Ces cris eurent quelque chose de sauvage et de guerrier. Les deux notes

du mot _regem_, facilement traduit par ces paysans, furent attaquées

avec tant d’énergie, que mademoiselle de Verneuil ne put s’empêcher de

reporter ses pensées avec attendrissement sur la famille des Bourbons

exilés. Ces souvenirs éveillèrent ceux de sa vie passée. Sa mémoire

lui retraça les fêtes de cette cour maintenant dispersée, et au sein

desquelles elle avait brillé. La figure du marquis s’introduisit dans

cette rêverie. Avec cette mobilité naturelle à l’esprit d’une femme,

elle oublia le tableau qui s’offrait à ses regards, et revint alors

à ses projets de vengeance où il s’en allait de sa vie, mais qui

pouvaient échouer devant un regard. En pensant à paraître belle, dans

ce moment le plus décisif de son existence, elle songea qu’elle n’avait

pas d’ornements pour parer sa tête au bal, et fut séduite par l’idée de

se coiffer avec une branche de houx, dont les feuilles crispées et les

baies rouges attiraient en ce moment son attention.

--Oh! oh! mon fusil pourra rater si je tire sur des oiseaux, mais sur

des Bleus... jamais! dit Galope-chopine en hochant la tête en signe de

satisfaction.

Marie examina plus attentivement le visage de son guide, et y trouva le

type de tous ceux qu’elle venait de voir. Ce vieux Chouan ne trahissait

certes pas autant d’idées qu’il y en aurait eu chez un enfant. Une joie

naïve ridait ses joues et son front quand il regardait son fusil; mais

une religieuse conviction jetait alors dans l’expression de sa joie une

teinte de fanatisme qui, pour un moment, laissait éclater sur cette

sauvage figure les vices de la civilisation. Ils atteignirent bientôt

un village, c’est-à-dire la réunion de quatre ou cinq habitations

semblables à celle de Galope-chopine, où les Chouans nouvellement

recrutés arrivèrent, pendant que mademoiselle de Verneuil achevait un

repas dont le beurre, le pain et le laitage firent tous les frais.

Cette troupe irrégulière était conduite par le recteur, qui tenait à

la main une croix grossière transformée en drapeau, et que suivait un

gars tout fier de porter la bannière de la paroisse. Mademoiselle de

Verneuil se trouva forcément réunie à ce détachement qui se rendait

comme elle à Saint-James, et qui la protégea naturellement contre toute

espèce de danger, du moment où Galope-chopine eut fait l’heureuse

indiscrétion de dire au chef de cette troupe, que la belle garce à

laquelle il servait de guide était la bonne amie du Gars.

