du mot _regem_, facilement traduit par ces paysans, furent attaquées
avec tant d’énergie, que mademoiselle de Verneuil ne put s’empêcher de
reporter ses pensées avec attendrissement sur la famille des Bourbons
exilés. Ces souvenirs éveillèrent ceux de sa vie passée. Sa mémoire
lui retraça les fêtes de cette cour maintenant dispersée, et au sein
desquelles elle avait brillé. La figure du marquis s’introduisit dans
cette rêverie. Avec cette mobilité naturelle à l’esprit d’une femme,
elle oublia le tableau qui s’offrait à ses regards, et revint alors
à ses projets de vengeance où il s’en allait de sa vie, mais qui
pouvaient échouer devant un regard. En pensant à paraître belle, dans
ce moment le plus décisif de son existence, elle songea qu’elle n’avait
pas d’ornements pour parer sa tête au bal, et fut séduite par l’idée de
se coiffer avec une branche de houx, dont les feuilles crispées et les
baies rouges attiraient en ce moment son attention.
--Oh! oh! mon fusil pourra rater si je tire sur des oiseaux, mais sur
des Bleus... jamais! dit Galope-chopine en hochant la tête en signe de
satisfaction.
Marie examina plus attentivement le visage de son guide, et y trouva le
type de tous ceux qu’elle venait de voir. Ce vieux Chouan ne trahissait
certes pas autant d’idées qu’il y en aurait eu chez un enfant. Une joie
naïve ridait ses joues et son front quand il regardait son fusil; mais
une religieuse conviction jetait alors dans l’expression de sa joie une
teinte de fanatisme qui, pour un moment, laissait éclater sur cette
sauvage figure les vices de la civilisation. Ils atteignirent bientôt
un village, c’est-à-dire la réunion de quatre ou cinq habitations
semblables à celle de Galope-chopine, où les Chouans nouvellement
recrutés arrivèrent, pendant que mademoiselle de Verneuil achevait un
repas dont le beurre, le pain et le laitage firent tous les frais.
Cette troupe irrégulière était conduite par le recteur, qui tenait à
la main une croix grossière transformée en drapeau, et que suivait un
gars tout fier de porter la bannière de la paroisse. Mademoiselle de
Verneuil se trouva forcément réunie à ce détachement qui se rendait
comme elle à Saint-James, et qui la protégea naturellement contre toute
espèce de danger, du moment où Galope-chopine eut fait l’heureuse
indiscrétion de dire au chef de cette troupe, que la belle garce à
laquelle il servait de guide était la bonne amie du Gars.
Vers le coucher du soleil, les trois voyageurs arrivèrent à
Saint-James, petite ville qui doit son nom aux Anglais, par lesquels
elle fut bâtie au quatorzième siècle, pendant leur domination en
Bretagne. Avant d’y entrer, mademoiselle de Verneuil fut témoin
d’une étrange scène de guerre à laquelle elle ne donna pas beaucoup
d’attention, elle craignit d’être reconnue par quelques-uns de ses
ennemis, et cette peur lui fit hâter sa marche. Cinq à six mille
paysans étaient campés dans un champ. Leurs costumes, assez semblables
à ceux des réquisitionnaires de la Pèlerine, excluaient toute idée de
guerre. Cette tumultueuse réunion d’hommes ressemblait à celle d’une
grande foire. Il fallait même quelque attention pour découvrir que
ces Bretons étaient armés, car leurs peaux de bique si diversement
façonnées cachaient presque leurs fusils, et l’arme la plus visible
était la faux par laquelle quelques-uns remplaçaient les fusils qu’on
devait leur distribuer. Les uns buvaient et mangeaient, les autres se
battaient ou se disputaient à haute voix; mais la plupart dormaient
couchés par terre. Il n’y avait aucune apparence d’ordre et de
discipline. Un officier, portant un uniforme rouge, attira l’attention
de mademoiselle de Verneuil, elle le supposa devoir être au service
d’Angleterre. Plus loin, deux autres officiers paraissaient vouloir
apprendre à quelques Chouans, plus intelligents que les autres, à
manœuvrer deux pièces de canon qui semblaient former toute l’artillerie
de la future armée royaliste. Des hurlements accueillirent l’arrivée
des gars de Marignay qui furent reconnus à leur bannière. A la faveur
du mouvement que cette troupe et les recteurs excitèrent dans le camp,
mademoiselle de Verneuil put le traverser sans danger et s’introduisit
dans la ville. Elle atteignit une auberge de peu d’apparence et qui
n’était pas très-éloignée de la maison où se donnait le bal. La
ville était envahie par tant de monde, qu’après toutes les peines
imaginables, elle n’obtint qu’une mauvaise petite chambre. Lorsqu’elle
y fut installée, et que Galope-chopine eut remis à Francine les cartons
qui contenaient la toilette de sa maîtresse, il resta debout dans une
attitude d’attente et d’irrésolution indescriptible. En tout autre
moment, mademoiselle de Verneuil se serait amusée à voir ce qu’est
un paysan breton sorti de sa paroisse; mais elle rompit le charme en
tirant de sa bourse quatre écus de six francs qu’elle lui présenta.
