--Me prenez-vous pour un idiot avec votre sermon sur la danse? reprit

Montauran. Ne figureriez-vous pas de bon cœur dans une chaconne pour

vous retrouver rétablis sous votre nouveau nom de Pères de la Foi!...

Ignorez-vous que les Bretons sortent de la messe pour aller danser!

Ignorez-vous aussi que messieurs Hyde de Neuville et d’Andigné ont eu

il y a cinq jours une conférence avec le premier Consul sur la question

de rétablir Sa Majesté Louis XVIII. Si je m’apprête en ce moment

pour aller risquer un coup de main si téméraire, c’est uniquement

pour ajouter à ces négociations le poids de nos souliers ferrés.

Ignorez-vous que tous les chefs de la Vendée et même Fontaine parlent

de se soumettre. Ah! monsieur, l’on a évidemment trompé les princes

sur l’état de la France. Les dévouements dont on les entretient sont

des dévouements de position. L’abbé, si j’ai mis le pied dans le sang,

je ne veux m’y mettre jusqu’à la ceinture qu’à bon escient. Je me suis

dévoué au Roi et non pas à quatre cerveaux brûlés, à des hommes perdus

de dettes comme Rifoël, à des chauffeurs, à...

--Dites tout de suite, monsieur, à des abbés qui perçoivent des

contributions sur le grand chemin pour soutenir la guerre, reprit

l’abbé Gudin.

--Pourquoi ne le dirais-je pas? répondit aigrement le marquis. Je dirai

plus, les temps héroïques de la Vendée sont passés...

--Monsieur le marquis, nous saurons faire des miracles sans vous.

--Oui, comme celui de Marie Lambrequin, répondit en riant le marquis.

Allons, sans rancune, l’abbé! Je sais que vous payez de votre personne,

et tirez un Bleu aussi bien que vous dites un _oremus_. Dieu aidant,

j’espère vous faire assister, une mître en tête, au sacre du Roi.

Cette dernière phrase eut sans doute un pouvoir magique sur l’abbé,

car on entendit sonner une carabine, et il s’écria: --J’ai cinquante

cartouches dans mes poches, monsieur le marquis, et ma vie est au Roi.

--Voilà encore un de mes débiteurs, dit l’avare à mademoiselle de

Verneuil. Je ne parle pas de cinq à six cents malheureux écus qu’il

m’a empruntés, mais d’une dette de sang qui, j’espère, s’acquittera.

Il ne lui arrivera jamais autant de mal que je lui en souhaite, à ce

sacré jésuite; il avait juré la mort de mon frère, et soulevait le

pays contre lui. Pourquoi? parce que le pauvre homme avait eu peur des

nouvelles lois. Après avoir appliqué son oreille à un certain endroit

de sa cachette: --Les voilà qui décampent, tous ces brigands-là,

dit-il. Ils vont faire encore quelque miracle! Pourvu qu’ils n’essaient

pas de me dire adieu comme la dernière fois, en mettant le feu à la

maison.

Après environ une demi-heure, pendant laquelle mademoiselle de Verneuil

et d’Orgemont se regardèrent comme si chacun d’eux eût regardé un

tableau, la voix rude et grossière de Galope-chopine cria doucement:

--Il n’y a plus de danger, monsieur d’Orgemont. Mais, cette fois-ci,

j’ai ben gagné mes trente écus.

--Mon enfant, dit l’avare, jurez-moi de fermer les yeux.

Mademoiselle de Verneuil plaça une de ses mains sur ses paupières;

mais, pour plus de secret, le vieillard souffla la lampe, prit sa

libératrice par la main, l’aida à faire sept ou huit pas dans un

passage difficile; au bout de quelques minutes, il lui dérangea

doucement la main, elle se vit dans la chambre que le marquis de

Montauran venait de quitter et qui était celle de l’avare.

--Ma chère enfant, lui dit le vieillard, vous pouvez partir. Ne

regardez pas ainsi autour de vous. Vous n’avez sans doute pas d’argent?

Tenez, voici dix écus; il y en a de rognés, mais ils passeront. En

sortant du jardin, vous trouverez un sentier qui conduit à la ville,

ou, comme on dit maintenant, au District. Mais les Chouans sont à

Fougères, il n’est pas présumable que vous puissiez y rentrer de sitôt;

ainsi, vous pourrez avoir besoin d’un sûr asile. Retenez bien ce que

je vais vous dire, et n’en profitez que dans un extrême danger. Vous

verrez sur le chemin qui mène au Nid-aux-crocs par le val de Gibarry

une ferme où demeure le Grand-Cibot, dit Galope-chopine, entrez-y en

disant à sa femme: --_bonjour, Bécanière!_ et Barbette vous cachera.

