Ce profond mépris, conçu pour elle, arracha à la pauvre fille un rire

d’égarement qui fit tressaillir le jeune chef, et il s’élança vers la

croisée. Mademoiselle de Verneuil se sauva. Elle entendit près d’elle

les pas d’un homme qu’elle crut être Montauran; et, pour le fuir,

elle ne connut plus d’obstacles, elle eût traversé les murs et volé

dans les airs, elle aurait trouvé le chemin de l’enfer pour éviter

de relire en traits de flamme ces mots: _Il te méprise!_ écrits sur

le front de cet homme, et qu’une voix intérieure lui criait alors

avec l’éclat d’une trompette. Après avoir marché sans savoir par où

elle passait, elle s’arrêta en se sentant pénétrée par un air humide.

Effrayée par le bruit des pas de plusieurs personnes, et poussée par

la peur, elle descendit un escalier qui la mena au fond d’une cave.

Arrivée à la dernière marche, elle prêta l’oreille pour tâcher de

reconnaître la direction que prenaient ceux qui la poursuivaient; mais,

malgré des rumeurs extérieures assez vives, elle entendit les lugubres

gémissements d’une voix humaine qui ajoutèrent à son horreur. Un jet de

lumière parti du haut de l’escalier lui fit craindre que sa retraite ne

fût connue de ses persécuteurs; et, pour leur échapper, elle trouva de

nouvelles forces. Il lui fut très-difficile de s’expliquer, quelques

instants après et quand elle recueillit ses idées, par quels moyens

elle avait pu grimper sur le petit mur où elle s’était cachée. Elle

ne s’aperçut pas même d’abord de la gêne que la position de son corps

lui fit éprouver; mais cette gêne finit par devenir intolérable, car

elle ressemblait, sous l’arceau d’une voûte, à la Vénus accroupie qu’un

amateur aurait placée dans une niche trop étroite. Ce mur assez large

et construit en granit formait une séparation entre le passage d’un

escalier et un caveau d’où partaient les gémissements. Elle vit bientôt

un inconnu couvert de peaux de chèvre descendant au-dessous d’elle et

tournant sous la voûte sans faire le moindre mouvement qui annonçât

une recherche empressée. Impatiente de savoir s’il se présenterait

quelque chance de salut pour elle, mademoiselle de Verneuil attendit

avec anxiété que la lumière portée par l’inconnu éclairât le caveau où

elle apercevait à terre une masse informe, mais animée, qui essayait

d’atteindre à une certaine partie de la muraille par des mouvements

violents et répétés, semblables aux brusques contorsions d’une carpe

mise hors de l’eau sur la rive.

Une petite torche de résine répandit bientôt sa lueur bleuâtre et

incertaine dans le caveau. Malgré la sombre poésie que l’imagination

de mademoiselle de Verneuil répandait sur ces voûtes qui répercutaient

les sons d’une prière douloureuse, elle fut obligée de reconnaître

qu’elle se trouvait dans une cuisine souterraine, abandonnée depuis

longtemps. Éclairée, la masse informe devint un petit homme très-gros

dont tous les membres avaient été attachés avec précaution, mais qui

semblait avoir été laissé sur les dalles humides sans aucun soin par

ceux qui s’en étaient emparés. A l’aspect de l’étranger tenant d’une

main la torche, et de l’autre un fagot, le captif poussa un gémissement

profond qui attaqua si vivement la sensibilité de mademoiselle de

Verneuil, qu’elle oublia sa propre terreur, son désespoir, la gêne

horrible de tous ses membres pliés qui s’engourdissaient; elle tâcha

de rester immobile. Le Chouan jeta son fagot dans la cheminée après

s’être assuré de la solidité d’une vieille crémaillère qui pendait

le long d’une haute plaque en fonte, et mit le feu au bois avec sa

torche. Mademoiselle de Verneuil ne reconnut pas alors sans effroi ce

rusé Pille-miche auquel sa rivale l’avait livrée, et dont la figure,

illuminée par la flamme, ressemblait à celle de ces petits hommes de

buis, grotesquement sculptés en Allemagne. La plainte échappée à son

prisonnier produisit un rire immense sur ce visage sillonné de rides

et brûlé par le soleil.