--Prends donc! dit-elle à Galope-chopine; et, si tu veux m’obliger, tu
retourneras sur-le-champ à Fougères, sans passer par le camp et sans
goûter au cidre.
Le Chouan, étonné d’une telle libéralité, regardait tour à tour les
quatre écus qu’il avait pris et mademoiselle de Verneuil; mais elle fit
un geste de main, et il disparut.
--Comment pouvez-vous le renvoyer, mademoiselle! demanda Francine.
N’avez-vous pas vu comme la ville est entourée, comment la
quitterons-nous, et qui vous protégera ici?...
--N’as-tu pas ton protecteur? dit mademoiselle de Verneuil en sifflant
sourdement d’une manière moqueuse à la manière de Marche-à-terre, de
qui elle essaya de contrefaire l’attitude.
Francine rougit et sourit tristement de la gaieté de sa maîtresse.
--Mais où est le vôtre? demanda-t-elle.
Mademoiselle de Verneuil tira brusquement son poignard, et le montra à
la Bretonne effrayée qui se laissa aller sur une chaise, en joignant
les mains.
--Qu’êtes-vous donc venue chercher ici, Marie! s’écria-t-elle d’une
voix suppliante qui ne demandait pas de réponse.
Mademoiselle de Verneuil était occupée à contourner les branches de
houx qu’elle avait cueillies, et disait: --Je ne sais pas si ce houx
sera bien joli dans les cheveux. Un visage aussi éclatant que le mien
peut seul supporter une si sombre coiffure, qu’en dis-tu, Francine?
[Illustration: MADEMOISELLE DE VERNEUIL.
Je suis horrible..... J’ai l’air d’une statue de la Liberté.
(LES CHOUANS.)]
Plusieurs propos semblables annoncèrent la plus grande liberté d’esprit
chez cette singulière fille pendant qu’elle fit sa toilette. Qui
l’eût écoutée, aurait difficilement cru à la gravité de ce moment où
elle jouait sa vie. Une robe de mousseline des Indes, assez courte
et semblable à un linge mouillé, révéla les contours délicats de ses
formes; puis elle mit un pardessus rouge dont les plis nombreux et
graduellement plus allongés à mesure qu’ils tombaient sur le côté,
dessinèrent le cintre gracieux des tuniques grecques. Ce voluptueux
vêtement des prêtresses païennes rendit moins indécent ce costume que
la mode de cette époque permettait aux femmes de porter. Pour atténuer
l’impudeur de la mode, Marie couvrit d’une gaze ses blanches épaules
que la tunique laissait à nu beaucoup trop bas. Elle tourna les longues
nattes de ses cheveux de manière à leur faire former derrière la
tête ce cône imparfait et aplati qui donne tant de grâce à la figure
de quelques statues antiques par une prolongation factice de la tête,
et quelques boucles réservées au-dessus du front retombèrent de chaque
côté de son visage en longs rouleaux brillants. Ainsi vêtue, ainsi
coiffée, elle offrit une ressemblance parfaite avec les plus illustres
chefs-d’œuvre du ciseau grec. Quand elle eut, par un sourire, donné son
approbation à cette coiffure dont les moindres dispositions faisaient
ressortir les beautés de son visage, elle y posa la couronne de houx
qu’elle avait préparée et dont les nombreuses baies rouges répétèrent
heureusement dans ses cheveux la couleur de la tunique. Tout en
tortillant quelques feuilles pour produire des oppositions capricieuses
entre leur sens et le revers, mademoiselle de Verneuil regarda dans une
glace l’ensemble de sa toilette pour juger de son effet.