Si Galope-chopine vous découvrait, ou il vous prendra pour l’esprit,

s’il fait nuit; ou dix écus l’attendriront, s’il fait jour. Adieu! nos

comptes sont soldés. Si vous vouliez, dit il en montrant par un geste

les champs qui entouraient sa maison, tout cela serait à vous!

Mademoiselle de Verneuil jeta un regard de remercîment à cet être

singulier, et réussit à lui arracher un soupir dont les tons furent

très-variés.

--Vous me rendrez sans doute mes dix écus, remarquez bien que je ne

parle pas d’intérêts, vous les remettrez à mon crédit chez maître

Patrat, le notaire de Fougères qui, si vous le vouliez, ferait notre

contrat, beau trésor. Adieu.

--Adieu, dit-elle en souriant et le saluant de la main.

--S’il vous faut de l’argent, lui cria-t-il, je vous en prêterai à

cinq! Oui, à cinq seulement. Ai-je dit cinq? Elle était partie. --Ça

m’a l’air d’être une bonne fille; cependant, je changerai le secret de

ma cheminée. Puis il prit un pain de douze livres, un jambon et rentra

dans sa cachette.

Lorsque mademoiselle de Verneuil marcha dans la campagne, elle crut

renaître, la fraîcheur du matin ranima son visage qui depuis quelques

heures lui semblait frappé par une atmosphère brûlante. Elle essaya de

trouver le sentier indiqué par l’avare; mais, depuis le coucher de la

lune, l’obscurité était devenue si forte, qu’elle fut forcée d’aller

au hasard. Bientôt la crainte de tomber dans les précipices la prit au

cœur, et lui sauva la vie; car elle s’arrêta tout à coup en pressentant

que la terre lui manquerait si elle faisait un pas de plus. Un vent

plus frais qui caressait ses cheveux, le murmure des eaux, l’instinct,

tout servit à lui indiquer qu’elle se trouvait au bout des rochers

de Saint-Sulpice. Elle passa les bras autour d’un arbre, et attendit

l’aurore en de vives anxiétés, car elle entendait un bruit d’armes,

de chevaux et de voix humaines. Elle rendit grâces à la nuit qui la

préservait du danger de tomber entre les mains des Chouans, si, comme

le lui avait dit l’avare, ils entouraient Fougères.

Semblables à des feux nuitamment allumés pour un signal de liberté,

quelques lueurs légèrement pourprées passèrent par-dessus les montagnes

dont les bases conservèrent des teintes bleuâtres qui contrastèrent

avec les nuages de rosée flottant sur les vallons. Bientôt un disque

de rubis s’éleva lentement à l’horizon, les cieux le reconnurent;

les accidents du paysage, le clocher de Saint-Léonard, les rochers,

les prés ensevelis dans l’ombre reparurent insensiblement, et les

arbres situés sur les cimes se dessinèrent dans ses feux naissants.

Le soleil se dégagea par un gracieux élan du milieu de ses rubans de

feu, d’ocre et saphir. Sa vive lumière s’harmonia par lignes égales,

de colline en colline, déborda de vallons en vallons. Les ténèbres se

dissipèrent, le jour accabla la nature. Une brise piquante frissonna

dans l’air, les oiseaux chantèrent, la vie se réveilla partout.

Mais à peine la jeune fille avait-elle eu le temps d’abaisser ses

regards sur les masses de ce paysage si curieux, que, par un phénomène

assez fréquent dans ces fraîches contrées, des vapeurs s’étendirent

en nappes, comblèrent les vallées, montèrent jusqu’aux plus hautes

collines, ensevelirent ce riche bassin sous un manteau de neige.

