les rideaux de la fenêtre par où les yeux
plongeaient sur un riche panorama, puis elle approcha le canapé de
la cheminée, le mit dans un jour favorable à sa figure, et dit à
Francine de se procurer des fleurs, afin de donner à sa chambre un air
de fête. Lorsque Francine eut apporté des fleurs, Marie en dirigea
l’emploi de la manière la plus pittoresque. Quand elle eut jeté un
dernier regard de satisfaction sur son appartement, elle dit à Francine
d’envoyer réclamer son prisonnier chez le commandant. Elle se coucha
voluptueusement sur le canapé autant pour se reposer que pour prendre
une attitude de grâce et de faiblesse dont le pouvoir est irrésistible
chez certaines femmes. Une molle langueur, la pose provoquante de
ses pieds, dont la pointe perçait à peine sous les plis de la robe,
l’abandon du corps, la courbure du col, tout, jusqu’à l’inclinaison
des doigts effilés de sa main, qui pendait d’un oreiller comme les
clochettes d’une touffe de jasmin, tout s’accordait avec son regard
pour exciter des séductions. Elle brûla des parfums afin de répandre
dans l’air ces douces émanations qui attaquent si puissamment les
fibres de l’homme, et préparent souvent les triomphes que les femmes
veulent obtenir sans les solliciter. Quelques instants après, les pas
pesants du vieux militaire retentirent dans le salon qui précédait la
chambre.
--Eh! bien, commandant, où est mon captif?
--Je viens de commander un piquet de douze hommes pour le fusiller
comme pris les armes à la main.
--Vous avez disposé de mon prisonnier! dit-elle. Écoutez, commandant.
La mort d’un homme ne doit pas être, après le combat, quelque chose
de bien satisfaisant pour vous, si j’en crois votre physionomie. Eh!
bien, rendez-moi mon Chouan, et mettez à sa mort un sursis que je
prends sur mon compte. Je vous déclare que cet aristocrate m’est devenu
très-essentiel, et va coopérer à l’accomplissement de nos projets.
Au surplus, fusiller cet amateur de chouannerie serait commettre un
acte aussi absurde que de tirer sur un ballon quand il ne faut qu’un
coup d’épingle pour le désenfler. Pour Dieu, laissez les cruautés à
l’aristocratie. Les républiques doivent être généreuses. N’auriez-vous
pas pardonné, vous, aux victimes de Quiberon et à tant d’autres.
Allons, envoyez vos douze hommes faire une ronde, et venez dîner
chez moi avec mon prisonnier. Il n’y a plus qu’une heure de jour, et
voyez-vous, ajouta-t-elle en souriant, si vous tardiez, ma toilette
manquerait tout son effet.
--Mais, mademoiselle, dit le commandant surpris...
--Eh! bien, quoi? Je vous entends. Allez, le comte ne vous échappera
point. Tôt ou tard, ce gros papillon-là viendra se brûler à vos feux de
peloton.
Le commandant haussa légèrement les épaules comme un homme forcé
d’obéir, malgré tout, aux désirs d’une jolie femme, et il revint une
demi-heure après, suivi du comte de Bauvan.
Mademoiselle de Verneuil feignit d’être surprise par ses deux convives,
et parut confuse d’avoir été vue par le comte si négligemment couchée;
mais après avoir lu dans les yeux du gentilhomme que le premier effet
était produit, elle se leva et s’occupa d’eux avec une grâce, avec
une politesse parfaites. Rien d’étudié ni de forcé dans les poses, le
sourire, la démarche ou la voix, ne trahissait sa préméditation ou
ses desseins. Tout était en harmonie, et aucun trait trop saillant
ne donnait à penser qu’elle affectât les manières d’un monde où elle
n’eût pas vécu. Quand le Royaliste et le Républicain furent assis, elle
regarda le comte d’un air sévère. Le gentilhomme connaissait assez les
femmes pour savoir que l’offense commise envers celle-ci lui vaudrait
un arrêt de mort. Malgré ce soupçon, sans être ni gai, ni triste, il
eut l’air d’un homme qui ne comptait pas sur de si brusques dénoûments.
Bientôt, il lui sembla ridicule d’avoir peur de la mort devant une
jolie femme. Enfin l’air sévère de Marie lui donna _des idées_.