--Je suis horrible ce soir! dit-elle comme si elle eût été entourée de
flatteurs. J’ai l’air d’une statue de la Liberté.
Elle plaça soigneusement son poignard au milieu de son corset en
laissant passer les rubis qui en ornaient le bout et dont les reflets
rougeâtres devaient attirer les yeux sur les trésors que sa rivale
avait si indignement prostitués.
Francine ne put se résoudre à quitter sa maîtresse. Quand elle la vit
près de partir, elle sut trouver, pour l’accompagner, des prétextes
dans tous les obstacles que les femmes ont à surmonter en allant à une
fête dans une petite ville de la Basse-Bretagne. Ne fallait-il pas
qu’elle débarrassât mademoiselle de Verneuil de son manteau, de la
double chaussure que la boue et le fumier de la rue l’avaient obligée
à mettre, quoiqu’on l’eût fait sabler, et du voile de gaze sous lequel
elle cachait sa tête aux regards des Chouans que la curiosité attirait
autour de la maison où la fête avait lieu. La foule était si nombreuse,
qu’elles marchèrent entre deux haies de Chouans. Francine n’essaya
plus de retenir sa maîtresse, mais après lui avoir rendu les derniers
services exigés par une toilette dont le mérite consistait dans une
extrême fraîcheur, elle resta dans la cour pour ne pas l’abandonner aux
hasards de sa destinée sans être à même de voler à son secours, car la
pauvre Bretonne ne prévoyait que des malheurs.
Une scène assez étrange avait lieu dans l’appartement de Montauran, au
moment où Marie de Verneuil se rendait à la fête. Le jeune marquis
achevait sa toilette et passait le large ruban rouge qui devait servir
à le faire reconnaître comme le premier personnage de cette assemblée,
lorsque l’abbé Gudin entra d’un air inquiet.
--Monsieur le marquis, venez vite, lui dit-il. Vous seul pourrez calmer
l’orage qui s’est élevé, je ne sais à quel propos, entre les chefs.
Ils parlent de quitter le service du Roi. Je crois que ce diable de
Rifoël est cause de tout le tumulte. Ces querelles-là sont toujours
causées par une niaiserie. Madame du Gua lui a reproché, m’a-t-on dit,
d’arriver très-mal mis au bal.
--Il faut que cette femme soit folle, s’écria le marquis, pour
vouloir...
--Le chevalier du Vissard, reprit l’abbé en interrompant le chef, a
répliqué que si vous lui aviez donné l’argent promis au nom du Roi...
--Assez, assez, monsieur l’abbé. Je comprends tout, maintenant. Cette
scène a été convenue, n’est-ce pas, et vous êtes l’ambassadeur...
--Moi, monsieur le marquis! reprit l’abbé en interrompant encore, je
vais vous appuyer vigoureusement, et vous me rendrez, j’espère, la
justice de croire que le rétablissement de nos autels en France, celui
du Roi sur le trône de ses pères, sont pour mes humbles travaux de bien
plus puissants attraits que cet évêché de Rennes que vous...
L’abbé n’osa poursuivre, car à ces mots le marquis s’était mis à
sourire avec amertume. Mais le jeune chef réprima aussitôt la tristesse
des réflexions qu’il faisait, son front prit une expression sévère, et
il suivit l’abbé Gudin dans une salle où retentissaient de violentes
clameurs.
--Je ne reconnais ici l’autorité de personne, s’écriait Rifoël en
jetant des regards enflammés à tous ceux qui l’entouraient et en
portant la main à la poignée de son sabre.
--Reconnaissez-vous celle du bon sens? lui demanda froidement le
marquis.
Le jeune chevalier du Vissard, plus connu sous son nom patronymique de
Rifoël, garda le silence devant le général des armées catholiques.
--Qu’y a-t-il donc, messieurs? dit le jeune chef en examinant tous les
visages.