Vers le coucher du soleil, les trois voyageurs arrivèrent à

Saint-James, petite ville qui doit son nom aux Anglais, par lesquels

elle fut bâtie au quatorzième siècle, pendant leur domination en

Bretagne. Avant d’y entrer, mademoiselle de Verneuil fut témoin

d’une étrange scène de guerre à laquelle elle ne donna pas beaucoup

d’attention, elle craignit d’être reconnue par quelques-uns de ses

ennemis, et cette peur lui fit hâter sa marche. Cinq à six mille

paysans étaient campés dans un champ. Leurs costumes, assez semblables

à ceux des réquisitionnaires de la Pèlerine, excluaient toute idée de

guerre. Cette tumultueuse réunion d’hommes ressemblait à celle d’une

grande foire. Il fallait même quelque attention pour découvrir que

ces Bretons étaient armés, car leurs peaux de bique si diversement

façonnées cachaient presque leurs fusils, et l’arme la plus visible

était la faux par laquelle quelques-uns remplaçaient les fusils qu’on

devait leur distribuer. Les uns buvaient et mangeaient, les autres se

battaient ou se disputaient à haute voix; mais la plupart dormaient

couchés par terre. Il n’y avait aucune apparence d’ordre et de

discipline. Un officier, portant un uniforme rouge, attira l’attention

de mademoiselle de Verneuil, elle le supposa devoir être au service

d’Angleterre. Plus loin, deux autres officiers paraissaient vouloir

apprendre à quelques Chouans, plus intelligents que les autres, à

manœuvrer deux pièces de canon qui semblaient former toute l’artillerie

de la future armée royaliste. Des hurlements accueillirent l’arrivée

des gars de Marignay qui furent reconnus à leur bannière. A la faveur

du mouvement que cette troupe et les recteurs excitèrent dans le camp,

mademoiselle de Verneuil put le traverser sans danger et s’introduisit

dans la ville. Elle atteignit une auberge de peu d’apparence et qui

n’était pas très-éloignée de la maison où se donnait le bal. La

ville était envahie par tant de monde, qu’après toutes les peines

imaginables, elle n’obtint qu’une mauvaise petite chambre. Lorsqu’elle

y fut installée, et que Galope-chopine eut remis à Francine les cartons

qui contenaient la toilette de sa maîtresse, il resta debout dans une

attitude d’attente et d’irrésolution indescriptible. En tout autre

moment, mademoiselle de Verneuil se serait amusée à voir ce qu’est

un paysan breton sorti de sa paroisse; mais elle rompit le charme en

tirant de sa bourse quatre écus de six francs qu’elle lui présenta.

--Prends donc! dit-elle à Galope-chopine; et, si tu veux m’obliger, tu

retourneras sur-le-champ à Fougères, sans passer par le camp et sans

goûter au cidre.

Le Chouan, étonné d’une telle libéralité, regardait tour à tour les

quatre écus qu’il avait pris et mademoiselle de Verneuil; mais elle fit

un geste de main, et il disparut.

--Comment pouvez-vous le renvoyer, mademoiselle! demanda Francine.

N’avez-vous pas vu comme la ville est entourée, comment la

quitterons-nous, et qui vous protégera ici?...

--N’as-tu pas ton protecteur? dit mademoiselle de Verneuil en sifflant

sourdement d’une manière moqueuse à la manière de Marche-à-terre, de

qui elle essaya de contrefaire l’attitude.

Francine rougit et sourit tristement de la gaieté de sa maîtresse.

--Mais où est le vôtre? demanda-t-elle.

Mademoiselle de Verneuil tira brusquement son poignard, et le montra à

la Bretonne effrayée qui se laissa aller sur une chaise, en joignant

les mains.

--Qu’êtes-vous donc venue chercher ici, Marie! s’écria-t-elle d’une

voix suppliante qui ne demandait pas de réponse.

Mademoiselle de Verneuil était occupée à contourner les branches de

houx qu’elle avait cueillies, et disait: --Je ne sais pas si ce houx

sera bien joli dans les cheveux. Un visage aussi éclatant que le mien

peut seul supporter une si sombre coiffure, qu’en dis-tu, Francine?

[Illustration: MADEMOISELLE DE VERNEUIL.

Je suis horrible..... J’ai l’air d’une statue de la Liberté.

(LES CHOUANS.)]

Plusieurs propos semblables annoncèrent la plus grande liberté d’esprit

chez cette singulière fille pendant qu’elle fit sa toilette. Qui

l’eût écoutée, aurait difficilement cru à la gravité de ce moment où

elle jouait sa vie. Une robe de mousseline des Indes, assez courte

et semblable à un linge mouillé, révéla les contours délicats de ses

formes; puis elle mit un pardessus rouge dont les plis nombreux et

graduellement plus allongés à mesure qu’ils tombaient sur le côté,

dessinèrent le cintre gracieux des tuniques grecques. Ce voluptueux

vêtement des prêtresses païennes rendit moins indécent ce costume que

la mode de cette époque permettait aux femmes de porter. Pour atténuer

l’impudeur de la mode, Marie couvrit d’une gaze ses blanches épaules

que la tunique laissait à nu beaucoup trop bas. Elle tourna les longues

nattes de ses cheveux de manière à leur faire former derrière la

tête ce cône imparfait et aplati qui donne tant de grâce à la figure

de quelques statues antiques par une prolongation factice de la tête,

et quelques boucles réservées au-dessus du front retombèrent de chaque

côté de son visage en longs rouleaux brillants. Ainsi vêtue, ainsi

coiffée, elle offrit une ressemblance parfaite avec les plus illustres

chefs-d’œuvre du ciseau grec. Quand elle eut, par un sourire, donné son

approbation à cette coiffure dont les moindres dispositions faisaient

ressortir les beautés de son visage, elle y posa la couronne de houx

qu’elle avait préparée et dont les nombreuses baies rouges répétèrent

heureusement dans ses cheveux la couleur de la tunique. Tout en

tortillant quelques feuilles pour produire des oppositions capricieuses

entre leur sens et le revers, mademoiselle de Verneuil regarda dans une

glace l’ensemble de sa toilette pour juger de son effet.