--Et qui sait, pensait-il, si une couronne de comte à prendre ne lui
plaira pas mieux qu’une couronne de marquis perdue? Montauran est sec
comme un clou, et moi... Il se regarda d’un air satisfait. Or, le moins
qui puisse m’arriver est de sauver ma tête.
Ces réflexions diplomatiques furent bien inutiles. Le désir que le
comte se promettait de feindre pour mademoiselle de Verneuil devint un
violent caprice que cette dangereuse créature se plut à entretenir.
--Monsieur le comte, dit-elle, vous êtes mon prisonnier, et j’ai le
droit de disposer de vous. Votre exécution n’aura lieu que de mon
consentement, et j’ai trop de curiosité pour vous laisser fusiller
maintenant.
--Et si j’allais m’entêter à garder le silence, répondit-il gaiement.
--Avec une femme honnête, peut-être, mais avec une fille! allons donc,
monsieur le comte, impossible. Ces mots, remplis d’une ironie amère,
furent sifflés, comme dit Sully en parlant de la duchesse de Beaufort,
d’un bec si affilé, que le gentilhomme, étonné, se contenta de regarder
sa cruelle antagoniste. --Tenez, reprit-elle d’un air moqueur, pour ne
pas vous démentir, je vais être comme ces créatures-là, _bonne fille_.
Voici d’abord votre carabine. Et elle lui présenta son arme par un
geste doucement moqueur.
--Foi de gentilhomme, vous agissez, mademoiselle...
--Ah! dit-elle en l’interrompant, j’ai assez de la foi des
gentilshommes. C’est sur cette parole que je suis entrée à la
Vivetière. Votre chef m’avait juré que moi et mes gens nous y serions
en sûreté.
--Quelle infamie! s’écria Hulot en fronçant les sourcils.
--La faute en est à M. le comte, reprit-elle en montrant le gentilhomme
à Hulot. Certes, le Gars avait bonne envie de tenir sa parole; mais
monsieur a répandu sur moi je ne sais quelle calomnie qui a confirmé
toutes celles qu’il avait plu à la _Jument de Charrette_ de supposer...
--Mademoiselle, dit le comte tout troublé, la tête sous la hache,
j’affirmerais n’avoir dit que la vérité...
--En disant quoi?
--Que vous aviez été la...
--Dites le mot, la maîtresse...
--Du marquis de Lenoncourt, aujourd’hui le duc, l’un de mes amis,
répondit le comte.
--Maintenant je pourrais vous laisser aller au supplice, reprit-elle
sans paraître émue de l’accusation consciencieuse du comte, qui resta
stupéfait de l’insouciance apparente ou feinte qu’elle montrait pour
ce reproche. Mais, reprit-elle en riant, écartez pour toujours la
sinistre image de ces morceaux de plomb, car vous ne m’avez pas plus
offensée que cet ami de qui vous voulez que j’aie été... fi donc!
Écoutez, monsieur le comte, n’êtes-vous pas venu chez mon père, le duc
de Verneuil? Eh! bien?
Jugeant sans doute que Hulot était de trop pour une confidence aussi
importante que celle qu’elle avait à faire, mademoiselle de Verneuil
attira le comte à elle par un geste, et lui dit quelques mots à
l’oreille. M. de Bauvan laissa échapper une sourde exclamation de
surprise, et regarda d’un air hébété Marie, qui tout à coup compléta
le souvenir qu’elle venait d’évoquer en s’appuyant à la cheminée dans
l’attitude d’innocence et de naïveté d’un enfant. Le comte fléchit un
genou.
--Mademoiselle, s’écria-t-il, je vous supplie de m’accorder mon pardon,
quelque indigne que j’en suis.
--Je n’ai rien à pardonner, dit-elle. Vous n’avez pas plus raison
maintenant dans votre repentir que dans votre insolente supposition à
la Vivetière. Mais ces mystères sont au-dessus de votre intelligence.
Sachez seulement, monsieur le comte, reprit-elle gravement, que la
fille du duc de Verneuil a trop d’élévation dans l’âme pour ne pas
vivement s’intéresser à vous.
--Même après une insulte, dit le comte avec une sorte de regret.
--Certaines personnes ne sont-elles pas trop haut situées pour que
l’insulte les atteigne? monsieur le comte, je suis du nombre.