Bientôt mademoiselle de Verneuil crut revoir une de ces mers de glace

qui meublent les Alpes. Puis cette nuageuse atmosphère roula des vagues

comme l’Océan, souleva des lames impénétrables qui se balancèrent

avec mollesse, ondoyèrent, tourbillonnèrent violemment, contractèrent

aux rayons du soleil des teintes d’un rose vif, en offrant çà et là

les transparences d’un lac d’argent fluide. Tout à coup le vent du

nord souffla sur cette fantasmagorie et dissipa les brouillards qui

déposèrent une rosée pleine d’oxyde sur les gazons. Mademoiselle de

Verneuil put alors apercevoir une immense masse brune placée sur les

rochers de Fougères. Sept à huit cents Chouans armés s’agitaient dans

le faubourg Saint-Sulpice comme des fourmis dans une fourmilière. Les

environs du château occupés par trois mille hommes arrivés comme par

magie furent attaqués avec fureur. Cette ville endormie, malgré ses

remparts verdoyants et ses vieilles tours grises, aurait succombé,

si Hulot n’eût pas veillé. Une batterie cachée sur une éminence qui

se trouve au fond de la cuvette que forment les remparts, répondit

au premier feu des Chouans en les prenant en écharpe sur le chemin

du château. La mitraille nettoya la route, et la balaya. Puis, une

compagnie sortit de la porte Saint-Sulpice, profita de l’étonnement

des Chouans, se mit en bataille sur le chemin et commença sur eux un

feu meurtrier. Les Chouans n’essayèrent pas de résister, en voyant les

remparts du château se couvrir de soldats comme si l’art du machiniste

y eût appliqué des lignes bleues, et le feu de la forteresse protéger

celui des tirailleurs républicains. Cependant d’autres Chouans,

maîtres de la petite vallée du Nançon, avaient gravi les galeries

du rocher et parvenaient à la Promenade, où ils montèrent; elle fut

couverte de peaux de bique qui lui donnèrent l’apparence d’un toit de

chaume bruni par le temps. Au même moment, de violentes détonations

se firent entendre dans la partie de la ville qui regardait la vallée

du Couësnon. Évidemment Fougères, attaqué sur tous les points, était

entièrement cerné. Le feu qui se manifesta sur le revers oriental du

rocher prouvait même que les Chouans incendiaient les faubourgs.

Cependant les flammèches qui s’élevaient des toits de genêt ou de

bardeau cessèrent bientôt, et quelques colonnes de fumée noire

indiquèrent que l’incendie s’éteignait. Des nuages blancs et bruns

dérobèrent encore une fois cette scène à mademoiselle de Verneuil, mais

le vent dissipa bientôt ce brouillard de poudre. Déjà, le commandant

républicain avait fait changer la direction de sa batterie de manière

à pouvoir prendre successivement en file la vallée du Nançon, le

sentier de la Reine et le rocher, quand du haut de la Promenade, il

vit ses premiers ordres admirablement bien exécutés. Deux pièces

placées au poste de la porte Saint-Léonard abattirent la fourmilière de

Chouans qui s’étaient emparés de cette position; tandis que les gardes

nationaux de Fougères, accourus en hâte sur la place de l’Église,

achevèrent de chasser l’ennemi.

Ce combat ne dura pas une demi-heure et ne coûta pas cent hommes

aux Bleus. Déjà, dans toutes les directions, les Chouans battus et

écrasés se retiraient d’après les ordres réitérés du Gars, dont le

hardi coup de main échouait, sans qu’il le sût, par suite de l’affaire

de la Vivetière qui avait si secrètement ramené Hulot à Fougères.

L’artillerie n’y était arrivée que pendant cette nuit, car la seule

nouvelle d’un transport de munitions aurait suffi pour faire abandonner

par Montauran cette entreprise qui, éventée, ne pouvait avoir qu’une

mauvaise issue. En effet, Hulot désirait autant donner une leçon sévère

au Gars, que le Gars pouvait souhaiter de réussir dans sa pointe pour

influer sur les déterminations du premier Consul. Au premier coup de

canon, le marquis comprit donc qu’il y aurait de la folie à poursuivre

par amour-propre une surprise manquée. Aussi, pour ne pas faire tuer

inutilement ses Chouans, se hâta-t-il d’envoyer sept ou huit émissaires

porter des instructions pour opérer promptement la retraite sur tous

les points. Le commandant, ayant aperçu son adversaire entouré d’un

nombreux conseil au milieu duquel était madame du Gua, essaya de

tirer sur eux une volée sur le rocher de Saint-Sulpice; mais la place

avait été trop habilement choisie pour que le jeune chef n’y fût pas

en sûreté. Hulot changea de rôle tout à coup, et d’attaqué devint

agresseur. Aux premiers mouvements qui indiquèrent les intentions du

marquis, la compagnie placée sous les murs du château se mit en devoir

de couper la retraite aux Chouans en s’emparant des issues supérieures

de la vallée du Nançon.