--Il y a, monsieur le marquis, reprit un célèbre contrebandier
embarrassé comme un homme du peuple qui reste d’abord sous le joug du
préjugé devant un grand seigneur, mais qui ne connaît plus de bornes
aussitôt qu’il a franchi la barrière qui l’en sépare, parce qu’il ne
voit alors en lui qu’un égal; il y a, dit-il, que vous venez fort à
propos. Je ne sais pas dire des paroles dorées, aussi m’expliquerai-je
rondement. J’ai commandé cinq cents hommes pendant tout le temps de
la dernière guerre. Depuis que nous avons repris les armes, j’ai su
trouver pour le service du Roi mille têtes aussi dures que la mienne.
Voici sept ans que je risque ma vie pour la bonne cause, je ne vous
le reproche pas, mais toute peine mérite salaire. Or, pour commencer,
je veux qu’on m’appelle monsieur de Cottereau. Je veux que le grade
de colonel me soit reconnu, sinon je traite de ma soumission avec le
premier Consul. Voyez-vous, monsieur le marquis, mes hommes et moi
nous avons un créancier diablement importun et qu’il faut toujours
satisfaire! --Le voilà! ajouta-t-il en se frappant le ventre.
--Les violons sont-ils venus? demanda le marquis à madame du Gua avec
un accent moqueur.
Mais le contrebandier avait traité brutalement un sujet trop important,
et ces esprits aussi calculateurs qu’ambitieux étaient depuis trop
longtemps en suspens sur ce qu’ils avaient à espérer du Roi, pour que
le dédain du jeune chef pût mettre un terme à cette scène.
Le jeune et ardent chevalier du Vissard se plaça vivement devant
Montauran, et lui prit la main pour l’obliger à rester.
--Prenez garde, monsieur le marquis, lui dit-il, vous traitez trop
légèrement des hommes qui ont quelque droit à la reconnaissance de
celui que vous représentez ici. Nous savons que Sa Majesté vous a donné
tout pouvoir pour attester nos services, qui doivent trouver leur
récompense dans ce monde ou dans l’autre, car chaque jour l’échafaud
est dressé pour nous. Je sais, quant à moi, que le grade de maréchal de
camp...
--Vous voulez dire colonel...
--Non, monsieur le marquis, Charrette m’a nommé colonel. Le grade dont
je parle ne pouvant pas m’être contesté, je ne plaide point en ce
moment pour moi, mais pour tous mes intrépides frères d’armes dont les
services ont besoin d’être constatés. Votre signature et vos promesses
leur suffiront aujourd’hui, et, dit-il tout bas, j’avoue qu’ils se
contentent de peu de chose. Mais, reprit-il en haussant la voix, quand
le soleil se lèvera dans le château de Versailles pour éclairer les
jours heureux de la monarchie, alors les fidèles qui auront aidé le
Roi à conquérir la France, en France, pourront-ils facilement obtenir
des grâces pour leurs familles, des pensions pour les veuves, et la
restitution des biens qu’on leur a si mal à propos confisqués. J’en
doute. Aussi, monsieur le marquis, les preuves des services rendus ne
seront-ils pas alors inutiles. Je ne me défierai jamais du Roi, mais
bien de ces cormorans de ministres et de courtisans qui lui corneront
aux oreilles des considérations sur le bien public, l’honneur de la
France, les intérêts de la couronne, et mille autres billevesées. Puis
l’on se moquera d’un loyal Vendéen ou d’un brave Chouan, parce qu’il
sera vieux, et que la brette qu’il aura tirée pour la bonne cause lui
battra dans des jambes amaigries par les souffrances... Trouvez-vous
que nous ayons tort?
--Vous parlez admirablement bien, monsieur du Vissard, mais un peu trop
tôt, répondit le marquis.
--Écoutez donc, marquis, lui dit le comte de Bauvan à voix basse,
Rifoël a, par ma foi, débité de fort bonnes choses. Vous êtes sûr,
vous, de toujours avoir l’oreille du Roi; mais nous autres, nous
n’irons voir le maître que de loin en loin; et je vous avoue que si
vous ne me donniez pas votre parole de gentilhomme de me faire obtenir
en temps et lieu la charge de Grand-maître des Eaux-et-forêts de
France, du diable si je risquerais mon cou. Conquérir la Normandie au
Roi, ce n’est pas une petite tâche, aussi espéré-je bien avoir l’Ordre.