--Je suis horrible ce soir! dit-elle comme si elle eût été entourée de

flatteurs. J’ai l’air d’une statue de la Liberté.

Elle plaça soigneusement son poignard au milieu de son corset en

laissant passer les rubis qui en ornaient le bout et dont les reflets

rougeâtres devaient attirer les yeux sur les trésors que sa rivale

avait si indignement prostitués.

Francine ne put se résoudre à quitter sa maîtresse. Quand elle la vit

près de partir, elle sut trouver, pour l’accompagner, des prétextes

dans tous les obstacles que les femmes ont à surmonter en allant à une

fête dans une petite ville de la Basse-Bretagne. Ne fallait-il pas

qu’elle débarrassât mademoiselle de Verneuil de son manteau, de la

double chaussure que la boue et le fumier de la rue l’avaient obligée

à mettre, quoiqu’on l’eût fait sabler, et du voile de gaze sous lequel

elle cachait sa tête aux regards des Chouans que la curiosité attirait

autour de la maison où la fête avait lieu. La foule était si nombreuse,

qu’elles marchèrent entre deux haies de Chouans. Francine n’essaya

plus de retenir sa maîtresse, mais après lui avoir rendu les derniers

services exigés par une toilette dont le mérite consistait dans une

extrême fraîcheur, elle resta dans la cour pour ne pas l’abandonner aux

hasards de sa destinée sans être à même de voler à son secours, car la

pauvre Bretonne ne prévoyait que des malheurs.

Une scène assez étrange avait lieu dans l’appartement de Montauran, au

moment où Marie de Verneuil se rendait à la fête. Le jeune marquis

achevait sa toilette et passait le large ruban rouge qui devait servir

à le faire reconnaître comme le premier personnage de cette assemblée,

lorsque l’abbé Gudin entra d’un air inquiet.

--Monsieur le marquis, venez vite, lui dit-il. Vous seul pourrez calmer

l’orage qui s’est élevé, je ne sais à quel propos, entre les chefs.

Ils parlent de quitter le service du Roi. Je crois que ce diable de

Rifoël est cause de tout le tumulte. Ces querelles-là sont toujours

causées par une niaiserie. Madame du Gua lui a reproché, m’a-t-on dit,

d’arriver très-mal mis au bal.

--Il faut que cette femme soit folle, s’écria le marquis, pour

vouloir...

--Le chevalier du Vissard, reprit l’abbé en interrompant le chef, a

répliqué que si vous lui aviez donné l’argent promis au nom du Roi...

--Assez, assez, monsieur l’abbé. Je comprends tout, maintenant. Cette

scène a été convenue, n’est-ce pas, et vous êtes l’ambassadeur...

--Moi, monsieur le marquis! reprit l’abbé en interrompant encore, je

vais vous appuyer vigoureusement, et vous me rendrez, j’espère, la

justice de croire que le rétablissement de nos autels en France, celui

du Roi sur le trône de ses pères, sont pour mes humbles travaux de bien

plus puissants attraits que cet évêché de Rennes que vous...

L’abbé n’osa poursuivre, car à ces mots le marquis s’était mis à

sourire avec amertume. Mais le jeune chef réprima aussitôt la tristesse

des réflexions qu’il faisait, son front prit une expression sévère, et

il suivit l’abbé Gudin dans une salle où retentissaient de violentes

clameurs.

--Je ne reconnais ici l’autorité de personne, s’écriait Rifoël en

jetant des regards enflammés à tous ceux qui l’entouraient et en

portant la main à la poignée de son sabre.

--Reconnaissez-vous celle du bon sens? lui demanda froidement le

marquis.

Le jeune chevalier du Vissard, plus connu sous son nom patronymique de

Rifoël, garda le silence devant le général des armées catholiques.

--Qu’y a-t-il donc, messieurs? dit le jeune chef en examinant tous les

visages.