Malgré sa haine, mademoiselle de Verneuil épousa la cause des hommes

que commandait son amant, et se tourna vivement vers l’autre issue

pour voir si elle était libre; mais elle aperçut les Bleus, sans doute

vainqueurs de l’autre côté de Fougères, qui revenaient de la vallée

du Couësnon par le Val-de-Gibarry pour s’emparer du Nid-aux-crocs et

de la partie des rochers Saint-Sulpice où se trouvaient les issues

inférieures de la vallée du Nançon. Ainsi les Chouans, renfermés dans

l’étroite prairie de cette gorge, semblaient devoir périr jusqu’au

dernier, tant les prévisions du vieux commandant républicain avaient

été justes et ses mesures habilement prises. Mais sur ces deux points,

les canons qui avaient si bien servi Hulot furent impuissants, il

s’y établit des luttes acharnées, et la ville de Fougères une fois

préservée, l’affaire prit le caractère d’un engagement auquel les

Chouans étaient habitués. Mademoiselle de Verneuil comprit alors la

présence des masses d’hommes qu’elle avait aperçues dans la campagne,

la réunion des chefs chez d’Orgemont et tous les événements de

cette nuit, sans savoir comment elle avait pu échapper à tant de

dangers. Cette entreprise, dictée par le désespoir, l’intéressa si

vivement qu’elle resta immobile à contempler les tableaux animés qui

s’offrirent à ses regards. Bientôt, le combat qui avait lieu au bas

des montagnes de Saint-Sulpice eut, pour elle, un intérêt de plus. En

voyant les Bleus presque maîtres des Chouans, le marquis et ses amis

s’élancèrent dans la vallée du Nançon afin de leur porter du secours.

Le pied des roches fut couvert d’une multitude de groupes furieux où

se décidèrent des questions de vie et de mort sur un terrain et avec

des armes plus favorables aux Peaux-de-bique. Insensiblement, cette

arène mouvante s’étendit dans l’espace. Les Chouans, en s’égaillant,

envahirent les rochers à l’aide des arbustes qui croissent çà et là.

Mademoiselle de Verneuil eut un moment d’effroi en voyant un peu tard

ses ennemis remontés sur les sommets, où ils défendirent avec fureur

les sentiers dangereux par lesquels on y arrivait. Toutes les issues

de cette montagne étant occupées par les deux partis, elle eut peur

de se trouver au milieu d’eux, elle quitta le gros arbre derrière

lequel elle s’était tenue, et se mit à fuir en pensant à mettre à

profit les recommandations du vieil avare. Après avoir couru pendant

longtemps sur le versant des montagnes de Saint-Sulpice qui regarde la

grande vallée du Couësnon, elle aperçut de loin une étable et jugea

qu’elle dépendait de la maison de Galope-chopine, qui devait avoir

laissé sa femme toute seule pendant le combat. Encouragée par ces

suppositions, mademoiselle de Verneuil espéra être bien reçue dans

cette habitation, et pouvoir y passer quelques heures, jusqu’à ce qu’il

lui fût possible de retourner sans danger à Fougères. Selon toute

apparence, Hulot allait triompher. Les Chouans fuyaient si rapidement

qu’elle entendit des coups de feu tout autour d’elle, et la peur d’être

atteinte par quelques balles lui fit promptement gagner la chaumière

dont la cheminée lui servait de jalon. Le sentier qu’elle avait suivi

aboutissait à une espèce de hangar dont le toit, couvert en genêt,

était soutenu par quatre gros arbres encore garnis de leurs écorces. Un

mur en torchis formait le fond de ce hangar, sous lequel se trouvaient

un pressoir à cidre, une aire à battre le sarrasin, et quelques

instruments aratoires. Elle s’arrêta contre l’un de ces poteaux sans se

décider à franchir le marais fangeux qui servait de cour à cette maison

que, de loin, en véritable Parisienne, elle avait prise pour une étable.

Cette cabane, garantie des vents du nord par une éminence qui s’élevait

au-dessus du toit et à laquelle elle s’appuyait, ne manquait pas

de poésie, car des pousses d’ormes, des bruyères et les fleurs du

rocher la couronnaient de leurs guirlandes. Un escalier champêtre

pratiqué entre le hangar et la maison permettait aux habitants

d’aller respirer un air pur sur le haut de cette roche. A gauche de

la cabane, l’éminence s’abaissait brusquement, et laissait voir une

suite de champs dont le premier dépendait sans doute de cette ferme.