En prononçant ces paroles, la jeune fille prit une attitude de noblesse
et de fierté qui imposa au prisonnier et rendit toute cette intrigue
beaucoup moins claire pour Hulot. Le commandant mit la main à sa
moustache pour la retrousser, et regarda d’un air inquiet mademoiselle
de Verneuil, qui lui fit un signe d’intelligence comme pour avertir
qu’elle ne s’écartait pas de son plan.
--Maintenant, reprit-elle après une pause, causons. Francine,
donne-nous des lumières, ma fille.
Elle amena fort adroitement la conversation sur le temps qui était,
en si peu d’années, devenu _l’ancien régime_. Elle reporta si bien
le comte à cette époque par la vivacité de ses observations et de
ses tableaux; elle donna tant d’occasions au gentilhomme d’avoir de
l’esprit, par la complaisante finesse avec laquelle elle lui ménagea
des reparties, que le comte finit par trouver qu’il n’avait jamais été
si aimable, et cette idée l’ayant rajeuni, il essaya de faire partager
à cette séduisante personne la bonne opinion qu’il avait de lui-même.
Cette malicieuse fille se plut à essayer sur le comte tous les ressorts
de sa coquetterie, elle put y mettre d’autant plus d’adresse que
c’était un jeu pour elle. Ainsi, tantôt elle laissait croire à de
rapides progrès, et tantôt, comme étonnée de la vivacité du sentiment
qu’elle éprouvait, elle manifestait une froideur qui charmait le comte,
et qui servait à augmenter insensiblement cette passion impromptue.
Elle ressemblait parfaitement à un pêcheur qui de temps en temps lève
sa ligne pour reconnaître si le poisson mord à l’appât. Le pauvre comte
se laissa prendre à la manière innocente dont sa libératrice avait
accepté deux ou trois compliments assez bien tournés. L’émigration,
la République, la Bretagne et les Chouans se trouvèrent alors à mille
lieues de sa pensée. Hulot se tenait droit, immobile et silencieux
comme le dieu Terme. Son défaut d’instruction le rendait tout à fait
inhabile à ce genre de conversation, il se doutait bien que les deux
interlocuteurs devaient être très-spirituels; mais tous les efforts de
son intelligence ne tendaient qu’à les comprendre, afin de savoir s’ils
ne complotaient pas à mots couverts contre la République.
--Montauran, mademoiselle, disait le comte, a de la naissance, il est
bien élevé, joli garçon; mais il ne connaît pas du tout la galanterie.
Il est trop jeune pour avoir vu Versailles. Son éducation a été
manquée, et, au lieu de faire des noirceurs, il donnera des coups de
couteau. Il peut aimer violemment, mais il n’aura jamais cette fine
fleur de manières qui distinguait Lauzun, Adhémar, Coigny, comme tant
d’autres!... Il n’a point l’art aimable de dire aux femmes de ces jolis
riens qui, après tout, leur conviennent mieux que ces élans de passion
par lesquels on les a bientôt fatiguées. Oui, quoique ce soit un homme
à bonnes fortunes, il n’en a ni le laissez-aller, ni la grâce.
--Je m’en suis bien aperçue, répondit Marie.
--Ah! se dit le comte, elle a eu une inflexion de voix et un regard qui
prouvent que je ne tarderai pas à être _du dernier bien_ avec elle; et
ma foi, pour lui appartenir, je croirai tout ce qu’elle voudra que je
croie.
Il lui offrit la main, le dîner était servi. Mademoiselle de
Verneuil fit les honneurs du repas avec une politesse et un tact qui
ne pouvaient avoir été acquis que par l’éducation et dans la vie
recherchée de la cour.
--Allez-vous-en, dit-elle à Hulot en sortant de table, vous lui feriez
peur, tandis que si je suis seule avec lui, je saurai bientôt tout ce
que j’ai besoin d’apprendre; il en est au point où un homme me dit tout
ce qu’il pense et ne voit plus que par mes yeux.
--Et après? demanda le commandant en ayant l’air de réclamer le
prisonnier.
--Oh! libre, répondit-elle, il sera libre comme l’air.
--Il a cependant été pris les armes à la main.