--Il y a, monsieur le marquis, reprit un célèbre contrebandier

embarrassé comme un homme du peuple qui reste d’abord sous le joug du

préjugé devant un grand seigneur, mais qui ne connaît plus de bornes

aussitôt qu’il a franchi la barrière qui l’en sépare, parce qu’il ne

voit alors en lui qu’un égal; il y a, dit-il, que vous venez fort à

propos. Je ne sais pas dire des paroles dorées, aussi m’expliquerai-je

rondement. J’ai commandé cinq cents hommes pendant tout le temps de

la dernière guerre. Depuis que nous avons repris les armes, j’ai su

trouver pour le service du Roi mille têtes aussi dures que la mienne.

Voici sept ans que je risque ma vie pour la bonne cause, je ne vous

le reproche pas, mais toute peine mérite salaire. Or, pour commencer,

je veux qu’on m’appelle monsieur de Cottereau. Je veux que le grade

de colonel me soit reconnu, sinon je traite de ma soumission avec le

premier Consul. Voyez-vous, monsieur le marquis, mes hommes et moi

nous avons un créancier diablement importun et qu’il faut toujours

satisfaire! --Le voilà! ajouta-t-il en se frappant le ventre.

--Les violons sont-ils venus? demanda le marquis à madame du Gua avec

un accent moqueur.

Mais le contrebandier avait traité brutalement un sujet trop important,

et ces esprits aussi calculateurs qu’ambitieux étaient depuis trop

longtemps en suspens sur ce qu’ils avaient à espérer du Roi, pour que

le dédain du jeune chef pût mettre un terme à cette scène.

Le jeune et ardent chevalier du Vissard se plaça vivement devant

Montauran, et lui prit la main pour l’obliger à rester.

--Prenez garde, monsieur le marquis, lui dit-il, vous traitez trop

légèrement des hommes qui ont quelque droit à la reconnaissance de

celui que vous représentez ici. Nous savons que Sa Majesté vous a donné

tout pouvoir pour attester nos services, qui doivent trouver leur

récompense dans ce monde ou dans l’autre, car chaque jour l’échafaud

est dressé pour nous. Je sais, quant à moi, que le grade de maréchal de

camp...

--Vous voulez dire colonel...

--Non, monsieur le marquis, Charrette m’a nommé colonel. Le grade dont

je parle ne pouvant pas m’être contesté, je ne plaide point en ce

moment pour moi, mais pour tous mes intrépides frères d’armes dont les

services ont besoin d’être constatés. Votre signature et vos promesses

leur suffiront aujourd’hui, et, dit-il tout bas, j’avoue qu’ils se

contentent de peu de chose. Mais, reprit-il en haussant la voix, quand

le soleil se lèvera dans le château de Versailles pour éclairer les

jours heureux de la monarchie, alors les fidèles qui auront aidé le

Roi à conquérir la France, en France, pourront-ils facilement obtenir

des grâces pour leurs familles, des pensions pour les veuves, et la

restitution des biens qu’on leur a si mal à propos confisqués. J’en

doute. Aussi, monsieur le marquis, les preuves des services rendus ne

seront-ils pas alors inutiles. Je ne me défierai jamais du Roi, mais

bien de ces cormorans de ministres et de courtisans qui lui corneront

aux oreilles des considérations sur le bien public, l’honneur de la

France, les intérêts de la couronne, et mille autres billevesées. Puis

l’on se moquera d’un loyal Vendéen ou d’un brave Chouan, parce qu’il

sera vieux, et que la brette qu’il aura tirée pour la bonne cause lui

battra dans des jambes amaigries par les souffrances... Trouvez-vous

que nous ayons tort?

--Vous parlez admirablement bien, monsieur du Vissard, mais un peu trop

tôt, répondit le marquis.

--Écoutez donc, marquis, lui dit le comte de Bauvan à voix basse,

Rifoël a, par ma foi, débité de fort bonnes choses. Vous êtes sûr,

vous, de toujours avoir l’oreille du Roi; mais nous autres, nous

n’irons voir le maître que de loin en loin; et je vous avoue que si

vous ne me donniez pas votre parole de gentilhomme de me faire obtenir

en temps et lieu la charge de Grand-maître des Eaux-et-forêts de

France, du diable si je risquerais mon cou. Conquérir la Normandie au

Roi, ce n’est pas une petite tâche, aussi espéré-je bien avoir l’Ordre.