Ces champs dessinaient de gracieux bocages séparés par des haies en

terre, plantées d’arbres, et dont la première achevait l’enceinte de

la cour. Le chemin qui conduisait à ces champs était fermé par un gros

tronc d’arbre à moitié pourri, clôture bretonne dont le nom fournira

plus tard une digression qui achèvera de caractériser ce pays. Entre

l’escalier creusé dans les schistes et le sentier fermé par ce gros

arbre, devant le marais et sous cette roche pendante, quelques pierres

de granit grossièrement taillées, superposées les unes aux autres,

formaient les quatre angles de cette chaumière, et maintenaient le

mauvais pisé, les planches et les cailloux dont étaient bâties les

murailles. Une moitié du toit couverte de genêt en guise de paille,

et l’autre en bardeau, espèce de merrain taillé en forme d’ardoise

annonçaient deux divisions; et, en effet, l’une close par une méchante

claie servait d’étable, et les maîtres habitaient l’autre. Quoique

cette cabane dût au voisinage de la ville quelques améliorations

complétement perdues à deux lieues plus loin, elle expliquait bien

l’instabilité de la vie à laquelle les guerres et les usages de

la Féodalité avaient si fortement subordonné les mœurs du serf,

qu’aujourd’hui beaucoup de paysans appellent encore en ces contrées une

_demeure_, le château habité par leurs seigneurs. Enfin, en examinant

ces lieux avec un étonnement assez facile à concevoir, mademoiselle

de Verneuil remarqua çà et là dans la fange de la cour, des fragments

de granit disposés de manière à tracer vers l’habitation un chemin

qui présentait plus d’un danger; mais en entendant le bruit de la

mousqueterie qui se rapprochait sensiblement, elle sauta de pierre en

pierre, comme si elle traversait un ruisseau, pour demander un asile.

Cette maison était fermée par une de ces portes qui se composent de

deux parties séparées, dont l’inférieure est en bois plein et massif,

et dont la supérieure est défendue par un volet qui sert de fenêtre.

Dans plusieurs boutiques de certaines petites villes en France, on

voit le type de cette porte, mais beaucoup plus orné et armé à la

partie inférieure d’une sonnette d’alarme; celle-ci s’ouvrait au moyen

d’un loquet de bois digne de l’âge d’or, et la partie supérieure ne

se fermait que pendant la nuit, car le jour ne pouvait pénétrer dans

la chambre que par cette ouverture. Il existait bien une grossière

croisée, mais ses vitres ressemblaient à des fonds de bouteille, et les

massives branches de plomb qui les retenaient prenaient tant de place

qu’elle semblait plutôt destinée à intercepter qu’à laisser passer la

lumière.

Quand mademoiselle de Verneuil fit tourner la porte sur ses gonds

criards, elle sentit d’effroyables vapeurs alcalines sorties par

bouffées de cette chaumière, et vit que les quadrupèdes avaient ruiné à

coups de pieds le mur intérieur qui les séparait de la chambre. Ainsi

l’intérieur de la ferme, car c’était une ferme, n’en démentait pas

l’extérieur. Mademoiselle de Verneuil se demandait s’il était possible

que des êtres humains vécussent dans cette fange organisée, quand un

petit gars en haillons et qui paraissait avoir huit ou neuf ans, lui

présenta tout à coup sa figure fraîche, blanche et rose, des joues

bouffies, des yeux vifs, des dents d’ivoire et une chevelure blonde qui

tombait par écheveaux sur ses épaules demi-nues; ses membres étaient

vigoureux, et son attitude avait cette grâce d’étonnement, cette

naïveté sauvage qui agrandit les yeux des enfants. Ce petit gars était

sublime de beauté.

--Où est ta mère? dit Marie d’une voix douce et en se baissant pour lui

baiser les yeux.