--Non, dit-elle par une de ces plaisanteries sophistiques que les
femmes se plaisent à opposer à une raison péremptoire, je l’avais
désarmé. --Comte, dit-elle au gentilhomme en rentrant, je viens
d’obtenir votre liberté; mais rien pour rien, ajouta-t-elle en souriant
et mettant sa tête de côté comme pour l’interroger.
--Demandez-moi tout, même mon nom et mon honneur! s’écria-t-il dans son
ivresse, je mets tout à vos pieds.
Et il s’avança pour lui saisir la main, en essayant de lui faire
prendre ses désirs pour de la reconnaissance; mais mademoiselle de
Verneuil n’était pas fille à s’y méprendre. Aussi, tout en souriant de
manière à donner quelque espérance à ce nouvel amant: --Me feriez-vous
repentir de ma confiance? dit-elle en se reculant de quelques pas.
--L’imagination d’une jeune fille va plus vite que celle d’une femme
répondit-il en riant.
--Une jeune fille a plus à perdre que la femme.
--C’est vrai, l’on doit être défiant quand on porte un trésor.
--Quittons ce langage-là, reprit-elle, et parlons sérieusement. Vous
donnez un bal à Saint-James. J’ai entendu dire que vous aviez établi là
vos magasins, vos arsenaux et le siége de votre gouvernement. A quand
le bal?
--A demain soir.
--Vous ne vous étonnerez pas, monsieur, qu’une femme calomniée veuille,
avec l’obstination d’une femme, obtenir une éclatante réparation des
injures qu’elle a subies en présence de ceux qui en furent les témoins.
J’irai donc à votre bal. Je vous demande de m’accorder votre protection
du moment où j’y paraîtrai jusqu’au moment où j’en sortirai. --Je ne
veux pas de votre parole, dit-elle en lui voyant mettre la main sur
le cœur. J’abhorre les serments, ils ont trop l’air d’une précaution.
Dites-moi simplement que vous vous engagez à garantir ma personne de
toute entreprise criminelle ou honteuse. Promettez-moi de réparer votre
tort en proclamant que je suis bien la fille du duc de Verneuil, mais
en taisant tous les malheurs que j’ai dus à un défaut de protection
paternelle: nous serons quittes. Hé! deux heures de protection
accordées à une femme au milieu d’un bal, est-ce une rançon chère?...
Allez, vous ne valez pas une obole de plus... Et, par un sourire, elle
ôta toute amertume à ses paroles.
--Que demanderez-vous pour la carabine? dit le comte en riant.
--Oh! plus que pour vous.
--Quoi?
--Le secret. Croyez-moi, Bauvan, la femme ne peut être devinée que par
une femme. Je suis certaine que si vous dites un mot, je puis périr
en chemin. Hier quelques balles m’ont avertie des dangers que j’ai à
courir sur la route. Oh! cette dame est aussi habile à la chasse que
leste à la toilette. Jamais femme de chambre ne m’a si promptement
déshabillée. Ah! de grâce, dit-elle, faites en sorte que je n’aie rien
de semblable à craindre au bal...
--Vous y serez sous ma protection, répondit le comte avec orgueil. Mais
viendrez-vous donc à Saint-James pour Montauran? demanda-t-il d’un air
triste.
--Vous voulez être plus instruit que je ne le suis, dit-elle en riant.
Maintenant, sortez, ajouta-elle après une pause. Je vais vous conduire
moi-même hors de la ville, car vous vous faites ici une guerre de
cannibales.
--Vous vous intéressez donc un peu à moi? s’écria le comte. Ah!
mademoiselle, permettez-moi d’espérer que vous ne serez pas insensible
à mon amitié; car il faut se contenter de ce sentiment, n’est-ce pas?
ajouta-t-il d’un air de fatuité.
--Allez, devin! dit-elle avec cette joyeuse expression que prend une
femme pour faire un aveu qui ne compromet ni sa dignité ni son secret.
Puis, elle mit une pelisse et accompagna le comte jusqu’au
Nid-aux-crocs. Arrivée au bout du sentier, elle lui dit: --Monsieur,
soyez absolument discret, même avec le marquis. Et elle mit un doigt
sur ses deux lèvres.
Le comte, enhardi par l’air de bonté de mademoiselle de Verneuil, lui
prit la main, elle la lui laissa prendre comme une grande faveur, et il
la lui baisa tendrement.