--Mais, ajouta-t-il en rougissant, nous avons le temps de penser à

cela. Dieu me préserve d’imiter ces pauvres hères et de vous harceler.

Vous parlerez de moi au Roi, et tout sera dit.

Chacun des chefs trouva le moyen de faire savoir au marquis, d’une

manière plus ou moins ingénieuse, le prix exagéré qu’il attendait de

ses services. L’un demandait modestement le gouvernement de Bretagne,

l’autre une baronnie, celui-ci un grade, celui-là un commandement; tous

voulaient des pensions.

--Eh! bien, baron, dit le marquis à monsieur du Guénic, vous ne voulez

donc rien?

--Ma foi, marquis, ces messieurs ne me laissent que la couronne de

France, mais je pourrais bien m’en accommoder...

--Eh! messieurs, dit l’abbé Gudin d’une voix tonnante, songez donc

que si vous êtes si empressés, vous gâterez tout au jour de la

victoire. Le Roi ne sera-t-il pas obligé de faire des concessions aux

révolutionnaires?

--Aux jacobins, s’écria le contrebandier. Ah! que le Roi me laisse

faire, je réponds d’employer mes mille hommes à les pendre, et nous en

serons bientôt débarrassés.

--Monsieur _de_ Cottereau, reprit le marquis, je vois entrer quelques

personnes invitées à se rendre ici. Nous devons rivaliser de zèle et de

soins pour les décider à coopérer à notre sainte entreprise, et vous

comprenez que ce n’est pas le moment de nous occuper de vos demandes,

fussent-elles justes.

En parlant ainsi, le marquis s’avançait vers la porte, comme pour aller

au-devant de quelques nobles des pays voisins qu’il avait entrevus;

mais le hardi contrebandier lui barra le passage d’un air soumis et

respectueux.

--Non, non, monsieur le marquis, excusez-moi; mais les jacobins nous

ont trop bien appris, en 1793, que ce n’est pas celui qui fait la

moisson qui mange la galette. Signez-moi ce chiffon de papier, et

demain je vous amène quinze cents gars; sinon, je traite avec le

premier Consul.

Après avoir regardé fièrement autour de lui, le marquis vit que la

hardiesse du vieux partisan et son air résolu ne déplaisaient à aucun

des spectateurs de ce débat. Un seul homme assis dans un coin semblait

ne prendre aucune part à la scène, et s’occupait à charger de tabac

une pipe en terre blanche. L’air de mépris qu’il témoignait pour les

orateurs, son attitude modeste, et le regard compatissant que le

marquis rencontra dans ses yeux, lui firent examiner ce serviteur

généreux, dans lequel il reconnut le major Brigaut; le chef alla

brusquement à lui.

--Et toi, lui dit-il, que demandes-tu?

--Oh! monsieur le marquis, si le Roi revient, je suis content.

--Mais toi?

--Oh! moi... Monseigneur veut rire.

Le marquis serra la main calleuse du Breton, et dit à madame du Gua,

dont il s’était rapproché: --Madame, je puis périr dans mon entreprise

avant d’avoir eu le temps de faire parvenir au Roi un rapport

fidèle sur les armées catholiques de la Bretagne. Si vous voyez la

Restauration, n’oubliez ni ce brave homme ni le baron du Guénic. Il y

a plus de dévouement en eux que dans tous ces gens-là.

Et il montra les chefs qui attendaient avec une certaine impatience

que le jeune marquis fît droit à leurs demandes. Tous tenaient à la

main des papiers déployés, où leurs services avaient sans doute été

constatés par les généraux royalistes des guerres précédentes, et tous

commençaient à murmurer. Au milieu d’eux, l’abbé Gudin, le comte de

Bauvan, le baron du Guénic se consultaient pour aider le marquis à

repousser des prétentions si exagérées, car ils trouvaient la position

du jeune chef très-délicate.

Tout à coup le marquis promena ses yeux bleus, brillants d’ironie, sur

cette assemblée, et dit d’une voix claire: --Messieurs, je ne sais pas

si les pouvoirs que le Roi a daigné me confier sont assez étendus pour

que je puisse satisfaire à vos demandes. Il n’a peut-être pas prévu

tant de zèle, ni tant de dévouement. Vous allez juger vous-mêmes de mes

devoirs, et peut-être saurai-je les accomplir.