Après avoir reçu le baiser, l’enfant glissa comme une anguille, et

disparut derrière un tas de fumier qui se trouvait entre le sentier

et la maison, sur la croupe de l’éminence. En effet, comme beaucoup

de cultivateurs bretons, Galope-chopine mettait, par un système

d’agriculture qui leur est particulier, ses engrais dans des lieux

élevés, en sorte que quand ils s’en servent, les eaux pluviales les

ont dépouillés de toutes leurs qualités. Maîtresse du logis pour

quelques instants, Marie en eut promptement fait l’inventaire. La

chambre où elle attendait Barbette composait toute la maison. L’objet

le plus apparent et le plus pompeux était une immense cheminée dont _le

manteau_ était formé par une pierre de granit bleu. L’étymologie de ce

mot avait sa preuve dans un lambeau de serge verte bordée d’un ruban

vert pâle, découpée en rond, qui pendait le long de cette tablette au

milieu de laquelle s’élevait une bonne vierge en plâtre colorié. Sur le

socle de la statue, mademoiselle de Verneuil lut deux vers d’une poésie

religieuse fort répandue dans le pays:

Je suis la Mère de Dieu,

Protectrice de ce lieu.

Derrière la vierge une effroyable image tachée de rouge et de bleu,

sous prétexte de peinture, représentait saint Labre. Un lit de serge

verte, dit en tombeau, une informe couchette d’enfant, un rouet, des

chaises grossières, un bahut sculpté garni de quelques ustensiles,

complétaient, à peu de chose près, le mobilier de Galope-chopine.

Devant la croisée se trouvait une longue table de châtaignier

accompagnée de deux bancs en même bois, auxquels le jour des vitres

donnait les sombres teintes de l’acajou vieux. Une immense pièce de

cidre, sous le bondon de laquelle mademoiselle de Verneuil remarqua une

boue jaunâtre dont l’humidité décomposait le plancher quoiqu’il fût

formé de morceaux de granit assemblés par un argile roux, prouvait que

le maître du logis n’avait pas volé son surnom de Chouan. Mademoiselle

de Verneuil leva les yeux comme pour fuir ce spectacle, et alors, il

lui sembla avoir vu toutes les chauves-souris de la terre, tant étaient

nombreuses les toiles d’araignées qui pendaient au plancher. Deux

énormes _pichés_, pleins de cidre, se trouvaient sur la longue table.

Ces ustensiles sont des espèces de cruches en terre brune, dont le

modèle existe dans plusieurs pays de la France, et qu’un Parisien peut

se figurer en supposant aux pots dans lesquels les gourmets servent le

beurre de Bretagne, un ventre plus arrondi, verni par places inégales

et nuancé de taches fauves comme celles de quelques coquillages. Cette

cruche est terminée par une espèce de gueule, assez semblable à la tête

d’une grenouille prenant l’air hors de l’eau. L’attention de Marie

avait fini par se porter sur ces deux pichés; mais le bruit du combat,

qui devint tout à coup plus distinct, la força de chercher un endroit

propre à se cacher sans attendre Barbette, quand cette femme se montra

tout à coup.

--Bonjour, Bécanière, lui dit-elle en retenant un sourire involontaire

à l’aspect d’une figure qui ressemblait assez aux têtes que les

architectes placent comme ornement aux clefs des croisées.

--Ah! ah! vous venez d’Orgemont, répondit Barbette d’un air peu

empressé.

--Où allez-vous me mettre? car voici les Chouans...

--Là, reprit Barbette, aussi stupéfaite de la beauté que de l’étrange

accoutrement d’une créature qu’elle n’osait comprendre parmi celles de

son sexe. Là! dans la cachette du prêtre.

Elle la conduisit à la tête de son lit, la fit entrer dans la ruelle:

mais elles furent tout interdites, en croyant entendre un inconnu qui

sauta dans le marais. Barbette eut à peine le temps de détacher un

rideau du lit et d’y envelopper Marie, qu’elle se trouva face à face

avec un Chouan fugitif.

--La vieille, où peut-on se cacher ici? Je suis le comte de Bauvan.

Mademoiselle de Verneuil tressaillit en reconnaissant la voix du

convive dont quelques paroles, restées un secret pour elle, avaient

causé la catastrophe de la Vivetière.

--Hélas! vous voyez, monseigneur. Il n’y a _rin_ ici! Ce que je peux

faire de mieux est de sortir, je veillerai. Si les Bleus viennent,

j’avertirai. Si je restais et qu’ils me trouvassent avec vous, ils

brûleraient ma maison.

Et Barbette sortit, car elle n’avait pas assez d’intelligence pour

concilier les intérêts de deux ennemis ayant un droit égal à la

cachette, en vertu du double rôle que jouait son mari.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 17 / 72 段