--Tu vois, dit-il au patient, que nous autres chrétiens nous ne

manquons pas comme toi à notre parole. Ce feu-là va te dégourdir

les jambes, la langue et les mains. Quien! quien! je ne vois point

de lèchefrite à te mettre sous les pieds, ils sont si dodus, que la

graisse pourrait éteindre le feu. Ta maison est donc bien mal montée

qu’on n’y trouve pas de quoi donner au maître toutes ses aises quand il

se chauffe.

La victime jeta un cri aigu, comme si elle eût espéré se faire entendre

par delà les voûtes et attirer un libérateur.

--Oh! vous pouvez chanter à gogo, monsieur d’Orgemont! ils sont tous

couchés là-haut, et Marche-à-terre me suit, il fermera la porte de la

cave.

Tout en parlant, Pille-miche sondait, du bout de sa carabine, le

manteau de la cheminée, les dalles qui pavaient la cuisine, les murs

et les fourneaux, pour essayer de découvrir la cachette où l’avare

avait mis son or. Cette recherche se faisait avec une telle habileté

que d’Orgemont demeura silencieux, comme s’il eût craint d’avoir été

trahi par quelque serviteur effrayé; car, quoiqu’il ne se fût confié

à personne, ses habitudes auraient pu donner lieu à des inductions

vraies. Pille-miche se retournait parfois brusquement en regardant

sa victime comme dans ce jeu où les enfants essaient de deviner,

par l’expression naïve de celui qui a caché un objet convenu, s’ils

s’en approchent ou s’ils s’en éloignent. D’Orgemont feignit quelque

terreur en voyant le Chouan frappant les fourneaux qui rendirent un

son creux, et parut vouloir amuser ainsi pendant quelque temps l’avide

crédulité de Pille-miche. En ce moment, trois autres Chouans, qui se

précipitèrent dans l’escalier, entrèrent tout à coup dans la cuisine. A

l’aspect de Marche-à-terre, Pille-miche discontinua sa recherche, après

avoir jeté sur d’Orgemont un regard empreint de toute la férocité que

réveillait son avarice trompée.

--Marie Lambrequin est ressuscité, dit Marche-à-terre en gardant une

attitude qui annonçait que tout autre intérêt pâlissait devant une si

grave nouvelle.

--Ça ne m’étonne pas, répondit Pille-miche, il communiait si souvent!

le bon Dieu semblait n’être qu’à lui.

--Ah! ah! reprit Mène-à-bien, ça lui a servi comme des souliers à un

mort. Voilà-t-il pas qu’il n’avait pas reçu l’absolution avant cette

affaire de la Pèlerine; il a margaudé la fille à Goguelu, et s’est

trouvé sous le coup d’un péché mortel. Donc l’abbé Gudin dit comme

ça qu’il va rester deux mois comme un esprit avant de revenir tout à

fait! Nous l’avons vu _tretous_ passer devant nous, il est pâle, il est

froid, il est léger, il sent le cimetière.

--Et Sa Révérence a bien dit que si l’esprit pouvait s’emparer de

quelqu’un, il s’en ferait un compagnon, reprit le quatrième Chouan.

La figure grotesque de ce dernier interlocuteur tira Marche-à-terre de

la rêverie religieuse où l’avait plongé l’accomplissement d’un miracle

que la ferveur pouvait, selon l’abbé Gudin, renouveler chez tout pieux

défenseur de la Religion et du Roi.

--Tu vois, Galope-chopine, dit-il au néophyte avec une certaine

gravité, à quoi nous mènent les plus légères omissions des devoirs

commandés par notre sainte religion. C’est un avis que nous donne

sainte Anne d’Auray, d’être inexorable entre nous pour les moindres

fautes. Ton cousin Pille-miche a demandé pour toi la _surveillance_ de

Fougères, le Gars consent à te la confier, et tu seras bien payé; mais

tu sais de quelle farine nous pétrissons la galette des traîtres?