--Mais, ajouta-t-il en rougissant, nous avons le temps de penser à
cela. Dieu me préserve d’imiter ces pauvres hères et de vous harceler.
Vous parlerez de moi au Roi, et tout sera dit.
Chacun des chefs trouva le moyen de faire savoir au marquis, d’une
manière plus ou moins ingénieuse, le prix exagéré qu’il attendait de
ses services. L’un demandait modestement le gouvernement de Bretagne,
l’autre une baronnie, celui-ci un grade, celui-là un commandement; tous
voulaient des pensions.
--Eh! bien, baron, dit le marquis à monsieur du Guénic, vous ne voulez
donc rien?
--Ma foi, marquis, ces messieurs ne me laissent que la couronne de
France, mais je pourrais bien m’en accommoder...
--Eh! messieurs, dit l’abbé Gudin d’une voix tonnante, songez donc
que si vous êtes si empressés, vous gâterez tout au jour de la
victoire. Le Roi ne sera-t-il pas obligé de faire des concessions aux
révolutionnaires?
--Aux jacobins, s’écria le contrebandier. Ah! que le Roi me laisse
faire, je réponds d’employer mes mille hommes à les pendre, et nous en
serons bientôt débarrassés.
--Monsieur _de_ Cottereau, reprit le marquis, je vois entrer quelques
personnes invitées à se rendre ici. Nous devons rivaliser de zèle et de
soins pour les décider à coopérer à notre sainte entreprise, et vous
comprenez que ce n’est pas le moment de nous occuper de vos demandes,
fussent-elles justes.
En parlant ainsi, le marquis s’avançait vers la porte, comme pour aller
au-devant de quelques nobles des pays voisins qu’il avait entrevus;
mais le hardi contrebandier lui barra le passage d’un air soumis et
respectueux.
--Non, non, monsieur le marquis, excusez-moi; mais les jacobins nous
ont trop bien appris, en 1793, que ce n’est pas celui qui fait la
moisson qui mange la galette. Signez-moi ce chiffon de papier, et
demain je vous amène quinze cents gars; sinon, je traite avec le
premier Consul.
Après avoir regardé fièrement autour de lui, le marquis vit que la
hardiesse du vieux partisan et son air résolu ne déplaisaient à aucun
des spectateurs de ce débat. Un seul homme assis dans un coin semblait
ne prendre aucune part à la scène, et s’occupait à charger de tabac
une pipe en terre blanche. L’air de mépris qu’il témoignait pour les
orateurs, son attitude modeste, et le regard compatissant que le
marquis rencontra dans ses yeux, lui firent examiner ce serviteur
généreux, dans lequel il reconnut le major Brigaut; le chef alla
brusquement à lui.
--Et toi, lui dit-il, que demandes-tu?
--Oh! monsieur le marquis, si le Roi revient, je suis content.
--Mais toi?
--Oh! moi... Monseigneur veut rire.
Le marquis serra la main calleuse du Breton, et dit à madame du Gua,
dont il s’était rapproché: --Madame, je puis périr dans mon entreprise
avant d’avoir eu le temps de faire parvenir au Roi un rapport
fidèle sur les armées catholiques de la Bretagne. Si vous voyez la
Restauration, n’oubliez ni ce brave homme ni le baron du Guénic. Il y
a plus de dévouement en eux que dans tous ces gens-là.
Et il montra les chefs qui attendaient avec une certaine impatience
que le jeune marquis fît droit à leurs demandes. Tous tenaient à la
main des papiers déployés, où leurs services avaient sans doute été
constatés par les généraux royalistes des guerres précédentes, et tous
commençaient à murmurer. Au milieu d’eux, l’abbé Gudin, le comte de
Bauvan, le baron du Guénic se consultaient pour aider le marquis à
repousser des prétentions si exagérées, car ils trouvaient la position
du jeune chef très-délicate.
Tout à coup le marquis promena ses yeux bleus, brillants d’ironie, sur
cette assemblée, et dit d’une voix claire: --Messieurs, je ne sais pas
si les pouvoirs que le Roi a daigné me confier sont assez étendus pour
que je puisse satisfaire à vos demandes. Il n’a peut-être pas prévu
tant de zèle, ni tant de dévouement. Vous allez juger vous-mêmes de mes
devoirs, et peut-être saurai-je les accomplir.