--Oh! mademoiselle, comptez sur moi à la vie, à la mort, s’écria-t-il
en se voyant hors de tout danger. Quoique je vous doive une
reconnaissance presque égale à celle que je dois à ma mère, il me sera
bien difficile de n’avoir pour vous que du respect...
Il s’élança dans le sentier; après l’avoir vu gagnant les rochers de
Saint-Sulpice, Marie remua la tête en signe de satisfaction et se dit
à elle-même à voix basse: --Ce gros garçon-là m’a livré plus que sa vie
pour sa vie! j’en ferais ma créature à bien peu de frais! Une créature
ou un créateur, voilà donc toute la différence qui existe entre un
homme et un autre!
Elle n’acheva pas, jeta un regard de désespoir vers le ciel, et regagna
lentement la porte Saint-Léonard, où l’attendaient Hulot et Corentin.
--Encore deux jours, s’écria-t-elle, et... Elle s’arrêta en voyant
qu’ils n’étaient pas seuls, et il tombera sous vos fusils, dit-elle à
l’oreille de Hulot.
Le commandant recula d’un pas et regarda d’un air de goguenarderie
difficile à rendre cette fille dont la contenance et le visage
n’accusaient aucun remords. Il y a cela d’admirable chez les femmes
qu’elles ne raisonnent jamais leurs actions les plus blâmables, le
sentiment les entraîne; il y a du naturel même dans leur dissimulation,
et c’est chez elles seules que le crime se rencontre sans bassesse, la
plupart du temps _elles ne savent pas comment cela s’est fait_.
--Je vais à Saint-James, au bal donné par les Chouans, et...
--Mais, dit Corentin en interrompant, il y a cinq lieues, voulez-vous
que je vous y accompagne?
--Vous vous occupez beaucoup, lui dit-elle, d’une chose à laquelle je
ne pense jamais... de vous.
Le mépris que Marie témoignait à Corentin plut singulièrement à Hulot,
qui fit sa grimace en la voyant disparaître vers Saint-Léonard;
Corentin la suivit des yeux en laissant éclater sur sa figure une
sourde conscience de la fatale supériorité qu’il croyait pouvoir
exercer sur cette charmante créature, en en gouvernant les passions sur
lesquelles il comptait pour la trouver un jour à lui. Mademoiselle de
Verneuil, de retour chez elle, s’empressa de délibérer sur ses parures
de bal. Francine, habituée à obéir sans jamais comprendre les fins de
sa maîtresse, fouilla les cartons et proposa une parure grecque. Tout
subissait alors le système grec. La toilette agréée par Marie put tenir
dans un carton facile à porter.
--Francine, mon enfant, je vais courir les champs; vois si tu veux
rester ici ou me suivre.
--Rester, s’écria Francine; et qui vous habillerait?
--Où as-tu mis le gant que je t’ai rendu ce matin?
--Le voici.
--Couds à ce gant-là un ruban vert, et surtout prends de l’argent. En
s’apercevant que Francine tenait des pièces nouvellement frappées,
elle s’écria: --Il ne faut que cela pour nous faire assassiner. Envoie
Jérémie éveiller Corentin. Non, le misérable nous suivrait! Envoie
plutôt chez le commandant demander de ma part des écus de six francs.
Avec cette sagacité féminine qui embrasse les plus petits détails, elle
pensait à tout. Pendant que Francine achevait les préparatifs de son
inconcevable départ, elle se mit à essayer de contrefaire le cri de la
chouette, et parvint à imiter le signal de Marche-à-terre de manière à
pouvoir faire illusion. A l’heure de minuit, elle sortit par la porte
Saint-Léonard, gagna le petit sentier du Nid-aux-crocs, et s’aventura
suivie de Francine à travers le val de Gibarry, en allant d’un pas
ferme, car elle était animée par cette volonté forte qui donne à la
démarche et au corps je ne sais quel caractère de puissance. Sortir
d’un bal de manière à éviter un rhume, est pour les femmes une affaire
importante; mais qu’elles aient une passion dans le cœur, leur corps
devient de bronze. Cette entreprise aurait long-temps flotté dans l’âme
d’un homme audacieux; et à peine avait-elle souri à mademoiselle de
Verneuil que les dangers devenaient pour elle autant d’attraits.