--Oui, monsieur Marche-à-terre.

--Tu sais pourquoi je te dis cela. Quelques-uns prétendent que tu aimes

le cidre et les gros sous; mais il ne s’agit pas ici de tondre sur les

œufs, il faut n’être qu’à nous.

--Révérence parler, monsieur Marche-à-terre, le cidre et les sous sont

deux bonnes _chouses_ qui n’empêchent point le salut.

--Si le cousin fait quelque sottise, dit Pille-miche, ce sera par

ignorance.

--De quelque manière qu’un malheur vienne, s’écria Marche-à-terre d’un

son de voix qui fit trembler la voûte, je ne le manquerai pas. --Tu

m’en réponds, ajouta-t-il en se tournant vers Pille-miche, car s’il

tombe en faute, je m’en prendrai à ce qui double ta peau de bique.

--Mais, sous votre respect, monsieur Marche-à-terre, reprit

Galope-chopine, est-ce qu’il ne vous est pas souvent arrivé de croire

que les _contre-chuins_ étaient des _chuins_.

--Mon ami, répliqua Marche-à-terre d’un ton sec, que ça ne t’arrive

plus, ou je te couperais en deux comme un navet. Quant aux envoyés du

Gars, ils auront son gant. Mais, depuis cette affaire de la Vivetière,

la Grande Garce y boute un ruban vert.

Pille-miche poussa vivement le coude de son camarade en lui montrant

d’Orgemont qui feignait de dormir; mais Marche-à-terre et Pille-miche

savaient par expérience que personne n’avait encore sommeillé au coin

de leur feu; et, quoique les dernières paroles dites à Galope-chopine

eussent été prononcées à voix basse, comme elles pouvaient avoir été

comprises par le patient, les quatre Chouans le regardèrent tous

pendant un moment et pensèrent sans doute que la peur lui avait ôté

l’usage de ses sens. Tout à coup, sur un léger signe de Marche-à-terre,

Pille-miche ôta les souliers et les bas de d’Orgemont, Mène-à-bien

et Galope-chopine le saisirent à bras-le-corps, le portèrent au feu;

puis Marche-à-terre prit un des liens du fagot, et attacha les pieds

de l’avare à la crémaillère. L’ensemble de ces mouvements et leur

incroyable célérité firent pousser à la victime des cris qui devinrent

déchirants quand Pille-miche eut rassemblé des charbons sous les jambes.

--Mes amis, mes bons amis, s’écria d’Orgemont, vous allez me faire mal,

je suis chrétien comme vous.

--Tu mens par ta gorge, lui répondit Marche-à-terre. Ton frère a renié

Dieu. Quant à toi, tu as acheté l’abbaye de Juvigny. L’abbé Gudin dit

que l’on peut, sans scrupule, rôtir les apostats.

--Mais, mes frères en Dieu, je ne refuse pas de vous payer.

--Nous t’avions donné quinze jours, deux mois se sont passés, et voilà

Galope-chopine qui n’a rien reçu.

--Tu n’as donc rien reçu, Galope-chopine? demanda l’avare avec

désespoir.

--Rin! monsieur d’Orgemont, répondit Galope-chopine effrayé.

Les cris, qui s’étaient convertis en un grognement, continu comme le

râle d’un mourant, recommencèrent avec une violence inouïe. Aussi

habitués à ce spectacle qu’à voir marcher leurs chiens sans sabots, les

quatre Chouans contemplaient si froidement d’Orgemont qui se tortillait

et hurlait, qu’ils ressemblaient à des voyageurs attendant devant la

cheminée d’une auberge si le rôt est assez cuit pour être mangé.

--Je meurs! je meurs! cria la victime... et vous n’aurez pas mon argent.