Il disparut et revint promptement en tenant à la main une lettre
déployée, revêtue du sceau et de la signature royale.
--Voici les lettres patentes en vertu desquelles vous devez m’obéir,
dit-il. Elles m’autorisent à gouverner les provinces de Bretagne, de
Normandie, du Maine et de l’Anjou, au nom du Roi, et à reconnaître les
services des officiers qui se seront distingués dans ses armées.
Un mouvement de satisfaction éclata dans l’assemblée. Les Chouans
s’avancèrent vers le marquis, en décrivant autour de lui un cercle
respectueux. Tous les yeux étaient attachés sur la signature du Roi. Le
jeune chef, qui se tenait debout devant la cheminée, jeta les lettres
dans le feu, où elles furent consumées en un clin d’œil.
--Je ne veux plus commander, s’écria le jeune homme, qu’à ceux qui
verront un Roi dans le Roi, et non une proie à dévorer. Vous êtes
libres, messieurs, de m’abandonner...
Madame du Gua, l’abbé Gudin, le major Brigaut, le chevalier du Vissard,
le baron du Guénic, le comte de Bauvan enthousiasmés, firent entendre
le cri de _vive le Roi!_ Si d’abord les autres chefs hésitèrent un
moment à répéter ce cri, bientôt entraînés par la noble action du
marquis, ils le prièrent d’oublier ce qui venait de se passer, en
l’assurant que, sans lettres patentes, il serait toujours leur chef.
--Allons danser, s’écria le comte de Bauvan, et advienne que pourra!
Après tout, ajouta-t-il gaiement, il vaut mieux, mes amis, s’adresser à
Dieu qu’à ses saints. Battons-nous d’abord, et nous verrons après.
--Ah! c’est vrai, ça. Sauf votre respect, monsieur le baron, dit
Brigaut à voix basse en s’adressant au loyal du Guénic, je n’ai jamais
vu réclamer dès le matin le prix de la journée.
L’assemblée se dispersa dans les salons où quelques personnes étaient
déjà réunies. Le marquis essaya vainement de quitter l’air sombre
qui altéra son visage, les chefs aperçurent aisément les impressions
défavorables que cette scène avait produites sur un homme dont le
dévouement était encore accompagné des belles illusions de la jeunesse,
et ils en furent honteux.
Une joie enivrante éclatait dans cette réunion composée des personnes
les plus exaltées du parti royaliste, qui, n’ayant jamais pu juger,
du fond d’une province insoumise, les événements de la Révolution,
devaient prendre les espérances les plus hypothétiques pour des
réalités. Les opérations hardies commencées par Montauran, son nom, sa
fortune, sa capacité relevaient tous les courages, et causaient cette
ivresse politique, la plus dangereuse de toutes, en ce qu’elle ne se
refroidit que dans des torrents de sang presque toujours inutilement
versés. Pour toutes les personnes présentes, la Révolution n’était
qu’un trouble passager dans le royaume de France, où pour elles, rien
ne paraissait changé. Ces campagnes appartenaient toujours à la maison
de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complétement que quatre
années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu’un armistice. Les
nobles traitaient donc fort légèrement les Révolutionnaires: pour
eux, Bonaparte était un Marceau plus heureux que son devancier. Aussi
les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns
des chefs qui s’étaient battus avec les Bleus connaissaient seuls la
gravité de la crise actuelle, et sachant que s’ils parlaient du premier
Consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n’en
seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardant les femmes
avec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entre
elles. Madame du Gua, qui semblait faire les honneurs du bal, essayait
de tromper l’impatience des danseuses en adressant successivement à
chacune d’elles les flatteries d’usage. Déjà l’on entendait les sons
criards des instruments que l’on mettait d’accord, lorsque madame du
Gua aperçut le marquis dont la figure conservait encore une expression
de tristesse; elle alla brusquement à lui.
--Ce n’est pas, j’ose l’espérer, la scène très-ordinaire que vous avez
eue avec ces manants qui peut vous accabler, lui dit-elle.