Il disparut et revint promptement en tenant à la main une lettre

déployée, revêtue du sceau et de la signature royale.

--Voici les lettres patentes en vertu desquelles vous devez m’obéir,

dit-il. Elles m’autorisent à gouverner les provinces de Bretagne, de

Normandie, du Maine et de l’Anjou, au nom du Roi, et à reconnaître les

services des officiers qui se seront distingués dans ses armées.

Un mouvement de satisfaction éclata dans l’assemblée. Les Chouans

s’avancèrent vers le marquis, en décrivant autour de lui un cercle

respectueux. Tous les yeux étaient attachés sur la signature du Roi. Le

jeune chef, qui se tenait debout devant la cheminée, jeta les lettres

dans le feu, où elles furent consumées en un clin d’œil.

--Je ne veux plus commander, s’écria le jeune homme, qu’à ceux qui

verront un Roi dans le Roi, et non une proie à dévorer. Vous êtes

libres, messieurs, de m’abandonner...

Madame du Gua, l’abbé Gudin, le major Brigaut, le chevalier du Vissard,

le baron du Guénic, le comte de Bauvan enthousiasmés, firent entendre

le cri de _vive le Roi!_ Si d’abord les autres chefs hésitèrent un

moment à répéter ce cri, bientôt entraînés par la noble action du

marquis, ils le prièrent d’oublier ce qui venait de se passer, en

l’assurant que, sans lettres patentes, il serait toujours leur chef.

--Allons danser, s’écria le comte de Bauvan, et advienne que pourra!

Après tout, ajouta-t-il gaiement, il vaut mieux, mes amis, s’adresser à

Dieu qu’à ses saints. Battons-nous d’abord, et nous verrons après.

--Ah! c’est vrai, ça. Sauf votre respect, monsieur le baron, dit

Brigaut à voix basse en s’adressant au loyal du Guénic, je n’ai jamais

vu réclamer dès le matin le prix de la journée.

L’assemblée se dispersa dans les salons où quelques personnes étaient

déjà réunies. Le marquis essaya vainement de quitter l’air sombre

qui altéra son visage, les chefs aperçurent aisément les impressions

défavorables que cette scène avait produites sur un homme dont le

dévouement était encore accompagné des belles illusions de la jeunesse,

et ils en furent honteux.

Une joie enivrante éclatait dans cette réunion composée des personnes

les plus exaltées du parti royaliste, qui, n’ayant jamais pu juger,

du fond d’une province insoumise, les événements de la Révolution,

devaient prendre les espérances les plus hypothétiques pour des

réalités. Les opérations hardies commencées par Montauran, son nom, sa

fortune, sa capacité relevaient tous les courages, et causaient cette

ivresse politique, la plus dangereuse de toutes, en ce qu’elle ne se

refroidit que dans des torrents de sang presque toujours inutilement

versés. Pour toutes les personnes présentes, la Révolution n’était

qu’un trouble passager dans le royaume de France, où pour elles, rien

ne paraissait changé. Ces campagnes appartenaient toujours à la maison

de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complétement que quatre

années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu’un armistice. Les

nobles traitaient donc fort légèrement les Révolutionnaires: pour

eux, Bonaparte était un Marceau plus heureux que son devancier. Aussi

les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns

des chefs qui s’étaient battus avec les Bleus connaissaient seuls la

gravité de la crise actuelle, et sachant que s’ils parlaient du premier

Consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n’en

seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardant les femmes

avec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entre

elles. Madame du Gua, qui semblait faire les honneurs du bal, essayait

de tromper l’impatience des danseuses en adressant successivement à

chacune d’elles les flatteries d’usage. Déjà l’on entendait les sons

criards des instruments que l’on mettait d’accord, lorsque madame du

Gua aperçut le marquis dont la figure conservait encore une expression

de tristesse; elle alla brusquement à lui.

--Ce n’est pas, j’ose l’espérer, la scène très-ordinaire que vous avez

eue avec ces manants qui peut vous accabler, lui dit-elle.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 20 / 72 段