Malgré la violence de ces cris, Pille-miche s’aperçut que le feu ne

mordait pas encore la peau; l’on attisa donc très-artistement les

charbons de manière à faire légèrement flamber le feu, d’Orgemont dit

alors d’une voix abattue: --Mes amis, déliez-moi. Que voulez-vous?

cent écus, mille écus, dix mille écus, cent mille écus, je vous offre

deux cents écus...

Cette voix était si lamentable que mademoiselle de Verneuil oublia son

propre danger, et laissa échapper une exclamation.

--Qui a parlé? demanda Marche-à-terre.

Les Chouans jetèrent autour d’eux des regards effarés. Ces hommes, si

braves sous la bouche meurtrière des canons, ne tenaient pas devant un

_esprit_. Pille-miche seul écoutait sans distraction la confession que

des douleurs croissantes arrachaient à sa victime.

--Cinq cents écus, oui, je les donne, disait l’avare.

--Bah! Où sont-ils? lui répondit tranquillement Pille-miche.

--Hein, ils sont sous le premier pommier. Sainte Vierge! au fond du

jardin, à gauche... Vous êtes des brigands... des voleurs... Ah! je

meurs... il y a là dix mille francs.

--Je ne veux pas des francs, reprit Marche-à-terre, il nous faut des

livres. Les écus de ta République ont des figures païennes qui n’auront

jamais cours.

--Ils sont en livres, en bons louis d’or. Mais déliez-moi,

déliez-moi... vous savez où est ma vie... mon trésor.

Les quatre Chouans se regardèrent en cherchant celui d’entre eux auquel

ils pouvaient se fier pour l’envoyer déterrer la somme. En ce moment,

cette cruauté de cannibales fit tellement horreur à mademoiselle de

Verneuil, que, sans savoir si le rôle que lui assignait sa figure pâle

la préserverait encore de tout danger, elle s’écria courageusement

d’un son de voix grave: --Ne craignez-vous pas la colère de Dieu?

Détachez-le, barbares!

Les Chouans levèrent la tête, ils aperçurent dans les airs des yeux qui

brillaient comme deux étoiles, et s’enfuirent épouvantés. Mademoiselle

de Verneuil sauta dans la cuisine, courut à d’Orgemont, le tira si

violemment du feu, que les liens du fagot cédèrent; puis, du tranchant

de son poignard, elle coupa les cordes avec lesquelles il avait été

garrotté. Quand l’avare fut libre et debout, la première expression de

son visage fut un rire douloureux, mais sardonique.

--Allez, allez au pommier, brigands! dit-il. Oh! oh! voilà deux fois

que je les leurre; aussi ne me reprendront-ils pas une troisième!

En ce moment, une voix de femme retentit au dehors.

--_Un esprit! un esprit!_ criait madame du Gua, imbéciles, c’est

_elle_. Mille écus à qui m’apportera la tête de cette catin!

Mademoiselle de Verneuil pâlit; mais l’avare sourit, lui prit la main,

l’attira sous le manteau de la cheminée, l’empêcha de laisser les

traces de son passage en la conduisant de manière à ne pas déranger le

feu qui n’occupait qu’un très-petit espace; il fit partir un ressort,

la plaque de fonte s’enleva; et quand leurs ennemis communs rentrèrent

dans le caveau, la lourde porte de la cachette était déjà retombée

sans bruit. La Parisienne comprit alors le but des mouvements de carpe

qu’elle avait vu faire au malheureux banquier.

--Voyez-vous, madame, s’écria Marche-à-terre, l’esprit a pris le Bleu

pour compagnon.

L’effroi dut être grand, car ces paroles furent suivies d’un si

profond silence, que d’Orgemont et sa compagne entendirent les Chouans

prononçant à voix basse: --_Ave Sancta Anna_ Auriaca _gratiâ plena,

Dominus tecum_, etc.

--Ils prient, les imbéciles, s’écria d’Orgemont.

--N’avez-vous pas peur, dit mademoiselle de Verneuil en interrompant

son compagnon, de faire découvrir notre...

Un rire du vieil avare dissipa les craintes de la jeune Parisienne.

--La plaque est dans une table de granit qui a dix pouces de

profondeur. Nous les entendons, et ils ne nous entendent pas.

Puis il prit doucement la main de sa libératrice, la plaça vers une

fissure par où sortaient des bouffées de vent frais, et elle devina que

cette ouverture avait été pratiquée dans le tuyau de la cheminée.

--Ah! ah! reprit d’Orgemont. Diable! les jambes me cuisent un peu!

Cette _Jument de Charrette_, comme on l’appelle à Nantes, n’est pas

assez sotte pour contredire ses fidèles: elle sait bien que, s’ils

n’étaient pas si brutes, ils ne se battraient pas contre leurs

intérêts. La voilà qui prie aussi. Elle doit être bonne à voir en

disant son ave à sainte Anne d’Auray. Elle ferait mieux de détrousser

quelque diligence pour me rembourser les quatre mille francs qu’elle me

doit. Avec les intérêts, les frais, ça va bien à quatre mille sept cent

quatre-vingts francs et des centimes...

La prière finie, les Chouans se levèrent et partirent. Le vieux

d’Orgemont serra la main de mademoiselle de Verneuil, comme pour la

prévenir que néanmoins le danger existait toujours.

--Non, madame, s’écria Pille-miche après quelques minutes de silence,

vous resteriez là dix ans, ils ne reviendront pas.

--Mais elle n’est pas sortie, elle doit être ici, dit obstinément la

_Jument de Charrette_.

--Non, madame, non, ils se sont envolés à travers les murs. Le diable

n’a-t-il pas déjà emporté là, devant nous, un assermenté?

--Comment! toi, Pille-miche, avare comme lui, ne devines-tu pas que le

vieux cancre aura bien pu dépenser quelques milliers de livres pour

construire dans les fondations de cette voûte un réduit dont l’entrée

est cachée par un secret?

L’avare et la jeune fille entendirent un gros rire échappé à

Pille-miche.

--Ben vrai, dit-il.

--Reste ici, reprit madame du Gua. Attends-les à la sortie. Pour un

seul coup de fusil je te donnerai tout ce que tu trouveras dans le

trésor de notre usurier. Si tu veux que je te pardonne d’avoir vendu

cette fille quand je t’avais dit de la tuer, obéis-moi.

--Usurier! dit le vieux d’Orgemont, je ne lui ai pourtant prêté qu’à

neuf pour cent. Il est vrai que j’ai une caution hypothécaire! Mais

enfin, voyez comme elle est reconnaissante! Allez, madame, si Dieu nous

punit du mal, le diable est là pour nous punir du bien, et l’homme

placé entre ces deux termes-là, sans rien savoir de l’avenir, m’a

toujours fait l’effet d’une règle de trois dont l’X est introuvable.

Il laissa échapper un soupir creux qui lui était particulier, car, en

passant par son larynx, l’air semblait y rencontrer et attaquer deux

vieilles cordes détendues. Le bruit que firent Pille-miche et madame

du Gua en sondant de nouveau les murs, les voûtes et les dalles, parut

rassurer d’Orgemont, qui saisit la main de sa libératrice pour l’aider

à monter une étroite vis saint-gilles, pratiquée dans l’épaisseur d’un

mur en granit. Après avoir gravi une vingtaine de marches, la lueur

d’une lampe éclaira faiblement leurs têtes. L’avare s’arrêta, se tourna

vers sa compagne, en examina le visage comme s’il eût regardé, manié

et remanié une lettre de change douteuse à escompter, et poussa son

terrible soupir.

--En vous mettant ici, dit-il après un moment de silence, je vous ai

remboursé intégralement le service que vous m’avez rendu; donc, je ne

vois pas pourquoi je vous donnerais...

--Monsieur, laissez-moi là, je ne vous demande rien, dit-elle.

Ces derniers mots, et peut-être le dédain qu’exprima cette belle

figure, rassurèrent le petit vieillard, car il répondit, non sans un

soupir: --Ah! en vous conduisant ici, j’en ai trop fait pour ne pas

continuer...

Il aida poliment Marie à monter quelques marches assez singulièrement

disposées, et l’introduisit moitié de bonne grâce, moitié rechignant,

dans un petit cabinet de quatre pieds carrés, éclairé par une lampe

suspendue à la voûte. Il était facile de voir que l’avare avait pris

toutes ses précautions pour passer plus d’un jour dans cette retraite,

si les événements de la guerre civile l’eussent contraint à y rester

longtemps.

--N’approchez pas du mur, vous pourriez vous blanchir, dit tout à coup

d’Orgemont.

Et il mit avec assez de précipitation sa main entre le châle de la

jeune fille et la muraille, qui semblait fraîchement recrépie. Le

geste du vieil avare produisit un effet tout contraire à celui qu’il

en attendait. Mademoiselle de Verneuil regarda soudain devant elle, et

vit dans un angle une sorte de construction dont la forme lui arracha

un cri de terreur, car elle devina qu’une créature humaine avait été

enduite de mortier et placée là debout; d’Orgemont lui fit un signe

effrayant pour l’engager à se taire, et ses petits yeux d’un bleu de

faïence annoncèrent autant d’effroi que ceux de sa compagne.

--Sotte, croyez-vous que je l’aie assassiné?... C’est mon frère, dit-il

en variant son soupir d’une manière lugubre. C’est le premier recteur

qui se soit assermenté. Voilà le seul asile où il ait été en sûreté

contre la fureur des Chouans et des autres prêtres. Poursuivre un

digne homme qui avait tant d’ordre! C’était mon aîné, lui seul a eu la

patience de m’apprendre le calcul décimal. Oh! c’était un bon prêtre!

Il avait de l’économie et savait amasser. Il y a quatre ans qu’il est

mort, je ne sais pas de quelle maladie; mais voyez-vous, ces prêtres,

ça a l’habitude de s’agenouiller de temps en temps pour prier, et il

n’a peut-être pas pu s’accoutumer à rester ici debout comme moi... Je

l’ai mis là, autre part _ils_ l’auraient déterré. Un jour je pourrai

l’ensevelir en terre sainte, comme disait ce pauvre homme, qui ne s’est

_assermenté_ que par peur.

Une larme roula dans les yeux secs du petit vieillard, dont alors

la perruque rousse parut moins laide à la jeune fille, qui détourna

les yeux par un secret respect pour cette douleur; mais, malgré cet

attendrissement, d’Orgemont lui dit encore: --N’approchez pas du mur,

vous...

Et ses yeux ne quittèrent pas ceux de mademoiselle de Verneuil, en

espérant ainsi l’empêcher d’examiner plus attentivement les parois de

ce cabinet, où l’air trop raréfié ne suffisait pas au jeu des poumons.

Cependant Marie réussit à dérober un coup d’œil à son argus, et,

d’après les bizarres proéminences des murs, elle supposa que l’avare

les avait bâtis lui-même avec des sacs d’argent ou d’or. Depuis un

moment, d’Orgemont était plongé dans un ravissement grotesque. La

douleur que la cuisson lui faisait souffrir aux jambes, et sa terreur

en voyant un être humain au milieu de ses trésors, se lisaient dans

chacune de ses rides; mais en même temps ses yeux arides exprimaient,

par un feu inaccoutumé, la généreuse émotion qu’excitait en lui le

périlleux voisinage de sa libératrice, dont la joue rose et blanche

attirait le baiser, dont le regard noir et velouté lui amenait au cœur

des vagues de sang si chaudes, qu’il ne savait plus si c’était signe de

vie ou de mort.

--Êtes-vous mariée? lui demanda-t-il d’une voix tremblante.

--Non, dit-elle en souriant.

--J’ai quelque chose, reprit-il en poussant son soupir, quoique je ne

sois pas aussi riche qu’ils le disent tous. Une jeune fille comme vous

doit aimer les diamants, les bijoux, les équipages, l’or, ajouta-t-il

en regardant d’un air effaré autour de lui. J’ai tout cela à donner,

après ma mort. Hé! si vous vouliez...

L’œil du vieillard décelait tant de calcul, même dans cet amour

éphémère, qu’en agitant sa tête par un mouvement négatif, mademoiselle

de Verneuil ne put s’empêcher de penser que l’avare ne songeait à

l’épouser que pour enterrer son secret dans le cœur d’un autre lui-même.

--L’argent, dit-elle en jetant à d’Orgemont un regard plein d’ironie

qui le rendit à la fois heureux et fâché, l’argent n’est rien pour moi.

Vous seriez trois fois plus riche que vous ne l’êtes, si tout l’or que

j’ai refusé était là.

--N’approchez pas du m...

--Et l’on ne me demandait cependant qu’un regard, ajouta-t-elle avec

une incroyable fierté.

--Vous avez eu tort, c’était une excellente spéculation. Mais songez

donc...

--Songez, reprit mademoiselle de Verneuil, que je viens d’entendre

retentir là une voix dont un seul accent a pour moi plus de prix que

toutes vos richesses.

--Vous ne les connaissez pas...

Avant que l’avare n’eût pu l’en empêcher, Marie fit mouvoir, en la

touchant du doigt, une petite gravure enluminée qui représentait Louis

XV à cheval, et vit tout à coup au-dessous d’elle le marquis occupé

à charger un tromblon. L’ouverture cachée par le petit panneau sur

lequel l’estampe était collée semblait répondre à quelque ornement dans

le plafond de la chambre voisine, où sans doute couchait le général

royaliste. D’Orgemont repoussa avec la plus grande précaution la

vieille estampe, et regarda la jeune fille d’un air sévère.

--Ne dites pas un mot, si vous aimez la vie. Vous n’avez pas jeté, lui

dit-il à l’oreille après une pause, votre grapin sur un petit bâtiment.

Savez-vous que le marquis de Montauran possède pour cent mille livres

de revenus en terres affermées qui n’ont pas encore été vendues. Or, un

décret des Consuls, que j’ai lu dans _le Primidi de l’Ille-et-Vilaine_,

vient d’arrêter les séquestres. Ah! ah! vous trouvez ce gars-là

maintenant plus joli homme, n’est-ce pas? Vos yeux brillent comme deux

louis d’or tout neufs.

Les regards de mademoiselle de Verneuil s’étaient fortement animés en

entendant résonner de nouveau une voix bien connue. Depuis qu’elle

était là, debout, comme enfouie dans une mine d’argent, le ressort de

son âme courbée sous ces événements s’était redressé. Elle semblait

avoir pris une résolution sinistre et entrevoir les moyens de la mettre

à exécution.

--On ne revient pas d’un tel mépris, se dit-elle, et s’il ne doit plus

m’aimer, je veux le tuer, aucune femme ne l’aura.

--Non, l’abbé, non, s’écriait le jeune chef dont la voix se fit

entendre, il faut que cela soit ainsi.

--Monsieur le marquis, reprit l’abbé Gudin avec hauteur, vous

scandaliserez toute la Bretagne en donnant ce bal à Saint-James. C’est

des prédicateurs, et non des danseurs qui remueront nos villages. Ayez

des fusils et non des violons.

--L’abbé, vous avez assez d’esprit pour savoir que ce n’est que dans

une assemblée générale de tous nos partisans que je verrai ce que je

puis entreprendre avec eux. Un dîner me semble plus favorable pour

examiner leurs physionomies et connaître leurs intentions que tous les

espionnages possibles, dont, au surplus, j’ai horreur; nous les ferons

causer le verre en main.

Marie tressaillit en entendant ces paroles, car elle conçut le projet

d’aller à ce bal, et de s’y venger.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 16 / 72 段